Christian Gerhaher, baryton. Romantische ArienWagner, Schubert, Weber, Nicolai (1 cd Sony classical)

Le diseur enchanté chez Schubert ou Mahler (lieder) sur les traces de ce tact pudique et stylé d’un Fischer-Dieskau se réalise moins chez Wagner (Tannhäuser : le premier récitatif accompagné de Wolfram reste monoexpressif, un rien lisse) mais ses Schubert et surtout Schumann (Der Graf von Gleichen D 918 puis son Siegfried de Genoveva sont d’une palpitante ferveur articulée: chaque mot du texte, chaque intonation et enjeu psychologique est admirablement projeté: sens du verbe et présence constante du théâtre grâce à un raffinement dynamique et l’intelligence de la diction y restent en tout point exemplaires.
Même intensité mélodramatique incandescente chez Nicolai (Die Heimkehr des Verbannten), d’autant que le chant du violoncelle à l’orchestre dialogue avec la voix, en éclaire tourments et conflits. De la subtilité légère comme chez Smetana (Les Deux Veuves, récemment créé par Angers Nantes Opéra).

Pudeur romantique

Quelle bonne idée de servir l’art de la nuance lyrique tout autant raffinée chez Schubert décidément; la pudeur, le tact, la sensibilité lumineuse, entre Beethoven et Schumann, souligne ce génie schubertien encore à reconnaître: avec les deux airs d’Alfonso und Estrella (que le jeune Jonas Kauffmann avait lui aussi incarné non sans noblesse juvénile), Christian Gerhaher éblouit véritablement, la voix devenant instrument parmi l’orchestre, passeuse d’un texte ciselé, marquant par ses mezza voce d’une caressante ardeur. Son Froila est parfait de réserve et d’élégance toute viennoise, en accord (rare) avec les instrumentistes. Même ravissement d’un poli olympien dans le second extrait Alfonso/Froila: ce romantisme généreux proche du lied s’accomplit avec une finesse d’élocution très juste.

Dans l’air à l’étoile de Wolfram, volet qui prologne le premier épisode de Tannhäuser, la réserve et la distance naturelle du baryton se réalisent véritablement: épris sans espoir d’Elisabeth, Wolfram chante à la fois son amour et son impuissance maudite; Gerhaher en fait un sommet de raffinement vocal extatique, de maîtrise dépassionnée, d’un calme faussement lumineux: le texte rien que le texte et sa sobre élocution. Même dépassionné, l’air tranche et perce par sa droiture hautement investie.

Comme un déchirement imprévu, Christian Gerghaher fait ensuite tomber le masque et atteint une expressivité plus naturelle, perçante, contrastée, enfin… passionnée, au diapason de l’âme manipulée et irritable du jaloux Lysiart dans Euryanthe de Weber: tant de subtilité déclamée, cite et le lied et le théâtre, révélant en Weber, son lyrisme préschumanien. Ses couleurs tragiques, ses vertiges et ses gouffres capables de plonger au cœur d’une âme désirante, profondément insatisfaite… qui dit ici son diabolisme, sorte de Iago allemand, prêt à frapper dans l’ombre, trop humilié par le bonheur d’Adolar et d’Euryanthe. De loin la meilleure incarnation, millimétrée, exigeant un dépassement expressif inattendu, de la part du magnifique baryton.
Récital haut en couleur, hommage réussi au premier romantisme germanique et servi aussi par un chef et un orchestre de premier plan.

Airs romantiques (Romantische Arien). Christian Gerhaher, baryton. Extraits d’opéras de Wagner (Tannhäuser), Schubert (Alfonso und Estrella), Nicolaï, Weber (Euryanthe). Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks. Daniel Harding, direction. 1 cd Sony classical. 88725422952, enregistré à Munich en mars 2012.

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