Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 23 septembre 2016. Saint-Saëns,Chopin, Mel Bonis,Cheminade Debussy,Liszt. Philippe Bianconi, piano.

bianconi-piano-582-philippe-bianconi-le-piano-romantique-ticketac-27648-712Compte rendu, concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 23 septembre 2016 ; Camille Saint-Saëns ; Fréderic Chopin ; Mel Bonis; Cécile Cheminade ; Claude Debussy ; Frantz Liszt ; Philippe Bianconi, piano. Entre palme de l’originalité et celle de la poésie, la Muse ne saura laquelle préférer pour Philippe Bianconi. Le récital qu’il a présenté est particulièrement abouti et d’une belle originalité. Le parti pris de ne jouer que des danses aurait pu lasser sous des doigts moins expressifs. Mais Philippe Bianconi est à la fois un poète et un grand virtuose. La musique pour piano de Saint-Saëns est exigeante et pas toujours facile d’accès. Philippe Bianconi a su ne rien laisser de coté, ni une virtuosité parfois exacerbée pour elle-même, ni une complexité harmonique et rythmique déconcertante, ni surtout un style très particulier qui doit donner l’impression de la facilité et de l’élégance à tout prix. Les Mazurkas et la valse de Chopin ont été magiques. La délicatesse des Mazurka sous des doigts de velours, a libéré une ensorcelante mélancolie. Ce Chopin est pure poésie,  il passe comme un rêve. Tout est libre en apparence sous des doigts si habiles à faire oublier que le piano est un instrument de percussion. Tout n’est que ligne, nuances extatiques, couleurs mouvantes.

Danses avec un poète du piano

Deux femmes ont été distinguées par notre poète du piano, exactes contemporaines de Saint-Saëns et Debussy. La Barcarolle de Mel Bonis est ample dans l’usage fait du piano qui sonne large et virtuose tout en étant très expressif. La Mazurk’ suédoise de Cécile Cheminade est contrastée et d’un caractère passionné. Ces deux trop courtes pièces nous ont permis de distinguer combien il est injuste de sous estimer ces compositrices nées dans l’ombre masculine, mais ayant trouvé un style d’expression personnel et qui mérite notre attention. La mazurka choisie de Debussy sonne un peu sage et presque raisonnable à coté des deux dames…

Pour finir sur une apothéose et d’une puissance rare, Philippe Bianconi aborde deux étonnantes pages de Liszt. La valse-impromptu démarre avec un sens de l’humour malicieux puis développe sous des doigts funambulesques, un rythme de plus en plus entrainant puis des hésitations pleines de séduction relancent le thème. Philippe Bianconi dispose d’une virtuosité aristocratique ne semblant que facilité.

Dans la Méphisto-valse 1, il se transforme en diable grand seigneur à l’inquiétante séduction tout à fait charismatique, non dénuée d’humour noir. Son articulation d’une précision d’horloger suisse, ses nuances très creusée et des couleurs d’arc en ciel font de cette pièce souvent uniquement virtuose sous des doigts moins experts, un petit théâtre de l’horreur infernale. Il n’est pas fréquent d’entendre ainsi cette pièce éblouissante sans rien perdre d’une lisibilité de chaque instant avec un caractère si trempé. Ce diable nous ferait le suivre ou il voudra…

C’est la variété de jeu de Philippe Bianconi qui a permis de déguster sans relâchement une suite originale de danses pianistiques. Le public a été charmé et a obtenu deux bis faisant une ovation à un véritable poète du piano.

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 23 septembre 2016 ; Camille Saint-Saëns (1875-1921) : Suite en Fa majeur, op.90 ; Valse canariote op.88 ; Valse langoureuse en mi majeur,op.120 ; Etude ne forme de valse, op.52 n°6 ; Fréderic Chopin (1810-1849) : Trois mazurkas op.59 ; Valse en la bémol, op.42 ; Mel Bonis (1858-1937) : Barcarolle ; Cecile Chaminade (1857-1944) : Mazuk’ suédoise ; Claude Debussy (1862-1918) : Mazurka ; Frantz Liszt (1811-1886) : Valse-impromptu ; Méphisto-valse 1 ; Philippe Bianconi, piano.

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 20 septembre 2016. Récital de Jeremy Denk, piano

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 20 septembre 2016. Voyage dans la musique entre 1300 et l’an 2000. Jeremy Denk, piano. J’ai lu (dans le New York Times) que ce pianiste mérite d’être écouté quelque soit le programme proposé. Tout a fait dubitatif mais intrigué je dois  avouer que je ne vois pas quoi dire d’autre après cet admirable concert promenade proposé par le pianiste américain Jeremy Denk.

Imaginez un voyage musical qui permet de comprendre la construction et l’évolution de la musique occidentale entre 1300 et les années 2000. Cette proposition très iconoclaste l’autorise à jouer sur un clavier tempéré des œuvres vocales écrites en modes. Les compostions de Machaut, Binchois et Ockeghem sont sous les doigts si sensibles de Jeremy Denk… hors du temps et nous « parlent » à travers les âges avec une émotion très particulière. La délicate et fragile mélodie de Binchois terminera le concert comme elle l’a commencé en une boucle qui achève de nous faire perdre les repères temporels.

Quelle intelligence !

denk jeremy-denk-lg-730x315Les artistes qui savent rendre le public plus intelligent au sortir d’un concert sont des artistes précieux et je crois que le public de Piano Jacobins en a été conscient ce soir : il a même semblé particulièrement ravi. Cet enchainement de pièces improbables au clavier tempéré, la première surprise passée, se révèlent des plus aptes à nous émouvoir par leur étrangeté. Ainsi la musique occidentale savante en deux heures peut se comprendre comme une mise en place de l’harmonie, de la mélodie puis du rythme. Le Zeffiro torna de Monteverdi est au piano aussi improbable …  qu’irrésistiblement séduisant.

La fin de la première partie permet d’ arriver à un premier sommet avec Johann Sebastian Bach.

Jeremy Denk est un extraordinaire interprète de Bach, ses variations Goldberg sont acclamées au concert et son CD est admirable de beauté fluide. Son interprétation de la fantaisie chromatique et fugue en ré mineur, BWV 903 est époustouflante de vie et de précision rythmique. La richesse de cette partition en belles mélodies et architecture complexe montre le degré de perfection atteint par la musique savante et pourquoi Bach est un demi dieu.

denk jeremy-denkAprès l’entracte c’est le divin Mozart avec l’andante de la Sonate en sol majeur K. 283. Le charme, l’élégance, la ligne de chant infinie, les nuances subtiles et les couleurs douces : tout est enchantement. Beethoven suit tout naturellement avec une énergie rythmique qui bouscule le cadre. Schumann apporte une complexité harmonique et une densité de toucher qui préparent Wagner. Chopin apporte la virtuosité sensible du piano, le legato qui va jusqu’au belcanto. L’interprétation de l’adaptation par Liszt de la Mort d’ Isolde de Wagner est un bouleversant moment de piano roi, à la virtuosité faite musique. Jeremy Denk est un virtuose accompli qui rend lisible tous les plans et sait doser les nuances jusqu’à un fortissimo quasi orchestral.

Brahms ensuite aborde la déconstruction sur le plan harmonique ; il bouscule les rythmes avec un Intermezzo. Schoenberg va toujours plus loin dans cette liberté prise. Debussy apporte de nouvelles couleurs et propose un tout « autre piano ». Poulenc déconstruit complètement le rythme. Stockhausen fait perdre tout repères tonal, Glass abolit la pesanteur, et Ligeti ne permet aucun repère, mis à part la perte des repères connus…

Et Binchois revient, tout simple et comme perdu parmi nous, tout ébaubis.

Nous avons fait un Grand Voyage avec un guide fulgurant. Un pianiste de haut rang, un musicien délicat, un pédagogue plein d’humour. Oui, Jeremy Denk est un Grand Artiste à réécouter dès que possible.

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 20 septembre 2016. Œuvres de : Machaut ; Binchois ; Ockeghem ; Dufay ; Deprez ; Janequin ; Byrd ; Gesualdo ; Monteverdi ; Purcell ;  Scarlatti ; Bach ; Mozart ; Beethoven ; Schumann ; Chopin ; Wagner/Liszt ; Brahms ; Schoenberg ; Debussy ; Poulenc ; Stockhausen ; Glass ; Ligeti ; Jeremy Denk, piano.

DENK jeremy

Compte rendu, concert. Toulouse ; Halle-aux-Grains, le 17 septembre 2016. Beethoven, Berlioz. Ch. Zacharias, Tugan Sokhiev

tugan-sokhievCompte rendu concert. Toulouse ; Halle-aux-Grains, le 17 septembre 2016 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) Concerto l’Empereur ; Hector Berlioz (1803-1869) : Symphonie Fantastique ; Christian Zacharias, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Tugan Sokhiev. La rentrée musicale de l’Orchestre du Capitole a cette année été fracassante. Le programme d’abord, associant deux œuvres phares du romantisme et fondatrices de l’histoire de la musique. Le dernier Concerto de Beethoven qui dépasse en ampleur tout ce qui avait été composé pour le genre jusque là et pour longtemps. Ce Concerto l’Empereur n’a que rarement autant mérité son nom.  Et en deuxième partie la symphonie la plus imaginative, véritablement révolutionnaire tant par la place que prend l’artiste dans son œuvre que par l’originalité de l’orchestration, coup d’essai et de maître du jeune Berlioz : La symphonie Fantastique.

L’art des associations, la fouge éternelle du romantisme

D’autre part, l’association de deux personnalités charismatiques et artistiques ne va pas de soi pour créer une rencontre au sommet. Nous avons eu ce soir à Toulouse l’association entre un pianiste admirable de musicalité, Christian Zacharias, et un tandem d’exception, Tugan Sokhiev et ses musiciens toulousains.

Christian-Zacharias-8.7L’Empereur d‘abord nous a permis d’être emporté dans un flot musical ininterrompu, sublime de rythme dansant et de chant nuancé. L’orchestre a su accepter la vision de Christian Zacharias, version délicate et nuancée au delà de l’habituel. Pour avoir entendu Tugan Sokhiev diriger ce Concerto avec Léon Fleischer en 2012, il a été possible de mesurer l’admirable adaptation à la richesse d’articulation, la somptuosité des nuances exacerbées, le rythme souple mais entraînant de Christian Zacharias. Ce pianiste est incroyablement sensible aux caractéristiques musicales de la partition qu’il interprète à l’opposé d’un Goerner, cette semaine. Zacharias sait que Beethoven est un héritier de Mozart et qu’il a brisé le moule du concerto mais sans la violence que certains interprètes y mettent : il contient de la délicatesse et de la puissance mais sans violence. Cet équilibre dans son jeu est incroyablement apte à nous faire entendre autrement ce concerto, chambriste, autant que symphonique et pianistique. Le premier mouvement est plein de fougue, d’élasticité dans le rythme. Jamais aucun accord n’est lourd, tous rebondissent et ne s’écrasent jamais. La direction de Tugan Sokhiev accentue cette élégante énergie rythmique si importante dans Beethoven. Les nuances de l’orchestre répondent à celles du piano et inversement Zacharias soupèse et apprécie chaque intervention de l’orchestre en connaisseur, lui qui dirige si bien et pas seulement de son piano. Le deuxième mouvement si délicatement phrasé et nuancé crée un rêve dont personne ne voudrait s’évader. Il faut le charme du final, son alacrité pour accepter de passer à autre chose après les accords de transitions si émouvants entre les deux derniers mouvements. C’est une fête de la pulsion de vie qui termine le Concerto !

Le pianiste a soulevé l’enthousiasme du public et a offert une page aérienne de Scarlatti en bis.

berlioz-hector-dessin-michael-leonard-1980En Deuxième partie, Tugan Sokhiev a développé sa conception de la partition de Berlioz qu’il affectionne tant. Il prend à bras le corps cette musique si intense, demande à l’orchestre une passion inhabituelle, des couleurs franches, parfois laides dans le Dies Irae mais d’une beauté sensuelle dans le bal ou la scène aux champs. Les nuances sont creusées au plus profond, chaque instrumentiste dévoile son amour pour l’œuvre. Je conçois que des générations habituées au côté « français » de cette partition, trop sagement interprétée, avec des cordes fragiles et des cuivres discrets, ne souscrivent pas à un tel choix. Je suis pour ma part persuadé que disposant d’un orchestre de cette trempe, Hector Berlioz lui même aurait donné toute la mesure de cette partition sans retenue comme l’a fait Tugan Sokhiev ce soir. La passion d’un artiste n’a rien de purement français ni d’obligatoirement mesuré. C’est toute la démesure de l’œuvre qui a été offerte au public. Et Tugan Sokhiev sait habiter les silences comme peu. L’ovation faite à l’orchestre et son chef vaut validation par une salle peine à craquer (avec des demandes de places non honorées). Oui la passion est toute entière au service de la musique à Toulouse. La saison s’annonce passionnante.

Compte rendu concert. Toulouse ; Halle-aux-Grains, le 17 septembre 2016 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto n°5 pour piano et orchestre en mi bémol majeur,op.73, « L’Empereur » ; Hector Berlioz (1803-1869) : Symphonie Fantastique, op.14 ; Christian Zacharias, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Tugan Sokhiev.

Illustration : Christian Zacharias © H Scott

Compte rendu, concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse, le 21 septembre 2016. Beethoven, Bartók, Liszt, Scarlatti… Boris Berezovsky, piano

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 21 septembre 2016. Ludwig Van Beethoven ; Béla Bartók ; Frantz Liszt ; Domenico Scarlatti; Igor Stravinski ; Boris Berezovsky, piano. Des grands pianistes il y en a, mais un géant comme Berezovsky je n’en connais d’autre, de cette force vive, avec ce calme. Son Beethoven est fin, délicatement phrasé, nuancé avec art. Le rythme est bondissant, ferme et stable. L’héritage mozartien est assumé comme l’élargissement du cadre de la sonate. Un grand moment de piano, pondéré, loin des excès que certains y mettent (Nelson Goerner, ici même… il y a peu). Ce sont les pièces de Bartók qui montrent les extraordinaires capacités physiques du pianiste. De l’exigeante Sonate, il ne fait qu’une bouchée, assumant crânement ses moments de violence. Les trois Etudes ont été enchaînées selon sa demande, dans un français exquis, avec trois études de Liszt. La fraternité de transcendance entre les deux compositeurs est saisissante. On comprend mieux la rareté de ces études de Bartók, tant la puissance et la virtuosité exigées sont immenses. Berezovsky domine toute partition. L’aisance souveraine en une simplicité de jeu dans une probité rarissime est un alliage des plus précieux. Quand je pense à certains qui histrionisent leur jeu, le calme olympien de Berezovsky est un baume. Son Liszt est de la même eau. Toute la construction des divers plans est organisée, sans chercher à appuyer la basse ou le chant. Ce Liszt est certain de la capacité du public à chercher dans ces notes si nombreuses, qui la mélodie, qui les arpèges, qui la basse, qui ….  Ce petit effort dans l’écoute pour le spectateur est récompensé par une sorte de plénitude. Tout est là, rien ne manque et la musique règne souveraine de beauté.

 

 

 

Le pianiste russe nous a offert un programme copieux, rare, passionnant

Boris Berezovsky ou le piano monde

Photo C (c) David Crookes, Warner ClassicsEn deuxième partie, sacrifiant à une sorte de mode cette année, il aborde à sa manière fluide et délicate trois petites Sonates de Scarlatti. Moment de pure grâce récréative. Car les deux œuvres suivantes sont colossales. La Sonate de Stravinski semble rendre hommage à l’âge classique mais est en fait d’une grande difficulté. Cette apparente simplicité d’écoute et l’absence de démonstrativité sont probablement les raisons de cette rareté dans les programmes des concerts. Berezovsky est impérial de hauteur technique et de don à son public. Sans la moindre fatigue apparente après ce vaste programme, Boris Berezovsky fait de la suite de Petrouchka une fête de la musique. Un piano sans limites qui peut aussi bien faire pleurer par sa délicatesse qu’impressionner par sa puissance orchestrale. Oui, Boris Berezovsky est le plus immense pianiste, capable de tout jouer et qui donne à son public généreusement la beauté dans la modestie accomplie, celle de moyens personnels incroyables et de travail qu’on sait colossal. Boris Berezovsky dans ce concert, a fait le don total d’un artiste accompli. Cet immense artiste a encore offert deux bis flamboyants à son public conquis et exigeant.

Compte rendu concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 21 septembre 2016. Ludwig Van Beethoven (1770- 1827) : Sonate pour piano en mi bémol majeur « Quasi una fantasia » Op. 27 n°1 ; Béla Bartók (1881-1945) : Sonate pour piano ; Trois études op 18 SZ 72 ; Frantz Liszt (1811-1886) : Trois études ; Domenico Scarlatti (1685-1757) : Trois sonates ; Igor Stravinski (1940-1971) : Sonate pour piano ; Petrouchka, suite ; Boris Berezovsky, piano.
Illustration : David Crooks

Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 13 septembre 2016. Mozart, Ravel, Chopin, Liszt. Lucas Debargue, piano.

DEBARGUE-_-Lucas_Debargue-582-594Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 13 septembre 2016. Mozart, Ravel, Chopin, Liszt. Lucas Debargue, piano. Ce jeune pianiste dénote une personnalité affirmée et une belle originalité. Le programme admirablement construit lui a permis de développer une science du piano qui termine son récital crescendo, s’achevant en apothéose. D’abord un Scarlatti lumineux, admirablement articulé et très plaisant pour nous mettre l’oreille en éveil. Puis la Sonate de Mozart K.310, déjà entendue sous les (lourds) doigts de Richard Goode mardi dernier, a été abordée avec beaucoup de nuances et un touché bondissant. L’équilibre entre Sturm und Drang et élégance a été parfait. Un peu plus de legato et de chant dans le deuxième mouvement auraient d’avantage comblé.

