samedi 7 novembre 2026

CRITIQUE, concert. BORDEAUX, Auditorium, le 5 mars 2026. MOUSSORGSKI / CHOSTAKOVITCH. Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Olga Syniakova (mezzo), Keri-Lynn Wilson (direction)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Quelle soirée mémorable, hier soir 5 mars à l’Auditorium de Bordeaux, qui est devenu – le temps d’un concert – un cœur qui battait à l’unisson avec l’âme ukrainienne. Quelle excellente idée d’avoir conçu ce programme comme un cri de paix et de résistance, mêlant œuvre contemporaine saisissante de Yevhen Stankovych (Dnipro), « Les Chants et Danses de la Mort » de Modest Moussorgski et la magistrale 8ème Symphonie (1943) de Dmitri Chostakovitch.

 

La première pièce n’était pas seulement de la musique, mais surtout une invocation : on voyait le fleuve, on sentait la terre ukrainienne, meurtrie mais debout, traverser la salle par la grâce d’une orchestration moderne et viscérale, faisant émerger un frisson collectif qui a parcouru le public. Puis est arrivée une seconde révélation : la mezzo-soprano ukrainienne Olga Syniakova. Son interprétation des Chants et danses de la Mort de Moussorgski a littéralement arrêté le temps. Sa voix, tour à tour veloutée et déchirante, a habité chaque mot, chaque silence. Elle n’a pas chanté la mort, elle lui a fait face, avec une fierté et une émotion contenue qui vous prenaient aux tripes. Un moment d’une beauté tragique absolue, salué par un silence respectueux avant que le public n’explose en vivats !

Et puis, la seconde partie. La Huitième Symphonie de Chostakovitch, ce monument de douleur et de rage. Sous la baguette de la cheffe canadienne (d’origine ukrainienne) Keri-Lynn Wilson, fondatrice de l’Ukrainian Freedom Orchestra et qui porte cette musique dans sa chair, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine a répondu présent avec une ferveur bouleversante. Mais pour comprendre ce que nous avons ressenti, il faut se souvenir de la naissance de cette œuvre, écrite à l’été 1943, au cœur des heures les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’armée soviétique commence tout juste à repousser les nazis après l’effroyable bataille de Stalingrad. Chostakovitch ne compose pas une symphonie de victoire. Lui-même disait vouloir « recréer le climat intérieur de l’être humain, assourdi par le gigantesque marteau de la guerre« . C’est cette humanité brutalisée que Keri-Lynn Wilson a choisi de faire résonner, avec une ferveur et une authenticité bouleversantes.

Cette Symphonie en cinq mouvements est un arc tendu entre la tragédie la plus noire et une survie chancelante. Dès les premières secondes, le choc est total. Le motif initial, joué fortissimo à l’unisson par les cordes graves, s’impose comme un glas, une motif de la destiné » implacable : c’est le fracas du monde qui s’effondre. Puis, de ce chaos primaire, émergent des îlots de douleur : un thème lyrique, presque suppliant, aux cordes. Mais la machine infernale se remet en marche. Ce premier mouvement, long de près de trente minutes, est un voyage angoissant. Keri-Lynn Wilson a construit une tension hitchcockienne, avec des frottements harmoniques qui vous prennent aux tripes. Le climax, lorsque toute la puissance de l’orchestre se déchaîne, était d’une violence inouïe, le piccolo, telle une baïonnette sonore, transperçant la masse orchestrale. Et puis, après ce cataclysme, le silence. Un long et déchirant solo de cor anglais s’élève, comme une plainte funèbre sur un champ de ruines : ce n’est plus de la musique, c’est un corps qui pleure ses morts.

Après l’immensité du premier mouvement, le deuxième surgit comme une hallucination. C’est une marche, mais une marche de spectres : un rythme saccadé, presque mécanique, s’installe. On y entend des échos de danses populaires, mais grotesquement déformées. C’est le règne de l’absurde et de la menace. Sous la baguette de Wilson, les cordes avaient ce poids sinistre, cette lourdeur de fantômes enchaînés, tandis que les bois, notamment les piccolos narquois, ricanaient sur les décombres. C’est un mouvement d’une ironie cinglante, comme si Chostakovitch se moquait de l’horreur pour ne pas en pleurer. L’ONBA a rendu cette ambiguïté avec une précision diabolique, créant un malaise fascinant.

