Avec Corps extrêmes, Rachid Ouramdane (directeur du Théâtre national de Chaillot) signe une œuvre qui n’appartient à aucun genre, ou plutôt à tous à la fois. On a beau avoir lu des descriptions, vu des images, rien ne prépare à la déflagration poétique que propose ce spectacle, véritable OVNI chorégraphique où la danse, le cirque et la quête des limites se fondent en un seul et même souffle.
Ici, pas de traditionnel rideau ni de dispositif frontal : un mur d’escalade monumental trône au centre, comme un défi lancé aux lois de la physique. Et sur ce mur, des corps vont dialoguer avec le vide. Mais ce vide, Rachid Ouramdane le transforme en matière vivante. Il ne s’agit pas ici de contempler des prouesses techniques pour le simple plaisir des yeux, mais de plonger avec les interprètes dans une introspection vertigineuse.
Au cœur de ce dispositif fascinant, deux figures émergent, presque mythiques : Nathan Paulin, le highliner dont le fil tendu n’a jamais semblé aussi fragile, et Nina Caprez, la grimpeuse dont les doigts semblent épouser la roche. À leurs côtés, une poignée d’acrobates de haut vol forment une communauté suspendue, un clan d’explorateurs de l’extrême. Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Ouramdane sublime leurs pratiques. Il ne les filme pas en train de performer ; il les écoute, les observe, et restitue avec une tendresse rare l’intimité de leurs gestes.
Les projections vidéo de Jean-Camille Goimard, saisissantes de réalisme, nous emportent sur des falaises à couper le souffle. Mais loin d’écraser le plateau, ces images l’élargissent. Elles deviennent le décor mental, le paysage intérieur où chaque mouvement puise sa raison d’être. On oscille entre la paroi rocheuse et la scène, entre l’infini des cieux et la précision millimétrée d’une encordement. La frontière entre le réel et l’onirique s’efface.
Et puis, il y a la musique de Jean-Baptiste Julien. Planante, enveloppante, presque organique, elle n’accompagne pas les corps : elle les porte, les lévite. Chaque note semble calculée pour amplifier la sensation d’apesanteur, pour rendre palpable l’ivresse de la hauteur. Sous ses nappes sonores, les corps ne tombent pas, ils flottent. On retient son souffle, on se penche instinctivement vers l’avant, comme si l’on pouvait, nous aussi, défier la gravité.
Mais ce qui rend Corps extrêmes véritablement bouleversant, c’est son humanité. Car derrière l’exploit, Ouramdane filme la fragilité. Il capte ces infimes tremblements, ces secondes d’hésitation, ces regards dans le vide où l’on devine la peur. Il nous montre des corps fatigués, tendus, vulnérables, avant de les voir se redresser, puiser dans une force mentale insoupçonnée. C’est là toute la magie du spectacle : le vertige n’est pas seulement physique, il est émotionnel. On tremble avec eux, on doute avec eux, et quand ils atteignent leur point d’équilibre, c’est une victoire collective qui nous soulève.
La chorégraphie de Ouramdane, d’une intelligence rare, réussit l’exploit de rendre le geste extrême accessible, presque familier. Il ne glorifie pas la performance, il l’interroge. Pourquoi grimper ? Pourquoi marcher sur un fil ? Pourquoi risquer sa vie ? Les réponses, il ne les donne pas, mais il nous les fait ressentir, viscéralement, à travers des tableaux d’une beauté sidérante. On pense à des corps célestes, à des astres en orbite, dont la trajectoire est dictée par une gravité intérieure.
La Compagnie de Chaillot, fidèle à sa réputation, offre une interprétation d’une maîtrise confondante. Chaque acrobate, chaque danseur est un maillon essentiel de cette chaîne humaine tendue vers l’ailleurs. Leur engagement est total, leur présence magnétique. On sort de là lessivé, mais transporté, comme après un rêve éveillé.
En quelques décennies de carrière, Rachid Ouramdane nous a habitués à des œuvres puissantes, mais avec Corps extrêmes, il atteint un sommet. Il signe une ode à l’impossible, un moment de grâce suspendu qui nous rappelle que l’art, comme l’exploit, est cette fragile victoire de l’esprit sur le vide. Si vous n’avez vu qu’un spectacle cette saison, que ce soit celui-ci. Mais préparez-vous : vous en sortirez les pieds sur terre, la tête dans les étoiles, et le cœur battant au rythme d’un fil tendu entre deux mondes.
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CRITIQUE, danse. AIX-en-PROVENCE, Grand-Théâtre de Provence, le 17 décembre 2025. « Corps extrêmes » par Rachid OURAMDANE et la Compagnie de Chaillot. Crédit photographique (c) Pascale Choletté





