C’est une soirée d’ouverture de saison dont le Gran Teatre del Liceu se souviendra longtemps. La nouvelle production d’Aïda de Giuseppe Verdi, fruit d’une coproduction avec l’Opéra national de Paris et le Festival de Salzbourg, a offert au public barcelonais un spectacle total, porté par une distribution de très haut vol et une lecture scénique résolument contemporaine. 10 minutes d’applaudissements nourris aux saluts, un public extasié, et une impression tenace d’avoir assisté à un moment d’histoire lyrique.
Il faut d’abord saluer l’événement : Anna Netrebko foulait pour la première fois la scène du Liceu dans un rôle scénique après une longue absence de cinq années !… Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attente était à la hauteur de la promesse. La soprano russo-autrichienne a livré une interprétation que l’on peut qualifier sans exagérer d’anthologique, s’imposant dès le premier acte avec un « Ritorna vincitor! » d’une intensité dramatique saisissante. Sa maîtrise des dynamiques, la beauté de ses médiums et la sûreté de son registre aigu ont subjugué une salle conquise. Sa « O patria mia » au troisième acte, sommet émotionnel de la soirée, a été un moment de pure magie : le public, littéralement suspendu à ses lèvres, n’osait plus tousser pour ne pas briser le charme. Le chant de la Netrebko a été d’une telle sincérité, d’une telle vérité humaine, qu’il a transcendé le simple exercice vocal pour devenir incarnation pure. Loin des polémiques qui ont accompagné son retour, et malgré la présence de quelques manifestants à l’extérieur du théâtre, la diva a prouvé une fois de plus qu’elle demeure l’une des (la plus ?…) grande(s) voi(x) de notre époque.
La réussite de la soirée ne repose pas uniquement sur les épaules de la star. Le ténor Ivan Gyngazov, qui faisait ses débuts au Liceu, a composé un Radamès convaincant et vaillant, défendant avec ardeur les pages les plus exigeantes du rôle. Face à lui, la mezzo-soprano Ekaterina Semenchuk a campé une Amneris d’une puissance dramatique remarquable, donnant à la rivale d’Aida toute sa complexité et sa douloureuse humanité. Le baryton polonais Artur Ruciński a été un Amonasro noble et impérieux, apportant au roi éthiopien captif la dignité farouche qui sied à ce personnage déchiré entre son amour paternel et sa haine de l’envahisseur. La basse Alexander Köpeczi a impressionné en Ramfis, prêtre implacable et glaçant de crédibilité, tandis que George Andguladze a prêté au Roi d’Égypte une autorité naturelle et une voix profonde et sonore. Les rôles secondaires n’ont pas été en reste : Moisés Marín, en Messager, et Carmen Buendía, en Prêtresse, ont défendu leurs parties avec un professionnalisme et un engagement qui ont contribué à l’homogénéité de l’ensemble. Le Chœur du Gran Teatre del Liceu, préparé avec soin, a livré une prestation simplement magnifique, en particulier le chœur masculin dans la scène du temple de Vulcain, d’une puissance évocatrice saisissante.
La grande réussite de cette production tient aussi à la rencontre entre la sensibilité de Verdi et celle de l’artiste visuelle iranienne Shirin Neshat. Loin de l’égyptomanie poussiéreuse et des clichés orientalistes qui ont souvent servi de cadre à Aida, Neshat propose une lecture résolument politique, féministe et décolonialiste de l’œuvre. L’Égypte qu’elle dépeint n’est plus un décor exotique, mais un état de l’âme, un espace mental où le désert devient intériorité et où le temple se fait métaphore de tous les systèmes qui transforment la foi en autorité et l’autorité en silence. La scénographie monumentale et rotative de Christian Schmidt, dialoguant organiquement avec les vidéoprojections de l’artiste, crée un univers visuel d’une beauté parfois hypnotique. Les images de femmes voilées, de corps en exil, de peuples défaits, donnent à cette Aida une résonance d’une actualité brûlante. Cette production n’illustre pas la musique : elle la respire, faisant de chaque geste la mémoire de tous les exils et de chaque silence un cri retenu. Une leçon de théâtre total, qui actualise l’œuvre sans jamais trahir son essence.
À la tête de l’Orchestre du Gran Teatre del Liceu, l’excellent chef italien Antonello Manacorda a été l’un des grands artisans du triomphe de la soirée. Sa direction, d’une élégance et d’une précision constantes, a su maintenir la tension entre l’intimité et la grandeur qui habite la partition de Verdi. Fuyant les effets faciles et les déchaînements de décibels qui transforment trop souvent Aida en défilé de fanfares, Manacorda a privilégié une lecture théâtrale et nuancée, servant les voix avec un soin constant et faisant ressortir toutes les subtilités de l’orchestration verdienne. Les tempi, toujours justes, ont permis aux solistes de déployer leur art dans les meilleures conditions, et l’orchestre a répondu avec une magnificence et une souplesse sonore remarquables.
Le public du Liceu, debout et enthousiaste, a salué comme il se doit cette soirée d’exception. Une Aida à marquer d’une pierre blanche !…
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CRITIQUE, opéra. BARCELONE, Gran Teatre del Liceu, le 25 sept 2026. VERDI : Aïda. A. Netrebko, I. Gyngazov, E. Semenchuk, A. Rucinski… Shirin Neshat / Antonello Manacorda. Crédit photo (c) Droits réservés