LUCAS D. : un sensationnel virtuose à suivre

La Ballade de Chopin a été virtuose, active, vivifiante. Point de mélancolie dans cette pièce et une joie d’un piano triomphant. Le Chopin de Lucas Debargue cherche un peu à rivaliser avec Liszt.
Après l’entracte, le triptyque de Gaspard de la nuit de Ravel a monté d’un cran la virtuosité transcendante. Ondine a été d’une eau claire avec des doigts d’une précision et d’une délicatesse extrême. L’importance des nuances fait passer d’une eau pure à un tsunami final.
Le Gibet impressionne mais ne glace pas. La mise en valeur des différents plans est très réussie avec un glas que rien ne fait diminuer. Les effets pianistiques sont ahurissants de précision. Mais un peu plus d’imagination est nécessaire pour évoquer le romantisme de cette abominable scène de gibet.
Scarbo est la pièce la plus réussie entre la virtuosité triomphante et  l’évocation du personnage cherchant à danser et à s’alléger de sa condition. Le toucher de Lucas Debargue est d’une précision admirable et rien de vient troubler le geste pianistique grandiose. Le final est proprement halluciné, hallucinant.
Pour terminer le programme la première Méphisto-valse achève de nous convaincre que nous tenons là, un virtuose à la manière d’un Evgeny  Kissin. Les doigts volent sur le clavier, les notes fusent de tous cotés et la danse infernale subjugue, mais toujours dans la clarté de l’articulation. Un très grand moment de piano nous a été offert par ce jeune prodige. Avec la maturité, il saura sortir d’une sorte de complétude à s’écouter jouer, gagnera en expression et en legato. Mais déjà les moyens considérables du pianiste méritent toute l’admiration et l’attention du public. Trois bis ont été généreusement offerts (Scarlatti et Chopin) par un artiste en nage mais heureux. Pianiste plein de promesses, désormais à suivre.

Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate n° 432 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano en la mineur K.310 ; Fréderic Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur, op.52 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de La nuit ; Frantz Liszt (1811-1886) : Méphisto-Valse n°1 ; Lucas Debargue, piano.

Illustration : © Evgeny Eutukhov

Compte rendu, concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Les 6 et 7 septembre 2016. R. Goode, C.Zacharias.

Compte rendu, concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Les 6 et 7 septembre 2016. R. Goode, C.Zacharias. La fin des vacances et la rentrée des petits et grands ne représente pas le meilleur moment de l’année. Pourtant à Toulouse la rentrée est source de joie par le début du Festival Piano aux Jacobins. Le cadre du Cloître des Jacobins, la météo clémente, créent depuis 37 années le développement de soirées musicales d’exception.  Ensuite un tuilage avec la saison symphonique de la Halle-aux-Grains dans un concert commun lance la riche saison musicale toulousaine et tout s’enchaîne. Cette première semaine nous a permis d’assister aux deux premiers concerts placés sous une météo des plus estivales.

Richard Goode 2 c Steve RiskindLe 6 septembre 2016 ; Richard Goode, piano. Richard Goode a une nouvelle fois ouvert le festival. Cet invité régulier du festival représente le fleuron de l’école américaine de piano. Sa présence en Europe est bien trop rare car ses activités dans le nouveau monde sont multiples, entre autre il est le co-fondateur du prestigieux festival de Marlboro. En 2011, nous avions été subjugués par la musicalité de cet immense artiste. Ce soir n’a pas été placé sous le signe de cette musicalité d’altitude. Si les moyens du pianiste sont toujours aussi fascinants, une ligne de force constante et une certaine dureté ont dominé ses choix interprétatifs. Dans la sonate de Mozart, la frappe ferme et une sorte de raideur ont certes mis en lumière la noirceur contenue dans l’oeuvre mais ont empêché de déguster le charme et l’élégance que la Sonate contient. Les pièces extraites du Sentier herbeux de Janacek ont été toutes comme lissées sur un même moule, dans une même lumière et une unique couleur un peu vague. Cela a créé une belle respiration dans le programme.

Ensuite la violence de son Brahms a surpris par le manque de sentiment. Un Brahms noir et puissant sans concession. La richesse harmonique, la complexe charpente des pièces a été dessiné avec art, mais sans la moindre souplesse et tout romantisme a été absent.
Les extraits du Livre II des Préludes de Debussy ont été abordés avec une sonorité pleine, beaucoup de pédale, une franchise de ton qui a évité la subtilité de couleurs attendue. L’effet est étrange car c’est comme si une sorte de saturation, de lumière constamment solaire empêchait cet esprit français si sensible dans les compositions de Claude de France, de se révéler.
En fin de programme, dans le grande Sonate n°31 de Beethoven, Goode a été royal et triomphant soulevant l’enthousiasme du public. Ce grand spécialiste de Beethoven, qui a gravé sonates et concertos dans des versions acclamées, a dominé avec puissance la belle partition.
Son Beethoven est charpenté et incisif, parfois un peu massif mais toujours irrésistible. La structure comme dégagée au scalpel, avec des graves très sonores permet une interprétation majeure. La grandeur  beethovénienne a été ainsi portée au firmament par un pianiste aux moyens vertigineux dans une cataracte sonore très impressionnante.

Zacharias-Christian_c_Nicole_ChuardLe 7 septembre 2016 ; Christian Zacharias, piano. Le lendemain le concert de Christian Zacharias a été tout autre. D’aucun ont été amené à penser que le piano avait dû être changé… C’est cela la richesse de ce festival : proposer de soirs en soirs des visions si différentes de la musique sur un seul et même piano. Christian Zacharias et un musicien complet, soliste, chambriste, chef d’orchestre et compositeur. Dans sa présence au piano et dans ses interprétations cette complémentarité musicale est présente. Il a fait le choix d’un programme surprenant abordant deux compositeurs plutôt réservés aux clavecinistes. Son bouquet de Sonates de Scarlatti a permis un développement de subtilités de couleurs, des tempi nuancés, tout à fait inhabituels. La fantaisie a été le maître mot de cette interprétation si personnelle qui jamais n’a manqué d’élégance et a su doser une certaine pointe d’humour. Le changement de couleurs, de toucher et l’aération dont son jeu a été porteur, ont construit une interprétation lumineuse et délicate de la Sonatine de Ravel. Christian Zacharias rend clairement à la fois l’hommage aux anciens contenus dans la pièce de Ravel, et toute la modernité du propos. Un grand art de musicien. En effet rendre limpide le texte et le sous-texte musical avec cette simplicité est admirable et rare.
Les Sonates de Padre Soler ont également été pleines d’esprit et de malice. La main droite d’une présence incroyable a signé l’atmosphère hispanique des sonates. Cette mise en lumière de l’architecture avec cette jubilation a créé un moment aussi léger que spirituel plein de bonheur.
Avec la dernière partie consacrée à Chopin, le génial interprète a comme ouvert une dimension supplémentaire en terme de puissance émotionnelle et d’immenses moyens pianistiques assumés. Les Mazurkas sont des partitions difficiles en ce qui concerne le sentiment et l’interprétation dans une mélancolie luttant contre le plaisir du souvenir passé. Plus que les Polonaises, elles chantent l’attachement de Chopin à son passé polonais.
L’esprit et la délicatesse des phrasés, la beauté des couleurs, le rubato élégant, tout un monde de poésie est né sous les doigts magiques de Christain Zacharias. Et que dire de la virtuosité fulgurante, et la puissance orchestrale dont il est capable !
Un musicien d’exception a enchanté le piano, comme le cloître pour la plus grande joie du public (concert complet  ayant refusé du public). Il est certain que le concert de Christian Zacharias avec Tugan Sokhiev et l’Orchestre du Capitole le 17 septembre prochain à la Halle-aux-Grains atteindra des sommets de musicalité avec le si extraordinaire 5ème Concerto de Beethoven !
Merci à Catherine d’Argoubet qui sait programmer des artistes si beaux et si divers avec cette constance dans la stimulation de l’écoute.

Compte rendu concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Richard Goode et Christian Zacharias.

Le 6 septembre 2016 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano en la mineur K.310 ; Leos Janacek (1854-1928) : Sur un sentier herbeux, extraits ; Johannes Brahms (1833-1897) : 6 pièces Op.118 ; Claude Debussy (1862-1918) : Extraits du livre II  des préludes ; Ludwig Van Beethoven (1770- 1827) : Sonate pour piano n°31 en la bémol majeur, Op.110 ; Richard Goode, piano.

Le 7 septembre 2016 ; Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonates en mi majeur K.162, en do mineur K.226, en mi bémol majeur K183, en fa mineur K. 183, en fa mineur K.386 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Sonatine ; Padre Antonio Soler (1729-1783) : Sonates en sol mineur N°87,en ré mineur N°24, en ré majeur N°84, en ré bémol majeur N°88 ; Fréderic Chopin ( 1810-1849) : Scherzo N°1 en si mineur, Op.20 ; Mazurkas N°1 en ut dièse mineur,Op41, en la mineur, Op. Posthume (KK2B n°4), en la mineur Op.17 n°4 ; en ut dièse mineur Op.30 n°4 ; Scherzo en si bémol mineur, Op.31 n°2 ; Christian Zacharias, piano.

Compte-rendu Opéra. Toulouse, Capitole, le 22 juin 2016 ; Charles Gounod (1818-1893) : Faust ; Nicolas Joël, mise en scène ; Anita Harding, Marguerite ; Orchestre National du Capitole ; Claus Peter Flor, direction musicale.

Compte-rendu Opéra. Toulouse, Capitole, le 22 juin 2016 ; Charles Gounod (1818-1893) : Faust ; Nicolas Joël, mise en scène ; Anita Harding, Marguerite ; Orchestre National du Capitole ; Claus Peter Flor, direction musicale. Et si nos amis allemands avaient complètement raison qui couramment débaptisent « Faust » pour le renommer « Margarete » ? D’ailleurs la pièce de laquelle est adapté le livret, est signée Carré et son titre est « Faust et Marguerite ». Car des deux Faust de Goethe, il faut bien dire que l’opéra de Gounod ne conserve que l’épisode de Marguerite. Et dans la salle bien des jeunes spectateurs se demandaient combien une romance si marquée par le modèle petit bourgeois des relations d’amour pouvaient avoir encore tant de séductions. Car cet opéra si marqué par son époque reste au top 3 des opéras représentés au monde avec Carmen et Traviata. La séduction de la partition de Gounod tiendrait donc tout l’ouvrage, et plus personne ne serait sensible à la force de la jeunesse éternelle, à l’enthousiasme des premiers transports dans la naissance de l’amour et aucun homme ne vibrerait à la pureté d’une belle vierge ?

 

 

 

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Belle reprise consensuelle de Faust à Toulouse

 

 

Quoi qu’il en soit, dépassant toutes ces questions, un beau succès a été accordé à cette production de Nicolas Joël crée in loco en 2009. Mise en scène, décors, costumes et lumières font un tout harmonieux respectant les didascalies et ne cherchant pas à moderniser artificiellement, et trop souvent avec laideur, un propos qui n’en a pas besoin. Stéphane Roche fidèle à Nicolas Joël laisse les chanteurs libres et face au public pour leurs moments engagés. Peu de gestes mais qui prennent souvent sens. Méphisto trouve en Alex Esposito un diable vif-argent, maitre loyal organisant toute l’histoire et faisant voler les difficultés d’un coup d’éventail. Véritable acteur-chanteur, il donne énergie et vitalité à la scène qu’il occupe avec panache. Vocalement le charme opère avec un timbre clair mais sonore sur tout l’ambitus. La diction nonobstant un léger accent est compréhensible. Il arrive à rendre perceptible ce léger décalage du personnage grâce à l’humour. Le Faust de Teodor Ilincai a le mérite de tenir la gigantesque partition de bout en bout, ce qui n’est pas rien ! La voix est un peu trop monocorde et manque à notre goût de couleurs comme de nuances, signalant peut être un rôle un peu trop large pour son organe. Mais l’agrément du timbre fonctionne et il est un partenaire convainquant tant avec Méphisto que Margueritte. Son jeu est par contre apathique. C’est donc la magnifique Margueritte d’Anita Hartig qui gagne tous les cœurs. Le jeux est subtil et expressif, la jeune fille idéaliste, pure et naïve, la Gretchen intemporelle, deviendra amoureuse, femme puis mère, pêcheresse rejetée, meurtrière désespérée, enfin folle de douleur avant de devenir consciente du désastre de sa vie réelle. L’évolution du personnage est particulièrement touchante et la scène finale avec le trio de la transfiguration est absolument magnifique. Vocalement cette soprano lyrique a toutes les qualités souhaitées. Un timbre riche et beau, des couleurs variées, des expressions d’une délicieuse musicalité. Le brillant du début, les vocalises perlées, laissent place au lyrisme avec un legato de rêve dans la si belle scène d’amour. La douleur colore plus sombrement la voix dans la scène du rouet, la vaillance vocale dans la scène de l’église est admirable. Mais c’est l’engagement vocal total et scénique qui subjugue dans le trio final. Son « Anges purs anges radieux » est victorieux dans une pâte sonore enivrante de beauté ! Le Valentin de John Chest est très touchant. Ce rôle, si convenu dans sa représentation de la pudibonderie, est chanté avec tant de cœur et d’une voix si sensible et belle que le personnage en devient presque attachant. Ce jeune chanteur a de belles qualités d’interprète sensible. La dame Marthe de Constance Heller est élégante et pleine d’humour, la voix claire et jeune lui donne du panache loin des matrones habituelles. Elle sait tenir sa présence dans les ensembles et sa scène de séduction avec Méphisto est un régal…Le Siebel de Maité Beaumont est hors de propos, pour donner de la vitalité a cet adolescent elle a tendance a aboyer plus que chanter. Le Wagner de Rafał Pawnuk est vocalement bien discret face aux premiers rôles. L’orchestre si particulier de Gounod est défendu ce soir par un chef que nous avons admiré in loco dans Mozart et Strauss : Claus Peter Flor. Il se saisit de la partition avec beaucoup de respect, développe la richesse harmonique, vivifie les rythmes et assume les moments pompiers, tout en développant une sonorité chambriste bien venue dans les moments tendres. Il tient les chœurs fermement et soutient les chanteurs. La plus belle réussite est avec sa Marguerite au sommet de l’émotion dans la scène du rouet. Le soin apporté aux nuances et aux couleurs sombres dans les préludes rend hommage aux qualités expressives de l’orchestration de Gounod. Les choeurs admirablement préparés par Alfonso Caiani sont magnifiques de présence vocale et de précision avec une belle allure scénique.

La voix est à la fête dans cette production, le public ravi a fait un triomphe à cette belle équipe. La fin de saison capitoline est bien heureuse !

Compte-rendu Opéra. Toulouse, Capitole, le 22 juin 2016 ; Charles Gounod (1818-1893) : Faust, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré créé le 19 mars 1859 au Théâtre-Lyrique, Paris ; Production du Théâtre du Capitole (2009) ; Nicolas Joel, mise en scène ; Stéphane Roche, collaborateur artistique à la mise en scène ; Ezio Frigerio, décors ; Franca Squarciapino, costumes ;Vinicio Cheli, lumières ; Avec : Teodor Ilincai, Faust ; Anita Hartig, Marguerite : Alex Esposito, Méphistophélès ; Maite Beaumont, Siébel ; John Chest,Valentin ; Constance Heller, Marthe ; Rafał Pawnuk, Wagner ; Chœur du Capitole : Alfonso Caiani Direction ; Orchestre National du Capitole ; Claus Peter Flor, direction musicale. Illustration : P. Nin

Compte-rendu, concert. Toulouse,Halle-Aux-Grains, le 18 juin 2016. Richard Wagner: L’anneau du Nibelungen, extraits. Martina Serafin; Philippe Jordan.

jordan - Philippe-Jordan-008TOULOUSE, FIN DE SAISON DES GRANDS INTERPRETES EN APOTHEOSE. Concert événement qui a permis d’entendre de larges extraits du Ring par un orchestre somptueux et son chef talentueux pour leur première venue à Toulouse. Philippe Jordan, avait émerveillé public et critiques lors de la Tétralogie montée à l’Opéra de Paris pourtant controversée scéniquement et en a gravé un CD d’extraits magnifiques, sensiblement identiques au programme de ce soir. Nous n’allons pas détailler les extraits choisis pour dégager un effet général sensationnel qui permet à travers thèmes et leitmotiv de vivre les grands moments de la cosmogonie wagnérienne. Dire que les voix ne nous ont pas vraiment manqué, c’est reconnaître combien Philippe Jordan a construit une tension dramatique et lyrique de la plus grande séduction tout du long.

Sa direction semble absolument naturelle obtenant de son orchestre une clarté digne d’un Karajan, une mise en lumière de la structure à la manière d’un Boulez, tout en ayant le lyrisme d’un Boehm en live et le sens du drame cosmique d’un Solti. En ce sens l’apothéose de la scène finale avec la soprano Martin Serafin a produit une sensation de plénitude comme d’aboutissement.

Mais n’oublions pas de mentionner la perfection instrumentale de cet orchestre incroyablement doué qui sorti de la fosse avec un nombre de musicien biens supérieur à ce qu’une fosse, même Bastille, peut contenir (les six harpes!), a fait merveille.

Couleurs rutilantes ou subtilement mélancoliques, nuances sculptées dans la matière la plus noble, phrasés voluptueux ou rugueux, mise en exergue des leitmotiv les plus rares, tout mérite nos éloges. Les geste de Philippe Jordan sont non seulement d’une noble beauté mais ils s’adressent à chaque instrumentiste avec amitié voir gourmandise.

Tempi de parfaite tenue dans un gant de velours de la main droite et gestes d’une expressivité de danseur de la main gauche, Philippe Jordan aime cette partition comme son orchestre et offre au public un bonheur incroyable. Le novice qui arrive à Wagner par ce concert n’en revient pas de la variété et de la profondeur de la partition extraite de la Tétralogie ; le connaisseur du Ring se régale de ces raccourcis et choix si complets permettant de retrouver tant de leitmotiv aimés tout en suivant les drames des héros.

Comme cette partition dramatique trouve en concert une dimension symphonique majestueuse et puissante, tout en offrant des îlots de musique de chambre !

Pour terminer, l’immolation de Brünnhilde met en lumière les extraordinaires qualités de Martin Serafin. Grande voix homogène sur toute la tessiture avec un vibrato entièrement maitrisé, elle sait projeter le texte si expressif de Wagner entre imprécations terribles, plaintes sublimes et adieux déchirants.

Le legato dès sa première phrase rappelle quelle qualité musicale elle a par ailleurs dans Mozart, Verdi et Strauss. Philippe Jordan semble développer sa gestuelle vers encore plus de lyrisme et davantage de sensualité dans une écoute parfaite qui lui permet à chaque instant de doser les nuances de son orchestre pour soutenir la voix.

