dimanche 27 septembre 2026

CRITIQUE, opéra (en version concertante). MONTPELLIER / TOULOUSE (Opéra Comédie le 22/09 & Théâtre du Capitole le 26/09). M. A. CHARPENTIER : Médée. M. N. Lemieux, P. Nekoranec, J. Mey, F. Caton… Les Epopées, Stéphane Fuget (direction)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y a des chefs-d’œuvres lyriques qui, longtemps, sont demeurées dans l’ombre écrasante d’un Lully triomphant. Médée, créée en 1693, six ans après la mort du Surintendant de la Musique de Louis XIV, est de ceux-là. Unique tragédie lyrique de Marc-Antoine Charpentier, elle fut accueillie avec une certaine froideur par un public dérouté par ses italianismes et sa modernité harmonique. Pourtant, sur le livret magistral de Thomas Corneille, le compositeur déploie une écriture d’une subtilité rare : harmonies déchirantes, déclamation ciselée, enchaînements d’une fluidité presque troublante. C’est une partition où le sublime côtoie l’abîme, où la magicienne trahie par Jason passe de la supplication à la fureur avec une vérité psychologique saisissante. Depuis le renouveau baroque des années 1980, les versions de cette œuvre emblématique se sont multipliées – Christie, Haïm, Niquet, García-Alarcón… -, mais celle qui nous occupe ce soir, portée par la tournée franco-belge de l’ensemble Les Épopées et du Chœur de Chambre de Namur, dirigés par Stéphane Fuget, restera sans doute comme l’une des plus marquantes.

 

Au centre d’une distribution d’une grande cohérence, il y a une interprète qui transcende tout. Car c’est rien moins que Marie-Nicole Lemieux qui incarne ici le personnage de Médée. Non pas qu’elle chante (seulement) le rôle : elle l’habite, le respire, le vit avec une vérité dramatique confondante. Sa prise de rôle dans cette œuvre, attendue de longue date, tient toutes ses promesses. La contralto canadienne déploie une palette émotionnelle d’une richesse inouïe : la tendresse blessée du premier acte, la rage sourde de la trahison, l’ironie mordante face à Créuse, puis la fureur sacrificielle du dénouement. Tout y est : la ligne de chant d’une noblesse absolue, la diction d’une clarté cristalline, les graves profonds et les aigus d’une insolence assumée. Scéniquement, dans cette version de concert qui n’autorise aucun artifice, elle impose une présence magnétique, un jeu tout en tension contenue puis en explosion libérée. On sort de là avec le sentiment d’avoir vu non pas une chanteuse, mais une tragédienne au sommet de son art, qui n’a cessé de nous donné des frissons, notamment lors des deux derniers actes… que nous ne sommes pas près d’oublier !…

 

 

Face à elle, Petr Nekoranec est une révélation. Le jeune ténor tchèque, dont on avait déjà remarqué les immenses qualités dans Iphigénie en Tauride à Nancy en 2023, prête à Jason une voix lumineuse et vaillante, d’une vaillance juvénile qui rend d’autant plus déchirant le portrait d’un homme déchiré entre passion et raison d’État. Sa prise de rôle est un succès total : timbre clair, projection impeccable, musicalité constante. Le duo qu’il forme avec Lemieux est d’une tension électrique. Juliette Mey confirme, après d’autres apparitions particulièrement remarquées, tout le bien que l’on pense d’elle. Sa Créuse est tendre, vulnérable, mais jamais mièvre ; la mezzo-soprano française dessine avec finesse les contours d’une jeune femme sacrifiée sur l’autel des ambitions masculines. Claire Lefilliâtre, en Cléone, apporte sa longue expérience du répertoire baroque français : la voix est souple, la déclamation naturelle, le style impeccable. Camille Poul, en Nérine et en l’Amour, fait valoir une voix de soprano claire et agile, tandis qu’Étienne Bazola, en Oronte, campe un prétendant noble et touchant, avec une belle autorité juvénile. Quant aux membres du Chœur de Chambre de Namur, ils endossent avec un égal bonheur les parties solistes et les interventions chorales. La cohésion de cet ensemble, préparé avec soin, est un bonheur constant : les voix sont ardentes et la prononciation intelligible. Il faut hélas mentionner une ombre au tableau : Frédéric Caton, en Créon, apparaît fatigué (à Montpellier, comme à Toulouse…). La voix manque cruellement de puissance et de mordant, et le roi de Corinthe apparaît comme scéniquement pâle, presque effacé, là où l’on attendait un antagoniste d’envergure face à la Lemieux…

