Compte-rendu critique, opéra. Barcelone, Liceu, le 13 janvier 2018. Donizetti : Poliuto. Kunde, Radvanovsky, Callegari

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiCompte-rendu critique, opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 13 janvier 2018. Gaetano Donizetti : Poliuto Gregory Kunde, Sondra Radvanovsky, Gabriele Viviani. Daniele Callegari, direction musicale. Heureux mélomanes catalans! L’année 2018 s’ouvre pour eux sur un véritable feu d’artifice au Gran Teatre del Liceu avec cette version de concert du rare Poliuto de Gaetano Donizetti. Genèse complexe que celle de cet ouvrage, inspiré du Polyeucte écrit par Corneille. Initialement composé en 1838 pour le légendaire ténor Adolphe Nourrit mais interdit par la censure napolitaine, finalement remanié et créé à Paris deux ans plus tard en français sous le titre “Les Martyrs” (affichant le grand rival de Nourrit, Gilbert Duprez), il ne verra le jour dans sa version italienne qu’en 1848, après la mort du compositeur. Un drame lyrique singulier, évoquant la conversion au christianisme ainsi que la persécution des chrétiens par les romains, et qui s’achève sur la marche au supplice du rôle-titre rejoint par son épouse, un amour partagé jusque dans la mort qui n’est pas sans préfigurer Andrea Chénier de Giordano.

Poliuto flamboyant

Pour servir cette partition exigeante, où l’écriture vocale affirme pleinement ce qu’elle doit à l’école belcantiste, il fallait un plateau d’exception. C’est chose faite, grâce notamment à un couple central absolument flamboyant.
Après un premier concert en demi-teinte, Gregory Kunde ayant tenu à assurer son rôle malgré un état de santé fragile, le ténor américain remporte avec panache le pari de cette seconde soirée. Si les premières interventions laissent deviner une forme apparemment moindre qu’à l’ordinaire, un vibrato plus marqué trahissant la fatigue de l’instrument, très vite les choses rentrent dans l’ordre et bien plus encore. Vaillance des accents, franchise des attaques, mordant de l’émission, insolence de l’aigu, le chanteur abat peu à peu ses plus belles cartes, pour culminer dans une scène du II électrisante, bouleversante de sincérité et de nuances dans le phrasé. Moment fort de la soirée, on se souviendra longtemps de la cabalette, renversante d’aplomb ainsi que d’intelligence dans les variations lors de la reprise, et couronnée par un contre-ut vainqueur, comme une revanche triomphante.
A ses côtés, d’égale valeur et même victorieuse à l’applaudimètre, Sondra Radvanovsky plie avec succès son immense instrument à la souplesse donizettienne. Dès son entrée en scène silencieuse, regards furtifs et déplacements discrets, on comprend que la soprano américaine vit déjà pleinement le drame, en grande tragédienne. Ses premières notes déchirent le silence, en un pianissimo suspendu et hypnotique, si délicat et pourtant si parfaitement sonore, promettant une performance mémorable. On admire sans réserve le phrasé lentement déployé, la concentration de l’émission vocale, le vibratello terriblement personnel et émouvant, l’agilité parfaitement assumée, ainsi que l’aigu – jusqu’au contre-ré – tellurique et déconcertant de facilité, tant d’atouts qu’on retrouve réunis en une seule artiste.
Les réunissant en un long duo à peine ponctué par les autres personnages, le dernier acte se révèle ainsi anthologique. En effet, les deux voix semblent se fondre l’une dans l’autre, portées par une énergie étourdissante, véritable brasier sonore dont les ultimes flammes achèvent de soulever littéralement un public conquis.
Face à ces deux monstres sacrés, Gabriele Viviani tient bien son rang à défaut de pouvoir rivaliser avec eux. Intelligemment, le baryton italien met en avant l’élégance de la ligne de chant et la franchise des inflexions, brossant ainsi un portrait convaincant du proconsul Severo. On regrette seulement que la projection du chanteur manque d’incisivité et l’aigu de mordant pour porter plus loin dans la salle.
Parmi les seconds rôles, on remarque plus particulièrement la belle voix de ténor du Nearco d’Alejandro del Cerro, les voix graves nous paraissant trop charbonneuses pour passer efficacement l’orchestre.
Protagoniste essentiel de la partition, le chœur maison est à saluer bien bas, tant sa prestation n’appelle que des éloges, des invocations d’une pureté réellement céleste aux éclats du terrible final du II.
A la tête d’un orchestre pas toujours irréprochable mais d’une unité confondante et d’un engagement rare, Daniele Callegari offre une direction flamboyante, généreuse mais toujours attentive aux chanteurs. Surtout, on saura gré au chef italien d’avoir pleinement fait confiance à cette musique et de l’avoir servie dans son intégralité.
Et c’est tout naturellement par des ovations spectaculaires que le public, déchaînant son enthousiasme, a remercié l’ensemble de l’équipe pour cette grande soirée de bel canto. Un grand merci au Liceu qui aime visiblement ce répertoire et sait lui rendre hommage comme il le mérite.

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Barcelone. Gran Teatre del Liceu, 13 janvier 2018. Gaetano Donizetti : Poliuto. Livret de Salvatore Cammarano. Avec Poliuto : Gregory Kunde ; Paolina : Sondra Radvanovsky ; Severo : Gabriele Viviani ; Nearco : Alejandro del Cerro ; Felice : Josep Fado ; Callistene : Rubén Amoretti. Chœur du Gran Teatre del Liceu ; Chef de choeur : Conxita Garcia. Orquestra Simfònica del Gran Teatre del Liceu. Direction musicale: Daniele Callegari

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