Les qualités instrumentales de chacun sont tout simplement prodigieuses avec des cors délicats dans leurs attaques et leurs nuances, des cuivres dosant leur puissance jusqu’aux plus terribles sonorités, des cordes soyeuses et lumineuses, et des bois d’une expressivité incroyable se faisant chanteurs. Les percussions jusqu’aux marteaux et enclumes sont d’une précision diabolique.Enfin il est si rare d’entendre avec cette pureté les 6 harpes.

Wagner est un incroyable sorcier alliant lyrisme et symphonisme, et Philippe Jordan, un magicien liant bien des sentiments humains dans sa direction. Un moment magique.

Compte-rendu, concert.Toulouse, Halle-Aux-Grains, le 18 juin 2016. Richard Wagner (1813-1883): L’anneau du Nibelungen, extraits symphoniques et immolation de Brünnhilde. Martina Serafin, soprano; Orchestre de l’Opéra National de Paris; Philippe Jordan, direction.

Compte-rendu, concert. Toulouse, le 12 mai 2016. Weinberg,Prokofiev,Beethoven; Patricia Kopatchinskaja, Chamber Orchestra of Europe. Thierry Fischer  

Le Chamber Orchestra of Europe a la particularité de se construire sur un désir toujours renouvelé. Lorsque sa création a été décidée en 1981, c’était afin de poursuivre l’aventure commune de certains membres issus de l’Orchestre des Jeunes de l’Union Européenne. 13 membres fondateurs sont toujours présents dans cet orchestre dont l’activité est vouée aux concerts, longues tournées, enregistrements, actions culturelles et éducatives dont une académie.
Orchestre parmi les meilleurs au monde, ce n’est pas la perfection technique qui éblouit mais bien cette joie à faire la musique ensemble et à la partager avec le public.
Dès la symphonie n°10 de Weinberg dédiée aux cordes, la sonorité soyeuse des violons, le mordant des contrebasses, le velouté des alto et la chaleur des violoncelles construisent une harmonie qui provoque une vive émotion. La partition de Weinberg est puissante et porteuse de vraies surprises. En apparence moins contestataire que son contemporain et ami Chostakovitch, la richesse de composition est marquée par une mélancolie et une profondeur rare avec de riches harmonies et une utilisation audacieuse du rythme. Le saisissement du premier mouvement est adouci par les deux mouvements centraux planants et flirtant avec le silence. Le fracas des deux mouvements ultimes va comme au bout de la saturation. La direction de Thierry Fischer est pleine de poésie et de sensibilité. Les qualités de soliste et de chambriste du flûtiste trouvent un aboutissement dans cette direction essentiellement basée sur une musicalité partagée avec l’orchestre, comme envoûté.
KOPATCHINSKAYA-patricia-violon-582-Patricia-Kopatchinskaja017L’entrée en scène modeste de la violoniste moldave Patricia Kopatchinskaja intrigue plus qu’elle ne séduit. Elle débute le Concerto complètement tournée vers l’orchestre après avoir déchaussé ses mules. Cette manière si peu orthodoxe de débuter un concert va se développer tout au long du Concerto, prouvant un tempérament musical rare et assumé. Sorte d’entité tellurique cherchant à s’élever, osant des accents roques et sauvages, elle sait donner à son jeu le réveil de quelque animalité de félin. Entre danse et incantation, le premier mouvement si spectaculaire semble passer trop rapidement. Le changement d’atmosphère du deuxième mouvement, longue cantilène du violon reposant sur un orchestre pacifié, permet à Patricia Kopatchinskaja des sonorités d’une délicatesse inouïe. Son legato est infini et le son mourant au bord du silence est féérique. Le félin se fait sensuel ; il devient subtilement amoureux de la beauté pure. Les audaces et folies rythmiques du final, la danse comme improvisée et toujours pieds nus, les connivences amicales avec les instrumentistes et le chef, le plaisir partagé font complètement oublier la difficulté diabolique de ce dernier mouvement. Thierry Fischer prouve une compréhension incroyable de la construction du Concerto comme une capacité à mettre en valeur le plus petit instant. La parfaite gestion des nuances permet à la violoniste d’oser beaucoup dans les extrêmes, poussant son instrument dans ses derniers retranchements.
L’ovation du public est grandiose et les deux bis seront eux aussi très originaux et inattendus. Non pièce solo pour se faire admirer mais duos avec le premier violon puis le violoncelle solo avec qui la musicalité amicale semble au sommet. Pour de tels musiciens tout n’est que partage et don au public. La chaleur de ce désir a embrasé la Halle-Aux-Grains.

En deuxième partie de concert, la 7ème symphonie de Beethoven a poursuivi ce voyage dans la musicalité la plus passionnée. Thierry Fischer est un grand chef capable de revisiter les chefs d’œuvre trop connus. La vigueur rythmique, les phrasés d’une délicatesse incroyables, les nuances poussées à l’extrême et surtout cette liberté laissée aux instrumentistes qui osent des sonorités comme lustrées, permet une écoute jubilatoire. La modernité de cette symphonie qui faisait entre autre l’admiration de Wagner a été éclatante. Oui un concert de la jubilation partagée avec le public de bout en bout.  Une très belle soirée par de très Grands Interprètes!

Compte-rendu, concert. Toulouse, Halle-Aux-Grains, le 12 mai 2016. Mieczyslaw Weinberg ; Serge Prokofiev (1891-1953); Ludwig van Beethoven; Patricia Kopatchinskaja, violon; Chamber Orchestra of Europe. Thierry Fischer, direction.

Compte-rendu,concert.Toulouse,Halle-Aux-Grains,le 29 avril 2016. Berlioz: Roméo et Juliette.Tugan Sokhiev,direction.




Quelle soirée! Ce n’est pas la première fois que Tugan Sokhiev dirige cette admirable partition,car il l’a donnée en février à Berlin ; toutefois il se dégage de son interprétation toulousaine, une vitalité et une urgence dramatique qui a quelque chose de la fougue romantique assumée qui convient parfaitement à la tragédie la plus aimée de Shakespeare.Il me semble que cette adaptation de la pièce de Shakespeare, en une forme inouïe nommée symphonie dramatique mais qui dure près de deux heures, avec son mélange baroque de genres est la plus aboutie de toutes les illustrations musicales ou opératiques de cette tragédie. La poésie conservée de cette histoire d’amour et de cette histoire de guerre si édifiante, la liberté laissée à l’auditeur pour construire son propre monde et partager les émotions de Roméo et Juliette, de cette haine dévastatrice et folle si présente encore aujourd’hui, … tout cela produit un moment rare.

 

 

 

Chapeau bas!


Tugan Sokhiev éblouit dans Berlioz amoureux inspiré par Shakespeare : splendide Roméo et Juliette à Toulouse

 

toulouse-tugan-sokhiev-582-classiquenews-compte-rendu-critique-Roméo-et-Juliette---crédit-Joachim-Hocine

 

 


Tugan Sokhiev aime Berlioz et il le prouve une nouvelle et belle fois! Après ce même Romeo et Juliette donné à Berlin en février 2016, il a dirigé le Requiem au Bolschoï, et s’apprête à conduire dans ce même théâtre, la Damnation de Faust en juillet prochain. Il aime et comprend la partition fleuve de Berlioz comme peu le savent. Car dès les premières mesures de la fugue lancée par les alti, nous somme pris dans une aventure dont personne de sortira tout à fait le même. La beauté de la partition est fulgurante, son intelligence et sa modernité aussi. La partie centrale est cette incroyable scène d’amour à l’orchestre, plus belle que tous les duos d’opéra du monde tant Berlioz fait chanter son orchestre. Ce bijou central a été dirigé si admirablement par Tugan Sokhiev, suivi comme si leur vie était en jeux par tout son orchestre et le chœur, que le temps suspendu, a permis un retour en soi pour les amoureux de l’amour. Si ce moment crucial et central demeurera dans ma mémoire je crois qu’il est impossible de décrire tout ce qui fait la beauté et la richesse de cette symphonie dramatique. La forme est si originale et si habile à nous conduire vers la poésie de Shakespeare que je ne prendrai que deux exemples.

L’utilisation des voix solistes est d’une invention incroyable. La mezzo-soprano dans un moment qui tient à la fois du récitatif et de l’air, dans un légato à l’élégance suprême accompagné surtout par la harpe, incarne la sympathie et la bonté, la foi en l’humanité, en la poésie. Elle s’adresse au public ainsi :



Quel art, dans sa langue choisie,
Rendrait vos célestes appas ?
Premier amour ! N’êtes-vous pas
Plus haut que toute poésie ?
Ou ne seriez vous point,
dans notre exil mortel,
Cette poésie elle-même,
Dont Shakespeare lui seul eut le secret suprême
Et qu’il remporta dans le ciel !

Si d’autres textes français chantés peuvent toucher ou trop souvent faire sourire voir rire,le texte d’Emile Deschamps est d’une grande qualité tout du long. Son patient travail avec Berlioz semble porter les fruits d’une modestie de ses mots face au génie né à Stradford-upon-Avon, qui du coup révèle la poésie par la musique, faisant pour quelques temps taire la guerre entre parole et musique. 
Lors de ce qui s’apparente à un deuxième couplet, la manière dont Berlioz fait chanter sotto voce les violoncelles, est admirable de suggestion de la chaleur de la passion amoureuse naissante.
La mezzo-soprano québécoise Julie Boulianne est absolument parfaite. Voix au timbre profond mais sans vibrato large, jeunesse de couleur, et diction fluide permettent d’adhérer à son empathie pour les héros. Son souffle long et ses phrasés admirablement élégants sont d’un idéal de chant français trop peu souvent atteint.
Le ténor a une très courte intervention et son air fuse. L’art avec lequel le ténor français Loïc Félix, arrive à garder toute l’élégance de Mercucio dans son chant prestissimo est un vrai régal. Pas une syllabe qui ne soit claire comme le cristal, le tout dans un chic incroyable et avec une voix au timbre de miel. C’est un très beau passeur pour le songe de la reine Mab qui ne peut s’oublier. 
Ainsi l’originalité avec laquelle sont traitées les voix soliste permet toutefois aux interprètes de briller. Le dernier à intervenir pour l’immense final est la voix grave de Frère Laurent. Cette page opératique, véritable dialogue entre le personnage et le choeur, est la seule concession au vieil opéra, mais à quel niveau de perfection! L’exhortation à la paix, obtenue de longue lutte par le moine est un bras de fer vocal admirablement écrit par Berlioz qui ne met pas en danger son chanteur face à la vaste foule mais lui permet par une écriture habile de dominer le chœur de plus de 80 personnes. Patrick Bolleire, plus baryton que basse a l’autorité nécessaire mais peut être pas le charisme de beauté de timbre qu’un José van Dam a su y mettre. La voix est franche d’émission et la diction suffisamment précise pour en imposer et obtenir ce fabuleux serment de paix.
Tugan Sokhiev a su porter haut ce final en terme de tension dramatique et d’espoir. N’avons nous pas toujours et toujours besoin de cette paix ? 

Le choeur est lui aussi utilisé de manière particulière par Berlioz. Petit chœur ou grand chœur. A capella ou à peine accompagné par la harpe, soutenu par un orchestre immense ou final dramatique puissant. Il tient à la fois du chœur antique et moteur actif du drame. Le chœur catalan Orfeon Donostiarra, admirablement préparé par son chef, José Antonio Sainz Alfaro, a rendu hommage au génie de Berlioz dans toutes ses facettes. Porté par la direction sensible à main nue de Tugan Sokhiev, il a su donner en émotion, distance descriptive ou sentiments humains tout ce qui construit la dramaturgie de l’œuvre. Seul petit regret la diction n’a pas permis de tout comprendre.Mais quelle splendeur sonore!

L’orchestre du Capitole a été merveilleux, impossible de décrire chaque moment superbe des solistes. Les violons ont été royaux autant dans les piani et les phrasé aériens, les effets magiques de la reine Mab, que dans la violences déchirante du final avec des traits comme des coups d’épée. Les violoncelles amoureux ont été voluptueux. Un exemple de l’orchestration inouïe de Berlioz: cette plainte dans la scène du tombeau portée par quatre bassons, le cor anglais et les cors alternativement. Cela construit une sonorité lugubre et belle, fascinante en sa lumière noire et inoubliable.
Berlioz peut compter sur un chef et un orchestre de toute première grandeur. Tugan Sokhiev et l’Orchestre National du Capitole ont été magnifiques ce soir. Chapeau bas! Grande soirée Berlioz et bel hommage aussi à Shakespeare.

 

 




Compte-rendu,concert.Toulouse,Halle-Aux-Grains,le 29 avril 2016.Hector Berlioz(1803-1869): Roméo et Juliette, symphonie dramatique,op.17; paroles d’Emile Deschamps. Julie Boulianne,mezzo-soprano; Loïc Félix,ténor; Patrick Bolleire,basse; Choeur Orfeon Donostiarra (chef de chœur: José Antonio Sainz Alfaro); Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev,direction.

 

 

Compte rendu, concert. Toulouse, le 4 mars 2016. Azagra, Beethoven… Vadim Gluzman, Tugan Sokhiev

Dès les premiers accords de prélude du jeune compositeur hispanique la qualité de la composition rejoint celle de l’interprétation et le public a été conscient de vivre un grand moment. Cette création, commande de l’orchestre du Capitole prouve combien l’orchestre et son chef sont engagés dans la défense de la musique contemporaine. La grande sagesse du compositeur David Azagra permet aux oreilles de se détendre et d‘accepter une partition lyrique qui se déploie avec générosité. L’appel à une énergie supérieure est perceptible et crédible  mais la nostalgie de certains moments n’est pas sans évoquer le cor anglais  de Tristan et Yseult de Wagner. La beauté de l’orchestre est un enchantement, de couleurs et de nuances subtiles.

 
 
 

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De son côté, le concerto pour violon de Beethoven avec l’interprétation de Vadim Gluzman restera comme un moment de bonheur total proche de l’inouï.  Ecoutant avec gourmandise l’introduction de l’orchestre, ce musicien d’exception cherche à se couler dans le son de l’orchestre. Cest ainsi qu’avant son entrée, il joue avec le tutti des premiers violons comme pour faire corps avec la musique de l’orchestre et le tempo. La direction vivante et fougueuse de Tugan Sokhiev obtient de très beaux phrasés des musicien et des nuances variées. Le romantisme de la partition s ‘exprime par la générosité du son qui se déploie avec puissance. L’orchestre sera tout du long un partenaire très présent pour le soliste . Il faut dire combien Vadim Gluzman obtient de son Stradivarius une sonorité hédoniste et généreuse … laquelle semble flotter au dessus de tout.  Même dans les forte, le violon plane dans la lumière  et n’est jamais éteint. Ses coups d‘archets sont parfois étonnants car ils vivifient des moments trop connus. Il est admirable de sentir combien cette partition de Beethoven retrouve dans cette interprétation une vivacité, un élan bien souvent perdu sous une trop complaisante tradition. Ici le chef et le soliste, main dans la main, semblent dépoussiérer la partition et lui rendre l’audace qu’elle contient. Le mouvement lent est un chant d‘amour paisible et radieux et le final une danse de la vie splendide. Cette interprétation sensible et vivante restera dans les mémoires de tous spectateurs privilégiés de la Halle-aux-Grains comme des auditeurs de Radio Classique en direct ou les spectateur de Mezzo à venir.

Pour entretenir la relation d’amour du public avec Vadim Gluzman, il revient avec un extrait pour violon seul des sonates et partitas de Bach. Même sous un tonnerre d‘applaudissement, il a bien fallu laisser partir celui qui est tout simplement l‘un des plus grand violonistes du moment.

Pour  terminer ce magnifique concert la beauté et la puissance de la partition de Bela Bartok a représenté un pur moment de grâce. Le début de cette suite du Prince de bois fait penser à une sorte de création du monde avec l’utilisation si richement évocatrice des instruments les plus graves pianissimo. L’Or du Rhin de Wagner n’est pas loin. L’effet est sidérant mais la suite de cette pièce est tout à fait incroyable. L’orchestre est gigantesque qui utilise même deux saxophones. Il est demandé aux musiciens une concentration incroyable avec en particulier des rythmes fort complexes. Cette musique a quelque chose d’athlétique dans cette exigence de maitrise instrumentale totale et cette capacité à rendre naturels des rythmes d’une complexité inénarrable.
La manière dont Tugan Sokhiev dirige est un pur bonheur partagé. Souriant et heureux, il semble organiser jusqu’au moindre détail de cette formidable partition. Chaque instrumentiste est à la fête et semble donner tout ce qu’il peut pour participer à la fête. Les nuances sont richement creusées et le crescendo final est presque insoutenable de puissance. La beauté de la direction de Tugan Sokhiev, celle de ses gestes comme de toute sa manière d‘être, font merveille. Un seul regret : dommage que nous n’ayons pu profiter du ballet dans son intégralité, car nous savons quel chef de théâtre est Tugan Sokhiev et combien il aurait su lui rendre justice. Car la partition est la moins connue et la moins jouée des pièces dramatiques de Bartok. En effet l’opéra le Chateau de Barbe Bleue a trouvé son public, et récemment à Toulouse, mais également le Mandarin Merveilleux est plus joué que ce Prince de bois. Tugan Sokhiev nous avait  offert une suite d’orchestre sensationnelle  à Toulouse déjà en 2008. Ce soir pourtant il semble particulièrement maitriser la complexité de l’oeuvre avec joie et aisance. La maturité  est magnifique et l’entente si belle avec l’orchestre du Capitole porte ses plus beaux fruits, comme une corbeille en forme de corne d ‘abondance. Ce concert a uni des musiciens de grand talent et des compositeurs au génie souverain. Le jeune Azagra n’a pas démérité ce qui laisse augurer de bien belles compositions à venir.

Toulouse ; La Halle-aux-grains, le 4 mars 2016 ; David Azagra (né en 1974) : Prélude, création mondiale ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concert pour violon et orchestre en ré majeur, op.61 ; Béla Bartók (1881-1945) : Le prince de bois, suite d ‘orchestre op.13 sz .60 ; Vadim Gluzman , violon ; Orchestre national du Capitole de Toulouse; Direction : Tugan Sokhiev.

Compte-rendu concert. Toulouse, Halle-aux-Grains, le 12 février 2016.Ravel, Adams, Holst. Nicholas Collon.

Si d’aucun se plaignent d’une programmation sans originalité, ce concert vient en contre pied nous surprendre. Le chef d’orchestre Nicholas Collon est inclassable tant il est déjà en possession d’un répertoire immense. Il a créé l’ Aurora Orchestra à Londres et bénéficie d’une aura intrigante. Son répertoire est vaste et va de Bach aux compositeurs du XXI ème siècle. Lui confier la direction de ce programme coule donc de source. Lui adjoindre le plus jeune et le plus talentueux violoniste américain se comprend aisément. Et leur confier le terrible Concerto de John Adams relève d’une idée géniale.

