CD, compte rendu critique. Debussy: L’Enfant prodigue – Ravel: L’Enfant et les Sortilèges. Mikko Franck (2 cd Warner classics, 2016)

debussy ravel jodie devos erato mikko franck review critique cd classiquenewsCD, compte rendu critique. Debussy: L’Enfant prodigue – Ravel: L’Enfant et les Sortilèges. Mikko Franck (2 cd Warner classics, 2016). ACADEMISME ET MODERNITE FRANCAIS… Commençons par le CD2, dédié à Debussy. en son jeune génie académique… La cantate de jeunesse L’Enfant Prodigue (créée triomphalement en 1884, révélée en 1933, à titre posthume) et réalisée pour le prix de Rome, institution cultivant l’académisme en raison d’un goût officiel dépassé mais que le tout jeune compositeur (comme tant d’autres jeunes auteurs ambitieux) souhaitait décrocher en raison du prestige qu’il octroyait pour la jeune carrière parisienne, démontre dans des effectifs somptueux (le finale est un véritable oratorio symphonique d’un souffle hollywoodien) toute la maîtrise instrumentale d’un Debussy si soucieux de la mélodie suave et des couleurs (orientalistes parfois puisque l’action se passe en Israël et conte le retour d’Azaël auprès des siens). Compter Alagna dans le rôle du fils prodigue reste un bon argument car le ténor français a ce style héroïque et timbré, solaire et clair, tendre et viril, qui souligne la parenté du personnage debussyste avec les Werther ou Desgrieux de Massenet. D’autant que même s’il manque parfois de simplicité dans le chant le tenorissimo garde une vigilence totale et continue pour l’intelligibilité : on ne perd pas un mot de son texte. En Lia, Karina Gauvin déroule la pâte sensuelle et voluptueuse de son chant intérieur et d’une souplesse délectable exposant une individualité passionnée très caractérisée mais… la gestion et la projection des aigus pourtant flamboyants, dénaturent malheureusement précision et clarté des voyelles… le français de la québécoise est loin d’être aussi parfaitement lisible que celui de son partenaire. Mais leur duo d’une ineffable suspension, amoureuse et tendre, berce par son essor calibré. Là encore, le geste précis et ferme du chef concourt grandement à la réussite de cette lecture, qui repernd la version réalisée par André Caplet en 1907, avec l’accord et la validation de Claude de France. Par sa puissance suggestive, la cantate est un petit opéra coloriste, petit drame de situation et aussi, saisissant dans sa passionnante énergie souterraine. Déjà le Debussy de Pelléas affirme ici un tempérament psychologique qui s’exprime surtout dans l’acuité des couleurs et le raffinement des harmonies de l’orchestre.

La version orchestrée de la symphonie qui suit (version Colin Matthews d’après la partition pour pianos) sonne comme du Brahms mais en plus ronflant. On émet des doutes sur la résurrection d’une telle partition sinon pour un écho documentaire et anecdotique.

ravel classiquenews portrait Maurice_Ravel_1925L’intérêt est davantage relevé avec le CD1 où perce l’acuité dramatique d’un autre génie français de la couleur et de la ciselure orchestrale : Maurice Ravel. L’Enfant dont il est question est une âme cruelle voire sadique qui cependant après des sortilèges bien élaborés, s’humanise au contact des animaux qu’il a martyrisés… l’enfant confronté à leur souffrance comprend la perversité dont il est capable et regrette ce qu’il a fait… auparavant c’est tout un monde domestique fantastique et poétique qui s’exprime sous ses yeux : tasse et théière swingant, et bestiaire personnifié qui par la voix des instruments de l’orchestre (claire référence à la caractérisation instrumentale déjà parfaite grâce au Dukas de l’Apprenti sorcier). C’est un festival de timbres millimétrés, ciselés, calibrés qui manifestent la vie invisible et la conscience des objets et des animaux ordinairement mésestimés, molestés. Tout un univers à portée de vue et de mains, – constellation domestique et familière que le petit despote impossible apprend à mieux connaître, aux enchantements imprévus (16), quand s’invite la pure féerie du jardin enchanté… Mikko Franck s’affirme en peintre orfévré, se délectant à approfondir tel climat ; à sculpter le profil de tel petit être en rebelion. Le choix des solistes est luxueux, et parmi eux, on distingue l’Enfant de Chloé Briot – déjà remarqué dans un rôle taillé pour son mezzo clair et bien articulé dans la création de Little Nemo, production événement présentée par Angers Nantes Opéra en janvier puis mars 2017 (VOIR notre reportage vidéo LITTLE NEMO avec Chloé Briot). La jeune mezzo française sera bientôt à l’affiche d’une prochaine création, celle estivale de Pinocchio de Philippe Boesmans pour Aix 2017. Le chat de Jean-François Lapointe, l’Arbre de Nicolas Courjal sont des piliers magnétiques pour un formidable plateau ; et parmi les sopranos vedette, préférons l’éloquence de Jodie Devos plutôt que le diamant parfois aigre/artificiel de Sabine Devielhe. Le miel cuivré, onctueux de Nathalie Stutzmann (Maman et la Tasse chinoise) apporte sa couleur généreuse pleine et charnelle. L’Orchestre Philharmonique et les choeurs maison (Maîtrise et Choeur de Radio France) étincellent de finesse, de grâce parfois, de vérité sans affectation : l’analyse ici s’accompagne d’une sensualité habilement mesurée que la prise de son sait optimiser pour le grand plaisir de l’auditeur : pas sûr que le spectateur de ce live d’avril 2016 ait pu sur place goûter un tel festival de timbres, vocaux et instrumentaux, avec ce détail et cet équilibre : voilà la preuve que l’enregistrement peut compléter intelligemment l’expérience du concert sans la remplacer totalement : CQFD. Un ton juste et franc qui sait aussi magnifiquement exprimer cette langueur jazz, et sa valse lyrique, échevelée, éperdue, entre onirisme et parodie pincée, propre au style d’un Ravel visiblement inspiré par l’intrigue infantile, innocente de « l’ingénue » Colette. La métamorphose de l’Enfant en fin de Fantaisie (les animaux compatissant et surpris : « il a pansé la plaie… », découvrant le miracle dont est capable l’Enfant), est superbement détaillée par le chef et son orchestre. La lecture est un régal de tous les instants : l’intelligence, le goût, l’opulence aussi s’invitent dans ce festin de nuances mordantes. La réussite est totale.

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debussy ravel jodie devos erato mikko franck review critique cd classiquenewsCLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Debussy: L’Enfant prodigue – Ravel: L’Enfant et les Sortilèges. Karina Gauvin · Roberto Alagna · Hélène Collerette · Jean-François Lapointe · Chloé Briot · Nathalie Stutzmann · Sabine Devieilhe · Julie Pasturaud · François Piolino · Nicolas Courjal · Mikko Franck · Sofi Jeannin · Chœur et Orchestre de Radio France · Maîtrise de Radio France (2 cd Warner classics, enregistrement live d’avril 2016 réalisé à Paris).

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