samedi 3 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 103e Festival des Arènes de Vérone, le 9 août 2026. VERDI : Aïda. A. Kurzak, R. Alagna, C. Margaine, Y. Park… Franco ZEFFIRELLI / Francesco OMMASSINI

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Daniel Lara
Daniel Lara
Daniel Lara est journaliste culturel et critique d’opéra. Spécialisé dans la musique vocale, la musique classique et l’art lyrique, il publie régulièrement critiques, articles et entretiens dans plusieurs médias spécialisés internationaux. Il est actuellement correspondant de Pro Ópera (Mexique), OperaWorld.es (Espagne) et ClassiqueNews.com (France), et collabore comme animateur culturel à l’émission culturelle LatinTime diffusée sur CKUT 90.3 FM à Montréal (Canada).
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Deux visions radicalement différentes d’Aïda, l’opéra le plus emblématique et le plus représenté du Festival des Arènes de Vérone, habillent cette année le gigantesque amphithéâtre de l’Arena di Verona : l’Aïda « de cristal », abstraite et symbolique, de Stefano Poda, créée en 2023 à l’occasion du centenaire du Festival, et l’Aïda « d’or », minutieuse et historiciste, de Franco Zeffirelli, créée en 2002. Et c’est la monumentale production de Zeffirelli que nous avons vue dans l’amphithéâtre véronais, à l’affiche de sept des quinze représentations du chef d’oeuvre de Verdi programmées cet été.

 

Dominée par une immense pyramide centrale dorée, entourée de sphinx, de temples et de colonnes, la traditionnelle scénographie conçue en son temps par Franco Zeffirelli lui-même reconstitue avec éclat, minutie et somptuosité l’Égypte imaginaire des pharaons, sans chercher aucunement à la réinterpréter et en exploitant au maximum les possibilités monumentales offertes par l’amphithéâtre romain. À cet égard, la contribution de la costumière Anna Anni, collaboratrice habituelle de Zeffirelli, fut essentielle. Elle créa des costumes non seulement d’inspiration historique, mais aussi multicolores et riches en textures et en éléments ornementaux, qui contribuèrent à l’esthétique opulente recherchée par le metteur en scène. La qualité du spectacle fut également rehaussée par le travail minutieux des lumières de Paolo Mazzon, qui sut modeler et enrichir l’ensemble par des atmosphères élaborées, offrant un spectacle éblouissant depuis tous les points de l’amphithéâtre.

 

 

Autre aspect remarquable de la production : le sens aigu du théâtre de Zeffirelli, manifeste dans la minutieuse direction des foules de prêtres, soldats, esclaves, danseurs et figurants qui, réparties sur différents niveaux, tantôt occupant les gradins, tantôt regroupées autour de la grande pyramide, se déplacèrent selon des mouvements parfaitement calculés et organisés de manière symétrique, produisant toujours une forte impression d’ordre et donnant naissance à des compositions d’un puissant impact visuel. Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, il convient de saluer le solide travail du danseur russe Vladimir Vasiliev, dont les chorégraphies, à l’esthétique résolument cérémonielle, contribuèrent à créer de grands tableaux visuels et à renforcer le caractère monumental de la proposition.

