CÉSAR FRANCK : dossier spécial bicentenaire 1822 – 2022

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BICENTENAIRE CESAR FRANCK 1822 – 2022
2022 marque les 200 ans de la naissance de César Franck, compositeur né à Liège (le 10 décembre 1822) mais français de coeur et qui marqua définitivement la musique hexagonale à l’époque du wagnérisme. Les historiens et musicologues ont réduit l’image du créateur à un organiste mystique, pédagogue fervent, apportant à chaque genre musical, une manière de modèle irréfutable : le Quatuor, la Sonate, évidemment la Symphonie (chez lui en ré mineur, développée de façon organique selon le principe cyclique). En vérité Franck et le franckisme – car l’époque est aux courant constitués, communautarisés dirions nous aujourd’hui-, défend une manière de classicisme moderne : il fait partie des membres fondateurs de la Société nationale de musique, fondée après le choc de 1870 pour favoriser l’éclosion des compositeurs français (et qu’il dirige en 1886). Ses disciples militent pour son art désormais irréfutable et admirable : Chausson, d’Indy, Vierne, Ropartz, Tournemire, Bréville… sans omettre Mel Bonis et Augusta Holmès dont on ferait bien de redécouvrir la singularité captivante.
Aux côtés de son œuvre symphonique, passionnante à plus d’un titre, aux côtés de son travail au clavier (piano et orgue), il reste de nombreux pans à réévaluer à la faveur des nombreuses commémorations annoncées entre Liège et Paris en 2022 : en particulier ses partitions pour la voix, révélant un goût pour l’art lyrique comme en témoignent ses mélodies, ses oratorios (Béatitudes), ses opéras (4 au total : Stradella, Le valet de ferme, Hulda, Ghiselle, ce dernier laissé inachevé, terminé par ses élèves, Chausson, D’Indy, Bréville, Rousseau en hommage à leur « Père » décédé le 8 nov 1890 à Paris).

 

 

 

Né liégeois, parisien dès 13 ans (1835)

Après avoir rejoint Reicha son premier maître à Paris, Franck s’affirme tel un jeune virtuose et suit les classes du Conservatoire : Zimmermann (paino), Berton (composition), Leborne (contrepoint), Benoist (orgue)… Mais à 20 ans, le jeune prodige doit obéir au père qui entend exploiter en Belgique, les performances de son fils (1842). Franck rompt les liens avec sa famille et retourne à Paris dès 1845, comme organiste et professeur. L’organsite virtuose marque les esprits ; Il devient titulaire de plusieurs églises parisiennes : ND de Lorette (1847), St-Jean-St-François du Marais (1851), Sainte-Clotilde (1859 à 37 ans, disposant d’un Cavaillé-Coll flambant neuf),… partout ses talents d’improvisateur, subjugue. C’est le Liszt de l’orgue.
Professeur d’orgue au Conservatoire en 1871, Franck diffuse un enseignement qui semble poser les fondements de la modernité française.

Comme Wagner, dont il propose une alternative solide, Franck signe des formules musicales qui lui sont spécifiques : grilles harmoniques et rythmiques (en particulier, alternance syncopée noire / blanche / noire) désormais emblématiques, présentes dans toutes ses œuvres. Comme l’auteur de Parsifal, Franck renforce aussi à la fois la structure signifiante et l’unité organique de ses partitions grâce au principe cyclique, réexposition d’un thème semblable (« fondateur »).
Si Wagner illustre et renouvelle l’opéra, selon sa théorie de l’œuvre totale, Franck papillonne de formes en genres divers : s’intéressant a contrario du germanique, à la musique de chambre, au piano, à l’orgue et aussi à l’écriture symphonique pure. Dans l’orchestre, Franck organiste colore la texture et les timbres de sa propre expérience sur les Cavaillé-Coll de son époque, suscitant chez ses détracteurs, un reproche d’épaisseur et de densité qui se manifestent en vérité selon les interprètes.

