Qui pourrait encore croire, en 2023, que La Belle au bois dormant se réduit à un baiser sauveur et à un « ils vécurent heureux » ? Certainement pas Jean-Christophe Maillot, qui, avec sa Belle (d’après La Belle au bois dormant de Tchaïkovski) signe l’un des ballets les plus fascinants du répertoire contemporain. La représentation du 26 avril au Grimaldi Forum de Monaco en a offert la preuve éclatante : cette œuvre, créée en 2001, est plus vivante, plus troublante et plus magnétique que jamais.
Maillot, en chorégraphe-conteur hors pair, ne se contente pas de revisiter le classique de Petipa : il le pulvérise pour en extraire la substantifique moelle. Il s’empare de la version originelle de Perrault, souvent gommée par les adaptations édulcorées, pour dévoiler ce que le conte a de plus sombre, de plus charnel et de plus tragique. L’histoire ne s’achève pas avec un mariage, mais se poursuit dans une atmosphère de tension psychologique où la menace rôde, incarnée par une Carabosse dont le personnage, mêlé à celui de la mère du Prince, brouille les pistes du bien et du mal.
Visuellement, le spectacle est un choc esthétique des plus heureux. L’espace scénique, signé Ernest Pignon-Ernest, joue de volumes symboliques saisissants, comme cette fameuse bulle transparente où la Belle, telle une princesse lunaire, fait son entrée. Le pari est risqué, l’effet est magique, la rendant à la fois protégée et prisonnière de son propre monde. Les costumes, vibrants de couleurs et de caractère, opposent avec intelligence l’univers acidulé et fantaisiste des « Pétulants » au monde plus sombre et rigide des « Crochus », créant un choc des contraires qui nourrit le récit.
Mais c’est dans la danse elle-même que la révolution de Maillot est la plus éclatante. Adieu la gestuelle académique figée de l’œuvre originelle. La chorégraphie est un langage neuf, mouvant, où le néo-classicisme se teinte d’angularités brutales et d’abandons sensuels. Le geste est acéré, érotique, parfois brutal, traduisant avec une éloquence rare le tumulte des pulsions et des désirs. On pense à ce moment d’anthologie où les prétendants, d’une danse virile et provocatrice, assaillent la bulle protectrice, jusqu’à la briser et confronter la Belle à la dure réalité du monde. C’est un passage d’une intensité dramatique et chorégraphique renversante, une métaphore puissante du passage à l’âge adulte et de la perte de l’innocence.
Dans ce cadre d’une modernité éclatante, les interprètes sont tout simplement sublimes. La Belle d’Olga Smirnova est une révélation. L’ancienne étoile du Bolchoï, aujourd’hui au Het Nationale Ballet d’Amsterdam est une incarnation de grâce, de fragilité et de force. Sa technique, d’une pureté absolue, n’est jamais gratuite ; elle est au service d’une expression où l’on voit la jeune fille naïve s’effacer devant la femme amoureuse et maîtresse de son destin. Son pas de deux avec le Prince, interprété par un Alexis Oliveira tout en noblesse, atteint des sommets d’émotion. Leur duo, d’une sensualité exacerbée et d’une fluidité rare, transcende le simple baiser du conte pour devenir un hymne à l’amour et à la liberté retrouvée.
La Belle des Ballets de Monte-Carlo est une véritable expérience immersive, un rêve éveillé qui nous confronte à nos peurs et à nos désirs les plus enfouis. En décapsulant le mythe pour en révéler la fêlure, Jean-Christophe Maillot signe une œuvre magistrale, dont la beauté vénéneuse et l’intelligence narrative continuent de nous ensorceler, bien au-delà du rideau tombé.
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CRITIQUE, danse. MONTE-CARLO, Grimaldi Forum, le 26 avril 2023. « La Belle » par J. C. MAILLOT et les Ballets de Monte-Carlo. Crédit photographique (c) Alice Blangero







