Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra, le 29 avril 2014. Christian Lauba : La Lettre des Sables (opéra en 4 actes, création mondiale). Bénédicte Tauran, Christophe Gay, Daphné Touchais… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jean-Michaël Lavoie, direction musicale. Daniel Mesguisch, livret et mise en scène

bordeaux lauba La Lettre Des SablesNous sommes à l’Opéra National de Bordeaux pour un des événements du printemps 2014, la première mondiale de l’opéra contemporain La Lettre des Sables du compositeur Christian Lauba. Commande du directeur Thierry Fouquet, elle s’inscrit dans la mission de la maison de soutenir la création contemporaine. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est dirigé par le jeune chef Jean-Michaël Lavoie. L’œuvre complexe et protéiforme mêle économie et excès ; ambitieuse et parfois ésotérique même, elle aborde des sujets pertinents à l’humanité.

Tension exquise, intentions accomplies

Le livret originel est de Daniel Mesguich, qui assure également la mise en scène pluristylistique mais sympathique ; il est librement inspiré des thèmes du livre La machine à explorer le temps de H.G.Wells. C’est l’histoire d’une quête à travers le temps. Karl, cherche sa bien-aimée Lira, qu’une tempête lui a arrachée. « Alors qu’il se lamente sur la plage, émerge du sable humide la figure de proue d’un galion sombré qui ressemble étrangement à cette femme. » De la bouche de la statue, il retire ensuite un parchemin mystérieux l’invitant à chanter pour qu’il la rejoigne enfin. Nous avons ainsi droit à un opéra de 4 actes, dont uniquement le premier se passe au temps présent.

Une justification parfaite pour s’aventurer au Moyen Age, au XVIIIe et XIXe siècles, dans le 2e, 3e et dernier acte respectivement (avec tous les pastiches musicaux et décoratifs que cela implique).

La partition est imposante. Il s’agît du premier opéra de Christian Lauba. Il nous faut avant tout remarquer les qualités de l’écriture vocale. Comme l’opéra lui-même, les lignes et styles de chant se transforment au cours des « âges » représentés. Ainsi, les voix sont traitées et maltraitées par le compositeur avec le souci fondamental de servir le texte. Nous trouvons les insupportables cris wagnériens des sopranos, mais aussi la légèreté pétillante de l’opérette ; des murmures prétentieux, des dialogues parlés, les rythmes endiablés du XXe siècle et une (fausse) virtuosité mozartienne. La partition est sans doute ambitieuse et démonstrative, la plume de Lauba sophistiquée, cultivée mais habile. Musicalement, le premier acte révèle l’influence du compositeur futuriste George Antheil (1900-1959), qui rêvait d’une musique actuelle avec les sonorités des sous-marins et hélicoptères, ou d’un Glass ; il fait penser aussi parfois à Prokofiev ou encore à Stravinsky (remarquons l’évidente inspiration rythmique du Sacre du printemps du dernier). Le deuxième acte voit un Moyen Age fantasmé où les chanteurs se montrent davantage inspirés, mais où la musique, si faussement médiévale soit-elle, est moins intéressante. Au 3e, nous sommes en plein XVIIIe siècle, le style musical est celui du classicisme viennois, mais en plus modeste. Le dernier acte se passe au XIXe siècle, riche en répétitions wagnériennes et édulcoré des sonorités d’opérette.

La distribution des chanteurs est très investie d’un point de vue théâtral et interprétatif. Ils sont tellement à l’aise qu’ils interviennent dans le texte très souvent sans pourtant créer un dérangement dans le plateau ni chez le public. Mira est interprété par Bénédicte Tauran, qui fait ses débuts à Bordeaux. Elle fait preuve d’un sens de l’adaptation indéniable et d’une réactivité scénique évidente. Mais l’émission dans les graves laisse à désirer et elle a parfois du mal à dépasser la fosse d’orchestre. Christophe Gay dans le rôle du Karl Vieux, une première fois à Bordeaux également, est exemplaire. Sa caractérisation du personnage mystérieux est saisissante. Il se montre maître de la diction et sa prosodie et son art du texte ravi l’auditoire. Comme pour le rôle de Mira, sa partition est particulièrement exigeante, notamment dans l’aigu et le suraigu. Il s’en sort magistralement. Daphné Touchais en Lira se montre agile dans le chant comme d’habitude, mais aussi géniale actrice. Nous dirons le même pour Avi Klemberg interprétant le Karl Jeune, avec un timbre chaleureux et un lyrisme tout à fait touchant. Finalement le Frantz de Boris Grappe est enchanteur, surtout par son aisance corporelle dans les mouvements et ses dons de comédien.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine dirigé par Jean-Michaël Lavoie offre une prestation aussi imposante que la partition. Si nous sommes surpris par l’équilibré pas toujours réussi, nous le sommes aussi par la facilité du chef et des musiciens de s’attaquer à une musique si intellectuelle et pluristylistique. Les percussions sont tout particulièrement remarquables. Au niveau de la mise en scène, chaque acte à son style propre, même dans le travail d’acteur. Alors, un peu rustique et obscurantiste au Moyen Age, libertin et affecté au XVIIIe siècle et fabuleusement théâtrale au XIXe. Le tout valorisé par les décors de Csaba Antal. Le dernier acte se passe dans une maison d’opéra, ici la vision et la notion du théâtre dans le théâtre dans le théâtre est très réussie.

Nous saluons l’esprit audacieux de l’Opéra National de Bordeaux dans sa programmation et le soutien à la création contemporaine. Nous quittons la salle avec un mélange des sentiments, avec une sorte de sensation métaphysique qui restera sans doute longtemps. Un pari gagné pour la maison, et un très bon effort du compositeur. Espérons revoir cette belle créature bientôt dans d’autres théâtres français.

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