La distribution vocale se révéla très appropriée. Dans le rôle d’Aida, la soprano polonaise Aleksandra Kurzak se confronta à une partie qui mit ses possibilités vocales à rude épreuve. Au-delà de ses prétentions de soprano « spinto », son instrument demeure essentiellement lyrique et, si elle sortit avec les honneurs de l’exercice grâce à l’intelligente maîtrise de sa voix et à son engagement interprétatif, il apparut clairement que la partie s’avérait trop lourde pour ses moyens vocaux. Les difficultés se firent particulièrement sentir dès son premier air, « Ritorna, vincitor! », où la voix manquait de corps dans le médium et présentait des graves plutôt pâles. À partir du deuxième acte, toutefois, sa prestation alla progressivement crescendo. Après avoir conclu le concertato final du deuxième acte par un impressionnant suraigu, elle offrit un grand moment vocal dans « O patria mia ». Elle y exploita les passages les plus lyriques de l’écriture pour mettre en valeur le meilleur de sa vocalité : un chant legato exquis, riche de nuances, de notes filées et de pianissimi. Dans ses duos avec Radamès, « Pur ti riveggo… » au bord du Nil et « O terra addio… » à la fin de l’opéra, la complicité avec le ténor fut remarquable et se transmit au chant, donnant lieu à des moments d’une véritable intensité et d’une émotion débordante. Malgré ses limites, Kurzak parvint à s’imposer en Aïda, l’un des personnages les plus complexes de la galerie verdienne, livrant une interprétation d’une grande dignité et confirmant qu’elle est une artiste d’une immense stature, de celles qui, aujourd’hui, se comptent sur les doigts d’une main.

 

 

La mezzo française Clémentine Margaine démontra posséder des moyens idéaux pour l’exigeante partie d’Amneris, la fille orgueilleuse et autoritaire du pharaon. Dotée d’une voix veloutée, opulente et d’une grande ampleur, elle livra, avec engagement et caractère, une interprétation magistrale, dont le sommet vocal fut atteint dans le duo avec Radamès, « Già i sacerdoti adunansi… », puis dans la scène du jugement, deux des moments les plus électrisants de la représentation. Complétant le triangle amoureux, Roberto Alagna, infatigable et toujours charismatique, impressionna par sa forme vocale. Il fut un Radamès de tout premier ordre qui, à 63 ans et fort de près de quatre décennies de carrière, conserve une voix fraîche, robuste et brillante, ainsi qu’une énergie inépuisable et un engagement scénique admirable. Son air d’entrée, « Celeste Aida… », avec ses si bémols aigus judicieusement dispensés et son délicat pianissimo final, constitua le prélude à une prestation qui ne fit que gagner en intensité au fil de la soirée. Son Radamès offrit de grands moments, notamment dans le duo au bord du Nil, où il conféra à chaque phrase sa juste mesure expressive, ainsi que dans le duo final, où il déploya un chant empreint de lyrisme, de demi-voix et d’une émotion enivrante à laquelle il fut difficile de ne pas succomber. Chapeau l’artiste !

 

 

Dans le rôle d’Amonasro, le jeune baryton sud-coréen Youngjun Park répondit aux exigences de la partie et s’en acquitta honorablement grâce à la puissance, au grain et à la projection de sa voix. Sur le plan interprétatif, toutefois, sa prestation se révéla plus pauvre, avec un phrasé monocorde et une intention expressive limitée qui l’empêchèrent de restituer pleinement la férocité, l’autorité et l’arrogance du roi des Éthiopiens. Doté de moyens vocaux largement suffisants, la basse russe Alexander Vinogradov affronta sans difficulté majeure les exigences du rôle du grand prêtre Ramfis. De son côté, la basse sud-coréenne Simon Lim campa avec conviction un roi d’Égypte crédible tant sur le plan vocal que scénique. Très correctes également furent les interventions de la Prêtresse de Francesca Maionchi et du Messager de Riccardo Rados. Irréprochable, le chœur placé sous la direction de Roberto Gabbiani sut tirer parti de chacun des nombreux moments que lui offrit la partition pour mettre en valeur son excellente préparation et sa parfaite homogénéité.

Depuis le podium, le chef italien Francesco Ommassini constitua une absolue garantie de qualité, proposant une lecture de haut vol, au rythme ferme, riche en contrastes dynamiques et soutenue par une concertation particulièrement soignée.

 

 

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CRITIQUE, festival. 103e Festival des Arènes de Vérone, le 9 août 2026. VERDI : Aïda. A. Kurzak, R. Alagna, C. Margaine, Y. Park… Franco ZEFFIRELLI / Francesco OMMASSINI. Crédit photographique (c) Ennevi

 

 

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