 

 

 

L’écriture franckiste : une constellation de nuances à redécouvrir…

 

Ce qui frappe chez Franck, c’est l’équation idéale : expression et combinaison, la forme étant servante du sens. La signature musicale de Franck, – espace et terreau où devraient s’inscrire les prochaines réalisations passionnantes, demeure glissements chromatiques, raffinement harmonique qui établit des marches successives (à l’image de sa conception souvent spirituelle de son art), scintillement des timbres, résonance grave des bois, unisson éthéré des cordes, … La palette expressive franckiste offre une constellation de nuances qui souhaitons le, devrait enfin émerger à la lumière des prochains événements commémoratifs annoncés en 2022.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Actualités

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Au cours de l’année du Bicentenaire 2022, l‘Orchestrel Philharmonique royal de Liège s’est particulièrement impliqué dans les nombreuses célébrations européennes.

L’OPRL, Orchestre Philharmonique Royal de Liège,
l’orchestre franckiste par excellence !

 

 

 

Pour l’OPRL, l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, 2022 est un grand cru, l’année d’une célébration emblématique de son travail artistique, celle du bicentenaire de César Franck, né à Liège le 10 déc 1822. A la mi temps de cette année célébrative, le directeur de l’Orchestre, Daniel Weissmann dresse un état des lieux et souligne combien la musique de Franck porte l’ADN du collectif liégeois. Entretien pour classiquenews.com

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CLASSIQUENEWS : Que représente cette année César Franck pour l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège ?

DANIEL WEISSMANN : Grâce à cette année César Franck, et la célébration de son bicentenaire, c’est comme si l’Orchestre avait remis en état sa propre identité. La musique de Franck est le socle de notre histoire musicale ; songez que nous avons joué plus de 100 fois la Symphonie en ré mineur partout dans le monde. C’est notre hymne national ! Le contexte est d’autant plus important pour nous que l’orchestre renouvelle bon nombre de ses effectifs et jouer la musique de Franck, est un défi particulièrement formateur pour les jeunes instrumentistes qui nous rejoignent. C’est comme s’ils rejoignaient le Philharmonique de Vienne pour jouer… Brahms.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quelle idée vous faîtes-vous de l’écriture de César Franck ?

DANIEL WEISSMANN : Certes Franck a fait sa carrière en France, mais né à Liège, il a su inventer un style qui n’appartient qu’à lui ; moins proche de la musique française (bien qu’il existe des caractères communs avec Chausson par certains côtés) que de la musique germanique : ses motifs courts, répétés ; son principe cyclique ; sa registration proche de son activité d’organiste chevronné ; ses fausses modulations, et aussi son œuvre d’architecte, organisant le flux sonore par couches combinées
… tout cela façonne un style à part, très facile à reconnaître. Franck est un chercheur qui n’a cessé de penser la musique ; la forme est moins importante que le chemin ciblé, la direction et le sens qu’il entend suivre.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : vous êtes en pleines répétitions de l’opéra Hulda, jalon important de cette année Franck. Que penser de cette partition ?

DANIEL WEISSMANN : Hulda souligne combien Franck reste influencé par Wagner : dans le chant continu, la puissance de l’orchestre, d’une grande violence tragique ou d’une rare complexité psychique. Le personnage clé est le rôle-titre : Hulda ; le personnage est conçu pour une soprano dramatique, proche de l’Ariane d’Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, ou d’Yseult de Tristan und Isolde de Wagner.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quel jugement portez-vous sur le coffret de l’intégrale symphonique de Franck, récemment édité chez Fuga Libera ?

DANIEL WEISSMANN : Ce coffret représente une somme qui n’avait jamais été réalisée jusque là. C’est un jalon que nous offrons ainsi à la génération à venir et pour le prochain centenaire. L’auditeur peut y suivre le travail de l’Orchestre sur plus de 10 ans, depuis les premiers enregistrements de 2009 (avec FX Roth) et 2012 (Ch. Arming), jusqu’à ceux plus récents sous la direction de P Bleuse et G Madaras (2021). La recherche qui a été réalisée autour de la version finale de Rédemption (révélée ainsi en première mondiale) ajoute à la valeur du coffret ; tout cela permet de fixer une sonorité, un style, ceux de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège aujourd’hui ; des caractères qui ont permis entre autres, de réussir aussi l’exhumation de Psyché, vaste fresque avec choeur, capable de finesse extrême comme de puissance sensuelle. A l’heure où beaucoup se posent la question du nombre et de la finalité des orchestres actuels, notre aventure autour de César Franck montre combien il reste crucial pour une phalange comme la nôtre, de défendre un style, d’incarner une histoire culturelle forte. D’autant plus que les sessions ont été enregistrées dans la Salle Philharmonique de Liège qui est un écrin exceptionnel et emblématique de notre travail. Notre coffret reflète cet objectif. La réalisation qui en découle s’inscrit aux côtés de nos précédents enregistrements dédiés à Jongen, Ysaÿe, Dupont.

