Ce 27 février 2025, à l’Opéra national du Rhin de Strasbourg, le CCN Ballet du Rhin offrait un triptyque signé William Forsythe d’une beauté ravageuse, une plongée vertigineuse dans l’univers d’un chorégraphe qui, depuis les années 1980, n’a cessé de réinventer les codes de la danse. Trois pièces, trois atmosphères, un même souffle : celui d’une compagnie qui a fait sienne la grammaire si particulière du maître américain.
La soirée s’ouvre sur Quintett, pièce emblématique créée en 1993 pour le Ballet de Francfort et entrée au répertoire du Ballet du Rhin en 2017. Entouré par la musique lancinante de Gavin Bryars, Jesus’ Blood Never Failed Me Yet, le spectateur est happé par une atmosphère à la fois mélancolique et électrique. La voix chevrotante se répète en boucle, les cordes et cuivres s’intensifient progressivement, et les corps entrent dans une danse qui semble défier l’apesanteur. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’élasticité et la souplesse des cinq interprètes. Marc Comellas, Ana Enriquez, Cauê Frias, Avery Reiners et Julia Weiss s’emparent de cette chorégraphie avec une liberté confondante. Les développés arabesques et les portés s’enchaînent avec une fluidité qui semble défier les lois de la gravité, tandis que les extensions poussées à l’extrême créent une dissonance visuelle fascinante. Particulièrement remarquable, la prestation de Cauê Frias, ce danseur brésilien dont la silhouette élancée et dégingandée incarne à la perfection cette esthétique de la désarticulation qui caractérise le style Forsythe. Sa présence en scène, dans le rôle tourbillonnant de Stephen Galloway, crée une dissonance visuelle stimulante avec ses partenaires.
La pièce explore toutes les combinaisons du quintette : solos, duos, trios, qui se font et se défont dans un tourbillon de complexité. Les danseurs semblent constamment au bord du déséquilibre, dansant sur une corde raide entre chute et envol. Chaque geste, chaque inflexion transpire une générosité et une ampleur inouïes. C’est une œuvre qui nous parle de fragilité et d’instabilité, où les corps résistent à la saturation de la boucle musicale, animés de sursauts d’humanité désarmants, parfois bouleversants. Le rideau tombe sans que l’on sache vraiment pourquoi, comme si la pièce aurait pu continuer encore une éternité.
Avec Trio, qui entre cette saison au répertoire du Ballet du Rhin, l’ambiance change radicalement. Créée en 1996, cette pièce est une rareté : rarement reprise depuis sa création, elle n’avait pas été dansée à l’Opéra de Paris depuis son entrée au répertoire en 2017. Sur l’Allegro du Quinzième Quatuor à cordes de Beethoven, trois danseurs — Erwan Jeammot, Yeonjae Jeong et Alexandre Plesis — nous convient à un jeu savoureux. La pièce s’ouvre sur une exposition anatomique surprenante : les interprètes nous montrent différentes parties de leur corps — coude, épaule, genou, cheville — comme s’ils nous invitaient à un cours d’anatomie ludique. Puis la danse s’emballe. Les gestes décomposés s’enchaînent à une vitesse vertigineuse dans un continuum ininterrompu. Forsythe joue avec la musique comme un DJ espiègle : elle s’interrompt, redémarre au début, s’arrête à nouveau, tandis que la danse persiste même dans les silences. Ce titillement musical nerveux fait partie intégrante du plaisir. Ce qui séduit dans cette pièce, c’est son esprit primesautier et impertinent. Les trois interprètes parviennent à donner l’impression qu’ils s’amusent, déguisant leur travail d’orfèvre sous une apparente désinvolture. Yeonjae Jeong, en particulier, brille par sa technique affûtée et son charisme, s’émancipant de tout rapport de séduction traditionnel pour affirmer pleinement son individualité.
