Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 21 novembre 2016. Prokofiev, Orchestre du Mariinsky, Valery Gergiev.

Gergiev dirigeantCompte rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 21 novembre 2016. Prokofiev, Orchestre du Mariinsky, Valery Gergiev. En l’espace de deux soirĂ©es, Valery Gergiev fait le pari audacieux de donner l’intĂ©grale des Concertos pour piano de SergueĂŻ Prokofiev, avec la complicitĂ© de l’Orchestre du Mariinsky et de cinq solistes d’exception, presque tous laurĂ©ats du prestigieux Concours International TchaĂŻkovsky. Ce lundi 21 novembre 2016, le programme ne comptait donc rien de moins que les trois premiers Concertos, suivis de quelques extraits des cĂ©lĂšbres suites du ballet RomĂ©o et Juliette. Prokofiev est sans conteste l’un des compositeurs favoris du chef russe, qui lui a consacrĂ© de nombreux enregistrements dĂ©jĂ , et ne manque jamais de le mettre Ă  l’honneur dans ses concerts. Une telle affiche nous promettait donc une soirĂ©e riche en Ă©motions musicales. Nous ne fumes pas déçus.

LI George LiLĂ©gĂšrement claudiquant, mais toujours aussi charismatique, Gergiev rejoint le centre de la scĂšne oĂč l’attend son siĂšge. Il dirigera assis l’ensemble des trois concertos. Et c’est le jeune pianiste amĂ©ricain George Li, ĂągĂ© d’à peine 21 ans (et mĂ©daille d’argent au Concours International TchaĂŻkovsky en 2015), qui inaugure le concert au rythme du Concerto pour piano n° 1. ComposĂ© en 1912, considĂ©rĂ© comme une des premiĂšres Ɠuvres de maturitĂ© par Prokofiev lui-mĂȘme, c’est lui qui va rĂ©vĂ©ler le jeune compositeur au public russe. En trois parties enchaĂźnĂ©es comme un seul mouvement, avec un thĂšme unificateur parcourant l’ensemble de la piĂšce, l’écriture pianistique innovante dĂ©routera plus d’un auditeur le soir de sa crĂ©ation. Et pour cause : mĂȘme si l’on perçoit encore quelques rĂ©miniscences romantiques, notamment dans le lyrisme de l’Andante qui a un petit quelque chose de Rachmaninov, le style virtuose et percussif de Prokofiev est dĂ©jĂ  bien prĂ©sent. AprĂšs l’introduction majestueuse du thĂšme fondateur, l’orchestre laisse place au piano qui dĂ©verse un flot ininterrompu de notes staccato. Le jeu fluide et naturel de George Li est remarquable, et l’équilibre avec l’orchestre est idĂ©al : sans jamais prendre le dessus ou se laisser submerger, le jeune soliste inscrit directement la sonoritĂ© du piano dans celle de l’orchestre. Gergiev, fidĂšle Ă  lui-mĂȘme, dirige l’orchestre d’une main de fer. Les pizzicatos des cordes, parfaitement en place, font Ă©chos aux notes piquĂ©es du piano, tandis que dans les moments d’épanchements lyriques, l’orchestre fait preuve d’une puissance prodigieuse, sans jamais saturer le niveau sonore. La deuxiĂšme partie Andante, moins agitĂ©e dans le jeu pianistique, laisse s’exprimer les bois dont les interventions solistes parviennent Ă  Ă©merger distinctement de l’ensemble. Enfin, la troisiĂšme partie voit le retour Ă  un style plus frĂ©nĂ©tique et nerveux. George Li, dont la technique est toujours aussi solide, enchaĂźne les sauts de main au-dessus du clavier, qu’il parcourt intĂ©gralement de l’extrĂȘme grave Ă  l’extrĂȘme aigu, pour clore avec brio ce concerto.

