jeudi 5 novembre 2026

CRITIQUE, opéra. BARCELONE, Gran teatre del Liceu, le 30 octobre 2026. BELLINI : I Capuleti e i Montecchi. L. Oropesa, R. Lupinacci, I. Ayon Rivas… Allex Aguilera / Riccardo Frizza

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Nous retrouvons au Gran Teatre del Liceu de Barcelone l’un des ouvrages les plus touchants du répertoire belcantiste romantique : I Capuleti e i Montecchi de Vincenzo Bellini. En fosse, le maestro Riccardo Frizza dirige le fabuleux orchestre de la maison avec une grande finesse, accompagnant une distribution solide, dominée par la Prima Donna Assoluta qu’est Lisette Oropesa dans le rôle de Giulietta. Pour des raisons de conflit d’agenda, la mise en scène originellement programmée, a été remplacée par celle d’Allex Aguilera, créée à Liège en 2024.

 

Composé en quelques semaines pour le Teatro La Fenice de Venise, où il est créé en mars 1830, I Capuleti e i Montecchi marque une étape importante dans l’évolution artistique de Vincenzo Bellini. Le compositeur sicilien, alors âgé de 28 ans, entend renouer avec le succès après l’échec de son précédent opéra, Zaira, créé à Parme l’année précédente. Il n’hésite d’ailleurs pas à réutiliser plusieurs pages de cette partition malheureuse, leur offrant une nouvelle vie dans un ouvrage qui préfigure les sommets de La Sonnambula et de Norma. Le livret de Felice Romani, inspiré notamment des sources italiennes de la légende de Roméo et Juliette, se distingue sensiblement de la célèbre tragédie shakespearienne. Ici, point de balcon romantique, de bal masqué ou de coup de foudre : les amants s’aiment déjà lorsque commence l’opéra. Leur histoire se déploie sur fond de rivalités politiques entre Guelfes et Gibelins, représentés par les deux familles ennemies, les Capulet et les Montaigu.

La passion amoureuse n’est donc pas simplement contrariée par des conventions sociales, mais véritablement écrasée par la haine, la vengeance et les intérêts politiques. Romeo, qui a tué le fils de Capello, père de Giulietta, tente désespérément de négocier la paix entre les deux camps, tandis que celle qu’il aime est promise à Tebaldo, partisan des Capulet. Ce contexte offre à Bellini un terrain particulièrement fertile pour son génie mélodique, où les longues phrases lyriques, empreintes d’une extraordinaire mélancolie, contrastent avec les interventions belliqueuses des personnages masculins et du chœur. La beauté de la musique constitue à elle seule un véritable langage dramatique, dans lequel chaque nuance, chaque suspension du chant semble annoncer l’inéluctable catastrophe.

 

 

Allex Aguilera, qui signe également les décors, choisit une mise en scène frugale, voire modeste… L’univers scénique est dominé par des architectures minérales, aux tonalités grises, et par un imposant élément central modulable qui, au gré des mouvements dans le plateau, évoque tour à tour une chambre, un espace clos ou un lieu de confrontation. L’une des images les plus intéressantes est celle de Giulietta apparaissant enfermée dans une sorte de boîte, vêtue d’une robe blanche. La métaphore est réussie : la jeune femme est prisonnière d’un ordre familial et politique qui ne lui laisse pratiquement aucune liberté. Son corps, comme ses sentiments, appartient d’abord à son père et à son clan.

La présence de danseurs, intervenant dans plusieurs séquences mimées, prolonge cette réflexion sur les rapports amoureux et les contraintes imposées aux individus. Si ces interventions apportent une dimension visuelle supplémentaire, elles semblent parfois vouloir expliciter des sentiments que la musique exprime déjà avec une éloquence bien supérieure. C’est là une des limites de la proposition, vouloir illustrer ce que Bellini réussit justement à faire ressentir sans le moindre artifice. Le dispositif scénique trouve néanmoins de la force poétique dans l’utilisation de l’eau, qui occupe l’avant-scène et se transforme en surface réfléchissante sous les lumières particulièrement soignées de Luis Perdiguero. Ce miroir liquide, qui évoque autant la Venise de la création de l’œuvre que les profondeurs de l’inconscient, accompagne progressivement le destin de Giulietta, jusqu’à devenir un espace de franchissement vers la mort. Les projections vidéo d’Arnaud Pottier participent à l’attrait, visuel, de la mise en scène, tandis que les costumes élégants de Françoise Raybaud situent l’action dans un univers proche de celui de la création de l’opéra, au début du XIXe siècle. Les deux clans se distinguent par leurs couleurs : aux tonalités sombres des Capulet répondent les teintes plus vives des Montaigu. Une mise en scène mémorable surtout par l’adhésion fidèle aux conventions… d’un autre temps.

 

 

C’est incontestablement dans la réunion des deux protagonistes que cette production trouve ses plus grands moments de grâce lyrique. La magnifique soprano américaine Lisette Oropesa incarne une Giulietta d’une sensibilité remarquable, avec presque trop d’émotions à fleur de peau par moments. Son chant se distingue par une ligne vocale admirable, un legato exquis et une maîtrise des nuances qui permet de révéler toute la complexité du personnage. En plus, ses talents d’actrice dramatique sont mis en évidence par sa présence à la fois fragile et incarnée. Dans la célèbre romance « Oh! quante volte », la cantatrice déploie une mélancolie particulièrement touchante, avec une émission lumineuse et une souplesse qui semblent suspendre le temps. Le phrasé, délicatement modelé, épouse les longues courbes mélodiques de Bellini sans jamais céder à la tentation de la démonstration vocale gratuite. Face à elle, la mezzo-soprano Raffaella Lupinacci offre une prestation progressive dans le rôle de Romeo. Si elle prend un certain temps à trouver ses marques, elle y arrive enfin à partir du 2e acte, notamment dans sa cavatine finale « Deh! tu bell’anima », remarquable, et le duo avec Giulietta qui clôt l’œuvre « Ah! crudel ! che mai facesti ! », bouleversant.

Côté masculin, remarquons les interprétations du ténor Ivan Ayon Rivas dans le rôle de Tebaldo et du baryton-basse Marko Mimica dans le rôle de Lorenzo. Le premier a pu briller par la beauté du timbre et une certaine virtuosité technique tout à fait ravissante, plutôt que par la force de l’instrument. Le dernier offre à l’auditoire son chant puissant, parfois plus verdien que bellinien, et une certaine prestance sur scène. Mention spéciale pour l’excellente performance du chœur de l’opéra sous la direction de Pablo Assante.

La direction du maestro Riccardo Frizza est l’autre protagoniste de la soirée. Le chef italien propose une lecture musicale vraiment rafraîchissante, dans une soirée pour maintes raisons grisée (la première a lieu pendant que l’Espagne est en deuil national suite à un accident tragique ferroviaire). La performance de l’ensemble sous sa baguette est un heureux mélange de brio et de raffinement. L’orchestre révèle toute la délicatesse de l’écriture bellinienne, dont l’apparente simplicité cache une véritable sophistication dans les couleurs instrumentales et les transitions harmoniques. Les vents offrent plusieurs interventions particulièrement séduisantes, notamment la clarinette, dont les soli viennent délicatement prolonger les émotions exprimées par les voix. La harpe et le cor contribuent également à cette atmosphère mélancolique, tandis que les cordes soutiennent avec sensibilité les grands élans lyriques.

 

 

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CRITIQUE, opéra. BARCELONE, Gran teatre del Liceu, le 30 octobre 2026. BELLINI : I Capuleti e i Montecchi. L. Oropesa, R. Lupinacci, I. Ayon Rivas… Allex Aguilera / Riccardo Frizza

 

 

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