En clôture du 44e festival Montpellier Danse, l’Opéra Comédie a été le théâtre d’un hommage qui n’avait rien d’un exercice de style poussiéreux. Le CCN – Ballet de Lorraine, en reprenant trois pierres angulaires du répertoire de Merce Cunningham, n’a pas simplement ressuscité des fantômes, mais les a incarnés avec une fougue, une précision et une joie communicative qui ont enthousiasmé le public.
Le voyage commence avec CRWDSPCR (1993), une pièce qui fuse comme un bolide. D’emblée, on est saisi par la machinerie rutilante de la danse : les corps fusent, se croisent, s’évitent, dans une chorégraphie qui semble née du chaos organisé de la ville. La musique de John King, avec son « Blues 99 » électro-acoustique est vrai partenaire de jeu, un souffle syncopé qui pousse les interprètes vers une vitesse folle. Ce qui frappe, c’est la clarté absolue du mouvement. Chaque bras, chaque torsion du torse, chaque déplacement latéral est d’une lisibilité chirurgicale, sans jamais perdre en humanité. Le CCN – Ballet de Lorraine, sous la houlette de Thomas Caley et Jeannie Steele, rend cette œuvre avec une maîtrise époustouflante, transformant l’espace en un terrain de jeu abstrait où la technique se mue en pur vertige. On rit, on retient son souffle, on est emporté par cette tempête de vitalité.
Puis, le charme opère un glissement radical avec RainForest (1968). L’atmosphère devient onirique, presque irréelle. Sur le plateau, les célèbres Silver Clouds d’Andy Warhol flottent, telles des météores argentés ou des bulles de savon géantes, déplaçant lentement leur ombre portée sur les danseurs. Ici, le temps semble suspendu. La chorégraphie, plus aérienne, explore les courbes, les élans suspendus, les équilibres précaires. Les costumes de Jasper Johns, sobres et intemporels, laissent la place à une épure fascinante. David Tudor, avec sa musique électroacoustique, tisse une nappe sonore vibratile, presque organique, qui dialogue avec les mouvements des danseurs et le déplacement aléatoire des nuages gonflables. C’est un tableau vivant, une méditation poétique sur le mouvement et l’espace. La complicité entre les interprètes, qui semblent jouer avec les reflets et les volumes, crée une intimité bouleversante. On ne regarde pas un spectacle, on pénètre dans une œuvre d’art totale, où chaque élément – corps, son, objet – est en résonance.
Mais c’est Sounddance (1975) qui achève de nous convaincre que nous assistons à un événement exceptionnel. Dès le lever de rideau, c’est l’effervescence. Mark Lancaster, aux décors et costumes, plonge les danseurs dans des couleurs vives, presque primaires, qui contrastent avec le noir profond des tenues. L’énergie est immédiate, brute, tellurique. La pièce, véritable tourbillon, met en scène une série de duos et de trios d’une invention rythmique inouïe. Les danseurs du Ballet de Lorraine, portés par la musique de David Tudor, déploient une physicalité éclatante, un mélange de contrôle et de lâcher-prise qui sidère. On ressent le plaisir physique du mouvement, cette joie de danser qui irradie du plateau. Les portés sont acrobatiques sans être gratuits, les déplacements sont fluides comme un fleuve en crue. Le public, conquis, se laisse porter par cette houle corporelle, cette célébration du vivant dans toute sa complexité.
Ce triptyque est une démonstration de la pertinence intemporelle de Merce Cunningham. Le CCN – Ballet de Lorraine, en s’emparant de ces œuvres avec un tel brio, prouve que la danse post-moderne est toujours aussi moderne, vibrante et nécessaire. Ce programme, brillamment remonté par des équipes de répétiteurs exceptionnels, est une leçon de danse, une ode à la liberté de mouvement, un moment de grâce pure. À la fin du spectacle, l’ovation debout, chaleureuse et prolongée, résonne comme une évidence. Le Festival Montpellier Danse, une fois encore, a su offrir à son public l’un de ces moments rares où l’art, dans sa forme la plus exigeante, devient une fête pour les yeux et pour l’âme.
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CRITIQUE, danse. 44ème festival Montpellier Danse. MONTPELLIER, Opéra Comédie, le 6 juillet 2024. « CRWDSPCR », « RainForest », « Sounddance » de Merce CUNNINGHAM par le Ballet de Lorraine. Crédit photographique © Laurent Philippe






