Compte-rendu : Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence, le 10 juillet 2013. Strauss, Elektra. Evelyn Herlitzius, Waltraud Meier, Adrianne Pieczonka… Orchestre de Paris. Esa-Pekka Salonen, direction. Patrice Chéreau, mise en scène.

Elektra Aix ChéreauC’était le grand événement de cette saison 2013 du festival d’Aix-en-Provence (dernière représentation le 13 juillet dernier).
Une superproduction (en partenariat avec la Scala, le Met, le Liceu, les opéras de Berlin et Helsinki) dont laffiche faisait déjà saliver. Le résultat s’est révélé encore supérieur aux attentes, extraordinaire à tous points de vue et bouleversant de la première à la dernière seconde.

 

 

Intelligence et profondeur

 

Tout dans la mise en scène de Patrice Chéreau, depuis la scénographie jusqu’à la direction d’acteurs, met en valeur le drame implacable qui se déroule sous nos yeux. Il offre une lecture plus psychologique qu’ « expressionniste », sans diminuer la force du drame, et surtout avec une lintelligence et la sensibilité qui ont fait sa renommée. Si le décor aux tons gris reste fidèle aux descriptions d’une cour intérieure de palais grec, le fond de la scène est entièrement occupé par une alcôve vide que l’on imagine accueillant autrefois une statue du roi Agamemnon. Cette absence devient aussi omniprésente pour le public que pour Elektra, qui vit recluse comme une mendiante en attendant que son père soit vengé.

La chanteuse Evelyn Herlitzius se fond à merveille dans ce rôle de femme blessée, sans jamais verser dans l’hystérie caricaturale. Elle possède une rare palette d’expressions qui la rend beaucoup plus cohérente et fouillée.
D’un strict point de vue vocal, le timbre n’est pas très joli, le vibrato envahissant et les attaques parfois fausses. Mais peut-être est-ce le prix à payer pour offrir au public un tel impact en salle et une telle expressivité. Seule une voix aussi large peut passer l’immense orchestre straussien avec aisance, profitant dune projection proprement hallucinante. Sans doute les retransmissions gommeront-elles cette dimension spectaculaire pour faire ressortir les défauts techniques.

L’art de l’équivoque

La grande inventivité de cette production est également la lecture donnée par Chéreau du personnage de Klytämnestra et de sa relation avec sa fille. Traditionnellement, la reine régicide à Mycènes est interprétée de manière outrancière, si ce n’est expressionniste, se réfugiant dans une vaine cruauté pour expier son crime. Ici, le metteur en scène exploite l’ambiguïté de leurs rapports, oscillant entre l’aversion et une complicité presque tendre : ainsi Elektra enlace affectueusement sa mère avant de l’inviter à se trancher la gorge. Waltraud Meier, une grande habituée du rôle, achève par ses talents d’actrice de rendre le personnage plus humain et plus sensible, si bien que lon se prend pour elle dune étrange empathie.

Elektra entretient également une relation très ambiguë avec avec sa soeur Chrysothemis, à qui Adrianne Pieczonka prête sa voix ample et fruitée. Si son interprétation est plus discrète, la mise en scène exploite de façon intéressante le trouble incestueux qui saisit les deux soeurs, notamment dans leur second duo. Mikhail Petrenko incarne avec sa voix sombre et sa haute stature un bel Oreste, mais scéniquement presque maladroit.

Une performance unique

Chez Strauss, le personnage principal est souvent détenu par l’orchestre. Esa Pekka-Salonen, à la tête de lOrchestre de Paris, tient la gageure. Rarement l’on aura entendu la partition servie aussi admirablement : à l’art de la précision et des détails orchestraux s’ajoute une gestion magistrale du flux orchestral. Les crescendos sont gérés à la perfection, et finissent par éclater avec une force implacable qui vous laisse rivé à votre siège. L’Orchestre de Paris, généralement quelque peu routinier, s’enflamme à Aix sous la baguette du chef finlandais et déborde littéralement d’énergie, transfiguré.
Au-delà de l’incroyable degré technique, de la qualité de chacun des éléments qui composent ce spectacle, – chanteurs, orchestre, mise en scène -, la véritable et rare cohérence de l’ensemble est à saluer. Une performance qui fera date, à n’en pas douter.

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence, le 10 juillet 2013. Richard Strauss, Elektra. Tragédie en un acte dHugo von Hofmannsthal, créée à Dresde en 1909. Avec : Evelyn Herlitzius, Elektra ; Waltraud Meier, Klytämnestra ; Adrianne Pieczonka, Chrysothemis ; Mikhail Petrenko, Orest ; Tom Randle, Aegisth. Coro Gulbenkian ; Orchestre de Paris. Esa-Pekka Salonen, direction. Patrice Chéreau, mise en scène.

Comments are closed.