 

 

Si la distribution vocale appelle des superlatifs, il faut s’arrêter un instant sur ce qui constitue peut-être la plus grande réussite de cette tournée : la métamorphose de l’ensemble Les Épopées ! Lors de la première exécution à l’Opéra Comédie de Montpellier, 4 jours plus tôt, l’ensemble avait laissé une impression très mitigée, avec un manque de justesse criant, un son globalement confus, un déficit de relief et de couleurs…. bref, de nombreuses scories instrumentales. Quelle différence, ce soir, au Théâtre du Capitole !… Dès l’acte I, la transformation est éclatante. Les cordes ont gagné en précision et en chaleur, les vents en netteté et en caractère ; le continuo – composé de basses de violon, violes, théorbes et du clavecin – tisse une texture d’une richesse et d’une couleur proprement somptueuses. L’expressivité de l’orchestre atteint son apogée dans l’invocation des Esprits par Médée (« Noires filles du Styx »), où l’inventivité harmonique de Charpentier est servie par une palette instrumentale d’une variété remarquable. Les flûtes de l’acte IV, ponctuées par une délicate clochette, enveloppent les « fantômes aimables » d’une atmosphère d’une douceur envoûtante. Et la trompette naturelle, plus qu’hésitante à Montpellier, sonne désormais avec une assurance et un éclat qui donnent aux scènes guerrières toute leur grandeur. Quant à Stéphane Fuget, dirigeant depuis le podium d’un geste à la fois vif et millimétré, il insuffle à ses troupes une vie électrique. Il a choisi (avec à-propos) de supprimer le Prologue pour plonger directement au cœur de la tragédie, gagnant ainsi en intensité dramatique. Ce parti pris, audacieux, se révèle payant : on est saisi dès les premiers instants, et l’on ne reprend son souffle… que près de 4 heures plus tard, à l’issue d’un dernier acte d’une noirceur et d’une puissance inouïes !…

Car ces 3 heures et 45 minutes de spectacle (avec l’entracte) passent ce soir comme un éclair, tant la tension dramatique est constante, tant la musique de Charpentier, servie avec une intense ferveur, captive et bouleverse. Et lorsque le rideau tombe sur le dernier tableau, sur cette Médée seule, coupée du monde médiocre qui voulait la bannir, c’est une salle pleine à craquer qui offre plus de dix minutes de rappels à l’ensemble de l’équipe artistique – avec une ferveur encore plus délirante lors des saluts (en solo) de Marie-Nicole Lemieux. Le public toulousain, réputé exigeant, a reconnu ce soir qu’il venait de vivre quelque chose d’exceptionnel. Après Montpellier et Namur, la tournée touche à sa fin, mais Paris (le 30/09) et Compiègne (le 02/10) auront la chance de découvrir à leur tour ce qui restera, n’en doutons pas, comme l’un des grands événements de ce début de saison lyrique en France !

 

 

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CRITIQUE, opéra (en version concertante). MONTPELLIER / TOULOUSE (Opéra Comédie le 22/09 & Théâtre du Capitole, le 26/09). M. A. CHARPENTIER : Médée. M. N. Lemieux, P. Nekoranec, J. Mey, F. Caton… Les Epopées, Stéphane Fuget (direction). Crédit photo (c) OONM
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