En ce mois de novembre, le Festival Verismo du Teatro Regio de Turin – et son directeur Matthieu Jouvin – ne se contentent pas de reprogrammer seulement les indémodables Cav/Pag du duo Mascagni / Leoncavallo, mais osent également Iris de Pietro Mascagni, partition rare s’il en est (aux côtés de La Bohème de Ruggero Leoncavallo, quatrième titre du festival turinois). Un spectacle porté par une équipe artistique de superbe eau, rappelé à de multiples reprises par un public visiblement conquis.
Créé en 1898 sur un livret de Luigi Illica, Iris n’a rien du vérisme sicilien de Cavalleria. Mascagni y transfigure un Japon de rêve – première incursion italienne dans l’exotisme nippon, avant Madama Butterfly (1904) – en un drame symboliste où l’innocence enfantine se heurte à la violence du désir adulte. L’histoire est celle d’Iris, jeune fille pure vivant avec son père aveugle dans un jardin d’origamis et de fleurs de papier. Remarquée par Osaka, un noble brutal et capricieux, elle est enlevée par Kyoto, tenancier d’une maison close, droguée et précipitée dans l’enfer de Yoshiwara, le quartier malfamé de Tokyo. Rejetée par son père qui ne reconnaît plus en elle la « fleur » qu’il croyait, elle se jette dans un égout et meurt, transfigurée, dans un final d’une beauté irradiante.
La grande réussite de cette production tient à la lecture de Daniele Menghini. Refusant le folklore ou le problème de l’appropriation culturelle, le metteur en scène italien transpose l’action dans un paysage post-atomique, inspiré des hibakujumoku – ces arbres miraculeusement revenus à la vie parmi les ruines de Hiroshima et de Nagasaki. Iris devient l’allégorie de cette régénération : une fleur qui s’obstine à éclore dans un monde de cendres. Visuellement, le spectacle est une succession de tableaux saisissants. La tête d’un Bouddha de bronze gît dans les décombres ; un prêtre funambule, figure spectrale, allume des lanternes autour d’un gong patiné qui se lève comme un soleil de cérémonie. Les autres personnages – Osaka, Kyoto, le chœur tout entier – portent des masques, comme pour cacher les stigmates d’une humanité corrodée par la guerre et la possession. Le deuxième acte, dans une maison de geishas en ruine, dévoile un décor qui s’élève spectaculairement pour révéler les captives, offrant à Iris un saut alla Tosca depuis une fenêtre. Le finale, enfin, est un coup de théâtre : une poupée grandeur nature, des marionnettes de geishas aux têtes décapitées, puis des dizaines de tournesols qui descendent miraculeusement des cintres dans la dévastation, déclenchant une transfiguration d’une poésie à la fois funèbre et lumineuse.
À la tête de l’Orchestre du Teatro Regio – qu’il dirige sur les quatre opus du festival ! –, le jeune chef italien Andrea Battistoni, directeur musical de la phalange turinoise, signe une lecture fiévreuse et raffinée de la foisonnante partition mascagnienne. Dès l’ouverture, le son ténébreux des contrebasses installe un climat abyssal. Puis le chef déploie avec une énergie communicative les couleurs orchestrales d’un Mascagni volontiers wagnérien dans la texture, mais toujours lyrique dans l’élan. La battue es tout feu tout flamme dans les grands ensembles, mais sait se faire souple et caressante dans les interludes et le célèbre Inno del Sole, porté par un chœur fervent.
La soprano piémontaise Erika Grimaldi affronte l’écrasant rôle-titre avec un courage et une présence scénique remarquables. Et si son timbre s’avère assez monochrome, la soprano compense par une intensité dramatique poignante, faisant d’Iris une figure fragile et farouchement vivante. Face à elle, Angelo Villari campe un Osaka tout en muscles et avare de nuances. On pourra trouver le chant un peu monolithique, mais cette absence de demi-teintes sert finalement ce personnage repoussant de prédateur sûr de son droit de possession. Le vétéran Roberto Frontali prête à Kyoto sa longue expérience : la voix est toujours solide, le phrasé incisif, et le personnage acquiert une épaisseur trouble bienvenue. Mais l’émotion la plus pure vient du père aveugle d’Iris, incarné ici par Luca Tittoto : la basse italienne déploie une ligne de chant noble et déchirante, donnant à ce personnage sacrifié une dignité bouleversante. Dans les rôles secondaires, Albina Tonkikh (une geisha) et Didier Pieri (un chiffonnier) apportent la juste couleur d’un univers où chaque silhouette compte.
En offrant Iris au public turinois, Matthieu Jouvin ne fait pas seulement œuvre de curiosité, mais il redonne ses lettres de noblesse à une partition foisonnante, trop longtemps éclipsée par l’ombre écrasante de Cavalleria Rusticana. Le public turinois ne s’y est pas trompé : les rappels nourris à l’issue de la représentation disent la joie d’avoir assisté à un spectacle total, où la beauté visuelle n’a d’égale que la ferveur musicale.
Un triomphe mérité pour un festival qui ose !
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CRITIQUE, opéra. TURIN, Teatro Regio, le 5 novembre 2026. MASCAGNI : Iris. E. Grimaldi, A. Villari, R. Frontali, L. Tittoto… Daniele MENGHINI / Andrea BATTISTONI. crédit photographique (c) Daniele Ratti






