Arnold Schoenberg: Gurrelieder, 1911 France Musique, dimanche 17 janvier 2010 à 10h

Arnold Schoenberg
Gurrelieder
, 1911

France Musique s’intéresse ce 17 janvier 2010 à l’un des sommets postromantiques d’une intensité rare. Schoenberg signe avec les Gurrelieder l’une de ses dernières partitions, premier style, avant l’atonalisme systématique voire péremptoire des années suivantes. En 1911 et depuis dix années auparavant, le compositeur viennois compose une oeuvre éblouissante par sa maîtrise lyrique et orchestrale, dont la violence expressive égale ses maîtres ici convoqués et mêlés, Wagner et Richard Strauss. Beaucoup avouent regretter qu’il n’ait pas poursuivi dans cette tendance stylistique, certes néo et passéiste… Point critique en vu d’élire la meilleure version discographique actuellement disponible.

France Musique
Dimanche 17 janvier 2010 à 10h
La Tribune des critiques de disques

Avouons pour notre part, notre nette préférence pour l’enregistrement paru au printemps 2007 par Michael Gielen chez Hanssler, dont voici le résumé de la critique développée de notre rédacteur Adrien de Vries: outre les indications interprétatives de la version Gielen, Adrien de Vries réunit les enjeux musicaux et les caractères de l’oeuvre singulière de Arnold Schoenberg…

Michael Gielen et ses
troupes rehaussent la grandeur impériale de la partition en en
soulignant les subtils climats dramatiques: tableaux extatiques des
amants, ivres de leur propre passion; la démesure symphonique et le
raffinement de l’orchestration qui dialoguent avec les deux solistes
donnent toute la mesure d’un amour outrageant par son lyrisme radical,
l’épouse Helvig ainsi éconduite
Dès 27 ans, en 1901, Schönberg travaille à la partition des Gurrelieder:
fresque flamboyante et miniature extatique à laquelle il se consacrera
encore dix années, jusqu’à en 1911, atteignant un ouvrage lyrique et
orchestral, déconcertant par son ampleur expressive, convoquant à la
fois Wagner, Richard Strauss (les Gurrelieder sont ainsi contemporains du Chevalier à la rose),
Mahler… et Zemlinsky qui fut son professeur en composition et lui
conseilla d’étoffer son projet qui au départ n’était qu’un cycle de
lieder accompagnés… au piano. Le compositeur aborde pour la première
fois, le rapport voix/orchestre.
D’après le roman “En Cactus springer ud
de l’écrivain danois Jens Peter Jacobsen (1847-1885), Schönberg
échafaude sa dramaturgie vocale (l’oeuvre s’apparente ainsi à un
oratorio profane). L’épisme évocatoire du texte, en liaison avec
l’activité de botaniste de l’auteur, et aussi son lyrisme panthéiste
qui sacralise chaque mouvement de la nature, offre au compositeur de
superbes tableaux inspirés par le souffle des éléments. La légende de
Gurre, château à quelques kilomètres d’Helsingor, où Shakespeare a
choisi de placer l’intrigue d’Hamlet, convoque le couple des
amants maudits, le roi Waldemar (Volmer) et sa maîtresse, la belle Tove
Lille (Little Tove). Mais leur effusion sentimentale est rapidement
interrompue par l’épouse royale, la reine Helvig (Waldtaube) qui
assassine sa jeune rivale…

(…) Plus qu’une illustration de la fable
amoureuse, cynique puis panthéiste, l’orchestre exprime tous les états
de l’âme d’un héros fortement éprouvé. Comment ne pas songer en
parallèle aux propres événements de la vie de Schönberg dont l’épouse
Mathilde fut un temps la maîtresse du peintre Richard Gerstl? Passion,
jalousie, pardon sont autant d’éléments structurant le fil émotionnel
des Gurrelieder.
Michael Gielen, disposant de solistes
incontestables (saluons en particulier, le timbre empoisonné de
Waltaube, ivre de noblesse blessée), offre ici une lecture à couper le
souffle, dramatique et précise, tendue et analytique, humaine et
évocatoire. Tous les registres poétiques de la partition sont saisis
avec fluidité et souffle. La richesse référentielle de l’oeuvre,
romantique et symboliste (car on songe souvent aux climats énigmatiques
du Château de Barbe-Bleue
de Bartok, 1919), a trouvé des ambassadeurs habités. Jamais narratifs
ni illustratifs, les interprètes électrisés par un chef visionnaire,
conduisent la texture somptueuse, son dramatisme sensuel, son ivresse
et son flottement tonal, du côté de l’émerveillement, l’enchantement,
de l’éblouissement onirique (cf le final qui est une apothéose de
lumière). C’est d’un bout à l’autre, un balancement continu entre
action et inconscient… juste option qui rétablit les Gurrelieder vers leur aboutissement que sont Erwartung, composé en 1919, créé en 1924, surtout Moses und Aron (1954), clé de voûte du dodécaphonisme.

Arnold Schönberg (1874-1951)
Gurrelieder (1911)

Lire la critique intégrale du cd Gurrelieder de Schoenberg par Michael Gielen chez Hanssler (parution: juillet 2007)

Lire aussi notre dossier Gurrelieder d’Arnold Schönberg (1901-1911)

Illustration: travail sur la texture orchestrale, le colorisme opulent et vénéneux de la matière, l’une des versions de Tarquin et Lucrèce de Titien (Chicago) peut évidemment être mis en perspective avec l’oeuvre tragique et amoureuse de Schoenberg, avec sa matière si somptueusement tissée… ses pointes et ses éclairs... sa magie fantastique

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