Propos recueillis en mai 2022

 

 

 

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PLUS D’INFOS sur Daniel Weissmann, DG de l’OPRL
https://www.oprl.be/fr/orchestre/lequipe/directeur-general

PLUS D’INFOS sur l’OPRL – Orchestre Philharmonique Royal de Liège
https://www.oprl.be/fr

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TOUS LES EVENEMENTS César Franck à Liège :
https://www.liege.be/fr/vie-communale/services-communaux/culture/actualites/cesar-franck-1822-2022-un-bicentenaire-a-liege

 

 

 

 

 

 

 

 

discographie César Franck 2022

 

 

CD coffret événement, critique. César FRANCK : complete orchestral works / Intégrale symphonique (4 cd Fuga Libera)   Le coffret a le mérite, intégrale oblige, et aussi le courage de rétablir certains faits concernant César Franck. Voici le cas exemplaire d’une révélation : Franck atteint une belle maturité artistique dès son jeune âge, alors prodige du piano, récemment naturalisé, élève au Conservatoire de Paris et maîtrisant la forme chambriste, comme ici, l’écriture orchestrale. En témoignent ses premières Variations à 11 ans ; celles « brillantes » d’après l’opéra Gustave III d’Auber (composées en 1834, un an après la création du drame lyrique) ; le thème de la ronde tirée de l’acte déploie une liberté de ton et une virtuosité mozartienne toujours inspirée à laquelle répond l’orchestration d’esprit webérien. A défaut de savoir si le Concerto n°1 a jamais existé (supercherie du père Franck), le Concerto n°2 du fils saisit lui aussi en 1835, car il démontre les débuts franckistes à l’assaut du tout orchestral : la même puissance mélodique et l’ampleur de l’orchestration conçues par l’adolescent de 12 ans (attestant d’ailleurs de son apprentissage éclairé auprès de Reicha) : la carrure beethovénienne l’emporte sur la tentation de Chopin et d’Hummel… 

La première partition qui impressionne par sa gravité surnaturelle et l’ampleur de l’évocation pastorale et onirique est « Ce qu’on entend sur la montagne » (1846), fusion inédite du poème à programme et de l’idée philosophique : Franck égale ici l’inventivité des Berlioz et Liszt. Son inspiration atteint l’imaginaire wagnérien dans une orchestration somptueuse, digne de la source littéraire Les Feuilles d’Automne d’Hugo (traitées ensuite par Liszt en 1847). Voilà la primauté de Franck révélée, soulignée, démontrée dans une partition élaborée par un jeune auteur au tempérament lui-même poétique qui pense la musique en suggestions sonores, en dilatation spatiale, en déroulement psychologique (comme Wagner), et pas uniquement descriptif ou narratif. 

L’auditeur se délecte tout autant du poème symphonique Rédemption (1972), manifeste fraternel, humaniste composé contre la guerre et la barbarie de 1870. Là encore les interprètes montrent combien la forme sonate (élargie) fusionne avec l’idée et le plan spirituel et philosophique. Forme et fond s’unissent sous le sceau d’une inspiration géniale, restituée dans la version corrigée souhaitée par Franck (première mondiale, autre belle révélation du coffret Fuga Libera).

Une même cohérence de vision, une même honnêteté interprétative souligne la singularité poétique des Éolides (1877) dont le préimpressionnisme  aérien, balançant vers l’immatérialité, mène à l’accomplissement qui en découle, Psyché (été 1886), dans le livret-notice qui accompagne les 4 cd du coffret, idéalement présenté : chacune des 4 parties sont explicitées – enjeux, réalisation, poésie, soulignant s’il était encore nécessaire, la probité poétique (et la grande connaissance du compositeur des auteurs littéraires) du Franck perfectionniste. Que dire encore des partitions complémentaires : Variations Symphoniques, Le Chasseur maudit (1882, d’après Nerval), Les Djinns (1884, d’après Les Orientales d’Hugo),… Le tour est complet grâce au programme du cd4 : la mystique Symphonie de 1889, – cathédrale à l’élan fantastique et puissant ; précédée par l’hommage de Gabriel Pierné à son maître vénéré : sa version orchestrale, écrite en 1915 (pour le 25è anniversaire de la mort de Franck) d’après le triptyque pianistique Prélude, choral et fugue : là encore une révélation qui permet de réécouter l’art des combinaisons franckistes dans un nouvel habillage instrumental.  Magistral. 

