Compte rendu concert. Paris, Philharmonie, le 30 mai 2017. Beethoven, Bruckner. Bernard Haitink, Mitsuko Uchida, London Symphony Orchestra

haitink bernard maestroCompte rendu concert. Paris, Philharmonie, le 30 mai 2017. Beethoven, Bruckner. Bernard Haitink (direction), Mitsuko Uchida (piano), London Symphony Orchestra. Bernard Haitink Ă  la tĂȘte du London Symphony Orchestra, dans un programme consacrĂ© Ă  deux autres gĂ©ants que sont Beethoven et Bruckner : une telle affiche ne peut que dĂ©placer les foules ce soir Ă  la Philharmonie de Paris ! AccompagnĂ© par la pianiste japonaise Mitsuko Uchida, le grand chef nĂ©erlandais, ĂągĂ© de 88 ans, s’avance sur la scĂšne et rejoint son estrade. Une fois devant l’orchestre, baguette en main, le grand Ăąge sait se faire oublier ! FidĂšle Ă  lui-mĂȘme, le maestro fait preuve d’une prĂ©cision remarquable, alliant pertinence et Ă©conomie dans ses mouvements. Sa direction est un modĂšle du genre, oĂč chaque geste, d’une efficacitĂ© redoutable, trouve son utilitĂ©. Sans une once d’hĂ©sitation, il lance le premier mouvement du Concerto n° 3 pour piano de Beethoven.

L’introduction orchestrale, relativement longue, a valeur de premiĂšre exposition avec l’énonciation des deux thĂšmes fondateurs du mouvement. La touche du compositeur est immĂ©diatement reconnaissable : dans la tonalitĂ© d’ut mineur (celle de sa Symphonie n° 5, de sa Sonate « PathĂ©tique », ou encore de la marche funĂšbre de l’HĂ©roĂŻque, contemporaine du Concerto), la musique enchaĂźne les contrastes de nuances et les accents sforzando. C’est alors que le piano entre en jeu, d’abord seul, pour une seconde exposition des thĂšmes. Le couvercle grand ouvert, il emplit la salle d’une ample rĂ©sonance, tandis que sous les doigts de Mitsuko Uchida, la musique de Beethoven coule tout naturellement. Puis le duo s’installe entre le soliste et l’orchestre, dans un dialogue fluide et Ă©quilibrĂ©. Seules les interventions des bois solistes, timides et lĂ©gĂšrement en retrait par rapport au piano, manquent par moments de prĂ©sence et de force sur le plan sonore. La cadence du premier mouvement, Ă  l’instar des sonates du compositeur (on pense en particulier Ă  l’ « Appassionata »), exploite tous les registres d’un instrument dont la nouvelle facture du dĂ©but du XIXe siĂšcle offre de multiples possibilitĂ©s expressives.
Haitink, une main nĂ©gligemment posĂ©e sur le rebord du piano, Ă©coute avec attention la cadence, puis relance l’orchestre pour la coda finale. Le deuxiĂšme mouvement Ă©volue dans une atmosphĂšre paisible et sereine, au son du thĂšme d’abord donnĂ© au piano, jouĂ© avec grĂące et dĂ©licatesse par la soliste japonaise. L’orchestre la rejoint, portĂ© par des violons en sourdine procurant une sonoritĂ© douce et feutrĂ©e, tel un tapis de velours. MalgrĂ© les bois solistes toujours un peu en retrait (notamment le duo flĂ»te/basson que l’on souhaiterait voir s’exprimer avec plus de force), la qualitĂ© sonore de l’orchestre est indĂ©niable, en accord parfait avec le piano. Pour clore le Concerto, les mains de Mitsuko Uchida sautillent sur le clavier dans le refrain lĂ©ger et piquĂ© du rondo final. L’orchestre, prĂ©cis dans les attaques et dans l’articulation des phrasĂ©s, est soutenu par de solides pizzicatos au pupitre des cordes.

Pour Dieu en personne

Suite du concert avec la Symphonie n° 9 de Bruckner. DerniĂšre symphonie du compositeur, cette Ɠuvre reprĂ©sente toute la dĂ©cadence post-romantique de la fin du XIXe siĂšcle, aussi bien dans la dimension orchestrale (plus de 80 musiciens sur scĂšne) que dans la longueur (d’une durĂ©e d’une heure, bien qu’inachevĂ©e !) ou mĂȘme dans la densitĂ© et la complexitĂ© des thĂšmes mĂ©lodiques.
Le premier mouvement dĂ©bute tout doucement, des appels de cuivres rĂ©sonnant sur le trĂ©molo continu des cordes. TrĂšs vite, un crescendo aboutit Ă  l’exposition d’un premier thĂšme. Tout le mouvement (et toute la symphonie) n’est ensuite qu’une succession de diffĂ©rentes atmosphĂšres, Ă©voluant sur une multitude de plans sonores : crescendo et decrescendo permettent de passer par la totalitĂ© des nuances, toute la difficultĂ© consistant Ă  savoir hiĂ©rarchiser ces diffĂ©rentes strates sonores. RodĂ© Ă  l’exercice, Haitink y rĂ©ussit sans peine. MĂȘme dans les forte, il sait garder une amplitude de gestes qui lui permet de pousser encore plus loin la nuance s’il le faut, tandis qu’un simple mouvement de la main gauche ramĂšne immĂ©diatement l’orchestre au plus doux des pianos. Le premier mouvement terminĂ©, on sent malgrĂ© tout l’effort que requiert la direction d’une telle Ɠuvre : d’une main quelque peu tremblante, le chef tourne les pages de son conducteur, et s’assoit un court instant sur son siĂšge, le temps de reprendre ses esprits. Mais sans plus attendre, le voilĂ  dĂ©jĂ  Ă  nouveau debout pour lancer le deuxiĂšme mouvement, un scherzo endiablĂ© emportĂ© par un orchestre dĂ©chaĂźnĂ©, oĂč une fois encore, la prĂ©cision des pizzicatos est remarquable. Enfin, on retrouve un peu de calme avec le troisiĂšme mouvement, Adagio, mais sans pour autant quitter l’atmosphĂšre sombre et angoissĂ©e du mouvement prĂ©cĂ©dent. Et mĂȘme si les dĂ©parts des cuivres ne sont pas toujours impeccables de nettetĂ©, ils se rattrapent sans peine dans les moments de tutti grandioses, oĂč leurs interventions saisissantes nous rappellent que Bruckner ne dĂ©diait cette symphonie Ă  nul autre que Dieu en personne !

Les derniĂšres notes s’éteignent progressivement dans la grande salle Pierre Boulez, immĂ©diatement suivies d’un tonnerre d’applaudissements. VĂ©ritable triomphe pour le maestro ce soir ! MalgrĂ© la fatigue Ă©vidente que trahit sa dĂ©marche, Haitink ne cesse de revenir sur scĂšne saluer un public transportĂ© par la prestation d’une telle lĂ©gende de la direction d’orchestre.

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Compte rendu concert. Paris, Philharmonie – grande salle Pierre Boulez, le 30 mai 2017. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n° 3 en ut mineur op. 37, Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n° 9 en rĂ© mineur. Mitsuko Uchida (piano), London Symphony Orchestra, Bernard Haitink (direction).

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