mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre national de Chaillot, le 13 mai 2022. « VENEZUELA » par Ohad NAHARIN et la Batsheva Dance Company

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

C’était un événement que l’on attendait avec une impatience mêlée d’une certaine fébrilité. Après deux longues années de pandémie qui ont tenu le monde culturel en suspens, Ohad Nahirin et sa mythique Batsheva Dance Company faisaient enfin leur grand retour sur la scène du Théâtre national de Chaillot. Et pour cette rentrée tant espérée, le chorégraphe a choisi de reprendre « Venezuela« , une œuvre puissante et magistralement maîtrisée , offrant à ses danseurs exceptionnels l’écrin d’une pièce qui reste, comme à son habitude, aussi sombre qu’éblouissante.

 

« Venezuela« , dont le nom a été choisi presque comme un heureux hasard sonore, cristallise pourtant un point de conflit universel. C’est une odyssée des corps, brute, exigeante et poignante, qui explore le dialogue et le conflit entre le mouvement et ce qu’il représente. La pièce se déploie comme un diptyque fascinant : la même chorégraphie est jouée deux fois, mais par deux groupes de danseurs différents, avec des ambiances musicales et des lumières radicalement opposées.

C’est là que réside toute la génie de la proposition. Dans la première partie, une bande-son de chants grégoriens, presque sacrée, imprime une solennité méditative aux mouvements. Les corps, d’une plasticité exceptionnelle, se déploient dans une lenteur mouvante, des duos sensuels et des gestes saccadés, créant un contraste saisissant avec l’énergie parfois convulsive qui semble les traverser. Le plateau, baigné d’une lumière sobre, devient une nef romane, un espace de rituel où la danse semble puiser dans une intériorité profonde.

Puis, tout bascule. La seconde partie, portée par une bande-son électrisante mêlant rap, rock et musiques électroniques (de Notorious B.I.G. à Rage Against the Machine), transforme notre perception de la même partition. La danse, qui n’est plus la même tout en étant identique, devient plus urgente, plus draconienne, presque survoltée. Les mêmes pas, les mêmes sauts, les mêmes courses frénétiques acquièrent une toute autre énergie, plus contemporaine, plus festive et furieuse. C’est une expérience troublante qui démontre avec éclat combien la musique peut infléchir la lecture d’un geste, et combien la répétition est en réalité une source intarissable de variations.

 

 

Les dix-huit danseurs, vêtus de noir mais tous singuliers, sont portés par une technique infaillible et une intensité de présence qui subjugue. On reconnaît là la marque de fabrique de la « Gaga« , cette méthode d’écoute et de dialogue profond avec le corps. Chaque interprète habite le mouvement de l’intérieur, le nourrissant de sa propre rage, de sa douleur ou d’une jubilation parfois ironique. Les moments de grâce sont nombreux, comme lorsqu’ils frappent le sol avec des drapeaux (vierges puis colorés), dans un geste rageur qui questionne le nationalisme et la propagande. Ou encore, lorsque le désir de se toucher est empêché par un frein invisible, ou que la scène se remplit d’une course si vive qu’on craint la collision.

« Venezuela » ne dispense aucune vérité, mais offre une multiplicité de choix, ouvrant grandes les portes de l’interprétation. On y sent la brûlure des conflits, les désordres du monde, mais aussi une célébration farouche et incandescente de la liberté de danser ensemble. Le spectacle s’achève sur une montée en puissance anxiogène, une sorte de transe qui sublime les angoisses, laissant le public épuisé, bouleversé, mais profondément vivant. Ce retour était une promesse, elle a été tenue : la Batsheva est de retour, et elle est toujours aussi incandescente !

 

 

 

______________________________________

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre national de Chaillot, le 13 mai 2022. « VENEZUELA » par Ohad NAHARIN et la Batsheva Dance Company. Crédit photographique © Ascaf

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, oratorio. COLOGNE, Oper Köln, le 1er novembre 2026. A. SCARLATTI : Cain, overo il primo omicidio. A. Bastidas-Gamboa, A. König Rannenberg… Rubén Dubrovsky...

Composé en 1707 pour Venise, « Cain, overo il primo omicidio » d’Alessandro Scarlatti - oratorio en deux parties...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img