 

hoops chad violon

 

 

INTERSIDERAL, UN CONCERT QUI A DECOLLE….  Nous avons en effet pu bénéficier d’une interprétation passionnante de cette oeuvre encore bien rare. Le Concerto  a été composée en 1993 et crée par Gidon Kremer. Le jeune Chad Hoops,  âgé de 21 ans est un interprète incroyablement sûr de lui, mature dans son abord de l’instrument. La solidité de son jeu, la sûreté de ses phrasés, l’autorité de sa virtuosité sont inimaginables. Le son est rond, puissant sans violence. Il maîtrise car comprend parfaitement cette partition complexe. Si le premier mouvement est orchestralement un peu trop envahissant jamais une cadence finale n’aura été si bienvenue. Enfin le violon a pu chanter à sa guise.  Le mouvement central est le plus lyrique, le plus mélancolique aussi. Apparenté à une chaconne, le mouvement permet au violon de planer et chanter délicatement. Le final est d’une virtuosité diabolique ; Chad Hoopes ne semble pas frémir et s’engage dans la bataille dont il sortira vainqueur. Tout au long de l ’oeuvre,  la riche orchestration laisse toujours la première place au violon. L’habileté de l’écriture est de ce point de vue tout à fait remarquable. En bis, le violoniste à l’incroyable sureté technique et la musicalité royale a joué un extrait apaisant de la Fantaisie n° 9 de Georg Philipp Telemann.

Le programme avait débuté par les Valse nobles et sentimentales de Ravel. L’orchestre du Capitole en a donné une interprétation riche et contrastée. La modernité de l’écriture, la profondeur des nuances et l’implacabilité du rythme ont été magnifiquement mises en valeur par la direction de Nicholas Collon. Très souple, toujours souriant, il a un plaisir communicable à davantage jouer avec l’orchestre que le diriger. Ce jeune chef a une manière d’être à la tête de l’orchestre qui fait penser à ceux qui font de la musique avec les instrumentistes plus qu’il ne sont  « chef » . L’entente avec le soliste a semblé idéale comme avec chaque instrumentiste de l’orchestre.

La deuxième partie du concert a été consacrée aux Planètes de Gustav Holst. Au corps défendant du compositeur, qui a finit par être irrité du succès de cette oeuvre, admettons qu’elle fait toujours un grand effet sur le public. Oubliant certaines longueurs, le public de la Halle-aux-Grains a fait un triomphe aux interprètes; il faut bien reconnaitre que le début par Mars dans une ambiance d’apocalypse fait un effet fulgurant. La « psychologisation » de chaque planète avec un titre spécifique, fait ensuite son effet. Il ne s’agit pas d’une musique à programme habituelle car personne ne peut connaitre vraiment les planètes de notre système solaire et seules les représentations imaginaires sont permises. D’ailleurs lors de la composition Pluton n’avait pas été découverte et Holst ombrageux du seule succès de cette oeuvre au détriment du reste de ses compostions, refusa de composer la moindre note pour la nouvelle planète. Que pouvait il rajouter? Les effets orchestraux sont subtilement entremêlés, rythmes, harmonies complexes, utilisation inhabituelle des instruments. Tout permet à l’imaginaire de fonctionner à fond et sans besoin de prise de substances toxiques!  Les couleurs, les nuances, la complexité des empilements ont richement été mis en lumière par la direction inspirée de Nicholas Collon. Les interventions magiques du choeur de femmes invisibles a été un moment d’émotion indicible (Choeurs du Capitole, admirablement préparés par Alfonso Caiani).  Un grand concert en forme de voyage intersidéral abouti qui a amené le public heureux au seuil de ses plus beaux beaux rêves. Valses, courses, vols terriens, puis voyage extraterrestre vers le soleil… en toute liberté… Que de beautés!

 

 

Compte-rendu concert. Toulouse, Halle-aux-Grains, le 12 février 2016 ; Maurice Ravel ( 1875-1937) : Valses nobles et sentimentales ; John Adams ( né en 1947) : Concerto pour violon et orchestre ; Gustave Holst (1874-1934): Les planètes; Chad Hoopes, violon ; Choeurs du Capitole (chef de choeur ; Alfonso Caiani) ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction: Nicholas Collon.

 

 

 

Compte-rendu, concert. Toulouse, Halle aux grains, le 5 février. Ravel, Beethoven… Nicholas Angelich, piano.

angelich nicholasangelichc2a9sonjawernerNé aux États-Unis, Nicholas Angelich est pourtant un digne représentant de l’interprétation pianistique française. Son Concerto en sol de Ravel ce soir, a été un vrai régal. L’écoute d’un orchestre qu’il connaît bien et qu’il semble apprécier tout particulièrement, participe de cette belle interprétation en entente mutuelle. Le toucher racé du pianiste, son mélange de force et d‘élégance, sa parfaite maîtrise de toute une gamme de nuances, rendent son jeu très vivant. De belles couleurs irradient en particulier dans le mouvement central lent qui a été le moment magique du concert. La longue et délicate introduction du piano nous a conviés dans un monde de beauté mélancolique et de poésie élégante. Le final dans un tempo vif a permis au piano superbement maitrisé d‘Angelich de briller. Quelle aisance dans les rythmes parfaitement «Jazzy » ! L’orchestre a été brillant et très haut en couleurs. Des cordes pures, des bois exceptionnels, des cuivres taquins, des percussions en gloire.

 

 

 

 

Nicolas Angelich à Toulouse, un nouvel enchantement

 

Avant ce grand moment musical, le cycle de Ma Mère l‘Oye dirigé par Gustavo Gimeno n’a pas atteint le niveau de poésie ni la subtilité à laquelle nous sommes habitués à Toulouse. Un chef dont la préoccupation semble davantage maîtriser l’orchestre que de faire de la musique avec des instrumentistes d‘exception. La manière de battre la mesure lors du solo du cor anglais a fait s‘époumoner notre magnifique Gabrielle Zaneboni sans lui permettre de retrouver son phrasé naturel habituel. Ceci est un exemple de ce qui est peut être un manque de confiance du jeune chef, ou son peu de sensibilité à la dimension chambriste que la musique symphonique contient.

La Troisième symphonie de Beethoven a procédé de ce même combat, gagné par le chef à l’arrachée, avec une métrique implacable. Le sous-titre de la symphonie ne nous semble pas suggérer cet héroïsme là …

Il nous restera le grand plaisir d’avoir pu retrouver Nicholas Angelich que le public toulousain adore. Son bis de Schumann (Träumerei, extrait des Kinderszenen) a été un moment de pure grâce céleste.

 

 

 

Compte-rendu concert. Toulouse. Halle-aux-grains, le 5 février 2016 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Ma mère l’Oye, cinq pièces enfantines ; Concerto pour piano et orchestre en sol majeur ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°3 « Héroïque » en mi bémol majeur ; Nicholas Angelich, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction : Gustavo Gimeno.

Compte rendu, concert. Toulouse, Halle aux Grains, le 18 janvier 2016. Mendelssohn, Beethoven… Martha Argerich, Kamerata Baltica

argerich_alix_Laveau_emi_pianoVoilà un concert qui fera date. Merci aux Grands Interprètes! D’abord la découverte de la sonorité soyeuse d’un orchestre de cordes des plus rares. Fondé par Gidon Kremer il y a 15 ans, cet orchestre de chambre (Kremerata Baltica) fait le tour du monde : 1000 concerts en 15 ans! Félix Mendelssohn juvénile (à peine 16 ans) et brillant est magnifié par l’énergie et la beauté sonore de ces cordes. Un pur bonheur de texture, rondeur et délicatesse. Sans chef et avec une complicité de chaque instant chacun est engagé comme rarement. Après cette perfection instrumentale et cette beauté qui crée l‘émotion la plus pure, la deuxième oeuvre  au programme en a saisi plus d’un. La suite de pièces des Saisons de Tchaikovsky qui sous les doigts récents du pianiste Lang Lang avait semblé sans émotions (NDLR : cf notre compte rendu critique du récital Lang Lang à Versailles), a ce soir, rendu perceptible ce qu’est l’humour le plus brillant en musique. Alexander Raskatov est un compositeur Russe incroyablement doué, aussi  sérieux qu’iconoclaste. Il se permet d’utiliser le composteur Russe le plus connu, Tchaikovski, pour faire de sa suite des Saisons, une peinture humoristique digne de Charlie Hebdo. Avec une grande culture, le sens des phrases musicales est détourné, inversé, voir bafoué…  et les Saisons deviennent un moment de fou rire tant pour les musiciens , qui se saisissent de percussions ou de minuscule trompettes, que pour le public. Moment de jubilation réalisé avec une perfection instrumentale sidérante. Le piano préparé, les appeaux, tout est musique et fait mouche.

Après un court entracte, la transcription des images d‘Orient de Schumann par Friedrich Hermann est très réussie avec une complémentarité réjouissante entre le quatuor à cordes par moments et tout l’orchestre. Notons que la beauté des couleurs, la tenue rythmique impeccable et les nuances très abouties évitent toute monotonie à ce superbe orchestre de cordes.

Beethoven : la fée Martha

Pour la dernière partie du concert, Martha Argerich fait son entrée avec modestie. Très rapidement sa démarche qui a pu paraitre hésitante, se raffermit à la vue des musiciens de l’orchestre et lorsqu’elle prend place au milieu d‘eux, il est aisé de deviner qu’elle est tout à son aise. Sa chevelure est d’argent, son sourire de velours. On dit que ce Deuxième Concerto de Beethoven est son préféré : nous le croyons!  Lorsqu’elle écoute avec gourmandise la longue entrés de l’orchestre, il est clair qu’elle hume un parfum qui l’enchante. Il faut dire que les cuivres et vents qui ont rejoint les cordes font merveille, en couleurs, nuances, présence chaleureuse.

La manière dont Martha Argerich se jette à son tour dans la musique tient de l’émotion impatiente d’une enfant sage qui a longtemps attendu son plus grand plaisir. Il m’est impossible ensuite de décrire sagement cette interprétation tout à fait unique. Car ce qui se dégage de ces minutes pour l’éternité est un partage de joie à faire de la musique au sommet. Martha Argerich a des doigts de fées qui savent se faire oublier. Comme il est cruel pour tous les pianiste qui se croient sérieux quand cette dame faite musique fait oublier totalement son instrument. C’est de la pure musique qui émane de sa personnalité mystérieuse et proche à la fois. La délicatesse du toucher est mozartienne et l’énergie, insatiable. Le délicat rubato donne vie à chaque phrase. La manière de se glisser dans l’orchestre ou de donner l’impression qu’il sort de ses fins de phrases est de la pure magie. Les notes de perles légères sont d’une pureté immaculée. L’Andante est un moment de partage accompli entre Martha et tous les musiciens. Même les abominables tousseurs du public ont su se taire, c’est dire! Le final caracole et vole à tire d‘ailes dans une joie sans limites. Toute notion de virtuosité s’évanouit : la Musique, c’est facile : c’est comme Martha respire.

Le bis permet de retrouver Martha Argerich seule et heureuse de jouer du Scarlatti avec des notes répétées comme une folie douce. Un pur bonheur. Mais la grande générosité des musiciens a été de nous donner en bis tout le dernier mouvement du Concerto. Introduite par Martha Argerich dans un tempo jubilatoire, c’est une véritable explosion de bonheur musical auquel nous assistons. Un feu d’artifice irradiant!

Un très grand concert ce soir avec d’immenses musiciens, et Martha, impératrice magique pour une musicalité absolue.

 

Compte Rendu Concert. Toulouse.Halle-aux-Grains, le 18 janvier 2016; Félix Mendelssohn (1809-1847): Symphonie pour cordes en ré mineur n°7 ; Piotr Illitch Tchaikovski ( 1840-1893)/ Alexander Raskastov ( né en 1953) : Les Saisons ; Robert Schumann (1810/1856) / Friedrich Hermann (1827-1907): Images d ‘Orient,Opus 66; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n°2, en si bémol majeur,Opus 19 ; Martha Argerich, piano; Kremerata Baltica;

 

 

Compte rendu, concert. Concert du Nouvel An à Toulouse. Le 1er janvier 2016. Tchaikovski, Bellini, Chostakovitch… Tugan Sokhiev…

Sokhiev_Tugan_Tugan-Sokhiev2-credit-Mat-HennekSalle comble ce 1er janvier 2016 pour le deuxième concert du nouvel an. La veille au soir les musiciens avaient offert le même programme aux toulousains. Un public rajeuni, et expressif a ovationné les artistes après chaque pièce. Cette relation de plaisir et de confiance entre musiciens, solistes, chef et public a été le moteur d’une alchimie sophistiquée. Car ce programme qui en apparence comprend des pièces « faciles » est en fait exactement construit pour mettre en valeur toutes les facettes de la musique et la subtilité des instrumentistes. Thème général russe certes, avec un joyau belcantiste en son sein du plus sensibles des compositeurs de bel canto italien : Vincenzo Bellini (Concerto pour hautbois). Cela fonctionne à merveille et la délicatesse, la longueur de souffle, l’élégance et la beauté sonore du hautboïste ont apporté une instant de magie fraiche et nuageuse au milieu de couleurs flamboyantes et de rythmes irrésistibles. Car si le hautbois d’Alexeï Ogrintchouk est fêté dans le monde entier, le soliste et chambriste inestimable a semblé pendre un plaisir immense lors de l’interprétation des arabesques, volutes et phrases planantes du concerto de Bellini sous la direction lyrique de Tugan Sokhiev. L’entente a été admirable entre les musiciens. L’humour et la malice du final prestissimo ont renforcé encore une complicité exquise.

 

 

 

Concert du Nouvel An : Sokhiev, Maestro Crescendo !

Les extraits des principaux ballets de Tchaïkovski ont été un enchantement sous la direction si idiomatique de Tugan Sokhiev. Nous avons toujours loué ses interprétations de Tchaïkovski dont il a régalé Toulouse à l’opéra comme au concert.   Même en extraits si précis, le charme de la théâtralité opère, chaque extrait est situé dans l’histoire du ballet. En état de grâce le chef a dirigé tout le concert sans baguette dans un don complet de sa personne. Gestes expressifs de danseur, d‘escrimeur, de cavalier, de torero, sourire aux lèvres, yeux noirs ou malicieux, le spectacle de cette gestuelle à l’esthétisme rare a été un enchantement à lui seul. Musicalement les instrumentistes ont tous brillé, explosant de virtuosité et de beauté sonore. La direction si souple de Tugan Sokhiev obtient pourtant une précision rythmique incroyable. Les phrasés sont larges et toujours chantants, les couleurs variées tour à tour éblouissantes ou mordorées, les nuances portées par les mains si expressives du chef atteignent des sommets. Au point que Tugan Sokhiev peut être proclamé « Maestro Crescendo ».

La deuxième partie du concert quitte Tchaïkovski pour Katchaturian et sa Danse du sabre si prompte à mettre en valeur les percussions. Mais ce sont peut être les danses de Chostakovitch qui seront les plus irrésistibles en raison d’un humour incroyable de l’orchestration. Le trombone à coulisse de « Tea for two » ayant la palme,  indiscutablement. Le final par la (trop) courte suite de 1909 de l’Oiseau de Feu de Stravinski élargit l’espace sonore avec un crescendo final éblouissant de force maitrisée. Maestro Crescendo oui vraiment, merci Tugan Sokhiev pour ce programme si stimulant permettant de commencer l’année en pleine énergie !

Pris au piège de son succès, alors qu’un premier  bis a été donné (la vocalise de Rachmaninov ayant permis le retour du hautboïste sublime), puis la marche de Radetzky (Johann Strauss père) mettant le public sous la direction du chef avec un charisme incroyable, une partie du public a houspillé Tugan en  lui faisant comprendre qu’il n’était pas d ‘accord avec la fin du concert, lorsque celui ci voulait partir. Avec un « on ne m’a jamais fait cela », bousculé, mais heureux, Tugan Sokhiev est revenu diriger, musiciens et public pour la reprise de la fameuse marche de Radetzky : un Grand moment de complicité et de partage. Avec un tel chef, un si bel orchestre  et un pareil public, l’année musicale s’annonce …. fabuleuse à Toulouse.

Compte Rendu Concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 9 décembre 2015 ; Wolfgang Amadeus Mozart ( 1756-1791) : Symphonie concertante pour vents en mi bémol majeur KV.297b ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 10 en mi mineur op.93 ; David Minetti, clarinette ; Olivier Stankiewicz, hautbois ; Jacques Deleplanque, cor ; Estelle Richard, basson ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Ce concert a été ouvert dans la bonne humeur, l’élégance et la musicalité la plus subtile. La Symphonie concertante pour instruments à vents de Mozart est une œuvre très belle, aux proportions parfaites et à l’équilibre idéal entre solistes et orchestre. L’originalité de l’association de la clarinette, du hautbois, du cor et du basson dans un orchestre classique bien étoffé en fait une œuvre symphonique enrichie et non un orchestre accompagnant des solistes. Les quatre compères sont tous solistes de l’Orchestre du Capitole (ou l’ont été). Cela se voit par une complicité et une écoute, rares et émouvantes, et cela s‘entend par un même phrasé, une même vision de la musique. Les trois mouvements passent comme un rêve avec des moments d’émotions, de joie, d’humour.

Au sein de l’Orchestre du Capitole, se distinguent plusieurs tempéraments solistes

Quels Artistes !

Sokhiev_Tugan_Tugan-Sokhiev2-credit-Mat-HennekLa très belle introduction orchestrale dirigée avec amour par Tugan Sokhiev permet aux solistes de se sentir accueilli pour développer leurs extraordinaires qualités de son, de phrasé et de nuances. Quand la beauté prend ainsi le devant tout paraît évident. La sonorité mozartienne de la clarinette de David Minetti nous est connue, lui qui est un interprète si inspiré du Concerto de Mozart, qui sous la baguette de Tugan Sokhiev nous avait déjà enchanté. Beauté du son, longueur de souffle, nuances piano irréelles, cet artiste a tout d’un musicien d‘exception, le compter dans l’orchestre du Capitole est une chance, nous le savons. Le hautbois d’Olivier Stankiewicz est plus rare dans l’orchestre ces temps ci,  il joue outre-Manche dit-on. Ce soir sa complicité avec l’orchestre, le chef et ses collègues est source de bonheur partagé. Et quelle sonorité !  Ce hautbois rond au son plein et fin à la fois, qui sait nuancer et phraser à la perfection est une vraie bénédiction. Cette musicalité succulente avec cette rondeur de son évoque quelque dessert à la pêche. Quand nombres d‘orchestre et même de haut rang ont des hautbois trop citronnés.

