Beethoven: Missa Solemnis. Jardin des critiquesFrance Musique, dimanche 10 février 2013, 14h

Ludwig van
Beethoven


Missa Solemnis
, 1824

Beethoven dont on connaît le désir d’édifier une arche musicale pour
le genre humain, saisissant par son ivresse fraternelle, porté par un
idéal humaniste qui s’impose toujours aujourd’hui avec évidence et
justesse, tenait sa Missa Solemnis comme son oeuvre majeure. Mais pour
atteindre à la forme parfaite et vraie, le chemin est long et la genèse
de la Solemnis s’étend sur près de 5 années…

Pour l’ami Rodolphe

Vienne, été 1818. Le protecteur de Beethoven, l’archiduc Rodolphe de Habsbourg,
frère de l’empereur François Ier, est nommé cardinal. Son intronisation
a lieu le 24 avril 1819. Beethoven, qui règne incontestablement sur la
vie musicale viennoise depuis 1817, inspiré par l’événement, compose
Kyrie, Gloria et Credo pendant l’été 1819. La période est l’une des plus
intenses: elle accouche aussi de la sublime sonate n°29,
“Hammerklavier” (terminée fin 1818). Les cérémonies officielles en
l’honneur de Rodolphe sont passées (depuis mars 1820)… et Beethoven
poursuit l’écriture de la Messe promise. Jusqu’à juillet 1821, il écrit
les parties complémentaires. En 1822, la partition autographe est finie:
elle est contemporaine de sa Symphonie n°9 et de ses deux ultimes
Sonates.
Avec le recul, la genèse de l’ouvrage s’étend sur plus de cinq années:
gestation reportée et difficile car en plus des partitions simultanées,
Beethoven, entre ivresse exaltée et sentiment de dénuement, a du cesser
de nourrir tout espoir pour “l’immortelle bien-aîmée” (probablement
Antonia Brentano), fut contraint de négocier avec sa belle soeur, la
garde de son neveu Karl…

France Musique. La jardin des critiques : point discographique et bilan critique de La Missa Solemnis de Beethoven

France Musique, dimanche 10 février 2013, 14h

Ce vieux loup solitaire et génial


Beethoven,
marqué par la vie, défait intimement, capable de sautes d’humeurs
imprévisibles, marque les rues viennoises par son air de lion sauvage,
caractériel, emporté mais… génial. Dans les cabarets, il invective les
clients, proclamant des injures contre les aristocrates et même les
membres de la famille impériale… Mais cet écorché vif a des
circonstances atténuantes: il est sourd, donc coupé de son milieu
ordinaire, et ne communique, sauf ses percées orales souvent
injurieuses, que par ses “carnets de conversation”. Ce repli exacerbe
une inspiration rageuse, inédite, que ses proches dont Schindler (son
secrétaire), l’éditeur Diabelli (pour lequel il reprend en 1822, les
Variations “Diabelli” qu’il avait laissées inachevées en 1820), ou
Czerny (son élève) admirent totalement. De surcroît, si les princes
d’hier sont partis ou décédés tels Kinsky, Lichnowsky, Lobkowitz,
surtout Rassoumowsky (qui a rejoint la Russie après l’incendie
dévastateur de son palais et de ses collections en 1814), le compositeur
bénéficie toujours d’un soutien puissant en la personne de l’Archiduc
Rodolphe, fait donc cardinal, et aussi archevêque d’Olmütz en Moravie.

Vaincre la fatalité

A
l’origine liturgique, la Missa Solemnis prend une ampleur qui dépasse
le simple cadre d’un service ordinaire. Messe pour le genre humain,
d’une bouleversante piété collective et individuelle, l’oeuvre porte
sang, sueur et ferveur d’un compositeur qui s’est engagé totalement dans
sa conception. Fidèle au credo de Beethoven, l’oeuvre Michel-Angélesque
(choeur, orgue, orchestre important), exprime le chant passionné d’un
homme désirant ardemment vaincre la fatalité.
Exigeant quant à l’articulation du texte et l’explicitation des vers
sacrés, Beethoven choisit avec minutie chaque forme et développement
musical. A la vérité et à l’exactitude des options poétiques, le
compositeur souhaite toucher au coeur : “venu du coeur, qu’il aille au coeur“,
écrit-il en exergue du Kyrie. Théâtralié révolutionnaire du Credo,
véritable acte de foi musical, mais aussi cri déchirant et tragique du
Crucifixus, méditation du Sanctus, intensité fervente du Benedictus
(introduit par un solo de violon) puis de l’Agnus Dei, l’architecture
touche par ses forces colossales, la vérité désarmante de son propos:
l’inquiétude de l’homme face à son destin, son espérance en un Dieu
miséricordieux et compatissant.

Sûr de la qualité de sa nouvelle partition qui extrapole et transcende
le genre de la Messe musicale, Beethoven voit grand pour la création de
sa Solemnis. Il propose l’oeuvre aux Cours européennes: Roi de Naples,
Louis XVIII par l’entremise de Cherubini, même au Duc de Weimar, grâce à
une lettre destinée à Goethe (qui ne daigne pas lui répondre!)…
En définitive, la Missa Solemnis est créée à Saint-Pétersbourg le 7
avril 1824 à l’initiative du Prince Galitzine, soucieux de faire
créer les dernières oeuvres du loup viennois, avec l’appui de quelques
autres aristocrates influents. Beethoven assure ensuite une reprise à
Vienne, le 7 mai, de quelques épisodes de la Messe (Kyrie, Agnus
Dei…), couplés avec la première de sa Symphonie n°9. Le triomphe est
sans précédent: Vienne acclame alors son plus grand compositeur vivant,
lequel totalement sourd, n’avait pas mesuré immédiatement le délire et
l’enthousiasme des auditeurs, réunis dans la salle du Théâtre de la
Porte de Carinthie.

Beethoven: Missa Solemnis
Œuvre composée entre 1818 et 1822

Illustrations: portraits de Beethoven. Beethoven composant la Missa
Solemnis dont il tient la partition. Beethoven marchant dans les rue de
Vienne (DR)

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