Compte rendu, concert. Lyon, Salle Debussy (C.R.R.), 17 décembre 2015. Les Temps Modernes. Maurice Ravel, Philippe Hersant, Pascal de Montaigne

Un beau et intense groupe de musiciens chambristes, unis par leur enseignement lyonnais mais aussi l’itinérance et la recherche vingtiémiste : Les Temps Modernes rendent hommage en Tombeau à la compositrice Pascal de Montaigne (NDLR : décédée en septembre 2015) en son Sarn I, puis explorent les thèmes de l’ouverture aux cultures et de la tolérance avec Ravel, Philippe Hersant et des Chants Séfarades d’exil. Très bel opéra intime des voix et des instruments…

Extrême-Rhône-Alpes

Pascal-de-Montaigne-227x300Nul n’est prophète en son  pays, on connaît la formule perpétuellement valable en lieux et temps. Ainsi en va-t-il entre Rhône et Saône pour le petit groupe des Temps Modernes, auquel son titre aimablement chaplinesque ne vaut pas grande indulgence des pouvoirs organisateurs, et qui semble mieux acclimaté et en tout cas reçu  en Extrême-Orient qu’en extrême proximité de rhône-alpes. Un concert de ce groupe à Lyon est donc un moment privilégié, et encore davantage si c’est , sur la colline lyonnaise,  dans l’établissement où enseignent la plupart des «  Temps-Modernistes » qui accueille et met en valeur (dans sa salle Debussy, en avant de  la belle toile maritime de Renaud Leonhardt) les solistes de cette musique de chambre vingtiémiste d’esprit.

Un vrai son collectif

Ce qui compte en effet dans ce dialogue avec le public, c’est la texture d’un programme, qui loin de se fermer sur un seul langage excluant, rassemble des esprits créateurs sans rupture ni en tout cas provocation, en une sorte d’homogénéité avec reliefs où la lumière se diffuse subtilement. Jean-Louis Bergerard, le clarinettiste (et d’habitude un  peu « primus inter pares), Michel Lavignolle le flûtiste, Claire Bernard la violoniste, Florian Nauche le violoncelliste ont forgé un son collectif, parfois âpre mais sans aspérité inutile, souvent feutré, où nul ne cherche à se mettre en valeur, et qui gouverne ses timbres et accents  en absolue souplesse, passant d’un climat à l’autre dans le plus parfait naturel. Une pianiste – Emmanuelle Macchesi – et une chanteuse – Yael Raanan Vandor – s’inscrivent avec aisance en ce dispositif.

Tombeau et Sarn

Et c’est justement Emmanuelle Macchesi – interprète de l’œuvre dans le concert de fin novembre 2014 – qui ouvre l’hommage à Pascal de Montaigne, récemment disparue. Son Sarn I a encore gagné en intensité et intériorité. Et on ne peut qu’être  saisi par  ce Tombeau – comme on disait en musique du XVIIe -  dans le début de cette thématique  de Sarn consacrée  par la compositrice à la romancière anglaise Mary Webb. Musique hantée des mémoires d’enfance et des rêveries d’adulte, habitée d’appels, de personnages antithétiques (Gédéon le terrible et sa douce soeur Prue), commencée dans le silence,  les vides et les trilles dans l’aigu, colère mal dissimulée  contre le destin, finalement ponctuée d’un accord violent…. Le langage de P. de Montaigne y apparaît en toute sa force, à la fois pudique et sans révolution dans l’écriture, secret et intemporel.  Voilà qui incite à redemander que soit réalisée selon l’interprétation des artistes « Temps Modernes », les plus autorisés qui soient, à l’évidence, une édition discographique de Sarn dans sa totalité (I à IX) qui ferait date  en ces années 2015…