De son côté, Jacques Deleplanque, fait les beaux soirs de l’orchestre dans des soli de cor toujours admirables. Ce soir, même si il a un peu bataillé avec «  sa tuyauterie » entre ses interventions, non sans humour. Il a su prouver que le cor est aussi fin et précis que les bois, rivalisant de rondeur avec le hautbois, de chaleur avec la clarinette, de profondeur avec le basson. Cet artiste qui a été remarqué très jeune par Boulez, est soliste internationalement connu, il est également  professeur à Paris. Estelle Richard, petite benjamine de l’orchestre est basson solo depuis 2011. Son aplomb, la délicatesse de son jeu, sa sonorité toujours chaude et rayonnante ont su assurer un tapis de velours épais dans les dialogues quand la légèreté de sa virtuosité et sa grâce dans les soli ont été remarquables. Et toujours ces phrasés complices entre tous. Dans le final, le jeu de duel à fleuret moucheté entre les quatre solistes a été un moment d’humour et de joie partagée inoubliable. Après un final enthousiasmant, le public ravi fait un triomphe à ces musiciens si complices. Le bis qui a toute la saveur mozartienne est en fait la cassation d’un contemporain :  Johann Georg Lickl,  autre ravissant joyau de complicité. Que du bonheur !

Parcours de la terreur

La deuxième partie du concert a complètement changé d‘atmosphère avec un orchestre grandement enrichi. Après la lumière et le joie, le malheur et l’enfer. La dixième symphonie de Chostakovitch est un cri, une déclaration de guerre à la barbarie. Staline est mort et Chostakovitch si tourmenté par la censure stalinienne, se sent enfin libre d‘exprimer ce qu’il ressent depuis tant d‘années noires. La douleur est ce soir présentée avec rigueur et puissance par Tugan Sokhiev. La lugubre plainte des contrebasses et cordes dans le grave qui ouvre la Symphonie et évolue longuement, gagne en force et en puissance d’horreur. L’ampleur du son jusqu’au fortissimo glace le sang. Ce long premier mouvement agit comme le parcours d’un champ de ruine et de mort, celui dont les hommes sont capables hier comme aujourd’hui. Une telle désolation est difficilement supportable quand la beauté du son de chaque pupitre, chaque solo (clarinette, flûte, basson et contre-basson, cuivres) exalte la douleur et la maitrise de la construction par le chef est si exacte, avec des silences si habités. Tugan Sokhiev est dans son élément et ce n’est pas la première fois que le public ressent combien son interprétation est idiomatique. Le mouvement Vivace qui suit, ajoute par sa frénésie à l’horreur comme si la mécanique bien huilée de la persécution s’emballait. Les instrumentistes rivalisent de virtuosité dans le tempo d‘enfer choisi par le chef. Dans la troisième partie Tugan Sokhiev met en valeur la construction du morceau autours du thème (signature musicale DSCH – (NDLR : pour Dmitri SCHostakovitch- : ré, mi bémol, ut, si), comme des ricanements sarcastiques. La danse est à la fois grotesque et enthousiasmante dans sa force de persuasion. Danser au bord du gouffre mais danser avec folie… Les deux derniers mouvements enchainés sont comme une revisitation en accéléré de ce parcours de la terreur. On ne peut à l’écoute de cette musique éviter de penser à notre époque en sa violence sourde. Non, nous ne sommes pas à l’abri … freinera t-on cette course à l’abîme ?

Les instrumentistes atteignent un degré de concentration extrême, poussés à bout par un chef galvanisé. Comme chaque fois, Sokhiev sait construire le crescendo jusqu’à la fin dans un effet théâtral saisissant.

Le public comme choqué est intarissable d ‘applaudissements. Un tel voyage de la joie au désespoir n’est pas banal. Quelle force émane de la musique lorsqu’elle est défendue ainsi ! Bravo et merci  à tous. Artistes comme politiques qui investissent avec justesse dans la culture. La salle était à nouveau pleine ce soir et le public jeune confirme son amour des concerts. Soirée pleine d’espoir, d’accomplissement, très encourageante.

Compte-rendu concert. Toulouse : La Halle-aux-grains ; le 10 novembre 2015. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Les Saisons, op.37a ; Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Concerto Italien, en fa majeur BWV 971 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Scherzo n°1 ; n°2 ; n°3 ; n°4 ; Lang Lang : piano.

Compte rendu, récital du pianiste Lang Lang à Toulouse. Le Pianiste d‘origine chinoise Lang Lang est un artiste très particulier qui attire au concert  un public tout à fait inhabituel. Ce récital de piano était complet depuis longtemps et il ne restait plus une place libre dans la Halle-aux-Grains ce soir. Le succès considérable qu’il rencontre partout et la sympathie que cet artiste fait naître chez le public sont inouïs. Son air de jeunesse sorti à peine de l‘enfance , son énergie décuplée dans les moments de virtuosité en font un enfant prodige éternel.

 

 

 

LANG LANG ovationné à Toulouse

 

lang-lang-piano-recital-concert-review-critique-compte-rendu-piano-lang-langLa rapidité des traits subjugue et le sucre de ses mouvements lents régale. Pourtant à l‘écoute plus attentive son interprétation des saisons de Tchaïkovski manque de lignes, de couleurs, de nuances. Son Bach est clair, lisse et brillant dans l‘ouverture du Concerto Italien en fa majeur. Mais la guimauve de l‘Andante peut lasser les palais délicats. Le presto final est parfait de vie et d‘énergie communicative. Dans Chopin, il nous manque la science de la construction que d’aucun savent y mettre. Certes les quatre Scherzi sont virtuoses et mettent mieux en valeur les extraordinaires capacités du pianiste! Ainsi l’éblouissement dans les traits furieux est à son comble. Pourtant dans leur pâleur les parties lentes sont comme juxtaposées sans lien avec ce qui précède ou ce qui suit. Il se dégage une absence de structure, une non mise en valeur de la construction dans ces 4 Scherzi pourtant si complexes. Ce pianiste à la jeunesse si insolente pourra-t- il, sans perdre une importante partie de son charme, rentrer dans un âge plus mûr ?  Ce concert ne permet pas de le croire encore. Mais Lang Lang n‘a que trente ans et n’a pas encore trouvé son répertoire d‘élection. Les bis généreusement offerts prolongent un intense contact avec le public, mais son sens de la danse ne se déploie pas plus dans le tango qu’il ne s’était invité chez Bach.
Le plaisir de ce piano intense, franc et sans complexité est réconfortant dans une époque si sombre. Nous avons besoin de croire que la jeunesse existera toujours avec insolence et légèreté. Et Lang Lang a cette jeunesse éternelle sous ses doigts et rassemble un public varié et plus jeune que d‘habitude. Son public, ravi, lui a fait une véritable ovation à Toulouse ce  soir.

Compte-rendu concert. Toulouse : La Halle-aux-grains ; le 10 novembre 2015. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Les Saisons, op.37a ; Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Concerto Italien, en fa majeur BWV 971 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Scherzo n°1 ; n°2 ; n°3 ; n°4 ; Lang Lang : piano.

Compte rendu critique, opéra. Toulouse, Théâtre du Capitole, le 9 octobre 2015, Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Le Prisonnier ; Opéra en un acte avec prologue sur un livret du compositeur d’après Villiers de l’Isle-Adam ; créé en concert le 1er décembre 1949 à Turin ; Béla Bartók (1881-1945) : Le Château de Barbe-Bleue ; Opéra en un acte et un prologue sur un livret de Béla Balázs ; créé le 24 mai 1918 à l’Opéra de Budapest ; Nouvelle production du Capitole ; Aurélien Bory : mise en scène ; Taïcyr Fadel ; collaborateur artistique du metteur en scène ; Vincent Fortemps : artiste plasticien ; Aurélien Bory, Pierre Dequivre : scénographie ; Sylvie Marcucci : costumes ; Arno Veyrat : lumières Avec : dans Le Prisonnier : Tanja Ariane Baumgartner, La Mère ; Levent Bakirci, Le Prisonnier ; Gilles Ragon, Le Geôlier / L’Inquisiteur ; Dongjin Ahn, Jean-Luc Antoine , Deux Prêtres. Dans Le Château de Barbe-Bleue : Bálint Szabó, Barbe-Bleue ; Tanja Ariane, Baumgartner, Judith ; Yaëlle Antoine, Le Barde (Prologue) ; Orchestre national du Capitole ; Chœur du Capitole , (direction Alfonso Caiani) ; Direction musicale : Tito Ceccherini.

Toulouse, passionnante ouverture de saison 2015-2016 au Capitole. Le Château de Barbe-Bleu est une si belle œuvre que lui chercher un compagnon relève de la folie. Une oeuvre si belle, si dense et si profonde, qui exige tant du spectateur plongé dans des abîmes philosophiques où l’orchestre est absolument fabuleux et qui demande deux grandes voix, suffirait en intensité. Mais le compte temps n’y est pas. Un peu, toute proportion gardée,  comme dans Didon et Enée de Purcell.

Bartok-dallapiccola-balint-szabo-toulouse-capitole-octobre-2015
 

Château magnétique au Capitole

Le Capitole a su rendre justice au chef d‘œuvre de Bartók. La direction musicale du chef italien Tito Ceccherini est celle d’un amoureux de la partition. Il sait en rendre toutes les subtilités assurant aussi bien hédonisme généreux et intensité théâtrale à couper le souffle. L’Orchestre du Capitole est admirable de nuances comme de couleurs. Seul un orchestre symphonique  de cette trempe peut véritablement rendre justice, dans une fosse, à une partition si formidable. La mise en scène est habile ; elle permet aux chanteurs de caractériser leurs personnages avec force. Lui, d‘abord immobile, qui se laisse gagner par les mouvements de plus en plus larges de Judith. Tous deux faisant bouger des portes. Le dispositif scénique de ces portes autour d’un axe central est aussi beau qu’habile. Capable en tous cas de beaucoup de suggestions. Les lumières très précises d’Arno Veyrat habillant comme un arc en ciel de splendeur les portes et les entre-portes de la plus grande beauté possible ; l’ouvertures des portes est bien à chaque fois un moment fondateur qui éloigne de plus en plus les deux amoureux. La mise en scène et le dispositif scénique soulignent le combat philosophique et éthique de ces deux conceptions de l ‘amour que tout oppose. La réussite est totale ; elle ne nous permet pas de juger mais simplement de constater que Judith et Barbe-Bleu ne sont tout simplement pas sur le même plan symbolique. Chacun étant violant par l’intransigeance de sa vision de l‘Amour, creusant un abîme mortel  entre le femme et l’homme.  Les deux chanteurs, Bálint Szabó en Barbe-Bleue et Tanja Ariane Baumgartner en Judith  sont magnifiques, belles et grandes voix comme acteurs saisissants.

Cette très intéressante version du Château était précédée de l’étrange partition, dodécaphoniste – et un peu poussiéreuse – du Prisonnier de Luigi Dallapicola. Le parti pris de mise en scène a été particulièrement convainquant pour mettre en valeur le chef d‘œuvre de Bartok. Préparation philosophique aux mirages qui tente de permettre à l’Homme de croire à l’intérêt et au sens de la vie. Le prisonnier va vers une mort sans justification, comme la vie. Un pas de désillusion supplémentaire sera ce vertige de l’amour, prison mortelle du Château de Bartok. Le noir et blanc du Prisonnier prépare à la couleur ; le lyrisme aride et l’orchestration étrange préparent l’oreille à l’apothéose bartokienne. Le plasticien Vincent Fortemps  qui dessine sans couleurs en même temps que la pièce se déroule, permet de comprendre comment la vie se déroule sans plans et sans direction. Le système de projection en direct de ses coups de pinceaux est très bien réalisé. Vocalement la tessiture du rôle de la mère dessert Tanja Ariane Baumgartner, alors qu’elle est une superbe Juliette et la voix du prisonnier,  Levent Bakirci, est centrale et sans brillance bien loin de la puissance et de la rondeur ce celle du grandiose Barbe-Bleu du superbe Bálint Szabó. En ce sens, le personnage du Prisonnier devient un archétype de L’homme qui ne peut être que perdu dans une vie dénuée de sens. Gilles Ragon impressionne vocalement et par sa haute taille dans les deux rôles ambigus du geôlier et de l’inquisiteur. Le chÅ“ur, à qui Dallapicola réserve de belles pages, est magnifique.

Après deux œuvres si denses aux sujets si profonds l’audace de ce début de saison sera tempérée par la reprise pour la troisième fois d’un Rigoletto de bon aloi en novembre 2015. A Toulouse bien des gouts du public sont comblés à l’Opéra. Merci à Frédéric Chambert qui sait osciller entre audace et répertoire indéboulonnable. Le public a paru apprécier particulièrement cette ouverture de saison originale que France-Musique a diffusé dans ces soirées de samedi à l’opéra.

 

 

 

Bartok-dallapiccola-balint-szabo-toulouse-capitole-octobre-2015Compte rendu critique, opéra. Toulouse, Théâtre du Capitole, le  9 octobre 2015, Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Le Prisonnier ; Opéra en un acte avec prologue sur un livret du compositeur  d’après Villiers de l’Isle-Adam ; créé en concert le 1er décembre 1949 à Turin ; Béla Bartók (1881-1945) : Le Château de Barbe-Bleue ; Opéra en un acte et un prologue sur un livret de Béla Balázs ; créé le 24 mai 1918 à l’Opéra de Budapest ; Nouvelle production du Capitole ; Aurélien Bory : mise en scène ; Taïcyr Fadel ; collaborateur artistique du metteur en scène ; Vincent Fortemps : artiste plasticien ; Aurélien Bory, Pierre Dequivre : scénographie ; Sylvie Marcucci : costumes ; Arno Veyrat : lumières  Avec : dans  Le Prisonnier : Tanja Ariane Baumgartner, La Mère ; Levent Bakirci, Le Prisonnier ; Gilles Ragon,  Le Geôlier / L’Inquisiteur ; Dongjin Ahn, Jean-Luc Antoine , Deux Prêtres. Dans  Le Château de Barbe-Bleue : Bálint Szabó, Barbe-Bleue ; Tanja Ariane, Baumgartner, Judith ; Yaëlle Antoine, Le Barde (Prologue) ; Orchestre national du Capitole ; Chœur du Capitole , (direction Alfonso Caiani) ; Direction musicale : Tito Ceccherini.

Illustration : Patrice Nin © Capitole de Toulouse octobre 2015 – les deux chanteurs Bálint Szabó en Barbe-Bleue et Tanja Ariane Baumgartner en Judith. 

 

Compte rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 12 juin 2015 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1751-1791) : Don Giovanni, K.527 , ouverture; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n°3 en do mineur, OP.37 ; Félix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n°4 « Italienne », OP.90 ; Inon Barnatan, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction : Tugan Sokhiev.

Public, politique, culture : tous unis autour de Tugan Sokhiev, un chef dont la qualité de la baguette s’affirme fédératrice… 

Merveilleuse alacrité !

Sokhiev_Tugan_Tugan-Sokhiev2-credit-Mat-HennekDans une époque où la plainte sans fin et l’esprit maussade en boucle sont la règle, ce n’est pas sans surprise que le public de la Halle-aux Grains a vu le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, le sourire aux lèvres, monter sur scène. La Municipalité veux fêter avec éclat les dix ans du chef Tugan Sokhiev à la tête de l’Orchestre du Capitole. Cette médaille d’or de la Ville, que le maire lui a remis, vient donc officialiser les choses. Avec modestie et bonhommie Tugan Sokheiv a simplement remercié et dit que cette médaille appartenait autant aux musiciens de l’orchestre que lui, et même à l’équipe municipale pour son indéfectible soutien dans des temps incertains…Il est si bon et rare de vivre un accord si évident entre politiques, public, artistes. Sans plus tarder Tugan Sokhiev a saisi sa baguette pour diriger l’ouverture de Don Giovanni. Le souffle du drame a aussitôt ému, avant que la gaité de la fugue ne dissipe ces brumes de l‘âme. En quelques minutes, Tugan Sokhiev et son orchestre précis et virtuose ont permis de vivre tout le drame et la farce de cette somptueuse partition. Passant du romantisme le plus sombre à la vivacité la plus enjouée, tout en maintenant une tension constante, nous n’avons pu que regretter que le Capitole n’offre pas d’avantage de productions lyrique à un chef si doué pour le théâtre.

Inon Barnatan est un jeune pianiste prodige que les Toulousain ont déjà pu entendre au festival de septembre, Piano aux Jacobins. Remarquable musicien, ce jeune talent a su offrir une version de toute beauté dans le Troisième Concerto de Beethoven. Avec une palette de nuances riches, des sonorités variées, un toucher d’une grande délicatesse, la musique diffuse à tout moment. Très à l’écoute de l’orchestre il a constamment cherché à harmoniser sa sonorité à celles de l’orchestre. Cette science de l’écoute est ravissante et permet des moments de grande musicalité quand un chef comme Tugan Sokhiev, attentif et vigilant aux équilibres, dispose d’un orchestre si précis. L’entente a été parfaite et l’oeuvre si égalitaire entre le soliste et l’orchestre, a sonné magnifiquement, avec force et finesse. L’évidence qui s’est dégagée de cette interprétation a tenu de la magie. L’idée m’est venue qu’Inon Barnatan a dans son jeu quelque chose de la poésie et de la délicatesse des Elfes avec une sorte de sagesse sereine.

Le bis qu’il a donné en a été une belle illustration avec des nuances d’une infinie délicatesse et un toucher sensible permettant un legato de rêve dans un extrait de la cantate BWV 208 de Bach dans une transcription signée Egon Petri.

En deuxième partie de concert, la belle affinité entre Tugan Sokhiev et la musique de Mendelssohn a de nouveau semblé une évidence. La Symphonie Italienne est si solaire, si enthousiasmante et si entrainante que les sourires du chef et des musiciens ont été bienvenus. L’alacrité domine cette interprétation qui met en lumière toute les finesses de cette partition. Les nuages et une mélancolie fugace ont été rendus mais sans lourdeur. C’est la vivacité des tempi, la délicatesse des phrasés, la finesse des nuances  qui ont soutenu une narrativité entrainante. Un très beau concert de fin de saison Toulousaine pour Tugan Sokhiev, devant une Halle aux Grains pleine à craquer et en liesse. C’est un programme idéal pour célébrer les 10 ans d’un accord parfait et heureux.

