mardi 29 septembre 2026

CRITIQUE, concert. BAYONNE, Théâtre Michel Portal, le 27 septembre 2026. Orchestre du Pays Basque, Aurélien PASCAL (violoncelle), Benjamin Lévy (direction)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y a des soirées qui tiennent de la déclaration d’amour, de l’acte de foi, et du coup de tonnerre. Ce dimanche 27 septembre, au Théâtre Michel Portal – Scène nationale du Sud-Aquitain, à Bayonne, l’Orchestre du Pays Basque a vécu un moment fondateur. Et Bayonne, sa région, tout le Pays basque, ont assisté à l’avènement d’une nouvelle ère. Car il ne s’agissait pas d’un simple concert d’ouverture de saison : c’était surtout une épreuve du feu, le baptême de Benjamin Lévy comme nouveau directeur musical de la phalange basque, après dix années glorieuses passées à la tête de l’Orchestre national de Cannes.

La nomination de Benjamin Lévy, annoncée en janvier dernier, a été vécue comme une bénédiction par tous les mélomanes de la côte basque. Rappelons que le maestro n’est pas un inconnu : il fut Premier chef invité de l’Orchestre Symphonique du Pays Basque de 2013 à 2016, et il a dirigé avec un bonheur constant les concerts du Nouvel An à Bayonne. Son retour, cette fois comme patron, est le fruit d’un choix collégial et unanime des musiciens eux-mêmes, ce qui en dit long sur l’estime et l’affection qu’il suscite.

Mais comment ne pas mesurer la chance inouïe pour Bayonne et sa région de « récupérer » un chef de cette envergure ? Pendant dix ans, Benjamin Lévy a transformé l’Orchestre national de Cannes, lui forgeant une identité, une singularité, et le conduisant jusqu’à l’obtention du prestigieux label « Orchestre national ». Notre compte-rendu de son concert d’adieu, en juillet dernier au Palais des Festivals de Cannes, disait déjà tout… Ce soir, à Bayonne, ce ne sont plus des adieux : c’est une promesse tenue, et cette promesse a été éclatante. Et le programme choisi pour cette ouverture était un manifeste à lui seul. Un titre mystérieux, « Trouble orchestral compulsif », pour un pari audacieux : mettre en regard deux « fous géniaux », selon les mots mêmes du chef. Et de fait, la soirée a commencé par une rareté décalée, un pied de nez musical d’une ébouriffante audace.

Le Concerto pour violoncelle de Friedrich Gulda (1980) n’est pas une œuvre comme les autres. Écrit à l’origine pour violoncelle et orchestre à vents, agrémenté d’une guitare électrique et d’une batterie, ce concerto est un ovni stylistique qui traverse les siècles et les genres avec une insolence réjouissante : musique médiévale, rock’n’roll, chanson populaire, et un génial pastiche de fanfare bavaroise. Gulda, génie inclassable, y déploie une ironie dévastatrice et une virtuosité spectaculaire. Pour défendre cette partition kamikaze, il fallait un soliste capable de tout : de la tendresse la plus pure à la folie la plus débridée. Aurélien Pascal fut cet interprète idéal. Révélation Soliste instrumental aux Victoires de la Musique Classique 2023, 4ᵉ prix du prestigieux Concours Reine Elisabeth de Bruxelles, il joue un magnifique Charles-Adolphe Gand de 1850. La sonorité ample et charnue de son instrument, sa musicalité intuitive, ont donné à cette œuvre protéiforme une cohérence saisissante. Il a épousé chaque virage stylistique avec une aisance confondante : la nostalgie d’une mélodie populaire, la puissance tellurique d’un riff rock, l’humour d’une fanfare de village. Son archet, d’une précision diabolique, a fait de ce concerto un moment de pur plaisir, une fête foraine musicale où l’intelligence le dispute à la jubilation. Face à lui, les musiciens de l’Orchestre du Pays Basque, visiblement galvanisés, se sont prêtés au jeu avec un enthousiasme communicatif, guidés par la baguette complice et précise de Benjamin Lévy.

