Quarante ans après avoir fondé Le Concert Spirituel, Hervé Niquet revient sur les choix artistiques de la saison 2026 -2027 avec 5 créations, des partenaires fidèles, et un appétit qu’il dit intact. La singularité du Concert Spirituel se révèle depuis ses débuts dans un son, un engagement, une curiosité spécifique qu’Hervé Niquet sait cultiver au service de partitions aussi spectaculaires qu’inédites, impliquant le chœur comme l’orchestre et des solistes devenus des partenaires familiers… La prochaine saison s’annonce particulièrement prometteuse, annonciatrice d’expériences et de découvertes mémorables
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Photo : Hervé Niquet © Henri Buffetaut
CLASSIQUENEWS : Comment se construit une saison ? Est-ce qu’une œuvre en appelle une autre, ou partez-vous plutôt d’une intuition globale ?
Hervé Niquet : J’ai plein de choses dans mes armoires et en ce moment, je fais du tri : tout ce que je ne dirigerai plus, par manque de temps ou d’argent. Ce qui me reste, je le programme sur les dix prochaines années. Donc ça part un peu dans toutes les directions, parce qu’il faut mettre le chœur en valeur, l’orchestre en valeur, des répertoires que peu de gens font — pour les quarante ans, on a un projet hors normes de musique Renaissance. Je crois que quarante ans de répertoire et mon expérience comme pianiste, claveciniste, organiste et chef me donnent un outil qui me permet d’aller dans différentes directions sans m’éparpiller, curieusement.
CLASSIQUENEWS : Cette fidélité de votre son, le public la reconnaît-il aussi ?
Hervé Niquet : C’est même pour ça qu’il revient. On a un public qui nous suit depuis des années, parfois depuis le début, qui sait nous reconnaître dès les premières mesures. C’est une chance immense d’avoir des spectateurs aussi fidèles car ce sont eux qui nous permettent de continuer à prendre des risques.
« On peut s’étonner d’avoir encore faim »
Hervé Niquet
CLASSIQUENEWS : Le spectacle de musique Renaissance intitulé « Mariage Princier » convoque des instruments d’époque que vous reconstruisez spécialement. Qu’est-ce que cette musique a de si particulier qu’elle justifie un tel dispositif ?
Hervé Niquet : Ce n’est pas la musique qui justifie ce dispositif, c’est l’événement. Et ce n’est pas le mariage de deux quidams : c’est un futur empereur et une future reine. On va essayer d’approcher la vérité de l’instrumentarium en reproduisant pour ce spectacle des tambours de la Renaissance, des instruments qu’on ne joue plus aujourd’hui. On va reconstituer au plus près le déroulement d’une de ces entrées comme autrefois dans les villes belges : en juin, La Seine Musicale nous offre le cadre idéal pour cette reconstitution, puisque nous allons recréer la procession musicale en extérieur avant d’entrer dans la salle.
CLASSIQUENEWS : Après le Diapason d’or pour Médée, cette année voit la création des Vespres à la Vierge de Charpentier, pour double chœur et double orchestre. Qu’avez-vous découvert sur ce compositeur en travaillant ce corpus ?
Hervé Niquet : Je n’ai rien découvert mais tout s’est confirmé ! Ça m’a confirmé le génie du bonhomme, confirmé son éducation italienne et son savoir-faire dans un faste aux dimensions insensées… il faut être un peu fou pour faire cela, pour reproduire ce rendu acoustique d’exception, qui fait communiquer le ciel et la terre. Le programme est une reconstitution liturgique et musicale d’ampleur autour du Magnificat et s’appuie sur la richesse des motets du corpus. Nous pourrons compter sur les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles comme choeur associé.
CLASSIQUENEWS : Comment continue-t-on à produire de tels effectifs dans une économie du spectacle qui devient incertaine ?
Hervé Niquet : C’est difficile de vendre des grands programmes. On ne peut monter ces projets qu’en s’associant, en coproduisant, en coréalisant, parce que je trouve que ce corpus le mérite. Et cela se fait grâce à la confiance des pouvoirs publics et avec quelques financeurs. On travaille avec les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, qui fournit aussi les éditions. Et Château de Versailles Spectacles accueille le concert et l’enregistrement.
Ces œuvres n’ont jamais été jouées ni enregistrées ; on en a des visions très parcellaires. Au bout du troisième disque, on aura la quasi-totalité des motets à deux chœurs et deux orchestres de Charpentier. Ce sera un accomplissement, une somme de travail incontournable. Je crois que c’est exactement ce rôle que doit jouer un ensemble comme le nôtre aujourd’hui : être celui vers qui l’on se tourne quand on veut monter ce que personne d’autre n’ose monter.