Compte rendu, concert sacré. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 3 juin 2015 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Messe en Ut, KV 427 ; Joseph Haydn (1732-1809) : Insanae et vanae curae, Motteto Hob XXI : 1/13c ; Michael Haydn (1737-1806) : Ave regina Caelorum MH 140 ; Repons Christus factus est MH38 ; Joelle Harvey, soprano ; Marianne Crebassa, alto ; Krystian Adam, ténor ; Florian Sempey, basse ; Ensemble Pygmalion ; Direction : Raphaël Pichon.

MOZART_Opera_portrait_profilLes Grands interprètes ont une nouvelle fois invité Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion et le public est venu très nombreux. Les qualités de ce jeune chef ne cessent de se développer et dans bien des répertoires. Après une messe en si magnifique en 2013, ici même, nombreuses étaient les attentes pour cet autre chef d‘œuvre, la Messe en ut de Mozart. Raphaël Pichon a choisi d’enrichir cette messe incomplète par trois motets des frères Haydn, amis du divin Mozart. Même si ainsi sans entractes le concert a duré presque deux heures, le temps a filé sans pouvoir être compté. Les qualités de Pichon sont celles d‘un esthète. Les sonorités riches, variées, les nuances très développées autant à l’orchestre que dans les choeurs, la souplesse des phrasés soutenant les solistes, toute cette beauté est mise au service des partitions pour en rendre la structure limpide. Ainsi le motet avec orchestre de Joseph Haydn al permis de comprendre la différence stylistique entre les deux compositeurs qui étaient grands amis. Structures plus clairement affirmées chez Haydn, et sections plus opposées, quand Mozart par un geste souple fait passer de l’air d’opéra aux choeurs fugués puis aux moments chambristes, avec une évidence confondante.

Michael Haydn est un compositeur plus proche de la sensibilité mozartienne. Ses deux Motets a capella ont une belle profondeur et une intensité troublante. Ainsi complétée par des pièces de choix, la Grande messe en ut devient une action de grâce à la beauté du monde de la musique fêtant tous les genres vocaux.

Une autre qualité de Raphaël Pichon est sa sureté de choix pour les chanteurs. Dès leur duo, les deux dames aux timbres complémentaires offrent des moments
de grande musicalité en mêlant leurs voix. Chacune dans son solo a ébloui par la facilité et le rayonnement de son chant. Le “Laudamus te” de Marianne Crebassa est enjoué et profond à la fois. L’ “Et incarnatus est” de Joelle Harvey ouvre les portes de la musicalité chambriste la plus voluptueuse. Les deux hommes ont aussi brillé, surtout le ténor Krystian Adam au timbre mozartien, mais trop peu en raison de leurs trop courtes interventions en ensembles.

Le choeur généreux et précis, engagé à la vie à la mort, a été merveilleux de bout en bout, dans les doubles choeurs avec puissance, comme les moments *a capella* avec une grande délicatesse. Les échanges de sourires entre les choristes et le chef disent bien la complicité qui les unit. L ‘orchestre est plein de fougue également virtuose et précis.

La gestuelle très souple de Raphaël Pichon permet aux arabesques de la musique de se déployer avec une grande liberté. Les moments de tension et la précision qu’ils requièrent, n’en prennent que davantage de force. Une magnifique équipe, un chef charismatique et généreux sont les éléments de ce succès, défendant totalement des partitions revisitées et magnifiées.

Compte rendu, Opéra. Toulouse.Théâtre du Capitole. Le 15 mai 2015. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Les fiançailles au couvent, Opéra lyrico-comique en quatre actes et neuf tableaux; Livret du compositeur assisté de Mira Alexandrovna Mendelson, d’après le livret d’opéra-comique de Richard B. Sheridan : La Duègne ou Le double enlèvement ; Création au Théâtre Kirov de Leningrad le 3 novembre 1946 ; Production Théâtre du Capitole / Opéra-Comique de 2011. Mise en scène, Martin Duncan ; Décors et costumes, Alison Chitty ; Lumières, Paul Pyant ; Chorégraphie, Ben Wright. Avec : John Graham Hall, Don Jérôme ; Gary Magee, Don Ferdinand ; Anastasia Kalagina, Louise ; Elena Sommer, la duègne ; Danil Shtoda, Don Antonio ; Anna Kiknadze, Clara d’Almanza ; Mikhail Kolelishvili, Isaac Mendoza ; Vladimir Kapshuk, Don Carlos ; Alexander Teliga, Père Augustin ; Vasily Efimov, Frère Elustaphe / Premier masque ; Marek Kalbus, Frère Chartreuse/Deuxième masque ; Thomas Dear, Frère Bénédictine / Troisième masque ;Chloé Chaume, Lauretta ; Catherine Alcoverro, Rosina ; Claude Minich, Premier novice / Pablo ; Emmanuel Parraga, Deuxième novice / Pedro ; Alfredo Poesina, Lopez ; Carlos Rodriguez, Miguel. Chœur du Capitole, direction, Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole ; Direction musicale : Tugan Sokhiev.

toulouse prokofiev fiancailles au couvent copyright P nin 2015Fiançailles en parfaite osmose. Voilà une reprise magnifique. Déjà en 2011 entre le Capitole et l’Opéra Comique, publics et critique avaient plébiscité ce spectacle. La reprise avec une distribution presque identique retrouve ce théâtre total qui nous avait tant séduit. La mise en scène, les décors, les costumes et les lumières en parfaite harmonie permettent aux spectateurs de rêver, toutes oreilles ouvertes et yeux comblés. Le parti pris minimaliste des décors permet au théâtre de se développer à l‘infinie. Lorsque Don Jérôme enferme à clef sa fille, la fausse porte prend des allures de vraie prison. Les lumières de Paul Payant poétisent la scène nue permettant à l’imagination de chaque spectateur de recréer un monde. Du grand art permettant à la fois de voir tous les artifices du théâtre et pourtant d’y croire totalement comme un enfant. Le jeu des acteurs est fin. Par exemple Garry Magee sait très bien jouer l’amoureux sincère et touchant puis prendre de la distance avec son personnage pour en révéler le côté factice. Les deux pères indignes et trop affairistes ne ménagent pas les effets comiques avec plus de voix pour Mikhail Kolelishvili et plus de théâtre pour John Graham Hall. La Duègne entièrement comique d’Elena Sommer est inoubliable. Vladimir Kapshuk en Don Carlos joue sur les deux tableaux de la sensibilité amoureuse et du comique avec une allure romantique irrésistiblement décalée au milieux de la poissonnerie. Les jeunes femmes, Anastasia Kalagina en Louise et Anna Kiknadze en Clara, sont les plus rouées et mènent au final l’action en suivant leurs désirs, aussi belles actrices que parfaites chanteuses. La distribution est sans failles jusque dans les plus petits rôles, chaque voix est typée et s’harmonise avec la personnalité théâtrale du rôle. Le chœur joue bien plus que d’habitude et chante admirablement. Les danseurs sont épatants aussi drôles que virtuoses.

Un grand concert symphonique à l’opéra ! Si le théâtre est roi, la musique est une souveraine absolue. Tugan Sokhiev qui vit cette partition avec passion en communique toute la fougue à son orchestre. Prokofiev permet des effets de couleurs irisées. Les associations d‘instruments originales et les nuances ciselées font exulter les instrumentistes, surtout les musiciens de scène, des acteurs épatants ! Mais la qualité la plus rare vient de l’humour avec lequel le chef rend perceptible la satire contenue dans la partition. En contre point, les moments lyriques semblent d’une infinie délicatesse. L’équilibre fosse/scène est parfait. Les voix toujours compréhensibles et l’orchestre est très présent, comme un vrai orchestre symphonique. Et le final de l‘opéra a une folie digne de Rossini. Ciselé comme une horlogerie suisse par un Tugan Sokhiev heureux et des musiciens virtuosissimes. Un grand succès a été obtenu au rideau final pour toute l‘équipe venue saluer. Les Toulousains ont été enchantés de retrouver une production si réussie et son chef chéri aussi heureux que doué dans la fosse. Pas étonnant que le Bolchoï l’ait choisi, car Tugan Sokhiev est un vrai maestro di scena !

Compte rendu, Opéra. Toulouse.Théâtre du Capitole. Le 15 mai 2015. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Les fiançailles au couvent, Opéra lyrico-comique en quatre actes et neuf tableaux; Livret du compositeur assisté de Mira Alexandrovna Mendelson, d’après le livret d’opéra-comique de Richard B. Sheridan : La Duègne ou Le double enlèvement ; Création au Théâtre Kirov de Leningrad le 3 novembre 1946 ; Production Théâtre du Capitole / Opéra-Comique de 2011. Mise en scène, Martin Duncan ; Décors et costumes, Alison Chitty ; Lumières, Paul Pyant ; Chorégraphie, Ben Wright. Avec : John Graham Hall, Don Jérôme ; Gary Magee, Don Ferdinand ; Anastasia Kalagina, Louise ; Elena Sommer, la duègne ; Danil Shtoda, Don Antonio ; Anna Kiknadze, Clara d’Almanza ; Mikhail Kolelishvili, Isaac Mendoza ; Vladimir Kapshuk, Don Carlos ; Alexander Teliga, Père Augustin ; Vasily Efimov, Frère Elustaphe / Premier masque ; Marek Kalbus, Frère Chartreuse/Deuxième masque ; Thomas Dear, Frère Bénédictine / Troisième masque ;Chloé Chaume, Lauretta ; Catherine Alcoverro, Rosina ; Claude Minich, Premier novice / Pablo ; Emmanuel Parraga, Deuxième novice / Pedro ; Alfredo Poesina, Lopez ; Carlos Rodriguez, Miguel. Chœur du Capitole, direction, Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole ; Direction musicale : Tugan Sokhiev. Illustration : © P. Nin 2015)

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 31 mars 2015. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Castor et Pollux, Tragédie en cinq actes, version de 1754 ; Mariame Clément, mise en scène ; Julia Hansen, décors et costumes ; Bernd Purkrabek , lumières ; FettFilm (Momme Hinrichs et Torge Møller), vidéo ; Antonio Figueroa, Castor ; Aimery Lefèvre, Pollux ; Hasnaa Bennani, Cléone / Une suivante/ Une Ombre heureuse ; Hélène Guilmette, Télaïre ; Gaëlle Arquez, Phébé ; Dashon Burton, Jupiter ; Sergey Romanovsky, L’Athlète / Mercure ; Konstantin Wolff, Le Grand Prêtre de Jupiter / Une Voix ; Choeur du Capitole ; Alfonso Caiani direction ; Les Talens Lyriques ; Christophe Rousset, direction musicale.

castor-pollux-rameau-Rameau au Capitole est bien servi, après Hippolyte et Aricie en 2009, les Indes Galantes en 2012, voici Castor et Pollux cette saison. Il ne manque plus que Platée pour que notre bonheur soit total. Rameau demande beaucoup. Certes la partition regorge de beautés mais il est important que la mise en scène soit habile afin que l‘intérêt du spectateur moderne soit maintenu. Même dans Castor et Pollux de 1754 l’intrigue est maigre et les ballets sont nombreux qui coupent tout élan dramatique. L‘intelligence de la mise en scène de Mariame Clément est parfaitement secondée par des costumes simples et beaux et un décor monumental, un double escalier central, qui permettent au spectacle de soutenir notre intérêt y compris dans les ballets. C’est un parti pris audacieux que cette absence de danses, remplacées par du théâtre et des mimes. L’histoire est ainsi déclinée dans le temps, par un habile retour vers l’enfance des quatre héros ; nous comprenons mieux les liens complexes qui les unissent. Tout avance donc sans temps morts. Les chœurs jouent très bien et les solistes, secondés par des enfants, prennent un relief passionnant.

Tendres et beaux Castor et Pollux à Toulouse

Le théâtre s’invite mais c’est bien les voix qui dominent le plateau, même avant l’orchestre. Nous le dirons d’emblée l’orchestre de Rameau pose un problème qui ce soir n’a pas été résolu par Christophe Rousset et ses superbes musiciens des Talens Lyriques. Très haut dans la fosse, l’orchestre sonne souvent trop fort et lourd. C’est un peu le défaut des instruments anciens lorsqu’ils sont sommés, comme ce soir de sonner trop pour montrer leur puissance après des années de trop modestes possibilités. La direction ferme et puissante de Christophe Rousset fait sensation mais les passages sensibles ne touchent pas assez. Les couleurs sombres de l‘orchestre avec des basses très présentes, manque de lumière. La direction est efficace, mais un peu trop sèche et manquant de moelleux. L’équilibre avec le plateau a fait défaut lors de la scène des enfers de l’acte IV lorsque la voix du «vaillant Pollux » se perd alors que Phébé, Mercure et les démons traversent la puissance orchestrale déchainée.

La fête vocale est magnifiée par les dames. En Phébé, Gaëlle Arquez brûle les planches et sa voix paraît d’une puissance enviable. Le beau mezzo de tempérament a une autorité indiscutable. La présence du personnage infernal séduit et inquiète à la fois. La Télaïre d’Hélène Guilmette a également une belle présence scénique et la voix fruitée de soprano lyrique sait galber les lignes de chant avec art. Tout au plus, un manque de fragilité en particulier dans l’air triste flambeau suscite des réserves. Mais la mise en scène lui demande une présence forte que la voix soutient parfaitement.
Le Castor d’Antonio Figueroa est vocalement d’une tendresse idéale. Voix de miel, le ténor sait chanter avec art son rôle d’amoureux que rien n’arrête. Aux Enfers il manquera un peu de vaillance mais l’essence de cette voix semble être de rendre des sentiments délicats seulement. En Pollux, Aimery Lefèvre est sensible et douloureux. La belle voix souple phrase à la perfection. Mais la grandeur du monarque et du fils d’un dieu, éternel lui même, fait défaut. Dashon Burton, campe un Jupiter inattendu et plein d‘humour. La voix est moelleuse et séduisante et le jeu du jeune baryton est parfait. Ce Dieux de l’argent est si vraisemblable et fantasque à la fois…
En Plusieurs rôles, dont une formidable « trompette », Sergey Romanovsky est un ténor impertinent par sa capacité de rivaliser avec des sons d ‘airains comme une grande noblesse dans la partie de Mercure. Voilà un engagement vocal impressionnant à suivre dans des rôles plus longs et complexes. Le chœur du capitole admirablement préparé par Alfonso Caiani a magnifié les si beaux chœurs de Rameau, oscillants entre douleur et splendeur avec des couleurs superbes. Tout particulièrement le pupitre de ténor a semblé pur et lumineux.

Cette production du Theater an der Wien a eu un beau succès à Toulouse. Ce parfait mélange de théâtre et de chant est digne du chef d ‘œuvre de Rameau. La distribution sans faiblesse, la mise en scène stimulante et la direction musicale énergique ont porté haut l’esprit de la Tragédie Lyrique au Capitole. L’équipe soudée pour ce spectacle total, en ces temps incertains réconforte par un tel engagement.

Toulouse. Théâtre du Capitole ; Le 11 février 2015 ; Richard Wagner(1813-1883) : Tristan et Isolde, action musicale en trois actes sur un livret du compositeur créée le 10 juin 1865 à Munich . Production du Théâtre du Capitole (2007) ; Nicolas Joel : mise en scène ; Andreas Reinhardt : décors et costumes ; Vinicio Cheli : lumières ; Robert Dean Smith :Tristan ;Elisabete Matos : Isolde ; Daniela Sindram : Brangaene ; Stefan Heidemann : Kurwenal ; Hans-Peter Koenig : Le Roi Marc ; Thomas Dolié : Melot ; Paul Kaufmann, Un Berger / Un Matelot ; Chœur du Capitole : Alfonso Caiani, direction ; Orchestre national du Capitole ; Claus Peter Flor : direction musicale.

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthCette production maison de Tristan et Isolde remonte à 2007 lorsque Nicolas Joel était maître des lieux. Sa mise en scène est sobre, laisse toute sa place à la musique et jamais l’oeil n’est distrait. Au contraire la stylisation des éléments de décors esthétisant le propos. Le grand plateau mouvant du premier acte rend perceptible l’élément marin et la lente montée de l’astre lunaire coïncide à son apogée avec la rencontre des futurs amants et l’effet du philtre. A l’acte 2, le fond de scène entièrement étoilé crée une nuit enveloppant les amants. Le roc sur lequel est étendu Tristan à l’acte 3 puis le nuage de mélancolie qui surplombe les amants fait sens : leur absolue solitude est évidente.

 

 

 

Fluide et beau Tristan à Toulouse

 

La sobriété du jeu d’acteur est compréhensible avec des chanteurs si peu acteurs et chacun concentré sur son rôle écrasant. Seule la Brangaene de Daniela Sindram  est actrice sensible et accomplie. Le roi Marc de Hans-Peter Koenig  tout de noblesse et de retenue touche visuellement par l’autorité bienveillante de son jeux. Les beaux costumes aux couleurs franches, sont empesés et ne permettent pas une grande liberté de mouvement.

Dans cette mise en scène plutôt statique, l’opéra avance pourtant grâce à une direction musicale très théâtrale. Claus Peter Flor dirige admirablement cette partition fleuve abolissant temps et espace. Lecture où le théâtre est roi, l’analyse fine de la partition permet des nuances exquises et des couleurs instrumentales d’une grande richesse. Les phrasés sont intéressants et la construction d’ensemble de la succession des trois actes est très réussie. L’orchestre du Capitole est royal, capable de toutes les finesses possibles, les nuances sont particulièrement creusées. La spacialisation des cors et du cor anglais est magnifiquement réalisée.

