Après un passage remarqué au Théâtre de Caen, l’Opéra de Rennes a eu l’excellente idée d’accueillir ce petit diamant baroque qu’est L’Avaro de Francesco Gasparini. Dans une époque où le patrimoine lyrique tend parfois à se cantonner aux mêmes titres, cette production fait œuvre de véritable défricheur. Sous la direction inventive de Vincent Dumestre, la soirée offre ce que l’on attendait d’elle : une plongée jubilatoire dans le théâtre musical du XVIIIe siècle, où la musique et le jeu dramatique ne font qu’un.
Si la pièce de Molière offre un terrain de jeu savoureux, c’est bien l’alchimie entre les quatre comédiens-chanteurs réunis ici qui porte le spectacle. Chacun d’eux possède cette double casquette si rare : celle d’un chanteur baroque maîtrisant un style exigeant, et celle d’un acteur accompli, capable de faire mouche dans le registre de la comédie. Le rôle central de Fiammetta, cette jeune femme déterminée à se déguiser en homme pour mieux duper son avare de voisin, est confié à la mezzo-soprano Eva Zaïcik. Dotée d’un timbre somptueux et d’une présence magnétique, elle excelle dans ce rôle caméléon. Sa voix, à la fois puissante et d’une agilité rare, sert à la perfection les stratagèmes espiègles de son personnage. Face à elle, Victor Sicard incarne l’avare Pancrazio avec une verve jubilatoire. Le baryton français campe un sexagénaire rongé par l’avarice d’une justesse confondante. Sa voix, à la voix incisive et bien projétée, se fait tantôt précipitée dans les arias de colère, tantôt geignarde dans les moments de dépit. Il réussit le tour de force de rendre le personnage ridicule sans jamais tomber dans la caricature grossière, suscitant autant le rire que la pitié.
Le comédien et chanteur Serge Goubioud prête ses traits à Nutrice (la nourrice). Dans cette partition qui mêle le registre comique à des élans plus graves, il fait preuve d’une maîtrise impressionnante. Son aisance dans les registres aigus et sa diction parfaite lui permettent de placer les répliques assassines avec une précision d’horloger, tandis que son jeu de scène, aux mimiques désopilantes, fait de lui un allié précieux de la machination. Enfin, la distribution est complétée par Stefano Amori dans le rôle muet de Valletto (le valet). Sans émettre une note, il est littéralement irrésistible. Par sa gestuelle inspirée de la commedia dell’arte et sa complicité évidente avec les musiciens sur scène, il devient le fil rouge visuel du spectacle, ponctuant l’action de ses interventions burlesques.
La mise en scène de Théophile Gasselin constitue sans conteste l’une des réussites majeures de cette production. Associé au Poème Harmonique avec lequel il partage une complicité artistique de longue date, Gasselin signe ici une lecture du livret d’Antonio Salvi qui allie la rigueur philologique à une véritable invention théâtrale. Son parti pris est clair : restituer à cet intermezzo vénitien sa fraîcheur originelle, celle d’une troupe de théâtre aux couleurs chatoyantes, dans l’esprit de la commedia dell’arte qui inspirait tant Molière. La scénographie imaginée par Louise Caron, également assistante à la mise en scène, plonge le spectateur dans l’univers feutré et précieux d’un intérieur vénitien du XVIIIe siècle. On y retrouve l’élégance sobre des lignes, la chaleur du bois patiné et une disposition ingénieuse qui permet au regard de pénétrer l’intimité du vieil avare Pancrazio. Caron joue habilement avec les espaces, créant des ouvertures et des caches qui deviennent autant de ressorts comiques : on scrute, on espionne, on dissimule ses précieuses richesses. Le dispositif scénique, à la fois fonctionnel et esthétiquement raffiné, offre aux quatre interprètes un terrain de jeu idéal pour développer leur gestuelle inspirée de la Commedia dell’Arte.
C’est au costumier Alain Blanchot que l’on doit la splendeur visuelle qui nimbe les personnages. Chaque costume est conçu comme une extension du caractère du personnage. On admire la robe de Fiammetta (Eva Zaïcik), à la fois modeste et élégante, qui se métamorphose avec malice lorsqu’elle endosse son déguisement masculin de Fichetto. Pour Pancrazio, Blanchot a imaginé un costume qui souligne la silhouette voûtée et les gestes saccadés de l’avare, dans des teintes sombres et austères qui disent sa radinerie mieux que tout discours. Quant à Nutrice, son costume flamboyant de nourrice, entre farce et grotesque, provoque instantanément le sourire.
Le travail sur les lumières de Christophe Naillet mérite une mention particulière. Par sa conception inspirée des éclairages à la bougie, il crée cette atmosphère feutrée et intimiste qui sied à merveille à l’univers baroque. Les jeux d’ombre et de lumière sculptent les visages des interprètes, soulignent les mimiques désopilantes de Stefano Amori dans son rôle muet de valet, et accompagnent les changements d’atmosphère avec une subtilité remarquable. Naillet alterne entre la clarté crue des scènes de conflit et la douceur ambrée des moments plus tendres, offrant ainsi à la partition de Gasparini une véritable traduction visuelle.
Sur le plan musical, Vincent Dumestre et son ensemble Le Poème Harmonique signent une lecture tout simplement lumineuse. Fidèles à leur réputation, les musiciens déploient une palette de couleurs éclatante, redonnant vie à la partition de Gasparini avec une énergie communicative. Loin de la froideur que l’on pourrait craindre pour une œuvre rare, l’exécution est d’une vitalité folle. Depuis sa guitare baroque, Dumestre sait magnifier les contrastes et l’on retrouve ici la marque de fabrique de la phalange normande : un travail méticuleux sur le continuo, une clarté de la texture instrumentale et un sens inné de la rhétorique baroque qui donnent à chaque phrase son poids dramatique. Le public rennais, conquis, a pu mesurer à quel point cette rareté lyrique méritait de quitter les limbes des bibliothèques.
Après Rennes et Caen, le spectacle tournera un peu partout dans l’Hexagone, du Théâtre de l’Athénée (à Paris) au festival de Beaune, en passant par l’Opéra de Reims, la Coursive de La Rochelle, la maison de la culture à Amiens, et – last but not least – à l’Opéra Royal de Versailles !
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CRITIQUE, opéra. RENNES, opéra de Rennes, le 21 mars 2026. GASPARINI : L’Avaro. E. Zaïcik, V. Sicard, S. Goubioud, S. Amori. Théophile GASSELIN / Vincent DUMESTRE. Crédit photographique © Philippe Delval / Théâtre de Caen