CLASSIQUENEWS : Le chœur du Concert Spirituel rejoint l’orchestre Les Siècles pour Orphée au Théâtre des Champs-Élysées. Quel est votre travail avec le chœur sur ce projet ?
Hervé Niquet : Le chœur du Concert Spirituel est toujours prêt pour se produire avec les projets d’autres chefs. La seule condition, c’est que je le prépare moi-même, parce que je veux qu’il ressemble au chœur qu’on entend d’habitude. Je le prête avec plaisir, à cette seule condition : pouvoir le préparer pour ne pas perdre ce qui fait sa personnalité.
CLASSIQUENEWS : Qu’est-ce qui fait précisément cette personnalité ?
Hervé Niquet : Le son, et la façon dont on fait le son. La projection, c’est vraiment reconnaissable. Sur scène, en revanche, ce n’est pas moi qui fais le travail, c’est le metteur en scène. Moi, je leur donne un outil musical qui fonctionne.
CLASSIQUENEWS : « Scaramouche et Music-Hall » est un spectacle festif et humoristique qui rassemble Milhaud, Trenet, Bourvil, Gershwin et d’autres dans un même programme . Qu’est-ce que cela raconte de votre rapport à la musique populaire ?
Hervé Niquet : Michel Serrault disait un jour à un ministre de la Culture : « Dites donc, monsieur le ministre, il serait quand même temps de prendre l’humour au sérieux. » Et je pense que L’Auberge du Cheval-Blanc a eu, dans son existence, beaucoup plus de spectateurs que certains opéras dits sérieux. L’humour et la légèreté, c’est extrêmement complexe à régler. Avec l’Orchestre de chambre de Paris et les choristes du Concert Spirituel, j’aurai des partenaires prêts à en découdre avec ce genre délicat qu’est la musique légère.
CLASSIQUENEWS : C’est vous qui avez construit ce programme à partir de vos goûts personnels ?
Hervé Niquet : Oui ce sont mes influences. J’y ai mis Scaramouche de Darius Milhaud, une sorte de concerto pour clarinette en trois parties, très influencé par le Brésil. Et puis j’ai bien connu Madeleine Milhaud, qui me dit : « Hervé, lisez donc Barba Garibo, une pièce de Darius qu’on ne fait plus jamais. Il adorait ça. » Voilà l’occasion pour moi de le faire avec les deux équipes au Châtelet, à Compiègne et à Massy. Ça vient après les vacances du Nouvel An : je pense que c’est très digestif pour le moral de tout le monde en ce début d’année. Ce sera du pur bonheur.
CLASSIQUENEWS : Y a-t-il une dimension de votre travail que le public ne perçoit pas, mais qui vous semble essentielle ?
Hervé Niquet : Le seul secret, c’est le travail. Nos publics apprécient nos interprétations sans avoir besoin de connaître les heures de travail qu’il faut passer sur une partition, un manuscrit, une édition. On pourrait ne pas faire ce travail et se contenter des partitions existantes, mais je trouve cela indispensable pour rendre l’oeuvre intelligible et justifier toutes les décisions qu’on prend. Ce travail nourrit tout l’orchestre. Quand je me retrouve face à cent musiciens, je peux faire confiance à mes quarante années de recherche pour proposer des réponses, des solutions.
CLASSIQUENEWS : Après quarante ans, est-ce que ça change la manière dont vous montez sur scène, l’envie, ce que vous avez envie d’y mettre ?
Hervé Niquet : Non, j’ai toujours la même excitation, presque la même appréhension qu’au premier concert. C’est ce qui me pousse à toujours vouloir aller plus loin, plus vite, à l’essentiel. Quarante ans plus tard, j’ai l’impression d’être encore en train d’apprendre mon métier, et c’est exactement ce qui me donne envie de continuer.
CLASSIQUENEWS : Qu’est-ce qui fait, selon vous, l’identité d’un ensemble comme le vôtre ?
Hervé Niquet : Ce qui fait la particularité du Concert Spirituel, c’est la façon dont on parle, le son reconnaissable, l’audace, les prises de position qu’on a pour la scène. Le public aime qu’on lui raconte les histoires des compositeurs, des partitions, et j’adore en parler sur scène : comment, pourquoi c’est comme ça, avec qui c’était écrit. Ça donne une proximité presque naturelle entre des œuvres du XVIIe-XVIIIe siècle et nous. C’est un ensemble curieux de tout.
CLASSIQUENEWS : Qu’est-ce qui continue de vous surprendre vous-même ?
Hervé Niquet : (Rires) Ça fait trente-cinq ou quarante ans qu’on travaille avec les mêmes musiciens. Et ce qui m’étonne, c’est qu’ils soient encore étonnés. Au final, on peut s’étonner d’avoir encore faim, mais tant qu’on a faim, c’est qu’on a encore des choses à raconter !
Propos recueillis en août 2026
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