matsuev denis piano russe classiquenewsC’est au russe Denis Matsuev (vainqueur du Concours TchaĂŻkovsky en 1998) qu’incombe la tache de jouer le redoutable Concerto pour piano n°2. CrĂ©Ă© seulement un an aprĂšs le premier, ce concerto suscita encore une fois la polĂ©mique auprĂšs du public russe, dĂ©concertĂ© par les cadences diaboliques dĂ©diĂ©es Ă  l’instrument. Pourtant, c’est presque avec nonchalance que Denis Matsuev s’installe au clavier et commence Ă  jouer. Avec une incroyable assurance, il s’empare de la partition et enchaĂźne les traits virtuoses. Le suive qui pourra, l’orchestre n’a qu’à bien se tenir ! Cependant, en dĂ©pit de sa technique indiscutable, on pourrait reprocher au soliste son jeu un peu trop personnel. Invariablement concentrĂ© sur son clavier, il n’accordera pratiquement pas un seul regard vers l’orchestre. Celui-ci donne l’impression de subir la cadence infernale du pianiste, et peine Ă  trouver sa place. MalgrĂ© une densitĂ© des cordes incroyable, l’équilibre est plus fragile que dans le Concerto n°1, les bois ont parfois du mal Ă  Ă©merger de la masse et Ă  rivaliser avec le jeu oppressant du piano. Bien sĂ»r, c’est aussi la partition qui veut cela : l’écriture de Prokofiev, trĂšs dense et virtuose, est bien diffĂ©rente de celle de son premier concerto. MalgrĂ© tout, on aurait souhaitĂ© un peu plus de subtilitĂ© dans le jeu du pianiste, notamment dans la cadence du premier mouvement oĂč il atteint trĂšs vite une saturation sonore sans s’en dĂ©partir par la suite. Matsuev, dĂ©chaĂźnĂ©, finit presque debout ce passage diabolique, et on en vient Ă  pousser un soupir de soulagement lorsque l’orchestre le rejoint, et lui laisse enfin reprendre son souffle.  Mais ce n’est que partie remise : le deuxiĂšme mouvement, trĂšs court, n’est rien d’autre qu’un flot perpĂ©tuel de doubles croches au piano, tandis que l’Intermezzo, faisant office de troisiĂšme mouvement, a comme des accents de La Danse des chevaliers de RomĂ©o et Juliette, avec son rythme pesant de marche, martelĂ© Ă  la grosse caisse. Enfin, le Finale fait entendre un thĂšme typiquement russe, dans lequel soliste et orchestre retrouvent un Ă©quilibre malmenĂ© au premier mouvement. À peine Matsuev a-t-il plaquĂ© les derniĂšres notes sur le clavier qu’il est dĂ©jĂ  debout, et fonce serrer chaleureusement la main du chef. Mais ce avec tant d’énergie qu’il manque de faire tomber le maestro de son estrade !

Suite Ă  ce morceau de bravoure, on comprend pourquoi il aura fallu trois pianistes diffĂ©rents pour interprĂ©ter les concertos ce soir. AprĂšs l’entracte, le public assiste stupĂ©fait Ă  l’entrĂ©e en scĂšne du dernier soliste : car c’est un jeune garçon d’à peine quinze ans qui s’installe au clavier pour nous interprĂ©ter le Concerto n° 3 ! Alexander Malofeev, jeune prodige du piano, a remportĂ© en 2014 le premier prix et la mĂ©daille d’or au Concours International TchaĂŻkovsky pour jeunes pianistes. ArmĂ© d’une sĂ©rĂ©nitĂ© Ă  toute Ă©preuve, il exĂ©cute la partition avec une technique impressionnante. Le piano, plus lyrique que dans le concerto prĂ©cĂ©dent, dialogue joyeusement avec l’orchestre, dont les montĂ©es en puissance sont parfaitement menĂ©es par le chef attentif. Le deuxiĂšme mouvement enchaĂźne un thĂšme et des variations, tantĂŽt rĂȘveuses, tantĂŽt tempĂ©tueuses, et Ă  l’instar des Ɠuvres prĂ©cĂ©dentes, le concerto se termine avec un dernier mouvement vertigineux. Malofeev salue timidement le public, mais se prĂȘte dĂ©jĂ  volontiers au jeu des rappels. Tout comme ses confrĂšres, qui nous ont chacun gratifiĂ© d’un (voire de deux !) bis Ă  la fin de leur concerto, le jeune prodige se lance dans le premier mouvement de Gaspard de la nuit de Ravel, sous l’Ɠil bienveillant de Valery Gergiev. Fluide, dĂ©licat, impeccable, mais peut-ĂȘtre un peu trop mĂ©canique. Encore quelques annĂ©es, et le jeu du jeune russe aura atteint toute la maturitĂ© nĂ©cessaire pour interprĂ©ter brillamment l’ensemble du rĂ©pertoire pour piano.

