Le concert du 2 septembre 2025 – au sublime Athénée Roumain, l’une des plus belles salles de concert du monde – nous fait entrer de plein pied dans l’excellence du 27ème Festival Enescu de Bucarest, qui a lieu tous les deux ans et qui est désormais dirigé par le chef roumain Cristian Macelaru (dont c’est cette année la première programmation). Sous la direction experte de Franck Ollu, spécialiste de la musique française et contemporaine, l’orchestre Les Siècles a offert une performance transcendante, magnifiquement soutenue par la soprano franco-chypriote Sarah Aristidou. Le programme, intelligemment construit, a navigué entre modernité et tradition, avec des œuvres de Boulez, Ravel, Debussy et Enescu.
Le concert débute par les Improvisations I et II sur Mallarmé de Pierre Boulez : ces pièces, tirées de Pli selon pli, hommage à Stéphane Mallarmé, explorent la fragmentation poétique et la sonorité orchestrale complexe. Boulez y fusionne texte et musique dans un langage moderniste et introspectif. Sarah Aristidou a captivé le public dès les premières notes. Sa voix a épousé avec agilité les méandres des partitions de Boulez, passant de murmures éthérés à des climax dramatiques. Sous la direction précise de Franck Ollu, Les Siècles ont restitué toute la densité des œuvres, avec une clarté rythmique et une palette de couleurs sonores qui ont mis en valeur l’héritage boulézien. L’interprétation a souligné la modernité des œuvres tout en respectant leur profondeur poétique.
Après une courte pause, la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel a fait forte impression. Composée en 1899, cette pièce emblématique de Ravel évoque une pavane dansée par une infante à la cour espagnole. Initialement pour piano, elle fut orchestrée en 1910, offrant une mélancolie noble et une simplicité archaïque. Les Siècles ont interprété la Pavane avec une sensibilité remarquable : les cordes en boyaux et les bois d’époque ont restitué les nuances originales de l’œuvre, comme le veut la tradition de l’orchestre. La direction de Ollu a privilégié une tempo lent mais naturel, évitant toute lourdeur, tandis que le cor solo a chanté la mélodie avec une douceur poignante. Cette interprétation a rappelé que la Pavane est bien une évocation nostalgique, et non une marche funèbre.
Vinrent ensuite les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé de Claude Debussy (dans une orchestration de Heinz Holliger). Composés en 1913, ces poèmes symbolistes (Soupir, Placet futile, Éventail) explorent la fusion entre texte et musique. L’orchestration de Heinz Holliger, récente (2021), recrée l’ambiance originale avec une instrumentation proche de celle de Ravel (flûtes, clarinettes, harpe, quatuor à cordes). Sarah Aristidou a de nouveau brillé dans ces pièces : sa voix a épousé les subtilités des textes de Mallarmé, avec des nuances qui ont passé de la fragilité du Soupir à la vivacité de Placet futile. Les Siècles ont offert un tapis sonore raffiné, mettant en valeur les couleurs impressionnistes de l’orchestration de Holliger. La harpe et les instruments à vent se sont particulièrement détachés, créant une ambiance rêveuse qui a transporté le public.
Et c’est avec la gloire musicale nationale que s’est achevé le concert avec la Suite Orchestrale N°1 de George Enescu. Cette suite, composée en 1903, incarne le style roumain d’Enescu, fusionnant des éléments folkloriques avec une orchestration riche et complexe. Elle comprend des mouvements variés, alliant danses traditionnelles et passages lyriques, et Les Siècles en ont livré une performance énergique et passionnée. Franck Ollu a magistralement dirigé les dynamiques changeantes, des passages délicats aux crescendi puissants. Les cordes ont joué avec une précision remarquable, tandis que les percussions et les bois ont ajouté une couleur typiquement roumaine. Cette interprétation a rappelé pourquoi Enescu reste un pilier de la musique classique moderne, et a été accueillie par une ovation debout.
Le concert s’est conclu par un triomphe retentissant : le public, debout, a acclamé les artistes pendant de longues minutes. Franck Ollu et Les Siècles ont démontré leur maîtrise de la musique française et contemporaine, tandis que Sarah Aristidou a confirmé son statut de soprano d’exception, capable de naviguer entre modernité et tradition avec une grâce rare. Ce programme, alliant Boulez, Ravel, Debussy et Enescu, a illustré la vision du festival sous Cristian Măcelaru : célébrer le patrimoine tout en embrassant l’innovation…
Ne manquez pas les prochains concerts du Festival Enescu 2025, qui continue jusqu’au 21 septembre avec des orchestres prestigieux et des programmes tout aussi captivants !
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CRITIQUE, festival. BUCAREST, 27ème FESTIVAL ENESCU (Athénée Roumain), le 2 septembre 2025. Sarah Aristidou (soprano), Orchestre Les Siècles, Franck Ollu (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu




