Andreï Korobeïnikov, piano. Récital Schubert, Beethoven Lyon, salle Molière. Mardi 27 avril 2010 à 20h30

Andreï Korobeïnikov,
piano

Lyon, Salle Molière
Mardi 27 avril 2010, à 20h30

recital Beethoven-Schubert Beethoven.

La série chambriste lyonnaise « Fortissimo » termine sa 1ère saison en invitant Andreï Korobeïnikov. Ce très jeune pianiste russe déjà fort reconnu internationalement s’affronte au défi capital de l’op.106 beethovenien, puis à une autre poésie, plus intime, celle des Impromptus de Schubert.

Beethoven et son bonheur

D’après une formule célèbre, « il faut imaginer Beethoven-Sisyphe heureux ». Beethoven remontant perpétuellement son rocher maudit, son caillou du Destin qui sait si bien « frapper à la porte », et d’Heiligenstadt (la conscience de l’irrémédiable surdité) en crises si douloureuses qui concernent l’intime affectif (la Bien Aimée Absente, l’impossible neveu Karl) et le face-à-face du Compositeur avec l’œuvre qui se dérobe en « exigeant » le tâtonnement perpétuel ( ah les Esquisses, l’inverse du « je ne cherche pas, je trouve » de l’heureux Picasso !)… On en oublierait que les temps de bonheur furent intenses, et que même à partir de 1802 (le Testament d’Heiligenstadt), la joie ne le déserte pas, non seulement quand il en vient à un ton de plaisanterie (« déboutonnée ») et à des affirmations libertaires qui marquent sa vie maintenue dans la société répressive de Vienne, mais aussi –et surtout ? – quand le compositeur surmonte l’angoisse de l’inspiration qui « résiste », et mène l’œuvre à son achèvement. A sa perfection ? Plus difficile à affirmer, car Beethoven n’est pas de ceux qui, malgré l’orgueil et la conscience du génie, ne reviennent pas sur la partition et ses chances d’être communiquée, fût-ce pour y ajouter quelque chose qui a été « oublié » et qui pourrait sembler minime. Donc en 1816, quand est terminée la 29e Sonate op.106 – l’un des monuments de toute l’histoire pianistique -, Beethoven est très conscient qu’il s’agit là d’une « œuvre pour le temps à venir », qu’elle donnera « de la besogne aux pianistes quand on la jouera…dans 50 ans », et que pour l’instant il convient de ne pas être trop intransigeant : il propose même à Ries qui mène des négociations pour la faire jouer en Angleterre d’en retrancher certaines parties , et incontestablement le « plus dur à avaler », du coté de la (Grande) Fugue, qui préfigure celle qui, autonomisée, deviendra son 17e Quatuor. Du côté de « l’oubli », il y a ce dont il semble même s’excuser d’avoir trouvé ce qu’on pourrait ajouter au début de l’immense largo – la partition est officiellement terminée depuis six mois -, deux « petites notes » qui en effet changent sinon tout, du moins sont comme un rayon de lumière incident qui modifie le paysage à venir…

Délivrance ou accomplissement

L’op.106 a été conçue « inter periculos », au milieu des dangers que l’Oncle traverse à propos de son neveu Karl, dont il a reçu en 1815 la tutelle et qu’il « dispute » à la mère soupçonnée de « mauvaise conduite ». Mais à l’été 1817, il y a aussi le havre de grâce que lui offre une modeste résidence dans la Nature pure, une vallée en prolongement des faubourgs de Vienne. Beethoven s’y promène dans la campagne, « barbouille » ( !) quelques idées, et met en marge de ces esquisses : « Mödling : une petite maison, si petite que même seul l’on n’y a que peu de place – seulement quelques jours dans cette divine Briel – nostalgie ou désir – délivrance ou accomplissement ». Est-ce de cet apaisement que jaillit l’adagio, qui paraît dans son atmosphère hymnique l’un de ces chants de reconnaissance de l’humain lors de certaines « guérisons » (en fait, des simples rémissions dans « la maladie de la mort »), ou en dehors de toute circonstance précise, une prière – religieuse ou non – devant la beauté du monde ? L’allegro initial avait été écrit d’abord sous la forme d’un chœur à quatre voix, en l’honneur de l’Archiduc Rodolphe à qui d’ailleurs l’ensemble de la Sonate continuera à être dédié. Il s’ouvre par l’un des gestes beethovéniens les plus volontaires et même agressifs, une série d’accords brutaux qui vont armaturer le mouvement. A l’inverse , le scherzo (le dernier à figurer dans le plan des 32 Sonates ) est d’abord joueur mais s’interrompt pour un épisode d’échos mystérieux. Quant au finale, il s’ouvre par de merveilleux appels, improvisation de qui cherche sa route en arrivant à l’ultime Poteau Indicateur, hésite en des ruptures lyriques, sacrées ou abruptes, avant de prendre le chemin « ancien » (archaïque, pour le temps de Beethoven), celui d’une fugue qui convoque la pensée de Haendel et de Bach, en le hérissant de difficultés et de violences inouïes.

Ce qui s’enfuit comme le reste…

A cette œuvre sans mesure autre que celle de l’esprit découvreur de terres inconnues semble s’opposer la 2e série des Impromptus (D.935, ou op.142) que l’intuitif et immédiat Schubert composa en décembre 1827, dix après l’op.106 et huit mois après la mort de celui que Franz révérait plus que tout autre au monde musicien. S’agirait-il pourtant, avec ce groupe de partitions que l’on a « toujours » jouées, en tout cas avant même que – dans le milieu du XXe- on ait fait retour au corpus complexe des 21 sonates, écrites entre 18 et 31 ans -, d’une Sonate déguisée ? Schumann le pensait, mais on peut contester son intuition : les 4 mouvements de cet op.142 ont leur autonomie, comme des improvisations entre violence et nostalgie, parfois intimement mêlées. Dans le n°1, c’est « comme si le musicien se penchait sur son passé », note Schumann : en effet, sur « le flux imperturbable des doubles croches », un chant ineffable, essence même du souvenir, déchirante et tendre. Le 2 est un allegretto dépouillé, davantage douce mélancolie que mémoire angoissée de se perdre. Le 3, un andante au thème charmeur et dont les variations ramènent à un schéma de pensée moins tourmenté que dans d’autres impromptus, sauf dans une coda songeusement suspendue. Le 4 (allegro scherzando) puise au fonds populaire que Schubert a si constamment exploré et qui l’a fasciné à travers les identités musicales dont l’Empire-Monarchie fédérateur (autoritaire) était riche. Et ici, en coda des deux séries d’impromptus, c’est – comme l’explique Brigitte Massin – « une furia, d’inquiétantes ruptures, un moment de déchaînement sauvage dans le vent des steppes que calme l’illusion fugitive d’un retour au calme ouaté des salons, avant la fin revenant au comble de l’excitation »… Dans les Danses – D.145 : mais ce numéro du catalogue ferait croire à une œuvre de toute jeunesse, alors que la composition s’en étage entre 1818 et 1823 -, c’est un kaléidoscope d’inspiration plus détendue sinon aimable, mais où fréquemment passe la nostalgie, précieux gage d’une mémoire qu’on voudrait toujours garder et qui s’enfuit, comme le reste…


L’intarissable source russe

On comprend que pour ce dernier concert d’une série dont nous avons déjà souligné les heureux choix chambristes, Fortissimo ait demandé à un « jeune pianiste » – de l’intarissable source d’école russe, qui plus est – d’aller pour nous en redécouverte de deux compositeurs aussi dissemblables, non seulement dans leur trajet compositionnel mais en leur conception du Temps et de l’Energie. Andreï Korobeïnikov – né à Moscou en 1986 – a son parcours…de petit prodige pianistique russe : à 7 ans, un 1er Prix au concours interrégional Tchaikovski, en attendant un prix au (Grand) Concours Tchaikovski, à 18 ans), et la lancée sur orbite nationale et internationale (sortie en 2005 du Conservatoire de Moscou mention « meilleur musicien de la décennie »). En France il a déjà fréquenté l’Auditorium du Louvre, les festivals de Montpellier et de Le Roque d’Anthéron, les Folles Journées de Nantes. Prix d’un concours Scriabine, il a enregistré un cd.de ce compositeur a-typique de naguère ( MIRARE , chez qui il a aussi publié des sonates de Beethoven). Sa biographie le montre aussi vivement intéressé par le jazz, la composition (qu’il semble pratiquer pour l’instant en toute discrétion), la poésie…et –non incompatible – le Droit, qu’il a orienté vers la profession d’avocat : tiens voilà qui ressemble à Schumann, y compris dans les arbitrages en faveur de la musique… Au demeurant : beethovénien sûrement. Et schubertien, on écoutera, mais c’est hautement probable…

Lyon, Salle Molière. Fortissimo. Andreï Korobeïnikov, piano. Beethoven (Sonate op.106). Schubert
(Impromptus D.935, Danses D.145). Mardi 27 avril 2010, Lyon, Salle Molière. Information et réservation : T.04 78 39 08 39 ; www.fortissimo-musiques.com

Comments are closed.