sergei-prokofievLe concert se termine avec quelques extraits des Suites n°1 et 2 du ballet RomĂ©o et Juliette. On ne compte plus les fois oĂč Valery Gergiev a interprĂ©tĂ© ces piĂšces, et c’est presque une formalitĂ© de les donner en concert ce soir. DĂšs que retentissent les premiers accords dissonants, il ne fait aucun doute que le chef connaĂźt cette musique sur le bout des doigts. Il anticipe chaque rĂ©action des musiciens, et met en lumiĂšre chaque dĂ©tail de l’orchestration. Dans le cĂ©lĂ©brissime morceau opposant Montaigu et Capulet, l’orchestre donne pleine mesure de sa puissance, avec des cuivres Ă©poustouflants et des contrastes de nuances saisissants. La piĂšce se poursuit avec la sĂ©rĂ©nitĂ© d’une mĂ©lodie au basson, Ă©voquant le personnage de FrĂšre Laurent. Puis le Jeu des masques fait entendre un thĂšme joyeux passant allĂšgrement d’un instrument Ă  l’autre, tandis que les lamentations des cordes traduisent la dĂ©tresse d’un RomĂ©o au tombeau de Juliette. Enfin, toute la tension dramatique se retrouve dans la Mort de Tybalt, oĂč Gergiev maĂźtrise les silences de maniĂšre magistrale, apportant au morceau un effet des plus thĂ©Ăątral. Quel maestro !
AprĂšs une ovation du public amplement mĂ©ritĂ©e, c’est avec de la musique française que le chef russe dĂ©cide de terminer la soirĂ©e. Une fois le silence revenu dans la salle, la premiĂšre flĂ»te entame le thĂšme du PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune de Debussy. La fĂ©Ă©rie de la piĂšce est la bienvenue aprĂšs la tempĂȘte Prokofiev. Malheureusement, mĂȘme si l’orchestre nous propose des sonoritĂ©s intĂ©ressantes, le tempo est bien trop lent : on souffre pour les vents qui s’essoufflent, et le tout n’avance pas, mĂȘme dans le point culminant de l’Ɠuvre oĂč la musique peine Ă  dĂ©coller. Les cors, sans doute fatiguĂ©s, laissent transparaĂźtre quelques faiblesses dans la justesse, tandis que le vibrato du violon solo est trop nerveux pour l’univers langoureux du faune. Sans compter les interventions « parasites » de Gergiev qui, comme souvent, ne peut s’empĂȘcher de chanter en mĂȘme temps qu’il dirige !

Quel dommage, donc, de finir ainsi un concert qui jusque-là, frÎlait la perfection. Mais on ne tiendra pas rigueur, ni au chef ni aux musiciens, de ce bis un peu faible, tant ils nous ont proposé un programme de qualité tout au long de la soirée.

Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez, le 21 novembre 2016. SergueĂŻ Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en rĂ© bĂ©mol majeur op. 10, Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur op. 16, Concerto pour piano et orchestre n°3 en do majeur op. 26, RomĂ©o et Juliette – extraits des Suites n°1 et 2. Orchestre du Mariinsky, Valery Gergiev (direction), George Li (piano), Denis Matsuev (piano), Alexander Malofeev (piano).

One thought on “Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 21 novembre 2016. Prokofiev, Orchestre du Mariinsky, Valery Gergiev.

  1. Pingback: Comptes-rendus …. nous y Ă©tions | Classique News