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CD coffret événement, critique. César FRANCK : complete orchestral works / Intégrale symphonique (4 cd Fuga Libera)    OPRL Orch Philh Royal de Liège. 

 

 

 

 

 

 

 

 

CD coffret événement. FRANCK : intégrale de la musique de chambre (4 cd Fuga lLibera) – Pour célébrer les 200 ans de la naissance de César Franck (1822 – 1890), né liégeois mais génie primordial pour la musique française à l’époque du Wagnérisme total, l’éditeur Fuga libera édite plusieurs coffrets dont le mérite sous forme d’intégrales thématiques propose une réestimation de son écriture : voici le volet chambriste. Tout y est : autour du Quintette à clavier (jalon essentiel de 1878) et de la Sonate (pour violon / piano, ou violoncelle / piano), fleuron de 1886, l’auditeur peut ainsi mesurer le génie franckiste dans la ciselure et le dialogue instrumental, ce en deux parties : l’une relevant de la jeunesse (propre aux années 1840), la seconde fixant les évolutions tardives (soit la décennie 1880). Sous une figure avenante et calme, le pianiste et compositeur Franck bouillonne ; son Trio écrit dès 12 ans, marqué par Alkan, exprime les contrastes d’un tempérament de feu, probablement déjà initié par Reicha (le maître de Berlioz), crépitant que son père naturalise vite pour rejoindre le Conservatoire de Paris (1837). On suit le jeune auteur et concertiste qui s’affiche   porté par l’ambition d’un père impresario plutôt zélé ; Paris découvre ses 4 Trios pou piano / violon / violoncelle de 1843, dont le premier inaugure la forme cyclique promise à devenir emblématique, et le 4è (développé à partir du dernier mouvement du 3è) est dédié à son « ami » Liszt, déjà grand admirateur du Franck architecte. On ne saurait écouter interprètes mieux engagés dans cette intégrale des plus opportunes au moment du bicentenaire. 

Un volcan des plus singuliers couve en réalité dans chacune des ces partitions mais canalisé et explicité en une maîtrise incomparable du développement formel. Tous les aspects d’une sensibilité ciselée autant qu’éruptive se font jour ainsi : les Fantaisies pour piano, la forme libre du solo pour piano, avec accompagnement ; l’Andantino quietoso aux contours plus apaisés (proche du Maître « Séraphin »). Ces débuts pour les salons parisiens étonnent et saisissent. 

Puis le pianiste devient maître de l’orgue, ne revenant à la musique de chambre que dans les années… 1880 ; soit plus de 30 ans après ses premiers éblouissements. 

Le coffret permet d’évaluer les pépites de cette nouvelle décennie ; ces nouveaux accomplissements, produits par le professeur du Conservatoire dès 1871 qui parle autant de composition que d’orgue… Morceau de lecture (1877) ouvre le cycle de pleine maturité, où la valeur pédagogique du corpus ne sacrifie rien à l’exigence esthétique (Mélancolie, 1885 : véritable leçon de solfège et œuvre à part entière) : les 2 œuvres sont restituées ici dans la version piano et violon. 

Le fabuleux Quintette en fa mineur de 1878, qu’il soit ou non composé dans le tumulte d’un relation tumultueuse (supposée et toujours non avérée) entre Franck et Augusta Holmès, s’impose ici par son assise émotionnelle, son ampleur brute et austère, inquiète et franche, pudique et scintillante.  

