Il y a un plaisir très particulier à voir une petite compagnie s’emparer d’un grand ouvrage et le servir comme il le mérite. C’est exactement ce que réussit la Tosca qui referme la saison 2026 du West Green House Opera, au Green Theatre. Suzanne Chaundy, qui signe ici ses débuts britanniques au sortir du Ring de l’Opéra de Melbourne, et la cheffe Alice Farnham donnent du thriller puccinien une lecture d’une clarté, d’un esprit, d’une tendresse dont bien des maisons plus prestigieuses, demeurent incapables.
Le décor est simple, mais d’une efficacité remarquable ; toute l’habileté tient dans la fluidité de ses métamorphoses, l’église du premier acte, l’appartement de Scarpia au deuxième, le lieu de l’exécution au troisième, sans que jamais le drame ne marque le pas. Chaundy transpose l’action dans les années 1960, d’une main légère et intelligente, prodigue en détails qui récompensent l’attention plutôt qu’ils ne réclament l’applaudissement. La transposition convainc-t-elle vraiment ? Pas véritablement, malgré les notes de programme sur les assassinats politiques ; mais l’ensemble est superbe à regarder et ne heurte à aucun moment.
Ces trouvailles courent d’un bout à l’autre de la soirée. Le pâtre devient l’assistante du sacristain, à qui revient ce joli préambule du troisième acte. Au dernier acte, Tosca lit à voix haute la lettre que Cavaradossi tentait de lui écrire dans l’attente de l’exécution: trait admirable, qui creuse le pathétique. Le condamné brandit la robe que sa sœur lui a laissée en guise de déguisement, comiquement, désespérément trop petite. Et surtout, en cet âge du tourne-disque, Scarpia pose sur la platine un microsillon de Tosca: la pochette porte une photographie de Mari Wyn Williams elle-même, revêtue, sur l’un des clichés, de la toilette exacte qu’elle porte au premier acte. Le genre de détail qui fait sourire et pencher en avant sur son fauteuil. Toute la scénographie procède de cette intelligence. L’exécution n’est pas confiée à un peloton mais à un seul soldat, un carabinier qui s’avance pour tirer sur Cavaradossi. Tosca porte une somptueuse robe haute couture d’époque, diva jusqu’au bout des ongles, quand son peintre d’amant affiche une silhouette autrement plus décontractée.
Sam Furness nous offre un Cavaradossi franchement heureux, charmeur, attachant: non pas le héros romantique ténébreux, mais un homme chaleureux, joueur, immédiatement sympathique, vêtu de ce qui ressemble à un élégant costume de lin et chemise rose. Le costume raconte à lui seul une histoire: le pantalon, net et impeccable au lever de rideau, perd toute tenue à mesure que l’épreuve écrase celui qui le porte, se froissant comme seul le lin sait le faire, si bien que le vêtement épouse la déchéance. Une marque à la tempe, là où la torture évoquée par Scarpia a fait son œuvre, atteste d’un souci de continuité dont bien des productions font l’économie.
L’alchimie entre les deux amants est réelle et savoureuse, installée dès ce jeu de pinceaux qu’ils se lancent l’un à l’autre, si bien que, le moment venu, nous croyons entièrement à eux. Vocalement, Mari Wyn Williams possède un timbre ample, chaleureux et solide, qui la destine à Wagner autant qu’à Puccini, et une présence scénique à la hauteur de sa couture. Sam Furness, lui, semble sortir du ténor lyrique pur pour gagner un territoire plus corsé ; l’aigu claque avec éclat, mais ce qui frappe surtout ici, c’est la finesse de son chant dans les moments qui appellent la chaleur, la tendresse et la beauté plutôt que la puissance, et qu’il modèle avec un soin véritable.
Le Scarpia de Jean-Kristof Bouton est une canaille au timbre sûr, mais un homme jeune et viril plutôt que le vieillard lubrique et décati auquel on le réduit si souvent: sa menace n’en est que plus crédible, et plus dangereuse. La fin du premier acte est réglée avec un aplomb théâtral remarquable, Scarpia debout à l’autel, encadré de religieuses, chantant son abominable air de convoitise et de calcul tandis que l’église se remplit ; et la troupe, si peu nombreuse soit-elle, fait monter un Te Deum authentiquement électrisant.
Les seconds rôles ne sauraient être passés sous silence, car chacun ici joue avec un même souci du détail. Le sacristain de Ross Ramgobin est une véritable étude de caractère: terrorisé par Scarpia, comiquement scandalisé par le peintre impie, mais parfaitement capable de flairer le joint dans le panier de Cavaradossi et de l’emporter pour aller le fumer tranquillement. Ramgobin s’impose partout où il chante, et donne ici ce travail d’acteur détaillé, généreux et franchement drôle qui fait vivre la soirée jusque dans les moindres recoins du plateau. Autour de lui, Adam Sullivan campe un Spoletta convenablement rugueux et Ronald Nairne un Angelotti robuste, tandis qu’Alaw Grug Evans séduit en pâtre, ici l’assistante du sacristain, lavant les pinceaux du peintre tout en chantant.
Alice Farnham offre une belle lecture de la partition, tirant de son orchestre réduit toute la passion qu’exige le drame, toujours tendre pourtant, et d’un accord parfait avec ses chanteurs. L’orchestration réduite est signée par Jonathan Lyness, la scénographie par Richard Studer, tous deux venus du Mid Wales Opera, compagnie où beaucoup de nos jeunes chanteurs gallois ont fait leurs armes, et les font encore, Mari Wyn Williams la première… Le tandem signe également l’autre production estivale du West Green House Opera, La Flûte enchantée, qui alignait elle aussi une belle brochette de voix galloises.
Une Tosca profondément réjouissante, superbement chantée, pleine de cœur et d’esprit : la preuve, s’il en fallait une, que l’ampleur des moyens ne remplacera jamais le soin apporté à l’ouvrage. La Saison 2027 est déjà annoncée, il est prudent de réserver tôt !
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CRITIQUE, opéra. HARTLEY WINTNEY, West Green House Opera (Green Theatre), le 26 juillet 2026. PUCCINI: Tosca. M. W. Williams, S. Furness, J.K. Bouton… Suzanne Chaundy / Alice Farnham. Crédit photo (c) Droits réservés







