lundi 26 février 2024

CD. Pascal Dusapin : Morning in Long Island (Deutsche Grammophon)

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CD. Pascal Dusapin : Morning in Long Island (Deutsche Grammophon). Le titre de ce nouvel album du nancéen né en 1955, Pascal Dusapin, laisse envisager une évocation climatique, une manière de réflexion sur le temps et l’espace d’un instant inscrit dans la mémoire. Souvenir musical fixé par un déroulement musical en quatre mouvements, Morning in Long Island (2010) semble étirer le temps, ou précisément la ligne fait surgir par intermittences, la couleur de certains instruments faisant jaillir concrètement comme la présence recomposée des émotions vécues, bois, cordes (dont la harpe sur un tapis des violons) ; c’est la transposition d’un moment sur la plage, au petit matin, comme une aurore, flottement suspendu entre l’eau, le ciel, la mer … longue irisation où se mêlent aussi une certaine tension née de l’étrange et du mystère environnant.

du mystère à l ‘ombre : un atmospérisme varésien

dusapin_morning_in_long_island_deutsche_grammophon_cdMorning in Long Island est un paysage sonore où les éléments d’une introspection intime l’emporte sur le sentiment pur du plein air ; toute l’écriture enrichit en un filtre très évocateur, le principe de la réitération subjective. La pièce en quatre parties compose avec les deux autres partitions Reverso (solo n°6) et Uncut (solo n°7), les trois concerts pour orchestre qui redéfinissent dans l’univers dusapien, le rôle et le sens de l’orchestre.
Chung reste vigilant sur la transparence et la clarté d’une oeuvre façonnée par un architecte (avec souvent de grands lames de fond qui semble récapituler toute une existence passée), pensée croissante aux effluves organiques (la puissance des Interludes marins du Britten de Peter Grimes n’est pas loin). La conception originelle a le sens de la masse et de la texture, en n’oubliant jamais la claire coloration d’un spectre scintillant par son fini instrumental. Le chef réussit et l’ampleur et le détail, trouvant parfois (Fragile, Simplement) une éclosion sensuelle indiscutablement convaincante. Atmosphérisme, hédonisme formel portent une progression dramatique finement équilibrée.

Reverso comme Uncut précisent la réponse à la question de la ligne pure ; séparés des épisodes précédents, Reverso serait comme la note pénultième, celle qui s’autorise une libération des tensions antérieures et permet la révélation comme achèvement du cycle : longues déferlantes, travail sur le timbre et la couleur, déflagration (cependant très mesurées) aux cuivres (somptueux accents des trombones), tout semble à la fois s’organiser et se libérer dans un voile de brume évanescente… La fin de cette première pièce de presque 19 mn est emblématique, venue de l’ombre, retour à l’ombre, préservant là encore toujours la gravité intacte du mystère, comme une lente et inéluctable rétractation (Dusapin parle même de marche arrière, de l’avant vers l’arrière, éclairant le titre Reverso, signifiant donc l’envers choisi pour le développement).

Avec sa fanfare noble du début (6 cors), Uncut prolonge l’univers énigmatique de Reverso dans le sens d’un développement qui ne résout pas les tensions en présence. Par son déroulement tout aussi progressif et mesuré, Uncut semble exprimer un monde qui ne marche pas en arrière mais semble s’écrouler sur lui-même ralentissant toujours plus, chaque basculement dans le vide. Le sens de l’espace, étirement vertical, complète l’étirement de Reverso.
La pensée varésienne de Dusapin atteint un nouvel accomplissement ici, entre gravité, tension, mystère et irisation du tissu orchestral. Si l’on pense écouter la musique d’un repli façonné de façon létal comme une fin du monde (les codas sont toujours murmurées), l’idée d’un recommencement toujours possible, qui jaillit toujours dans chaque mesure, apporte cette tension primitive et forte qui préserve la dynamique d’une musique viscéralement envoûtante. Du grand art, servi par un interprète soucieux de l’intimité et du recommencement (avec une réserve dans le swing syncopé sauvage et félin dont Chung ne réussit pas la transe libératrice ; est ce un problème de tempo en vérité ? Le compositeur ne devrait-il pas ici revoir sa copie ?). Superbe album néanmoins.

Pascal Dusapin (né en 1955) : Reverso, Uncut, Morning in Long Island : Fragile, Interlude, Simplement, Swinging. Orchestre Philharmonique de Radio France. Myung Whun Chung, direction. Enregistrements réalisés à Paris en 2010 (Reverso), 2012 (Uncut), 2011 (Morning in Long Island). 1 cd Deutsche Grammophon 4810786.

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