Même ivresse irrésistible et conquérante ici encore fièrement et pleinement assumée pour la Sonate pour violon et piano qui régénère par le génie de sa construction beethovénienne, le genre Sonate en 1886 alors qu’il est tombé en totale désuétude… Le dédicataire Eugène Ysaÿe la sublime et la défend partout en Europe, suscitant un enthousiasme inédit (bientôt, en 1888, traduit par la transcription pour piano et violoncelle). Le coffret offre aussi une nouvelle version anthologique du fameux Quatuor (unique, datant de 1890), fixant alors l’étude de Schubert, Brahms, Beethoven : Franck y distille les secrets de son art cyclique où le thème générateur déduit tout le déroulement / développement avec clarté et puissance (formes lied et sonate combinées dans le premier mouvement. Ici rayonne l’équilibre de l’architecture pourtant mouvante et multiple qui exprime la complexité vivante de l’expérience terrestre. L’interprétation profite de la complicité voire la fusion exemplaire entre « maîtres » et jeunes instrumentistes, ici associés au sein de la Chapelle Reine Elisabeth ; une vivacité émotionnelle entre pédagogie et plénitude artistique que Franck lui-même, généreux mentor, n’aurait certes pas méjugée. 

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CD coffret événement, critique. CESAR FRANCK : complete chamber music : Intégrale de la musique de chambre (Fuga Libera 4 cd) – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2022. Divers interprètes dont 

PLUS D’INFOS sur le site FUGA LIBERA / César Franck

https://outhere-music.com/en/albums/franck-complete-chamber-music

 

 

 

 

 

 

 

 

Hulda, l’opéra wagnérien de Franck enfin révélé

 

 

CRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, Madaras. Par notre envoyé spécial Pedro-Octavio Diaz.

Après la guerre de 1870, la scène française a connu un changement significatif dans le style et les sujets des oeuvres représentées sous les lampions des salles de spectacle. Outre les fantasmagories exotiques qui firent voyager les spectateurs sous les palmiers et dans les dunes de l’Orient ou les palais enchantés de Byzance; les compositeurs et librettistes ont marqué un intérêt renouvelé pour l’époque médiévale. Le bel canto et l’ère romantique avaient puisé amplement sur les romans de Walter Scott pour leur côté épique et sentimental. Or après la défaite et l’annexion de l’Alsace-Moselle, l’intérêt politique de l’opéra se portait sur le patriotisme et une sorte de grande fresque historique qui allait dépeindre des grands sentiments dans la rudesse des climats nordiques ou germaniques. Est-ce qu’il y avait un possible rapport avec le contraste avec la « barbarie » germanique ou scandinave et la « civilisation » latine de la France?  

 

A moi la vengeance, à moi la rétribution

Le sentiment de revanche qui habitait la France entre 1871 et 1914 semble indiquer que la plupart des oeuvres créées à cette période répondaient à cet état d’esprit. On remarque même chez Offenbach une certaine inclinaison pour le patriotisme, notamment dans La fille du tambour major (1879). Cependant, c’est à cette période que les compositeurs français accueillent, non sans remous, la lame de fond Wagnérienne. L’influence de Wagner reste déterminante dans la création des compositrices et compositeurs tels qu’Augusta Holmès, Ernest Reyer, Edouard Lalo et, bien entendu César Franck.

Le cas de César Franck semble présenter un archétype similaire. Or, l’on sait que les opéras du maître liégeois n’ont pas forcément acquis la notoriété que sa musique de chambre ou ses opus pour clavier connaissent. Le métier de compositeur scénique avait beaucoup d’appelés et très peu d’élus. Après Stradella (1841) et Le valet de ferme (1851-1853), César Franck semblait éloigné de l’opéra, jusqu’à 1875 où il entame la composition d’une nouvelle oeuvre lyrique : Hulda.

L’argument est tiré de la pièce du norvégien Bjørnstjerne Bjørnson, « Halte Hulda »  (1858). Sise dans une Norvège médiévale fantasmée, l’intrigue transite entre le mélodrame funeste et le grand guignol. Faut-il mentionner que Bjørnson est un ardent défenseur de la France contre la guerre injuste de Bismarck en 1870? L’adaptation musicale de sa pièce, outre l’intérêt dramatique, n’aurait-il pas aussi une certaine dose de politique? Il est intéressant de nous attarder un instant sur cette hypothèse.

