mercredi 23 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. LA COROGNE, Palacio de la Opera, le 19 septembre 2026. JANACEK : Jenufa. V. Goikoetxea, E. Weissova, A. Roy, J. Lainez… Emiliano SUAREZ / Jose Miguel Pérez Sierra

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Daniel Lara
Daniel Lara
Daniel Lara est journaliste culturel et critique d’opéra. Spécialisé dans la musique vocale, la musique classique et l’art lyrique, il publie régulièrement critiques, articles et entretiens dans plusieurs médias spécialisés internationaux. Il est actuellement correspondant de Pro Ópera (Mexique), OperaWorld.es (Espagne) et ClassiqueNews.com (France), et collabore comme animateur culturel à l’émission culturelle LatinTime diffusée sur CKUT 90.3 FM à Montréal (Canada).
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Un grand succès a marqué l’ouverture de la 74e saison de l’Association Amis de l’Opéra de La Corogne, qui présentait pour la première fois en Galice Jenůfa de Leoš Janáček, œuvre charnière dans le catalogue opératique du compositeur tchèque, à partir de laquelle il allait transformer radicalement sa manière d’écrire, développant un nouveau langage musical fondé sur l’observation de la parole, du rythme et de l’intonation, qu’il approfondirait dans ses œuvres ultérieures. Le livret du compositeur lui-même, inspiré de la pièce de théâtre Její pastorkyňa de la dramaturge Gabriela Preissová, raconte une histoire d’infanticide et de rédemption, traversée par la culpabilité, la pression sociale et la nécessité du pardon. 

 

La distribution vocale, d’une très grande qualité et composée presque entièrement de chanteurs espagnols, a clairement témoigné de la bonne santé dont jouit actuellement l’art lyrique espagnol. Pour ses débuts dans le rôle, la soprano Vanessa Goikoetxea a remporté un succès personnel largement mérité dans le rôle de la jeune orpheline Jenůfa. Sa voix de lirico-spinto, généreuse et ductile, s’est révélée idéale pour le personnage, auquel elle a offert une interprétation vibrante et délicate, sensible et raffinée, qu’elle a su sculpter avec une infinie variété d’accents et de couleurs, restituant avec une remarquable justesse l’évolution psychologique de son personnage. Sa prière à la Vierge, « Zdrávas královno » (« Je vous salue… »), au deuxième acte, s’est révélée bouleversante et a constitué l’un des moments les plus émouvants de la soirée.

À la pointe masculine du triangle amoureux qui fait avancer la tragédie, le ténor Alejandro Roy s’est montré exceptionnel dans le rôle du jaloux et rancunier Laca Klemeň. Il y a fait valoir une voix robuste, au timbre sombre et homogène, riche en nuances et en contrastes. À cela s’est ajoutée une composition de haut vol, riche en ressources théâtrales, grâce à laquelle il a incarné un homme manchot et souffrant de difficultés motrices, caractéristique judicieuse introduite par la mise en scène qui accentuait encore davantage sa vulnérabilité au sein de la famille. L’autre ténor de l’opéra, le talentueux Joan Laínez, n’a pas été en reste et a véritablement fait des étincelles dans son rôle, dessinant le jeune Števa Buryja avec des moyens vocaux impressionnants, d’une grande richesse de timbre et d’un éclat remarquable tant dans le registre central que dans l’aigu.

 

 

Seule interprète étrangère de la distribution, la soprano dramatique tchèque Eliška Weissová a laissé une excellente impression dans le rôle de la veuve rigide et orgueilleuse Kostelnička, personnage déchiré par la douleur, le désespoir et le poids des conventions sociales. Maîtrisant le rôle jusque dans ses moindres détails, elle a fait entendre une voix séduisante, puissante et souple, au large registre, soutenue par une technique solide et un tempérament dramatique d’une grande intensité. Sur scène, elle s’est montrée engagée et expressive, offrant à la soirée des moments électrisants, notamment dans son monologue « Co chvíla… » (« D’ici un instant… »), où le désespoir précipite Kostelnička vers la décision de sacrifier le nouveau-né. Son cri bouleversant « Jako by sem smrt načuhovala ! » (« Comme si la mort se penchait par ici ! »), qui clôt l’acte, a produit un effet théâtral d’une puissance difficile à oublier et fait sursauter plus d’un spectateur. Chapeau !