Dans le 3ème mouvement, plus de répit. Fini la danse, place au cauchemar éveillé. C’est un mouvement de pur mécanique, une toccata infernale où le rythme obsédant des cordes évoque une machine implacable, un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage.  L’énergie est survoltée, fiévreuse. La cheffe canadienne a littéralement déchaîné les forces de la phalange bordelaise. La section des cuivres, impériale, lançait des appels désespérés qui se perdaient dans la furie mécanique. La tension monte, monte encore, jusqu’à un point de rupture. Et là, le gong frappe. Un coup de tam-tam d’une puissance tellurique qui ouvre un abysse. C’est le climax d’autodestruction, l’instant où tout vole en éclats  Un moment de pure apocalypse sonore dont le public sort sonné..

Après le cataclysme, le désert. Le quatrième mouvement s’ouvre sur ce silence assourdissant. C’est une passacaille, une forme ancienne basée sur une phrase qui se répète inlassablement à la basse, tirée des premières mesures de la Symphonie. Sur ce lit de douleur, des voix solitaires s’élèvent : un basson, une flûte… Elles semblent marcher sur les ruines, constater l’ampleur de la désolation. Ce n’est plus la fureur de la bataille, c’est le deuil. La musique est d’une beauté spectrale, d’un dépouillement qui serre le cœur.l L’orchestre atteint là des sommets d’intériorité. Chaque soliste, porté par un public d’une écoute religieuse, semblait improviser sa propre lamentation. On pouvait y voir, avec une acuité déchirante, un écho aux villes ukrainiennes martyrisées, aux champs de ruines laissés par la guerre. C’était à la fois insoutenable et d’une noblesse infinie.

Le finale s’enchaîne sans interruption. On pourrait s’attendre à une apothéose guerrière, à un triomphe à la Beethoven. Il n’en est rien. Une clarinette esquisse une mélodie enfantine, fragile, dans une tonalité de Do majeur qui semble presque naïve. Un basson solo tente un pas de danse paysanne, maladroitement. Ce n’est pas la joie de la victoire, c’est le balbutiement d’un survivant qui cherche la force de continuer. La musique essaie de se faire légère, mais l’ombre des mouvements passés plane encore. Quelques sursauts de tension rappellent que la menace n’a pas disparu. Et puis, tout s’éteint. La Symphonie s’achève non pas dans un fracas triomphal, mais dans un murmure, un pianissimo  extrême, sur une note tenue, suspendue. Le héros est vivant, mais orphelin… C’est une fin d’une honnêteté bouleversante, sans fard ni espoir facile.

Lorsque la dernière note s’est éteinte, le silence s’est d’abord installé. Personne n’osait respirer, comme pour ne pas briser le sortilège. Puis l’explosion, et des rappels qui se sont multipliés, les bravos ont fusé pour les valeureux musiciens de l’ONBA et la cheffe Keri-Lynn Wilson. Puis, Emmanuel Hondré, le directeur de l’Opéra National de Bordeaux, est monté sur scène, pour délivrer quelques mots qui ont scellé cette évidence : Bordeaux est une ville solidaire, et la culture en est le plus puissant des vecteurs. Bien plus qu’un concert, cette soirée musicale a été un acte de foi, un vibrant plaidoyer pour la liberté… et l’une de ces soirées dont on sort lessivé, mais le cœur grand ouvert et l’âme plus forte.

Chapeau bas les artistes – et Slava Ukraini !

 

 

 

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CRITIQUE, concert. BORDEAUX, Auditorium, le 5 mars 2026. MOUSSORGSKI / CHOSTAKOVITCH. Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Olga Syniakova (mezzo), Keri-Lynn Wilson (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu

 

 

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