Hulda raconte l’enlèvement du rôle titre et le massacre de sa famille par les barbares Aslaks. Elle est contrainte à vivre captive de ses ravisseurs et est forcée d’épouser le chef du clan. Ce dernier finit par être occis par l’amant de Hulda, le bel Eiolf. Les deux comptent s’enfuir en Islande, mais Eiolf trahit Hulda avec son ancienne fiancée Swanhilde, ce qui déclenche la colère de Hulda qui finit par livrer son amant à la vengeance des Aslaks. Hulda pert son amant et se jette dans l’eau glacée d’un fjord pour abréger ses souffrances.

Outre les amours funestes de Hulda, le ravissement de cette princesse et le massacre de son peuple par une horde de barbares rappellent le sentiment de la France de cette fin du XIXème siècle face à l’annexion abusive de l’Alsace-Moselle par Bismarck dans le Traité de Francfort du 10 mai 1871. Le défi constant de Hulda et son mariage forcé avec le chef Gudleik pourraient se rapporter à toutes les campagnes de propagande française sur la captivité des provinces perdues, figurées par l’Alsacienne avec son grand noeud contrainte d’accepter le joug conjugal d’un officier coiffé du pickelhaube. De plus les noces de Hulda avec le chef du clan des Aslaks pourraient se référer au nouveau statut des territoires perdus par la France. Les anciens départements sont devenus Reichsland Elsaß-Lothringen et administrés directement par la couronne comme « terre d’empire ». C’est une sorte d’hyménée forcé avec le kaiser Guillaume Ier (1861 – 1888) directement.

Quoi qu’il en soit, César Franck ne verra jamais Hulda représentée puisque la création n’aura lieu qu’en 1894 à l’Opéra de Monte Carlo grâce à l’énergie de son fils. Après un retour en 2019 à Fribourg qui a été enregistrée pour le label Naxos, Hulda fait son retour en grande pompe à Liège célébrant le bicentenaire de la naissance de César Franck le 15 mai 2022.

Liège est une ville au passé fascinant et riche en contrastes. Nul doute que cette cité a inspiré plus d’un artiste et a été le berceau de trois des grands musiciens qui ont imprimé une marque indélébile dans l’histoire de la musique européenne : Grétry, Franck et Ÿsaÿe. En plus d’être un lieu charmant avec ses clochers séculaires et ses larges avenues boisées, Liège a une magnifique Salle Philharmonique aux dorures précieuses qui ont servi d’écrin au retour de Hulda. En coproduction avec le Palazzetto Bru-Zane, cette représentation en version concert sera immortalisée au disque et pourra ainsi permettre à des générations entières d’avoir accès à la plume lyrique de César Franck dans des conditions idéales.

En effet, la distribution a été soignée à peu de choses près. L’histoire de Hulda comporte quasiment une vingtaine de rôles, tous écrits pour des tessitures affirmées, très dramatiques. Franck ne laisse pas de place pour l’approximation, la moindre phrase pour le plus petit des rôles est très exigeante. Les écarts deviennent redoutables dans les rôles principaux. C’est pourquoi cette interprétation est fantastique dans son ensemble.

 

Jennifer Holloway chante Hula,

une interprétation fantastique…

Dans le rôle titre, César Franck compose une musique d’une grande force dramatique digne des grandes tragédiennes. Son Hulda porte les gênes d’une Griselda vengeresse de l’acte II des Lombardi de Verdi et aussi de la Tosca féroce de Puccini. Dans son interview liminaire, Alexandre Dratwicki déclare que Hulda aurait été un rôle Callasien, ce qui est absolument vrai par la grande intensité dramatique et la riche tessiture du rôle. Las, la Callas n’est plus mais c’est la formidable soprano étasunienne Jennifer Holloway qui incarne Hulda. D’emblée elle habite théâtralement le rôle, de la première à la dernière note. Sa voix ample, large et brillante nous transporte dans l’ouragan sentimental de Hulda sans temps mort. Elle s’attaque avec audace et maîtrise à cette partition semée d’obstacles. Jennifer Holloway nous émeut jusqu’aux larmes dans cette histoire cruelle où Hulda est la victime de la perfidie de l’amour, à l’image de la Gioconda de Ponchielli ou de la Santuzza de Mascagni. Par ailleurs sa prononciation soignée et précise du français est remarquable.