 

 

Tristan-et-Isolde-4914-crédit-Patrice-Nin-682x1024Sur le plan vocal l’Isolde d’Elisabete Matos est solide et vaillante. Elle arrive a chanter son Liebestod sans faiblesse, mais sans génie. La voix puissante est sans particularité, les phrasés ne sont pas toujours du niveau attendu. Par contre la Brangaene de Daniela Sindram est de haute lignée. La voix a un beau métal ombré mais la clarté du timbre par moments permet de comprendre comment cette belle cantatrice peut aborder des sopranos dramatiques comme Sieglinde. Le chant est subtil avec des phrasés nobles et un jeu de scène poignant.  Du côté des hommes, incontestablement il n’y a eu aucune faiblesse dans la distribution. Le Tristan de Robert Dean Smith a un timbre juvénile et brillant. Nous avons connu cet artiste dans l’impossible rôle du Kaiser dans la femme sans ombre de Richard Strauss. La solidité de la voix, la beauté du timbre et l’absence de vibrato rendent justice au héros sublime que doit être Tristan. Par contre le jeu du chanteur est assez inexistant.
Hans-Peter Koenig en Roi Marc est parfait. Beauté du timbre, noblesse du jeu, subtilité des phrasés et perfection de la diction. Tout est là pour que l’émotion naisse dans sa grande tirade de l’acte 2. Stefan Heidemann en Kurvenal campe un personnage attachant, la voix est belle et la diction nette.
Les petits rôle sont correctement tenus, avec une intense  émotion chez Paul Kaufmann en berger. Les choeurs d’hommes sont impressionnants de présence dans leurs courtes mais déterminantes interventions. Une belle production qui n’a pas perdu en intérêt et qu’il a été bon de retrouver. C”est un Tristan fluide, la partition si troublante déroulant son envoûtement sans heurts pour notre plus grand plaisir.

 

 

tristan-isolde-wagner-capitole-toulouse

 

Illustrations : P. Nin

 

 

Compte tendu, concert. Toulouse. Halle aux Grains, le 16 décembre 2014 ; Georg Friedrich Haendel (1685-1741) :  Le Messie, Oratorio en trois parties HWV 56 ; Susan Gritton, soprano ; Sara Mingardo, alto ; Benjamin Bernheim, ténor ; Andrew Foster William, baryton-basse ; Orfeo 55 ; Direction : Nathalie Stutzmann.

stutzmann nathalie schubert lieder IMG_0389-Nathalie-RT-Warmer_(c)_Simon_Fowler-480Nathalie Stutzmann est un chef qui petit à petit s’impose par un sérieux et une vision personnelle de la musique qu’elle partage avec son orchestre Orfeo 55, dans une progression mutuelle des plus sympathiques. Diriger le célébrissime Messie, c’est oser se soumettre à des comparaisons tant il est rare de trouver des auditeurs ne connaissant pas le chef d‘œuvre de Haendel.

Un Messie agréablement théâtral

Haendel, handel MessieLe public de la Halle aux Grains a été conquis par cette interprétation riche en qualités. Tout d’abord une théâtralité qui fait avancer chaque partie à son rythme. Le tempo allant, comme l’énergie émanant de la direction, donnent un sentiment de facilité d’écoute des plus confortables. L’orchestre est virtuose et plein de fougue, le choeur de chambre, léger et dansant.  L‘effectif permet de belles nuances et chaque pupitre est équilibré avec des couleurs franches. Seul le pupitre des basses est un peu clair et a eu des moments de vocalisation difficiles. Les couleurs des alti et ténors, voix intermédiaires, parfois trop discrètes,  leur ont permis une très belle présence tout au long de la soirée. Cette conception chambriste et dansante du Messie a dès la première partie conquis le public. La douleur et l’ampleur ont ensuite pu se développer avec évidence, avec le même sentiment d’avancer facilement. Les solistes ont magnifiquement interprété leurs airs. Deux musiciens hors pairs nous ont régalé par la perfection de la voix, du style comme de l’émotion.

Sara Mingardo avec son timbre unique et sa délicate technique a envouté le public. Elle a osé des nuances infimes dans les reprises qui ont permis à l’émotion de se déployer encore.

Le jeune ténor Benjamin Bernheim la rejoint sur le même niveau de musicalité. Belle voix lumineuse et musicien sensible il a su dès son récitatif d’entrée et son premier air capter l’attention du public.

En troisième partie leur duo «  O death where is thy sting » a été un pur moment de grâce, par l’accord des timbres, des nuances, des phrasés, des sensibilités.  La soprano Susan Gritton dont la voix est un peu lourde en première partie a su déployer son sens du théâtre tout particulièrement dans son air « I know that my Redeemer liveth ». Seule petite faiblesse la basse Andrew Foster-Williams nous a semblé ce soir brutaliser un instrument manquant d’assise grave et vocaliser en force. Il lui a un peu manqué la souplesse dansante de ses collègues.

Nathalie Stutzmann a su s’imposer en chef de grandes œuvres. Ce Messie très réussi, en sa conception personnelle assumée, lui ouvre un bel avenir. Nous suivrons avec attention ses autres projets.

Compte tendu, concert. Toulouse. Halle Aux Grains, le 16 décembre 2014 ; Georg Friedrich Haendel (1685-1741) :  Le Messie, Oratorio en trois parties HWV 56 ; Susan Gritton, soprano ; Sara Mingardo, alto ; Benjamin Bernheim, ténor ; Andrew Foster William, baryton-basse ; Orfeo 55 ; Direction : Nathalie Stutzmann.

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou. David Syrus, Walter Sutcliffe.

Quelle intelligence de proposer à Walter Sutcliffe une telle gageure ! Frédéric Chambert a en effet osé demander au metteur en scène britannique d‘utiliser le même décor pour deux opéras de Britten créant ainsi une perspective vertigineuse sur la maltraitance infantile dans les familles.  Nous garderons en effet de cette aventure un enrichissement inattendu des œuvres de Britten. Si chaque opéra seul, de part sa puissance théâtrale, vaut  habituellement une soirée d‘opéra, ce qui sera réalisé plus tard à Toulouse qui propose chaque opéra séparément, nous pouvons écrire que la puissance de ces deux œuvres dans leur suite, donne à penser comme rarement à l’opéra. La mise en scène de Walter Sutcliffe est digne du théâtre : chaque acteur-chanteur fait bien plus que d’habitude à l’opéra. Physiques parfaitement liés aux rôles, voix belles et diction parfaite permettent au spectateur de suivre avidement deux actions théâtrales fulgurantes, grâce à des artistes très engagés.

 

 

 

Choc salutaire

 

_59P9160Owen Wingrave défend avec audace un pacifisme pensé, argumenté, courageux dans une famille où plus personne ne pense plus depuis longtemps, chacun répétant sans en rien comprendre, tels des perroquets décérébrés, une ode à la mort des mâles et agissant en serviteurs zélés de Thanatos. Le pauvre Owen, de retour dans sa famille après sa formation, abasourdi par tant de bêtise et de méchanceté entremêlées perdra la vie, volontairement … ou tué par un membre de la famille, la question reste ouvert. Chacun dans cette pièce oppressante joue et chante à merveille : Dawid Kimberg  avec une voix lumineuse en Owen, une dignité et une noblesse perceptible touche le cœur dans son monologue pacifiste. Voilà des mots puissants à se répéter sans cesse :

La paix n‘est pas oisive mais vigilante. La paix n’est pas consentement mais quête. La paix n’est pas muette, elle est la voix de l’amour.

Toutefois face à tant de vide de pensée et tant de haines, rien de  cette intelligence et de cette force d’ âme n’a pu tenir… Le décor est réduit en hauteur afin de permettre aux acteurs de gagner en présence pour le spectateur. Le jeu est habile et naturel. Vocalement chaque voix est parfaitement choisie et l‘équilibre général est remarquable.

Le manoir de Paramore est sinistre à souhait. Les éclairages de Wolfgang Goebbel accentuent le malaise et rendent perceptible l’oppression d’ Owen.

L‘orchestre est magnifique, les choeurs surnaturels glacent le sang. Et la ballade macabre de la famille Wingrave est chantée de manière inoubliable par Thomas Randle. Les costumes parfaitement assortis aux décors dans des tons subtilement associés sont du meilleur goût. Kaspar Glarner a fait un travail d’orfèvre.

_59P9454Retrouver des éléments de décors détournés avec esprit dans Le Tour d’écrou accentue le malaise face à l‘enfance maltraitée. Là-bas, les ancêtre en portrait avaient menés Orwen à la mort autant que les vivants. Ici, La présence du tuteur si coupablement absent de la vie des enfants,  en des portraits géants prend un sens nouveau. C’est par son abandon que les enfants ont été manipulés par des pervers, devenus fantômes présents pour jamais dans l‘âme, l’esprit et le corps des enfants. La pédophilie ne pouvant jamais être exclue, on devine que les mauvaises rencontres les ont détruit. Les deux rôles d‘enfants chantés ont été remarquables et la puissance des voix parfaitement équilibrés avec celle des adultes. Plus lyrique que Owen Wingrave le Tour d‘écrou offre un rôle émouvant à la gouvernante. Anita Watson est un beau soprano lyrique qui joue ce personnage sensible et bon avec force et émotion. Le Quint de Jonathan Boyd est aussi séduisant vocalement que le jeu de son personnage est répugnant par sa lascivité, créant une tension entre la vue et l’ouïe qui déstabilise. Du grand art !

Avec concentration et une main de fer David Syrus obtient de l’Orchestre du Capitole une tension dramatique quasi insoutenable, dans une splendeur sonore de chaque instant. Bravo à tous les musiciens de  l’orchestre !

La mise en scène  de Walter Sutcliffe trouve tout au long de la soirée une théâtralité naturelle, comme la musique coule et le texte se déploie, en un spectacle total.

Cette association généreuse offre un spectacle de près de quatre heures dont le spectateur ressort plus lucide, loin du conformisme ambiant. Un moment trop rare dans une salle d‘opéra. Merci à Frédéric Chambert qui signe ici l’une de ses plus audacieuses productions au Capitole de Toulouse.

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 21 novembre 2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Windgave, Le Tour d’écrou.  

Owen Wingrave, Opéra en deux actes sur un livret de Myfanwy Piper d’après la nouvelle de Henry James créé le 16 mai 1971 à la télévision, BBC 2, création scénique le 10 mai 1973 au Royal Opera House, Covent Garden, Londres. Walter Sutcliffe, mise en scène ; Kaspar Glarner, décors et costumes ; Wolfgang Goebbel, lumières. Avec : Dawid Kimberg, Owen Wingrave ; Steven Page, Spencer Coyle ; Steven Ebel, Lechmere ; Elisabeth Meister, Miss Wingrave ; Janis Kelly, Mrs Coyle ; Elizabeth Cragg, Mrs Julian ; Kai Rüütel, Kate Julian ; Richard Berkeley-Steele, Général Sir Philip Wingrave ; Thomas Randle, Le Narrateur / Le Chanteur de ballades. Production Opéra de Francfort (2010).

 

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Le Tour d’écrou, Opéra en deux actes et un prologue sur un livret de Myfanwy Piper d’après la nouvelle de Henry James créé le 14 septembre 1954 au Teatro la Fenice, Venise ; Nouvelle production ; Walter Sutcliffe, mise en scène ; Kaspar Glarner, décors et costumes; Wolfgang Goebbel, lumières. Avec: Jonathan Boyd, Le Narrateur / Peter Quint ; Anita Watson, La Gouvernante ; Francis Bamford / Matthew Price, Miles ; Lydia Stables / Eleanor Maloney, Flora ; Anne-Marie Owens, Mrs Grose ; Janis Kelly, Miss Jessel.

Maîtrise du Capitole, Alfonso Caiani direction ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale, David Syrus.

 

 

 

 

Illustrations : F. Nin © Capitole 2014.

 

 

Compte rendu, concert. Toulouse. Halle aux Grains, le 31 octobre 2014. Claude Debussy (1862-1918) : Nocturnes, triptyque symphonique avec chœur de femmes ; Maurice Ravel (1875-1937) : Shéhérazade, trois poèmes pour chant et orchestre ; Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847) : Les songes d’une nuit d’été musique de scène, op61 (extraits) ; Marianne Crebassa, mezzo-soprano ; Chœurs du Capitole, chef de chœur : Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Pierre Bleuse, direction.

bleuse, pierrePierre Bleuse a sauvé un programme ambitieux en acceptant de relever le défi de diriger, en urgence, un copieux concert programmé de longue date et que le chef Josep Pons, retenu au-delà de Pyrénées, n’a pu honorer de sa présence. Au-delà du sauvetage qui lui vaudrait toute notre sympathie et notre admiration il est indéniable que Pierre Bleuse, violoniste de grand talent, venu assez récemment à la direction d‘orchestre, a convaincu par sa grande musicalité. Encore prudent dans sa gestuelle et très concentré, il a montré une belle qualité de clarté des plans sonores, un intéressant dosage des nuances, surtout une capacité à laisser chanter l‘orchestre dans une sorte de liberté permettant à la musique quelque soit son style de se développer.

Les trois Nocturnes de Debussy ont ainsi évoqué pour Nuages, une texture ouatée et ferme dans une légèreté très poétique avec des choeurs bouches fermées d’une subtile évocation. Fête a caracolé avec puissance et joie dans une très belle fermeté rythmique. Dans Sirènes, le dosage entre le chœur a moins fonctionné car les nombreuses sirènes avaient des accents quelque peu wagnériens. Mais quel hédonisme sonore !

La toute jeune mezzo-soprano Marianne Crebassa dès son entrée sur scène a irradié de sa douce présence. Avant tout un timbre rare par sa couleur mordorée nous a envouté puis une diction claire et enfin une musicalité délicate avec de très beaux phrasés. Cette toute jeune cantatrice est promise à un bel avenir d’autant que sa personnalité artistique semble attachante dans son écoute et son partage avec l’orchestre et le chef. L’Orient évoqué dans ces trois mélodies sur des poèmes de Tristan Klingsor, a été ce soir avant tout poésie de l’imagination débarrassée d’une couleur locale trop appuyée. Les musiciens de l’orchestre ont rivalisé de subtilités et la direction souple de Pierre Bleuse a crée un climat de liberté propice à une magnifique musicalité partagée. Le public de s’y est pas trompé quia a chaleureusement applaudi. Le pari de Pierre Bleuse était gagné : il a su  transférer sa sensibilité musicale de violoniste à la direction d’orchestre.

En deuxième partie de programme le chœur est revenu pour de très larges extraits de la musique de scène du Songe d’une nuit d‘été de Mendelssohn. Deux cantatrices sont venus se joindre à l’orchestre afin de compléter les forces nécessaires à une belle réalisation de ces pages magiques. Julie Wischniewski et Anne Magouët, sopranos, avec beaucoup de goût et de musicalité ont abordé leurs airs et duos féériques. Le climat de poésie nocturne a semblé particulièrement inspirer Pierre Bleuse qui a su trouver des phrasés variés, des nuances subtiles. Il a également lâché toutes les forces orchestrales dans une marche nuptiale enthousiasmante. Mais c’est bien le climat si particulier de ces pages de Mendelssohn si évocatrices de la nature dans sa beauté et son mystère qui a dominé cette interprétation. Pierre Bleuse a également su mettre des touches d‘humour bienvenues.  Le chœur a apporté de belles couleurs et une présence pondérée cette fois.

Un très agréable concert sur le thème du voyage et du rêve qui a permis de découvrir deux talents à suivre. Nous espérons les retrouver bientôt.

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 7 octobre 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Un Ballo in Maschera, opéra en trois actes. Vincent Boussard, mise en scène ; Vincent Lemaire, décors ; Christian Lacroix, costumes ; Guido Levy, lumières ; Avec : Dmytro Popov, Riccardo ; Vitaly Bilvy, Renato ; Keri Alkhema, Amelia ; Elena Manistina, Ulrica ; Julia Novikova, Oscar ; Aymery Lefèvre, Silvano ; Leonardo Neiva, Samuel ; Oleg Budaratschkyi, Tom ; Choeur et Maitrise du Capitole (chef de choeur Alfonso Caiani); Orchestre National du Capitole de Toulouse. Daniel Oren, direction.

ballo maschera bal masque verdi toulouseLe lever de rideau annonce une belle soirée d’opéra. Les cordes suraiguës sont subtiles, le canapé sur lequel dort Riccardo avec une élégance très inhabituelle pour un ténor et la plastique gourmande du page oscar, vraie femme et non adolescent incertain, promettent une lecture de l’oeuvre pensée. Le beau portrait du monarque suspendu en fond de scène fait passer le souffle de l’idéal des Lumières cher au XVIIIème siècle. Le choeur d’hommes est bien nuancé. Le réveil du comte déguisé en monarque fonctionne à merveille entre rêve et réalité,: il situe bien l‘idéalisation de cet homme de pouvoir animé par de bons sentiments. C’est en effet Dmytro Popov en Riccardo qui tient tout au long de l’opéra ses promesses. Longue voix de ténor spinto, aux couleurs magnifiques, au grain noble ; capable de nuances sur toute la tessiture avec des piani aigus de rêve, ce  chanteur fera courir les foules.

Le superbe Riccardo du ténor Dmytro Popov

Ricardo ballo maschera verdi toulouse dmytro_popov_et_la_soprano_julia_novikova_lors_dune_repetition_au_capitole._photo_ddm_michel_vialaDe surcroit, c’est excellent acteur qui a une belle allure tant dans la légèreté que dans le drame. Quand on sait la difficulté du rôle, saluons bien bas une incarnation magistrale tant scénique que vocale, car cela tient  presque du miracle. Au firmament il restera pourtant bien seul. Car son Amelia est bien loin de son aisance scénique. Il faut dire à sa décharge qu‘elle a été abandonnée à son triste sort par le metteur en scène et le costumier. Une petite robe noire en imperméable transparent pour la scène du gibet! Et rien dans ses attitudes qui trahissent l‘effroi peint par l‘orchestre ! Seul le dernier costume du bal lui sied un peu. Mais aucune direction d’acteur même pour la mort de Riccardo. La voix de la soprano Keri Alkhema est toutefois celle d’une grande et puissante Amelia. Voix corsée capable d’allégements, avec des forte puissants et des sons piani délicats, elle sait admirablement phraser ces deux airs sublimes. Avec une émotion poignante dans le deuxième. Le duo d‘amour restera comme une merveille de fusion vocale en plénitude de beau son. En Renato, le baryton verdi Vitaly Bilvy reste à un niveau de prise de rôle honnête sans trouver l’honneur ombrageux du personnage. Car non Renato n’est pas un simple méchant de mélodrame ! C’est un noble coeur tout fait d’abnégation qui souffre d’aveuglement et se laisse gagner par la mort quand l‘amour le menait jusqu’alors. Une belle voix un peu raide qui gagnera, nous l‘espérons en souplesse et en intelligence théâtrale avec l’expérience. Et un chanteur qui renoncera aux effets de volume en fin d‘air terminé fortissimo… (O Dolcessa perdutta! )

Le page Oscar semble avoir occupé metteur en scène et costumier qui en font un personnage intéressant. Vocalement Julia Novikova a une voix plus corsée que bien souvent sans rien abandonner des vocalises légères du rôle. Avec Riccardo, ils forment le couple théâtral qui fonctionne le mieux. Ulrica est scéniquement une sorcière de salon plus élégante qu’effrayante et vocalement plus mezzo que contralto. Mais l‘habileté du jeux d’Elena Manistina et sa belle voix cuivrée retiennent l’attention.

