Compte-rendu : Nancy. Opéra National de Lorraine, le 4 octobre 2013. Giacomo Puccini : Turandot. Katrin Kapplusch, Rudy Park, Karah Son. Rani Calderon, direction musicale. Yannis Kokos, mise en scène.

Turandot Yannis KokosL’Opéra National de Lorraine nous a habitués à l’excellence, et la maison nancéenne ne déroge pas à la règle pour son premier spectacle de la saison 2013-2014, avec une Turandot de haut niveau.
Un ouvrage dramatiquement fort, une distribution choisie avec soin et une mise en scène de toute beauté, les ingrédients sont là pour une soirée mémorable. Le dernier ouvrage de Puccini, celui où le compositeur a déversé son âme – au point que la mort l’emporte avant qu’il ait pu l’achever –, offre une grande fresque musicale, épique autant qu’amoureuse, rappelant bien souvent Tristan. L’orchestration, dense et riche, tonnant aussi bien qu’elle murmure, et multiplie les effets de masses auxquels succèdent bien des scènes d’une tendre intimité.

 

 

Une princesse de glace en rouge et noir

 

L’Opéra de Nancy a eu le nez fin en confiant la direction musicale au chef iranien Rani Calderon, qui sculpte littéralement la sonorité de l’Orchestre Symphonique et Lyrique, multiplie les plans sonores, fait varier à l’infini les atmosphères et exécute les rubati voulus par le compositeur. Quelques décalages sont parfois à noter, mais gageons que tout rentrera dans l’ordre durant les représentations suivantes. En outre, le chef aime les voix, et cela se sent dans son geste, ménageant là un chanteur, portant ici au contraire un autre, lui offrant le socle instrumental nécessaire au déploiement de sa vocalité. Un vrai chef de théâtre, comme on aimerait en entendre plus souvent.
La mise en scène de Yannis Kokos sert l’œuvre par son dépouillement et son esthétisme, toute en rouge et noir, comme un grand tableau au sein duquel se fait durement sentir le poids de la fatalité et du destin façonnés par la terrible princesse. Seule concession au sourire, la virevoltante fantaisie tricéphale des Ministres, subtilement chorégraphiée, notamment dans leur superbe scène ouvrant le deuxième acte, où, enivrés par les vapeurs de la fumée, les trois hommes évoquent chacun la maison où les porte leur fantaisie. On n’oubliera pas de sitôt la place centrale occupée par le gong, qui celle le destin des prétendants, et qui se fait miroir, pour refléter la salle et ceux qui l’occupent.
Un très beau travail, sublimé par une direction d’acteurs sobre et précise, suivant de près la musique, et rehaussé par de magnifiques masques et costumes.
Grand succès également du côté des chanteurs. Dès les premières phrases du Mandarin, ici incarné in extremis par le ténor Florian Cafiero – alors que le rôle est d’ordinaire dévolu à un baryton, sinon une basse –, haut de place et bien chantant, on devine l’attention minutieuse apportée au choix des interprètes.
L’Empereur Altoum de John Pierce, au volume certes plus modeste, mérite également des éloges pour son émission claire et incisive, là où bien souvent on distribue des chanteurs à la voix fatiguée.
La basse hongroise Miklos Sebestyen incarne un Timur à l’humanité touchante, mais manquant parfois de profondeur dans le bas du registre, avec une voix un rien corsetée, se libérant étonnamment vers l’aigu.
Très belle réussite pour le trio épatant formé par Chang Han Lim, François Piolino et Avi Klemberg, respectivement Ping, Pang et Pong. Dotés de voix complémentaires et s’harmonisant parfaitement, les trois larrons composent des Ministres d’une justesse parfaite, tant dans l’ironie que dans le rêve. Chacun apporte sa pâte vocale, chaude et ductile pour le premier, ample et riche pour le second, percutant et bien projeté pour le troisième, formant ainsi une palette de couleurs inépuisable. Leur chorégraphie, parfaitement exécutée par tous les trois, participe de cette gémellité entre eux, d’une efficacité redoutable.
Arrivée au dernier moment pour remplacer la titulaire prévue, la jeune soprano coréenne Karah Son, ancienne élève de l’Académie de la Scala de Milan avec Mirella Freni, remporte tous les suffrages dans le magnifique rôle de Liù, notamment grâce à des aigus piano de superbe facture. La nuance forte paraît un peu indurée en début de représentation, mais l’instrument s’assouplit au court de la soirée, pour culminer dans un suicide poignant et lumineux d’amour vrai, servi par une grande musicalité à fleur de peau.
Révélation de la soirée, le Calaf ahurissant du coréen Rudy Park laisse sans voix. A un large médium rappelant un baryton, le ténor associe un aigu puissant et solide, comme s’il parvenait à monter avec la totalité de sa voix, dans un seul moule vocal qu’il paraît tenir du grave à l’aigu. Ses appels clôturant le premier acte laissent le public pantois, ainsi que ses adresses à l’Empereur où, même tournant le dos à la salle, sa voix semble presque aussi sonore que de face ! Son duo avec Turandot lui permet de déployer un contre-ut impressionnant, pour culminer dans un « Nessun dorma » de grande école, superbement phrasé, attentif aux mots et conquérant d’ampleur vocale. Au rideau final, il est salué par une grande ovation de toute la salle, en lisse devant un tel phénomène vocal, défiant les règles habituelles de l’art du chant.
Face à lui, la Turandot de l’allemande Katrin Kapplusch tient vaillamment sa partie, davantage soprano lirico-spinto que grand soprano dramatique, et vient à bout de ce rôle difficile sans encombre, grâce à une excellente maîtrise technique et une gestion intelligente de ses moyens. La voix, de belle étoffe, homogène sur toute la tessiture, offre des graves élégamment poitrinés et des aigus sonores, convaincante dans ses imprécations, ainsi qu’une véritable leçon de musique au dernier acte. L’humanisation de sa princesse de glace et son éveil à l’amour sont ainsi particulièrement sensibles, grâce à de magnifiques nuances, et lui permettent d’achever l’œuvre dans une grande émotion.
Les chœurs de l’Opéra-Théâtre de Metz et de l’Opéra National de Lorraine, nombreux et débordants d’enthousiasme, participent pour beaucoup à la réussite de cette soirée, masse sonore à la cruauté inflexible, et laissant tomber le rideau sur une apothéose enivrante de puissance et d’éclat. Conquis, les spectateurs n’ont pas ménagé leur plaisir devant tant de bonheurs musicaux, et ont bruyamment manifesté leur exaltation, remerciant ainsi Nancy pour une si belle ouverture de saison.

Nancy. Opéra National de Lorraine, 4 octobre 2013. Giacomo Puccini : Turandot. Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Avec Turandot : Katrin Kapplusch ; Calaf : Rudy Park ; Liù : Karah Son ; Timur : Miklos Sebestyen ; Ping : Chan Hang Lim ; Pang : François Piolino ; Pong : Avi Klemberg ; Altoum : John Pierce ; Un mandarin, le Jeune Prince de Perse : Florian Cafiero. Chœurs de l’Opéra National de Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Rani Calderon, direction musicale. Mise en scène, décors et costumes : Yannis Kokos ; Lumières : Patrice Trottier ; Dramaturgie : Anne Blancard ; Chorégraphie : Natalie Van Parys ; Perruques, maquillages, masques : Cécile Kretschmar.

Comments are closed.