Vidéo. Vogel : La Toison d’or (1786). Résurrection lyrique

Vogel La Toison d'or cd GlossaTempérament de feu ! Vogel n’est pas qu’un émule de Gluck, il égale amplement son maître sur la place parisienne, ayant un sens souverain des situations dramatiques, de l’architecture lyrique, sachant surtout offrir un portrait de femme fulgurant et éruptif, parfois tendre et blessé, toujours tendu et frénétique. La découverte est de taille : elle enrichit considérablement notre connaissance de l’héritage gluckiste à Paris, et à la Cour de France au coeur des années 1780.

Feu et tourments de l’éblouissante Médée de Vogel

Bien avant Cherubini et sa fameuse et déjà romantique Médée (1797), voici dès 1786, la figure de la magicienne en Colchos, amoureuse ivre et possédée par sa démesure exclusive, prête à tout pour conquérir (en pure perte et si vainement : l’amour rend ….), y compris à tuer sa rivale, ni plus ni moins et ce dès la fin du II (assassinat d’Hipsiphile). Du début à la fin, c’est un déversement sans atténuation de violence verbale, d’engagement radical, de frénésie exacerbée qui sollicite la mezzo dans le rôle de Médée (très vaillante et constante Marie Kalinine, dont sur les traces de la créatrice historique la fameuse Melle Maillard, l’intensité ne faiblit pas, malgré la perte d’intelligibilité souvent dommageable). Dans cet aréopage tragique et sanguinaire, digne des grands tragiques grecs, – les seuls références véritablement ciblés par Vogel, soulignons le très beau rôle, un peu court hélas de l’épouse de Jason, Hipsiphile, bientôt proie fatale, venue rechercher son mari (excellente et suave Judith Van Wanroij). Elle mourra sous les coups vipérins de sa rivale magicienne. Entre les deux femmes, Jason fidèle à la fable antique, n’est que velléité : héros fabriqué par Médée selon ses humeurs propices, vrai potache ou faux héros qui se rebiffe en fin d’action mais trop tard – après la mort de son épouse… donc si veul en définitive et ne songeant qu’à sa gloire… Avouons que la tension virile et parfaitement articulée de Jean-Sébastien Bou donne chair et sang, c’est à dire crédibilité et assurance au caractère assez faible.
Très investi par les multiples ressorts nerveux et souvent guerriers de l’écriture orchestrale, Hervé Niquet défend avec style et dramatisme une partition passionnante dont les couleurs souterraines, le tumulte continu des cordes s’inscrivent immédiatement dans une ébullition romantique : tout l’acte III en particulier après la grande scène de Médée, n’est que succession de tutti à l’orchestre et pour le choeur, un tumulte collectif pourtant parfaitement construit et finement caractérisé, – dommage qu’ici nous n’ayons pas l’articulation affûtée de la Maîtrise de CMBV ni l’éloquence élégantissime du Chœur de chambre de Namur. Vif et nerveux et pourtant sans sécheresse,  le chef souligne l’ardente flamme, le nerf moteur de toute l’action, aux lueurs et éclats souvent foudroyants qui annoncent à quelques années près, la violence des temps révolutionnaires.
Et pourtant ailleurs, en contrepoint expressif, – preuve que Vogel sait varier sa lyre ardente…,  la prière de Calciope à l’endroit de Médée (voix trop ample et surexpressive de Hrachuhi Bassenz), ou plus tard la scène où Médée convoque la Sybille en sa caverne (chant halluciné tendu parfois court de Jennifer Borghi qui elle aussi reste fâchée avec l’intelligibilité du français tragique), aux éclairs annonciateurs des grandes scènes fantastiques et frénétique d’un Spontini… sont autant d’épisodes magnifiquement composées, entre fulgurance et expressionnisme ardent.
Du début à la fin, la coupe haletante de la partition toute entière dévolue à la passion totale et malheureuse de l’amoureuse Médée saisit par sa justesse. Jamais compositeur n’eut à ce point une telle inspiration pour brosser le portrait d’une femme possédée par la folie amoureuse. Le vrai miracle de l’opéra est bien là : dans la figure passionnée, passionnante de la magicienne plus femme et impuissante qu’aucune autre, malgré ses enchantements. L’un des rôles les plus ambitieux et les plus endurants de l’opéra français à l’époque des Lumières : sommet culminant après la scène 2 du III, la scène 4 du même acte, entre grand air, récit, lamento, entre larmes, cris, imprécations et possession reste mémorable.   Révélation jubilatoire.

Johann Christoph Vogel : La Toison d’or, 1786. Marie Kalinine, Judith Van Wanroij, Jean-Sébastien Bou … Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction. Soulignons au crédit de cette nouvelle publication, le soin éditorial et la qualité des textes et contributions édités à l’appui du livret intégral. La genèse de l’opéra, le portrait de l’auteur (un jeune génie dévoré par le démon de l’alcool…), le mythe de Médée à l’épreuve de la peinture d’histoire et de la scène lyrique… apportent entre autres, des éclairages précieux pour mesurer l’événement que demeure cette résurrection majeure grâce au disque. Incontournable.

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