 

 

Après cette entrée en matière iconoclaste, place à l’un des tubes absolus du répertoire classqiue : la Symphonie n° 5 de Ludwig van Beethoven, œuvre que l’on croit connaître par cœur, et qui peut vite devenir un pensum si l’on n’y insuffle pas une vie nouvelle. C’est précisément ce qu’a fait Benjamin Lévy. Avec lui, plus de tradition poussiéreuse, plus de lecture muséale : Beethoven devient un « névrosé obsessionnel du rythme », un fou génial, et cette folie, Lévy l’a embrassée sans réserve. Dès le célébrissime motif du destin, la tension est palpable, électrique. Le tempo est impérieux, les contrastes sont saisissants. Les cuivres rugissent avec une puissance tellurique ; les cordes, d’une homogénéité remarquable, tissent une toile d’une grande intensité dramatique. Le chef sculpte le son, respire avec l’orchestre, impose une vision à la fois rigoureuse et fiévreuse. L’Andante con moto est d’une tendresse bouleversante, le Scherzo d’une mystérieuse étrangeté, et le finale explose dans une apothéose d’énergie communicative. On sent un orchestre transformé, transcendé, qui joue avec une conviction et une cohésion nouvelles. La standing ovation du public bayonnais, vibrant, est venue sceller ce triomphe.

Cette soirée n’est pas seulement une réussite artistique. Elle est le symbole d’une ambition nouvelle pour l’Orchestre du Pays Basque. Edgar Nicouleau, directeur général de la Régie autonome de l’Orchestre et du Conservatoire, incarne cette volonté farouche de dynamiser, d’étoffer et de faire rayonner l’institution bien au-delà des frontières du Pays basque. Lors de la présentation de saison, il n’a pas caché son enthousiasme : avec 32 concerts prévus, une série novatrice intitulée « La Fabrique de l’orchestre » consacrée à la transmission, et un programme-manifeste autour de Piazzolla et de la diaspora basque en Argentine, la saison 2026-2027 s’annonce comme un tournant.

Et pour mener à bien ce projet, quel meilleur ambassadeur que Benjamin Lévy ? Le maestro revendique « un ancrage vivant, en dialogue avec le territoire et son histoire ». Il veut renforcer la part de musiques traditionnelles locales et étendre le champ d’action de l’orchestre dans tout le département des Pyrénées-Atlantiques. Il veut faire de l’association unique entre l’orchestre et le conservatoire de Bayonne – une « passerelle entre le monde des études et celui des professionnels » – un laboratoire d’insertion et de création. Il veut, enfin, que l’orchestre soit un « passeur », un lien « presque familial » avec un public qu’il refuse de prendre de haut.

En quittant Cannes après une décennie d’excellence, Benjamin Lévy n’a pas choisi la facilité. Il a choisi le Pays basque, son identité forte, sa culture unique, son orchestre au potentiel immense. Et il a choisi, pour ses débuts, de ne pas se contenter d’un programme de tout repos. Avec ce premier programme « Trouble orchestral compulsif », il a prouvé qu’il était un chef de conviction, un défricheur, un passionné. Bayonne, sa région, tout le Pays basque peuvent se réjouir : avec Benjamin Lévy et Edgar Nicouleau aux commandes, l’Orchestre du Pays Basque n’a pas fini de nous faire vibrer, de nous surprendre et de porter haut les couleurs d’un territoire qui a décidément du génie à revendre !…

 

 

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CRITIQUE, concert. BAYONNE, Théâtre Michel Portal, le 27 septembre 2026. GULDA / BEETHOVEN. Orchestre du Pays Basque, Aurélien PASCAL (violoncelle), Benjamin Lévy (direction). Crédit Photo (c) Emmanuel Andrieu

 

 

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