Dans les rôles secondaires, se sont particulièrement distingués par leur efficacité vocale et leur engagement scénique la mezzo-soprano Cristina Faus en grand-mère Stařenka Buryjovka, la soprano Ruth González en Jano, la mezzo-soprano Belén Vaquero en Karolka et le baryton-basse Javier Agudo. L’Ensemble Choral Gaos, placé sous la direction de Fernando Briones, a livré une prestation très remarquée, faisant preuve d’une excellente préparation et d’une belle homogénéité dans les interventions folkloriques des recrues du premier acte ainsi que dans le chœur nuptial du troisième.

Sur le plan musical, l’Orchestre symphonique de Galice, dirigé par le chef espagnol José Miguel Pérez-Sierra, a compté parmi les grandes réussites de la soirée, offrant une lecture inspirée de la partition de Janáček, d’une exubérante richesse de timbres, d’une grande précision rythmique et d’une remarquable opulence sonore, même si cette dernière n’a pas toujours facilité le travail des chanteurs.

 

 

Coproduite avec la compagnie lyrique Opera Garage, la production scénique à la conception résolument cinématographique, signée Emiliano Suárez, a présenté dans l’ensemble de nombreux mérites. Le metteur en scène espagnol a recherché un équivalent contemporain susceptible de rapprocher l’intrigue du spectateur et a transposé l’action de la Moravie rurale de la fin du XIXe siècle dans une petite communauté pauvre de l’Amérique profonde du milieu du XXe siècle. L’idée fonctionne dans l’ensemble et ne trahit pas l’essence même du drame : la pression sociale et morale exercée par la communauté sur les individus. Les directions d’acteurs, particulièrement bien élaborées, ont clairement défini les caractères des personnages et les relations complexes qui les unissent. Plus controversé, en revanche, fut le choix de présenter le chœur comme une sorte de force du mal, visible uniquement par Kostelnička et Števa, éliminant ainsi le peuple en tant que représentation de la pression sociale et morale de la communauté. Autre licence prise par le metteur en scène : la modification de la fin originale. Cherchant à donner davantage de pouvoir à la protagoniste et à transmettre un message de résistance, de dépassement et de résilience, Suárez fait en sorte que Jenůfa quitte Laca et parte seule vers une nouvelle vie, cherchant à se reconstruire après la tragédie. Une conclusion qui s’éloigne substantiellement de celle imaginée par Janáček, où le pardon et la transfiguration de la douleur trouvent leur accomplissement dans l’amour entre Jenůfa et Laca.

Un cadre remarquable pour le déroulement de l’action est fourni par Alfons Flores, responsable de la scénographie, qui situe le premier acte dans un espace ouvert : une station-service isolée au bord de la route, servant de centre à la vie sociale de la communauté. En contraste, le deuxième acte se déroule dans l’intérieur sombre, oppressant et claustrophobique d’une maison de pierre, tandis que le troisième revient à un espace intérieur, cette fois dominé par une grande porte à travers laquelle pénètre la lumière, introduisant une puissante image d’ouverture, comme si ce qui était resté caché pouvait enfin être mis au jour. La conclusion de l’opéra, indépendamment de la controverse que peut susciter la modification du dénouement, s’est révélée visuellement très réussie : Jenůfa s’éloigne, presque absorbée par la lumière, à la recherche d’une nouvelle vie en solitaire. Le travail sur les lumières de Luis Perdiguero y a contribué de manière décisive : tout au long de l’opéra, il a créé des atmosphères d’une grande force expressive, parfaitement intégrées au déroulement de l’action. Excellent également, le travail de la créatrice Ana Garay, dont les costumes inspirés des années 1950 ont recréé avec authenticité l’atmosphère rurale et pauvre à laquelle renvoie la proposition de Suárez.

Une fois le rideau tombé, de grandes ovations ont salué l’ensemble des interprètes de la part d’un public enthousiaste, qui a célébré le choix de la compagnie de proposer un titre peu courant sous ces latitudes et l’ouverture particulièrement prometteuse de cette nouvelle saison d’opéra.

 

 

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CRITIQUE, opéra. LA COROGNE, Palacio da Opera, le 19 septembre 2026. JANACEK : Jenufa. V. Goikoetxea, E. Weissova, A. Roy, J. Lainez… Emiliano SUAREZ / Jose Miguel Pérez Sierra. Crédit photo (c) Alfonso Rego

 

 

 

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