En revanche Edgaras Montvidas incarnait le perfide Eiolf, amoureux trouble de Hulda. Le personnage demandait une plus grande subtilité théâtrale, vu que sa trahison allait faire basculer le rôle d’Hulda, de la tendresse à la vengeance. On peut accepter que ce ténor a une belle voix dans le vérisme voire le bel canto. On peut louer l’étendue de sa tessiture, malgré des aigus souvent nasaux et limités. Mais, cet habitué des enregistrements et des productions du Palazzetto Bru-Zane n’a ni le charisme, ni la tessiture monstrueuse du rôle. Faire des notes et chanter bien en français ne suffisent plus alors que des ténors tels que Michael Spyres (à la prononciation française irréprochable) peuvent incarner facilement de tels défis opératiques. Ce n’est pas la première fois que M. Montvidas sévit dans le répertoire français avec ses aigus forcés, et gageons, hélas, que ce ne sera pas la dernière.

Dans les rôles secondaires, saluons l’excellente Véronique Gens en Gudrun, matriarche des Aslaks toujours d’une justesse à couper le souffle. La Swanhilde sans épaisseur de Judith van Wanroij convient finalement à ce rôle d’amante transie. Marie Gautrot et Ludivine Gombert n’ont pas grand chose à chanter mais montrent beaucoup de finesse et des belles perspectives dans leurs interventions. Distinguons aussi les belles présences vocales d’Artavazd Sargsyan, Guilhem Worms et François Rougier incarnant les guerriers Aslaks, dommage qu’ils aient si peu à chanter. Matthieu Toulouse est un talent à suivre absolument, la voix est magnifique.

Toujours excellent et d’une justesse désarmante, le Choeur de Chambre de Namur confirme qu’il est un des plus beaux ensembles vocaux qui soient. Dans les nombreuses pages que César Franck a confié aux choeur, ils apportent de l’énergie et des évocations quasi impressionnistes.

La palme absolue, ex-aequo avec Mlle Holloway et le Choeur de Chambre de Namur, revient à l’extraordinaire Orchestre Philharmonique Royal de Liège et son fabuleux chef Gergely Madaras. Dès les premières phrases, on sent que les musiciens sont habités par le drame. Gergely Madaras fait déborder d’énergie la partition de Franck avec un goût très sûr et sans lui infliger des excès, il conduit l’orchestre avec une rigueur mâtinée d’enthousiasme. Il rend ainsi à la postérité ces pages méconnues en respectant leur fluide vital et ses couleurs d’origine. Gergely Madaras est un chef coloriste impressionnant. Il sait apposer les nuances sur chaque rythme notamment dans les pages orchestrales et les ballets. Il est à l’écoute des chanteurs et sait équilibrer les dynamiques pour éviter de couvrir les solistes. Les musiciens de l’OPRL nous plongent dans cette partition avec un sens profond du théâtre, une avalanche de contrastes qui suscite l’admiration. L’OPRL est, sans aucun doute possible, un des meilleurs orchestres d’Europe.

Hulda n’a plus à se soucier de l’oubli injuste des âges. Grâce à ce retour en force avec d’aussi beaux artistes, espérons que la plume lyrique de César Franck continuera d’émerveiller et que nous aurons le bonheur d’assister encore à des découvertes passionnantes dans la ville de Liège et de ses douces collines couronnées de verdure.

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CRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, Madaras

Dimanche 15 mai 2022 – 16h
Salle Philharmonique – Liège (Belgique)

César Franck
Hulda, légende scandinave en 4 actes et un épilogu
(1879 – 1885)

Hulda – Jennifer Holloway – soprano
Gudrun – Véronique Gens – soprano
Swanhilde – Judith van Wanroij – soprano
Mère de Hulda – Marie Karall – mezzo-soprano
Halgerde – Marie Gautrot – mezzo-soprano
Thordis – Ludivine Gombert – soprano

Eiolf – Edgaras Montvidas – ténor
Gudleik – Matthieu Lécroart – baryton
Aslak – Christian Helmer – baryton
Eyrick – Artavazd Sargsyan – ténor
Gunnard – François Rougier – ténor
Eynar – Sébastien Droy – ténor
Thrond – Guilhem Worms – baryton-basse
Arne/Un Héraut – Matthieu Toulouse – baryton-basse

Choeur de Chambre de Namur
Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Direction – Gergely Madaras

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