Après le triptyque féminin composée par De Keersmaeker / Dassy / Andreou (en collaboration avec l’Opéra de Lyon), c’est au TNP de Villeurbanne que se poursuit la 21e Biennale de la Danse de Lyon, avec la dernière pièce (« MONUMENT 0.10: The Living Monument« ) de la singulière chorégraphe et artiste visuelle Hongroise Eszter Salamon. Basée entre Berlin et Paris, elle explore depuis 2014 une série de travaux intitulée « MONUMENT », interrogeant la notion de monument comme espace de résistance à l’oubli et à l’exclusion. Cette série, composée d’œuvres numérotées en dessous du seuil de 1, se conçoit comme une anti-mémoire : non pas une célébration figée du passé, mais une réactivation poétique et critique de l’histoire à travers le corps, la voix et l’imaginaire. Ses monuments sont temporels, performatifs et émancipateurs, refusant l’amnésie collective en tissant des liens entre passé, présent et futur. Par exemple, “MONUMENT 0 : Hanté par les guerres (1913-2013)” revisite les danses de résistance de zones conflictuelles , tandis que “MONUMENT 0.5 : Le Monument Valeska Gert” réinvente l’héritage d’une artiste avant-gardiste oubliée.
La Série « MONUMENT » par Eszter Salamon : une Archéologie Chorégraphique
Salamon aborde le monument comme un processus dynamique en déconstruisant les récits dominants ; en puisant dans des archives marginalisées (danses folkloriques, voix opprimées, artistes méconnus), elle crée des narrations trans-historiques où la fiction complète les lacunes de l’histoire. Les performeurs deviennent des médiums transformant traces et fragments en paysages sensoriels, où le mouvement et la voix fusionnent pour incarner des mémoires multiples. Contrairement aux monuments traditionnels, qui fossilisent l’histoire, ses œuvres sont des espaces ouverts où le public est invité à imaginer et à ressentir, plutôt qu’à commémorer.
Créée en 2022 avec la Compagnie nationale norvégienne de danse contemporaine (Carte Blanche), cette pièce plonge le public dans un univers onirique où la couleur, le mouvement ralenti et la musique de Carmen Villain génèrent une expérience méditative unique. Le spectacle déploie une série de 11 tableaux vibrants, chacun dominé par une couleur spécifique. Ces paysages chromatiques évoluent lentement, passant du noir profond à des teintes vives, créant une progression hypnotique qui invite à la introspection.
Les corps des danseurs, couverts de textiles scintillants, de cuir et de masques, se fondent avec des objets et des tissus pour former des sculptures vivantes. Ces formes hybrides (végétales, minérales ou anthropomorphiques) semblent issues de rituels futurs ou de civilisations disparues. La chorégraphie, basée sur une extrême lenteur, défie la perception du temps. Les gestes microscopiques des performeurs—frôlements, contractions infimes—créent une musique interne où le silence et le bruissement des matériaux deviennent partition.
La compositrice norvégienne Carmen Villain tisse une bande-son immersive mêlant chants, sons naturels et instruments acoustiques. Inspirée de traditions musicales diverses (comme le folklore nordique ou les compositions d’Eivør Pálsdóttir), sa musique amplifie l’aspect sensoriel des tableaux, guidant le public entre rêve et cauchemar. Les voix des danseurs, tantôt murmurées, tantôt chantées, ajoutent une dimension polyphonique qui évoque des mémoires collectives enfouies.
Salamon applique ici le principe de recyclage artistique : les matériaux (tissus, voix, gestes) sont sans cesse réutilisés et reconfigurés pour former de nouveaux environnements. Cette approche éco-responsable symbolise la capacité de la mémoire à se transformer sans s’épuiser. Le monument devient ainsi un organisme vivant, en perpétuelle régénération.
En fusionnant danse, arts visuels et musique, Salamon offre une expérience sensorielle qui questionne notre rapport au temps, à l’histoire et à la mémoire. Dans un monde accéléré, cette œuvre rappelle que la résistance peut aussi être poétique – et que les monuments les plus durables sont ceux qui respirent, changent et nous enlacent dans leur étreinte vibrante…
La 21e Biennale de Danse de Lyon se poursuit jusqu’au 28 septembre dans toute l’agglomération lyonnaise : plus d’info ici !
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CRITIQUE, festival. LYON, 21e Biennale de Danse de Lyon (TNP de Villeurbanne), le 10 septembre 2025. Eszter SALAMON : « MONUMENT 0.10: The Living Monument » (par la Compagnie nationale de danse contemporaine de Norvège). Crédit photographique (c) Droits Réservés





