Une fête baroque. Les 10 ans du Concert d’Astrée. 2 cd Virgin classics

Sur le papier, ce gala Rameau puis surtout Haendel (totalité du cd 2) enflamme l’appétit du mélomane baroqueux. D’autant que les vrais programmes Rameau réussis restent rares curieusement. Alors que la Révolution des Christie, Gardiner, Harnoncourt, Herreweghe, Bruggen est passée… leurs héritiers sont rares; Minkowski a tourné la page vers Gluck et Haydn; Rousset préfère et réussit mieux… Haendel. Donc notre impatience à l’écoute de ce double cd était aussi vive que la sélection des pièces, paraissait intelligente et exigeante. L’aventure montre que les seuls instruments historiques et un plateau vocal diversemment éloquent ne font pas une approche interprétative irréprochable. D’emblée, pour première partie, Emmanuelle Haïm déçoit dans Rameau et Lully…


Direction poussive et stars lyriques


Malgré ses déjà 10 ans d’âge,
L’Astrée dirigée par Emmanuelle Haïm, dans cette édition anniversaire de surcroît enregistrée pour une belle et noble cause (au profit du “plan révolution cancer 2010-2013″), ne tient pas ses promesses.
Une comparaison avec ses illustres aînés, montre une limite hagogique, des tics systématiques, une articulation réduite qui ne possède ni la grandeur nostalgique d’un Lully; ni la grâce insolente d’un Rameau; chef et musiciens maîtrisent cependant mieux la théâtralité d’un Haendel… Que cette fête baroque est terne, caricaturale voire difficilement défendable sur le plan du style: les choeurs sont épais; les instruments lisses et sans aspérités; Les Indes Galantes? Une danse difforme. La grande scène tragique de Phèdre d’Hippolyte et Aricie: sans tension (sauf l’élocution proche du texte de Anne Sofie van Otter cependant instable dans un personnage qui ne correspond pas au caractère de son timbre. Difficile de passer après les Hunt, Fink, Norman…). Dardanus: pire, sans âme ni profondeur (les tambourins hésitants sans aucune espièglerie). Même le sublimissime Rossignol amoureux qui fit tant la réussite des versions de Christie et Minkowski justement: peine, piétine… se dilue; A la chasse, à la chasse échoue de la même façon: manque de nervosité, de nerf, d’allant: que tout est plat.
Et soudain paraît un Anténor de taille et de rage où le timbre si raffiné, si tendre et humain à la fois, de Stéphane Degout relève le niveau (Monstre affreux, monstre redoutable). Le délire de la Folie confine au surjeu voire à l’hystérie vocale, finalement hors sujet chez Rameau : en cause la facétieuse et pas toujours très inspirée Patricia Petibon (difficile de passer après les Massis et Delunsch dans un rôle inouï!). Il est sûr que les spectateurs du Théâtre des Champs Elysées ont pris beaucoup de plaisir face à la performance de l’actrice (et de son portable): mais les aigus pas toujours justes et le style là encore nous font regretter les aînées d’hier, au risque de nous faire épingler pour cause nostalgie excessive.
Comme Stéphane Degout, Karine Deshayes (air de Télaïre, Dardanus) sauve elle aussi la soirée et la lecture d’un Rameau qui serait sorti passablement égratigné voire dénaturé. son Tristes apprêts s’impose par son aisance tragique, son souffle et sa couleur sans… apprêts précisément: d’une vérité vocale rafraîchissante. Jeune Montéverdienne qui monte Sonya Yoncheva (Poppée à Ambronay et Lille bientôt): affirme un feu intact pour l’air de Zima des Indes Galantes. Et pour finir ce récital ramiste orchestralement décevant (malgré ses tentatives à la scène, force est de reconnaître qu’Emmanuelle Haïm ne comprend pas la finesse ni la grâce de Rameau): le Dardanus de Topi Lehtipuu manque totalement de subtilité (aigus criés sans douleur aucune): là aussi, une … triste caricature.

L’ensemble pensait faire belle figure dans ce doublé visiblement conçu pour faire valoir ses arguments musiciens. C’est un manque de finesse comme de subtilité qui altère notre enthousiasme. L’écoute seule, sans le spectacle scénique certainement plus impressionnant, désigne des limites interprétatives d’autant plus inacceptables que l’interprétation sur instruments d’époques a gagné en terme de couleurs, de sonorité, d’articulation, de style donc. La révolution baroque a produit d’immenses trésors: on s’étonne de les chercher ici: la manière de Haïm recherche l’effet, le convenu, une expressivité schématique voire caricaturale qui contredit tout ce que ses prédécesseurs ont su autrement tissé avant elle, s’agissant de Rameau, Lully et surtout Purcell (le fameux air du génie du froid de King Arthur où l’orchestre en fait des tonnes, malgré le soliste: Christopher Purves, stylistiquement plus “juste”). Intéressant d’offrir dans le duo Sound the trompet de l’Ode pour la Reine Mary, deux contre ténors: Pascal Bertin et Philippe Jaroussky: et étonnamment ce n’est pas le second qui brille particulièrement dans un air qui ensuite… dérape en un délire swinguant qui dénature totalement Purcell! Quand Emmanuelle Haïm emprunte les pas de L’Arpeggiata de Christina Pluhar, la chef manque là encore singulièrement de finesse!

Et Haendel? Difficile de s’enthousiasmer encore tant l’approche comparée à Christie si fin et si subtil, tourne en rond, systématique, sans souffle, dure, tranchée, sêche… Les tempéraments vocaux relèvent ici et là le niveau, sans pourtant expliquer la direction poussive de la chef: très convaincante Ann Hallenberg (Lascia ch’io pianga de Rinaldo); mais tout s’essouffle vite: manque de vision, manque de clarté (et même sérieuse confusion dans l’air de Nerone d’Agrippina, que la couverture des cordes surjouées tente de cacher)… chant lui aussi surjoué au panache droit dans ses buts et stylistiquement hors sujet d’un Villazon qui se fourvoie dans Bajazet du Tamerlano. En revanche excellente prestance de Sandrine Piau en Cleopatra, vibrante, diamantine, humaine, amoureuse et blessée tout autant: récitatifs enfin incarnés, investis, justes; abattage linguistique, intensité dramatique, finesse expressive: nous voici au coeur du drame lyrique haendélien, noble et grave; il était temps (2è partie du cd2)! Sa sincérité est partagée par Natalie Dessay (ambassadrice récente du rôle sur la scène du Palais Garnier) dont la prestance retrouve ce même impact dramatique: intensité et blessure de la souveraine d’Egypte. Servi par deux interprètes de cette qualité, c’est enfin Haendel qui s’impose en génie du drame lyrique. Constat à peine exprimable s’agissant de Rameau. Récital en demi teintes donc. Malgré la solidité de certains tempéraments vocaux, la direction d’Emmanuelle Haïm est loin de nous convaincre totalement.

Une fête baroque! Récital baroque: airs d’opéras de Rameau, Lully, Purcell, Haendel. Solistes divers (lire notre critique). Le Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm, direction. 2 cd Virgin classics. Enregistrement live réalisé à Paris, TCE, le 19 décembre 2011. 50999 956502 27.

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