Anne Teresa De Keersmaeker, figure tutélaire de la danse contemporaine, offre à l’Opera Ballet Vlaanderen parmis ses plus belles pièces, où trois chefs-d’œuvre du répertoire – Bartók, Beethoven, Schönberg – se répondent, se heurtent et finalement se transfigurent dans un même souffle.
La première pièce, nommée d’après l’ouvrage même de Béla Bartók – Quatuor à cordes n° 4 -, laisse entrevoir un quatuor à cordes installé en fond de scène, imposant une présence physique saisissante. Les quatre musiciens sont ici les partenaires des quatre danseuses qui ouvrent la soirée : Cassandra Martín, Towa Iwase, Madison Vomastek et Lisa Mariani – dont la présence magnétique électrise chaque phrase musicale. La chorégraphie, créée en 1986, n’a rien perdu de sa fougue ni de son énergie : les accents ludiques et combatifs de Bartók se traduisent par des mouvements qui semblent naître directement de la complexité rythmique de la partition. Les corps épousent les harmonies stratifiées avec une précision d’orfèvre, et l’on comprend soudain pourquoi De Keersmaeker a toujours dit que la musique n’est jamais un fond, mais bien le point de départ de tout.
Vient ensuite Die Grosse Fuge de Ludwig van Beethoven, dans cette chorégraphie de 1992 où la chorégraphe explore ce qu’elle a elle-même appelé un « vocabulaire masculin ». Huit danseurs – Yannis Brissot / Taichi Sakai / David Ledger / Janne Boere / Matthew Johnson / Philipe Lens / Rune Verbilt / Willem-Jan Sas – s’emparent de la scène avec une énergie tellurique. Le contrepoint beethovénien, cette manière unique d’entrelacer des lignes mélodiques simultanées, devient ici une architecture mouvante : chaque danseur incarne une voix, et l’ensemble se construit et se déconstruit sous nos yeux avec une virtuosité stupéfiante. Il y a des moments où les interprètes semblent littéralement défier la gravité, et l’on reste bouche bée devant la façon dont De Keersmaeker transforme une partition réputée « injouable » en une partition dansée d’une lisibilité miraculeuse.
Après l’entracte, le moment que tout le monde attendait, la chorégraphie peut-être la plus mythique de l’artiste belge : La Nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg. L’an dernier, à la Biennale de danse de Lyon, nous avions découvert cette pièce dans sa version intimiste pour duo – deux corps seulement pour dire toute la tension d’un couple au bord de la rupture. Ce soir, c’est la version originale de 1995, celle créée pour son ensemble Rosas, qui nous est donnée à voir. Et quel choc ! La « Nuit transfigurée », ce poème symphonique inspiré de Richard Dehmel où une femme avoue à l’homme qu’elle aime qu’elle porte l’enfant d’un autre, retrouve ici toute son ampleur romantique. De Keersmaeker n’a rien perdu de cette « histoire d’amour éhontément romantique » qu’elle revendique : les sentiments contrastés de l’homme et de la femme sont disséqués, mais aussi multipliés, diffractés à travers le groupe. Niharika Senapati et ses partenaires masculins – parmi lesquels Austin Meiteen / David Ledger / Philipe Lens / Matthew Johnson / Rune Verbilt / Willem-Jan Sas – donnent à cette nuit une densité émotionnelle qui confine au vertige. La version de groupe est une autre manière de raconter, où chaque danseur devient un écho, un reflet, un fragment de cette confession nocturne.
Il faut saluer ici la performance du quatuor à cordes – composé de musiciens de l’orchestre maison – qui joue sur scène l’intégralité du programme. Leur présence visible est essentielle : elle rappelle que chez De Keersmaeker, la danse et la musique ne sont pas deux arts qui se côtoient, mais une seule et même matière en mouvement. Les archets semblent parfois répondre aux corps, et inversement. C’est une conversation à quatre – puis à huit, puis à bien davantage – qui se déploie sous nos yeux, sans jamais perdre de sa clarté.
Car il y a dans ce programme Bartók / Beethoven / Schönberg quelque chose qui dépasse le simple exercice de style ou l’hommage au répertoire. C’est une leçon de danse, une leçon de musique, et surtout une leçon de cette « puissance du maintenant » dont parle De Keersmaeker : ce moment où un danseur intériorise une chorégraphie et lui donne, à chaque représentation, une actualité brûlante. Ce soir, à Anvers, ce maintenant-là était absolument inoubliable.
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CRITIQUE, danse. ANVERS, Opéra d’Anvers, le 13 octobre 2026. « La Nuit transfigurée » (et deux autres pièces) par Anne Teresa De Keersmaeker et le Ballet de l’Opéra des Flandres. Crédit photo (c) droits réservés








