samedi 3 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 29ème FESTIVAL DURANCE LUBERON (Salle des Fêtes de Grambois), le 16 août 2026. SCHUBERTIADE avec Carole MEYER (soprano), Vladik POLIONOV et Tristan LEGRIS (pianistes), Didier Schlupp (cor) et Patrick Ségard (clarinette)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Pour ce deuxième rendez-vous (en ce qui nous concerne, après la « Tosca » en version de poche, donnée deux jours plus tôt), au 29e Festival Durance Luberon, la météo en a décidé autrement : ce n’est donc pas sur la Place de l’Église de Grambois, sous les étoiles, que la « Schubertiade » (mise à l’affiche en ce dimanche 16 août…) a eu lieu, mais dans la Salle Polyvalente du village. Au final, le public, venu en nombre, a gagné en confort acoustique ce qu’il a perdu en charme visuel… Et l’acoustique de cette salle fermée s’est révélée l’alliée idéale d’un programme entièrement dédié à Franz Schubert. Une fois encore, Luc Avrial, directeur infatigable du festival, nous a offert une superbe soirée musicale, portée par des artistes habités.

 

La soirée s’ouvre par la célèbre Marche militaire en ré majeur (D. 733), jouée à quatre mains par deux complices : Vladik Polionov et Tristan Legris. D’emblée, c’est l’allégresse qui s’empare de la salle. Le dialogue entre les deux pianistes est d’une précision jubilatoire, les accents rythmiques parfaitement ciselés, sans jamais sacrifier la fluidité schubertienne. Le public, conquis, applaudit déjà chaleureusement ces deux musiciens qui, on le verra, ne vont pas quitter la scène de la soirée.

Place ensuite au cœur du génie schubertien, avec pas moins de quatre Lieder, délivrés par la soprano Carole Meyer, accompagnée au piano par Tristan Legris – qui n’est pas seulement son complice musical, mais aussi son époux à la ville, un détail qui ajoute forcément à la tendresse de l’instant. La voix de la soprano, claire, lumineuse et d’une grande sincérité expressive, s’empare d’abord du « Pigeon voyageur » (Die Taubenpost), ce lied-posthume d’une mélancolie douce-amère. La légèreté du chant, le phrasé aérien et la subtile poésie de l’interprétation touchent immédiatement les cœurs. Enchaînement tout en retenue avec « Tu es le repos » (Du bist die Ruh), l’un des Lieder les plus purs de Schubert. Carole Meyer y déploie un legato d’une intensité contenue, et Tristan Legris, au clavier, tisse un tapis sonore d’une délicatesse quasi transparente. Puis vient le fameux « Marguerite au rouet » (Gretchen am Spinnrade), chef-d’œuvre de la jeune vingtaine de Schubert. La soprano donne ici une lecture poignante de ce tourbillon obsessionnel : le rouet haletant, l’élan passionné de Marguerite, la chute sur le dernier mot « Sein Kuss » — tout est parfaitement dosé. Le piano de Legris est à la fois moteur et complice, faisant palpiter le drame avec une énergie contenue.

On change de registre pour le « Roi des Aulnes » (Erlkönig). On connaît la difficulté quasi orchestrale de cette partition, que le jeune pianiste domine avec une grande puissance et louable variété de toucher. Carole Meyer, qui doit incarner à elle seule quatre personnages (le narrateur, le père, l’enfant, le roi des aulnes), relève le défi avec un brio époustouflant : sa voix se fait tour à tour inquiète, tendre, étranglée de peur, puis diabolique. L’effet est saisissant et la salle se montre comme suspendue jusqu’à l’ultime accord, avant d’exploser en applaudissements nourris.

Après l’entracte, la soirée prend un tour plus instrumentale, avec « Fantaisie en fa mineur » (D. 940) pour piano à quatre mains. Quel bonheur de retrouver Vladik Polionov et Tristan Legris dans ce chef-d’œuvre de l’intimité schubertienne ! Ce n’est pas un simple duo, c’est un dialogue d’âmes. L’attaque, sombre et presque inquiète, cède la place à des échanges d’une folle virtuosité. Les deux pianistes se répondent, s’enlacent, se déchirent parfois, mais toujours avec une unité de vision stupéfiante. Les ruptures soudaines de climat, les élans lyriques, les fugati endiablés — tout est restitué avec une lisibilité admirable. Le public, captivé, assiste à une véritable conversation musicale, où le « nous » l’emporte sur le « je »…

Puis, la soirée retourne vers les Lieder, avec d’abord « Sur le fleuve » (Auf dem Strom), écrit pour ténor, mais ici confié avec bonheur à la soprano Carole Meyer, accompagnée par le cor de Didier Schlupp et le piano de Tristan Legris. Rarement donné, ce lied déploie une couleur mélancolique et nocturne où le cor, tel une voix de la nature, dialogue avec la voix humaine. Didier Schlupp, au cor, fait preuve d’un timbre chaud et rond, parfaitement fusionné avec la ligne vocale. Meyer, quant à elle, trouve dans cette partition des accents d’une intériorité touchante, le piano de Legris tissant des harmonies profondes comme l’eau du fleuve. Et le concert se conclut par un sommet de la musique de chambre schubertienne : « Le Pâtre sur le rocher » (Der Hirt auf dem Felsen), avec la clarinette de Patrick Ségard, le piano de Vladik Polionov et la voix lumineuse de Carole Meyer. Dès l’introduction, le timbre clair, moelleux et parfaitement projeté de la clarinette de Ségard enveloppe la salle d’une douceur presque pastorale. La soprano s’élance alors, passant des vers chantants du début à la flamboyance joyeuse du final, avec une aisance confondante. L’accompagnement de Polionov, d’une intelligence fine, soutient l’édifice de ce lied sans jamais l’écraser. Les trois artistes respirent à l’unisson, et le dernier éclat de clarinette, porté vers l’aigu, s’éteint dans un silence recueilli… avant une ovation méritée.

Le public, debout, ne veut pas laisser partir ses interprètes. C’est alors que Carole Meyer, avec la complicité de ses cinq amis musiciens, offre un bis totalement inattendu : un arrangement endiablé de la Marche militaire d’ouverture, agrémenté d’un texte original signé de la main de la soprano elle-même, intitulé « Tambour Major ». Le quintette improvisé réunit à nouveau Polionov et Legris au piano, Schlupp au cor, Ségard à la clarinette, et la soprano en chef de chœur malicieuse. Ambiance de réjouissance musicale, rythmes martiaux, sourires complices… Le morceau, interprété sur un tempo d’enfer, emporte tout sur son passage. Le final est une explosion de joie, de sons et d’amitié. Le public, conquis, applaudit à tout rompre. Bravi les Artistes !…

 

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CRITIQUE, festival. 29ème FESTIVAL DURANCE LUBERON (Salle des Fêtes de Grambois), le 16 août 2026. SCHUBERTIADE avec Carole MEYER (soprano), Vladik POLIONOV et Tristan LEGRIS (pianistes), Didier Schlupp (cor) et Patrick Ségard (clarinette). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu

 

 

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