Le Chant de la Terre, au carrefour de deux dimensions (à la fois
partition symphonique et lied), plus complémentaires qu’antagonistes, pose un vrai défi à tout interprète. Inspiré, réfléchi, le chef néerlandais Antony Hermus a longuement médité les enjeux de la partition, l’une des plus pesonnelles de Gustav Mahler. En prélude aux concerts des 13 et 14 mars 2026, le maestro invité de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, précise le travail avec l’Orchestre, le chemin vers lequel conduire les instrumentistes, en transparence et fluidité, dans la suspension d’un souffle… Comment réussir à concilier voix des deux solistes et puissance flamboyante de l’orchestre ? … dans une attention constante au sens des poèmes et dans l’esprit d’un seul organe collectif…. Explications.
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Photo portrait d’Antony Hermus DR
CLASSIQUENEWS – Quels sont les défis de la partition, et en particulier, comment parvient-on à un équilibre entre les voix et l’orchestre ?
ANTONY HERMUS : Mahler écrit une symphonie. Mais il l’appelle un « Lied » ! Cette tension est présente partout dans la partition. C’est orchestral, monumental, éruptif. Et en même temps, c’est de la musique de chambre, du souffle, de l’intimité, de la fragilité.
L’équilibre ne s’obtient pas simplement en demandant à l’orchestre de jouer plus doucement. Il s’obtient par la transparence. Mahler orchestre avec une précision incroyable. Souvent, la voix est doublée par des vents solistes, la harpe, des cordes en sourdine. Si l’orchestre joue avec un poids vertical, le chanteur sera facilement couvert. Mais s’il joue horizontalement, comme un souffle, comme une prolongation du texte, alors soudain tout s’ouvre. L’orchestre doit sonner comme la lumière passant à travers les arbres, et non comme un mur.
Et avec le ténor en particulier, dans le premier mouvement, l’énergie orchestrale peut être volcanique. Mais l’orchestre doit rester élastique, jamais brutal. Mahler écrit des extrêmes, mais il les écrit toujours avec une sorte de vulnérabilité intérieure.
« Les consonnes portent le rythme.
Les voyelles portent l’élan, la nostalgie »
Antony Hermus DR
CLASSIQUENEWS – Quels aspects spécifiques travaillez-vous avec les chanteurs ? Et de la même manière, avec l’orchestre ?
Avec les chanteurs, le texte est primordial. Mahler a choisi ces poèmes très consciemment. Les consonnes portent le rythme. Les voyelles portent l’élan, la nostalgie. L’articulation à l’intérieur du legato est très importante. La ligne doit couler, tout en permettant aux mots d’atteindre leur point d’impact.
Avec l’orchestre, je travaille la couleur et les proportions. Et l’orchestre doit respirer avec les chanteurs. Pas seulement suivre : respirer ! Sur le plan rythmique, Mahler oscille constamment entre danse, marche, ironie, suspension. Si on joue cela trop sérieusement, cela devient lourd. Si on le joue trop légèrement, cela perd de sa profondeur. Le secret, c’est la flexibilité.
En fin de compte, je veux que chacun sente qu’il fait partie d’un seul organisme. Pas de « solistes contre orchestre », mais une seule entité respirante.
CLASSIQUENEWS – Quel est le sens de l’œuvre ? Qu’a voulu exprimer Mahler en choisissant ce cycle de poèmes ?
Mahler a composé cette œuvre après la mort de sa fille et après avoir appris qu’il souffrait d’une maladie cardiaque. Il avait perdu son poste à Vienne. Il faisait face à la mortalité de manière directe. Il a choisi des poèmes inspirés de la poésie chinoise des Tang. Pourquoi ? Parce qu’à travers une autre culture, un autre temps, il pouvait parler de ce qui était trop douloureux pour être dit directement.
En tant que chef d’orchestre, je ressens que cette œuvre ne consiste pas à maîtriser la tragédie. Il s’agit de lui permettre de se déployer avec dignité. Mahler disait un jour : « Une symphonie doit être comme le monde. Elle doit tout contenir. » Eh bien, « Das Lied von der Erde » contient tout : la joie, l’ironie, la panique, la tendresse, l’épuisement. Et enfin : la paix.
Propos recueillis en février 2026
agenda
Le CHANT DE LA TERRE de Gustav Mahler à l’Opéra Orchestre Normandie Rouen, ven 13 (20h) puis sam 14 mars 2026 (18h) – Durée : 1h20 mn sans entracte / LIRE notre présentation programme : https://www.classiquenews.com/opera-orchestre-normandie-rouen-les-13-14-15-mars-2026-mahler-le-chant-de-la-terre-nicky-spence-tenor-beth-taylor-mezzo-antony-hermus-direction/
Le Chant de la Terre (1909), est une bouleversante fresque lyrique et orchestrale de Gustav Mahler, composée en une période très éprouvante pour la compositeur juif du début du XXè – le plus grand symphoniste germanique alors avec Richard Strauss. En témoignent les poèmes déchirants sur l’existence et la condition humaine que Mahler met en musique avec une frénésie extatique, à la fois symboliste et expressionniste ; partition majeure d’un auteur …
Visitez aussi le site officiel du chef Antony Hermus : https://www.antonyhermus.com/my-story
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