La soirée s’achève en apothéose avec Enemy in the Figure, la pièce la plus ancienne du programme, créée en 1989, qui a fait son entrée au répertoire du Ballet du Rhin en 2023. Sur la musique électronique percussive et lancinante de Thom Willems, c’est un univers total qui se déploie sous nos yeux. La scénographie, signée William Forsythe lui-même, est une œuvre plastique à part entière : un paravent ondulé traverse la scène en diagonale, un long câble au sol, un projecteur mobile que manipulent les danseurs. Dans ce dispositif en clair-obscur, les onze interprètes surgissent de l’ombre, disparaissent, se déforment, créant une véritable partie de cache-cache survoltée. Ce qui impressionne le plus, c’est l’énergie phénoménale qui se dégage de la troupe. Les corps deviennent anguleux, explosifs, fragmentés. On assiste à une véritable mécanique humaine à géométrie variable, où chaque surgissement paraît imprévisible. Les danseurs et danseuses sont propulsés de droite et de gauche comme des projectiles ou des toupies folles, animés d’une énergie qui semble ignorer les lois de la fatigue.
Les costumes à franges superposées, par-dessus les justaucorps noirs et blancs, créent des halos mouvants autour des corps, amplifiant la confusion visuelle. Les silhouettes fantomatiques des danseurs se fondent dans la pénombre, n’étant plus que des éruptions de l’inconscient. Dans ce poème envoûtant sur la vision et la perception, la lumière joue un rôle aussi important que le mouvement, découpant l’espace en zones d’ombre et de lumière. Chaque danseur — Susie Buisson, Marin Delavaud, Marta Dias, Ana Enriquez, Cauê Frias, Brett Fukuda, Erwan Jeammot, Rubén Julliard, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Alice Pernão, Julia Weiss — se distingue par sa présence et sa maîtrise de la grammaire si complexe de Forsythe. Mais c’est l’ensemble qui impressionne : la compagnie rhénane démontre une qualité d’incorporation exceptionnelle, rendant cette pièce non-narrative d’une beauté saisissante.
Ce qui rend cette soirée si jubilatoire, c’est la manière dont le Ballet du Rhin s’approprie ce répertoire exigeant avec une aisance souveraine. Les danseurs ont non seulement survolé les redoutables difficultés techniques des trois ballets, mais ils ont surtout réussi à insuffler une âme à cette danse qui, sans cela, ne serait qu’une démonstration de virtuosité. Dans chaque pièce, on sent un travail d’orfèvre, une compréhension intime du langage forsythien. Les corps dissemblables des danseurs servent magnifiquement le propos du chorégraphe, qui a toujours aimé travailler avec des interprètes aux morphologies variées. La compagnie alsacienne, dirigée par Bruno Bouché depuis 2017, poursuit ainsi son projet de constituer un répertoire qui questionne et bouscule l’héritage de la danse classique sans toutefois le renier.
Ce triptyque, qui a bénéficié du travail de transmission de la « Forsythe Team » — Stefanie Arndt, Thierry Guiderdoni, Ayman Harper, Thomas McManus et Claude Agrafeil — et même du chorégraphe lui-même en visioconférence pour des ajustements de dernière minute, est une démonstration éclatante de la vivacité, de la modernité et de la pertinence intactes de l’œuvre de Forsythe. Ces trois pièces, révolutionnaires dans les années 1990, se révèlent trente ans plus tard intemporelles. Elles n’ont rien perdu de leur capacité à nous percuter au plexus, à nous secouer physiquement et émotionnellement. Du vertige hypnotique de Quintett à la jubilation formelle de Trio, jusqu’à l’abîme visuel d’Enemy in the Figure, c’est un parcours d’une logique nouvelle que nous a offert le Ballet du Rhin, un parcours où chaque pièce interroge un autre pan du réel : le deuil, le corps, l’enfer du monde.
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CRITIQUE, danse. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 27 février 2025. « Quintett », « Trio » et « Enemy in the figure » par William FORSYTHE et le Ballet national du Rhin. Crédit photographique (c)