Un croyant en l’homme libéré

C’est aussi sous le signe  de la méditation tolérante     que T.M. – porté par les sobres paroles  de J.L.Bergerard – entendait  placer son concert d’un  mois après le 13 novembre que l’on sait. Et qui mieux qu’un Maurice Ravel, non religieux mais croyant en l’Homme dans sa Liberté, pouvait dire en 1914 l’universalité d’un message comme celui des deux Mélodies Hébraïques. La mélopée, l’ostinato de la pensée, l’esprit de Requiem anticipateur  de la tuerie européenne y sonnent de façon bouleversante. (Et rappelons, à la suite du grand ravélien Marcel Marnat, que le compositeur, infatigable dreyfusard, fut poursuivi par une extrême-droite antisémite, qui traquait en lui l’ami des Juifs, voire un Juif dissimulé !) Telle est la trame d’une histoire-sociologie revisitée, et la voix ample, dramaturgique, profonde de Yael  Raanan Vandor, fait merveille dans ces pages finalement moins connues de Ravel.

Hölderlin, Novalis et Friedrich

La suite était placée sous le signe d’un des compositeurs français actuels vraiment reliés à une inspiration  culturelle et poétique du passé, sans qu’un attachement spirituel au romantisme allemand entraine quelque affaiblissement de langage ou redite d’une époque si capitale. Les Nachtgesang de Philippe Hersant datent de 1988, ils convoquent  les troubles d’Hölderlin, les apaisements  de Novalis, une dialectique d’ombre et de lumière qui se fait mémoire des tableaux de Friedrich. Le piano y dit parfois l’angoisse énigmatique des Nachtstücke de Schumann, la clarinette, les couleurs feutrées de l’ultime Brahms. Partition «  contemplative », dit son auteur. Et déterminante, discrètement, dans la jonction de paysage entre XXe et XXIe.

D’Ars subtilior en chants d’exil

Ensuite, transition d’ars subtilior instrumental (Sylvain Blassel) du côté XIIIe de G.de Machaut et de celui ,XVe, de Josquin des Prés, entre mélancolie et jeu élégant, pour aller se centrer sur autre tristesse  collective, celle des exilés juifs de l’Espagne méridionale à la fin du XVe. On se rappelle que ces années 1490 virent la fin brutale du rêve et temps-lieu de cohabitation – la « poche ultime »  du royaume de Grenade – entre chrétiens qui achevaient de reconquérir  « leur » territoire ibérique, arabes qui subsistaient là avec communautés  juives -.C’est là qu’ Isabelle la Catholique (oh combien !) expulsa les Juifs, puis les Morisques (Arabes), et « inventa » avec son mari Ferdinand le règne sinistre du Grand Inquisiteur Torquemada… En tout cas, les Juifs partirent en exils multiplement géographiques, et c’est  leurs chants « judéo-espagnols »  qui tentèrent de ressusciter « le temps d’avant » (une sorte de paradis perdu, au moins dans la mémoire affective, et un refuge.

L’amour de la terre quittée

Philippe Hersant, touché de cette découverte lors de sers séjours espagnols, a transcrit cinq de ces chants, dans l’esprit auquel il fait allusion des Folks Songs de Berio. Mais ici le climat est souvent douloureux ;  berceuse, paysage brumeux, rudesse des scansions, gouttes de voix sur le silence, parlé-chanté, déclaration d’amour à la terre quittée sous-tendent cet opéra intime, à l’instrumentation d’émotion subtile et pure. Ici les six Temps Modernes trouvent un ni veau d’inspiration qui émeut plus fortement encore, et la voix de Yael Raanan Vandor  captive par ses inflexions et sa tension sans défaillance. Admirable clôture d’un concert discret mais décisif…

Compte rendu, concert. Le 17 décembre 2015, Conservatoire à Rayonnement Régional de Lyon, Salle Debussy. Œuvres de Ravel, Pascal de Montaigne, Philippe Hersant. Groupe de six instrumentistes et chanteur des Temps Modernes. Lyon, Salle Debussy (C.R.R.), 17 décembre 2015. Les Temps Modernes. Maurice Ravel, Philippe Hersant, Pascal de Montaigne.

Illustration : Pascal de Montaigne (DR)

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