Le choeur est à la hauteur des très belles pages écrites par Verdi. Admirablement préparés par Alfonso Caiani, ils rivalisent avec les meilleures maisons d’opéra. L’Orchestre du Capitole est superbe de couleurs instrumentales. Mais la direction de Daniel Oren est brutale, sans phrasés. Il semblerait que le chef ai voulu ignorer l’admirable construction dramatique de l’ouvrage, tout attaché à ses oppositions kaléidoscopiques passant si abruptement du monde léger d’Offenbach au drame le plus sombre. En ce sens, il y a un vrai accord avec la mise en scène de Vincent Boussard et les costumes de Christian Lacroix : tout dans les effets d’opposition, rien dans une vision dramatique construite. Dommage …. Même réserve pour les décors et les lumières se font oublier, absentes dans la scène nocturne du gibet, moment attendu s’il en est.

Au final, reste le portrait idéalisé du Monarque des Lumières incarné par  Dmytro Popov en Riccardo. Pas assez de la subtilité de ses rapports avec les autres personnages et un orchestre sous employé.

Toulouse. Théâtre du Capitole, le 7 octobre 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Un Ballo in Maschera, opéra en trois actes. Vincent Boussard, mise en scène ; Vincent Lemaire, décors ; Christian Lacroix, costumes ; Guido Levy, lumières ; Avec : Dmytro Popov, Riccardo ; Vitaly Bilvy, Renato ; Keri Alkhema, Amelia ; Elena Manistina, Ulrica ; Julia Novikova, Oscar ; Aymery Lefèvre, Silvano ; Leonardo Neiva, Samuel ; Oleg Budaratschkyi, Tom ; Choeur et Maitrise du Capitole (chef de choeur Alfonso Caiani); Orchestre National du Capitole de Toulouse. Daniel Oren, direction.

 

 

Illustrations : © P.Nin

Compte rendu, récital de piano. Toulouse. Cloître des Jacobins, le 24 septembre 2014. Ludwig Van Bethoven (1770-1827): Sonate N° 12 en la bémol majeur « Marche Funèbre »,op.26; Frederic Chopin (1810-1849): Fantaisie en fa mineur,op.49 ; Ballade n°4 en fa mineur ; Frantz Schubert (1797-1828): Impromptus op.90 n° 3 et 2 ; Maurice Ravel (1875-1937): Gaspard de la Nuit ; Behzod Abduraimov, piano.

Behzod Abduraimov piano concertPiano aux Jacobins, c’est un grand moment de piano en cette belle fin d’été permettant au public de choisir des soirées historiques avec des artistes à la gloire établie et cette année nous avons été gâtés avec deux des plus anciens artistes du piano en activité, Pressler et Ciccolini. Mais c’est également le pari fait sur l’avenir de jeunes prodiges parmi lesquels certains deviendront les musiciens accomplis dignes de leurs ainés. Behzod Abduraimov est de ceux là. Prodige mais surtout musicien fascinant. Déjà son interprétation du premier concerto de piano de Tchaikovski nous avait subjuguée. Ce récital solo a confirmé l’exceptionnelle puissance émotionnelle de son jeux. La technique est parfaite, et bien souvent aurait suffit à crier au génie mais cet artiste hors normes va beaucoup plus loin. Jouant par coeur, comme habité par le génie, il s’engage dans la Sonate Pathétique de Beethoven avec tout son corps. Impossible de résister à l‘énergie jubilatoire qu’il met dans cette partition. Même le pathétique est enthousiasmant. La finesse de la construction de chaque morceau s’intercalant entre les autres dans une construction complète d’une parfaite lisibilité.

Les nuances de son Chopin sont admirables et la souplesse du jeux est celle d’un poète, certes la virtuosité est confondante mais c’est une musicalité très personnelle qui rend son interprétation inoubliable.

Les impromptus de Schubert surtout le Troisième, -Andante-, est un moment de grâce qui sous des doigts aussi inspirés, dans un tempo plutôt rapide permet de croire en l’évaporation de la beauté tant la légèreté de la main droite est libre et la pondération de la main gauche maintient au sol le vol délicat des notes si tendres de Schubert. Le deuxième, Allegro, court comme une eau libre jusqu’à la mer pour fêter quelque naïade gracieuse. Un pur moment de jubilation poétique dégagé de toute dureté semblant comme en apesanteur.

Mais c’est dans Ravel que l’art le plus personnel de Behzod Abduraimov  a certainement pu se révéler le mieux. La théâtralité de son interprétation, la variété des couleurs, le rubato et la rigueur de la construction sont inhabituelles. Ondine est libre comme l’eau où elle habite. le gibet est sinistre et fascinant à la fois et Scarbo plein de séductions insolites. La richesse de l’ harmonie est magnifiée et la puissance d’évocation est terriblement efficace. Une question: comment un tempérament si entier, si musical et si généreux saura évoluer dans le temps sans s’épuiser ? Car l’engagement de tout le corps du pianiste est très inhabituel. Cette fougue de la jeunesse associée à une telle maturité d’interprète est un mélange surprenant. Un artiste à suivre, un nom à retenir absolument.

Compte rendu, récital de piano.Toulouse. Cloître des Jacobins, le 24 septembre 2014. Ludwig Van Bethoven (1770-1827): Sonate N° 12 en la bémol majeur «  Marche Funèbre »,op.26; Frederic Chopin (1810-1849): Fantaisie en fa mineur,op.49 ; Ballade n°4 en fa mineur ; Frantz Schubert (1797-1828): Impromptus op.90 n° 3 et 2 ; Maurice Ravel (1875-1937): Gaspard de la Nuit ; Behzod Abduraimov, piano.

Compte rendu, récital de piano. Toulouse. Cloître des Jacobins, le 9 septembre 2014. Frédéric Chopin (1810-1849): Quatre ballades ; Bruno Montovani (né en 1974) : Papillons, création mondiale ; Maurice Ravel (1875-1937) : Le tombeau de Couperin . Philippe Bianconi, piano.

philippe-bianconi piano toulouse jacobins festival de pianoPhilippe Bianconi très concentré et détendu a pris le temps de laisser le public se calmer et faire un profond silence avant de se lancer dans son interprétation de la première Ballade de Chopin. Dès les premiers accords, un son plein, rond, puissant et enveloppant a saisi par sa force de persuasion. Puis dans une gradation de nuances infimes, le son pianissimo a semblé se suspendre sous la voûte. Si les qualités de musicalité fine de Philippe Bianconi sont connues depuis toujours, ce poète du piano a gagné en sa maturité une puissance et une force qui lui permettent d’ égaler les plus grands. L‘autorité naturelle, les moyens pianistiques phénoménaux se mettent au service d‘une vision personnelle des œuvres. Jouer les Quatre Ballades de Chopin à la suite, pages si différentes et pourtant chacune si profondément emblématique de son auteur, est une gageure tenue haut les mains par le pianiste français. Un rubato audacieux, des nuances très accentuées, une force digitale mise au service de l‘harmonie avec un admirable équilibre des deux mains, rendent Chopin très moderne tout en restant un modèle de romantisme en raison d’une émotion toujours au bord des notes. Jouant par cœur ces pièces complexes, leur style très différent a été délicatement respecté par un interprète ayant réfléchi à chaque note et semblant toutefois presque libre jusque dans ses emportements. Cette vision très construite et qui semble par moment comme improvisée tient du magicien. La première et la quatrième ont pour nous été les plus éblouissantes et les plus émouvantes. Ce qui nous aura le plus marqué est peut-être cette impression d’un piano symphonique à la richesse insoupçonnée.

Philippe Bianconi embrase le Cloître des Jacobins

Partition à l’œil, Philippe Bianconi a, en deuxième partie de concert, crée Papillons de Bruno Montovani. Le compositeur, très en verve, a longuement présenté sa pièce, très pensée, hommage ambivalent à Schumann. La pièce virtuose, en triple et quadruple croches a été parfaitement maîtrisée par Philippe Bianconi, qui a su en faire sortir toutes les couleurs et les effets sonores sur tout l‘ambitus du clavier. Pièce plus spectaculaire et impressionnante que sensible et émouvante, mais toujours très habile.

La fin du concert a permis de se régaler du piano de Ravel que Bianconi joue de manière idiomatique. Un Ravel audacieux, et brillant, plein de second degré, mais surtout, ce qui est bien plus rare même chez les plus grands interprètes, très émouvant. Les pièces de danse d’un XVIIIème siècle idéalisé que Ravel joue  à moderniser sont également un hommage aux compagnons morts à la guerre. La douleur sourde contenue dans les pièces sous le brillant pianistique, n’est pas ici camouflée. A nouveau nous bénéficions  de cette puissance mise au service de l’harmonie avec toutes sortes de couleurs et de sons magnifiques. Des nuances subtiles et des doigts qui font oublier toute notion de travail tant ils semblent libres.

En Bis, deux pièces de Chopin, valse et prélude, redisent les deux points d’écart entre passion et murmure, si représentatives de l‘art de Chopin.  L’ Ile Joyeuse de Debussy a pris des allures de poème symphonique à la pulsion de vie irrésistible. Le public a fait une belle ovation au musicien radieux.

Toulouse. Cloître des Jacobins, le 9 septembre 2014. Frédéric Chopin (1810-1849): Quatre ballades ; Bruno Montovani (né en 1974) : Papillons, création mondiale ; Maurice Ravel (1875-1937) : Le tombeau de Couperin. Philippe Bianconi, piano.

Toulouse. Palmarès de la 50e édition du Concours international de chant

lauréats 2014 CIC - crédit Patrice NinToulouse. Palmarès de la 50e édition du Concours  international de chant. La finale du 50ème  Concours international de Chant de la Ville de Toulouse s’est déroulée le samedi 6 septembre 2014 à 20h au Théâtre du Capitole. Six candidats, parmi les douze finalistes accompagnés par l’Orchestre national du Capitole sous la direction de David Syrus, ont été primés par le jury présidé par Teresa Berganza. Le ténor sud coréen Junghoon Kim s’est particulièrement distingué, remportant et le premier prix et le prix du public. En voici le palmarès 2014 :

Premier grand prix

Voix de femme : Marion LEBEGUE  mezzo-soprano  France  née en 1984
Voix d’homme (à l’unanimité) : Junghoon KIM  ténor Corée du Sud  née en 1988 Dotés d’un vase de Sèvres offert par M. le Président de la République et 6500 € offerts par la Ville de Toulouse.

Deuxième grand prix

Voix de femme : Hila FAHIMA  soprano  Israël  née en 1987
Voix d’homme : Petr NEKORANEC ténor  République Tchèque né en 1992

Dotés d’une coupe offerte par la Ville de Toulouse et de 3200 € offerts par le Conseil Général de la Haute- Garonne.

Troisième prix

Voix de femme : Angélique BOUDEVILLE soprano  France  née en 1987 Voix d’homme : Yu SHAO ténor  Chine  née en 1986

Dotés d’une médaille offerte par la Ville de Toulouse et de 1000 € offerts par le Centre Français de Promotion Lyrique.

Prix du public

Junghoon KIM  ténor Corée du Sud  née en 1988
A l’issue de la finale, le public est invité à se prononcer par vote pour l’attribution d’un « Prix du public ». Ce prix est doté d’un diplôme honorifique du concours.

lauréats 2014 CIC - crédit Patrice Nin

Illustration : les finalistes du 50ème Concours de chant de Toulouse © P. Nin 2014

Compte rendu, concert. Toulouse.Halle-aux-grains, le 4 juin 2014 ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975): Katerina Ismaïlova,suite,op.114a; Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Variations sur un thème rococo pour violoncelle et orchestre, op.33; Symphonie n°6 en si bémol mineur, op.74 « Pathétique »; Narek Hakhnazaryan, violoncelle; Orchestre National du Capitole de Toulouse; Direction:Tugan Sokhiev.

TchaikovskiAvant dernier concert de la saison toulousaine 2014 pour Tugan Sokhiev ; il a également été programmé à la Salle Pleyel à Paris, le lendemain. Belle audace parisienne car c‘est peut être le plus beau concert de la saison Toulousaine, pourtant riche en moments forts. Dès les premières mesures sombres au basson, l ‘auditeur est saisi par la puissance d’évocation des interludes du Chostakovitch magnifique orchestrateur. Ces très courts interludes de l ‘opéra lady Macbeth de Mzensk rebaptisé Katerina Ismaïlova sous les coups de la censure, mis en suite par le compositeur lui-même dans deux versions, font un effet particulièrement puissant. Le sens du grotesque, l’ écoeurement et le dégout de l’héroïne deviennent troublants. Humiliée et obligée de se venger pour survivre, l ‘héroïne qui a tant déplu à Staline a une existence qui ressemble à tant de vies communes…

Le troisième interlude le plus long et le plus sombre rend palpable cette montée du dégout et de la haine nourrie dans la conscience aiguë du grotesque de l ‘existence. L ‘Orchestre du Capitole est à présent rompu au style de Chostakovitch et les très courts moments solos permettent a chacun de briller. La précision rythmique, les nuances terriblement développées et la richesse de l ‘orchestration exigent beaucoup de l ‘orchestre qui est impeccable. La direction de Tugan Sokhiev privilégie l ‘énergie forcée et la puissance d’un grotesque faussement festif. Riches couleurs, nuances extrêmes et rythme précis claquent au visage et saisissent chacun.

Entre musiciens au sommet

Quel contraste ensuite lorsque l ‘orchestre s’allège dans une formation classique et accueille le violoncelliste soliste. Son nom, même s’il est quasi imprononçable mérite d’ être retenu. De tous le jeunes talents qui gagent avec des doigts d’ or les plus prestigieux prix, Narek Hakhnazaryan n ‘a rien à envier avec sa victoire au XIV° concours international Tchaïkovski. Il a une technique inouïe mais surtout une musicalité rare. Les variations rococo sont un chef d ‘oeuvre de Tchaïkovski qui rend hommage à Mozart, comme dans la pastorale de la Dame de Pique, avec beaucoup d ‘esprit.
L‘orchestration est légère et variée. L ‘équilibre entre le soliste et l ‘orchestre a été parfaitement mis en place par le chef. Dans cet écrin de toute sécurité, la voix du violoncelliste Narek Hakhnazaryan peut donc s’épanouir sereinement en se jouant des difficultés techniques totalement maîtrisées. En éveil constant et dégustant les dialogues avec l ‘orchestre, le jeune violoncelliste devient parfait chambriste. Les dialogues avec la subtile flûte de Sandrine Tilly sont délectables tout particulièrement. La communion entre le soliste, le chef et les musiciens est parfaite. Le public se régale de ces variations qui se succèdent avec art dans l‘arrangement maintenant habituel du créateur Fitzenhagen.

Narek-Hakhnazaryan-cello2-Armenia tchaikovski competition prix  2011-1Le charme du jeune Narek Hakhnazaryan est irradiant. Il joue avec son instrument semblant en faire ce qu‘il veut. Les couleurs, les nuances, la délicatesse des phrasés sont admirables. L ‘instrument dont il joue, un Techler de 1698, lui permet de garder sur tous les registres la même qualité de son. Le grave est aussi plein que l ‘aigu ; il n’y a pas de différence de registre. Une belle solution de continuité dans les harmoniques sur toute la tessiture offre un son toujours magnifiquement timbré, soyeux et doux. Cela fait merveille dans les dialogue sur-aigus aériens avec la flûte. Les doubles et triples cordes sonnent faciles et belles. Une telle générosité en musicalité est remarquable chez un si jeune artiste. La connivence avec Tugan Sokhiev est totale, les échanges de regards complices sont incessants. Le succès est tonitruant et le violoncelliste Arménien offre deux bis a son public conquis. Le premier déconcerte autant qu’il charme et émeut. La voix chantée du soliste se mêle à des doubles cordes semblant venir de l‘ancêtre de l ‘instrument, la viole de gambe, comme des origines orientales de la musique classique. L‘émotion qui nait plonge donc dans les racines de l’humanité, puis le style se modernise, devient plus violent et va même jusqu’à évoquer le tango. Il s’agit non d‘une vraie improvisation mais d’une composition d’un Italien né en 1962 Giovanni Sollima,intitulée Lamentatio. Narek Hakhnazaryan en fait un moment de pur plaisir du coeur dansant. Pour terminer sur une ambiance plus apaisée, le choix d’une sarabande pour violoncelle seul de Bach avec des ineffables doubles cordes, un son de rêve et une souplesse envoûtante… Tout ceci promet un jour une intégrale émouvante des suites de Bach et une carrière éblouissante à suivre sans faute.

2ème Symphonie de Tchaïkovski
Destin certes, mais pas de soumission sans danser ni vivre

En deuxième partie de concert la très célèbre sixième symphonie de Tchaïkovski confirme la compréhension quasi mystique qu’a Tugan Sokhiev de son compatriote. Quand si souvent cette symphonie est écrasée sous un Fatum monolithique, Tugan Sokhiev va très loin dans la douleur mais garde des moments de tendresse et de danse se souvenant du bonheur. Dès les premières mesures, pianissimo dans les abysses du basson (extraordinaire Estelle Richard) et des cordes graves l‘émotion est poignante.L’ Adagio est tout habité de silences tristes et l’angoisse se déroule évoluant lentement vers l’Allegro non troppo. Le tempo mesuré du chef permet une lisibilité de tous les détails mais c’est la vision d‘ensemble qui est remarquable. Chaque mouvement avance et s’inscrit dans un tout . La rigueur du tempo permet à cette partition d ‘éviter tout laissé aller et l’entrée du thème sentimental des violons a beaucoup d’allure. Les reprises et développements permettent aux couleurs magnifiques de l ‘orchestre de chatoyer. Les fortissimi sont spectaculaires et les nuances pianissimo de la Clarinette de David Minetti sont très belles et porteuses d ‘émotion. Après ce début marqué par une angoisse envahissante le mouvement se termine par une terrible course à l ‘ abîme toute pleine de précision instrumentale. Les cuivres graves particulièrement présents, sont magnifiques.Les deux mouvements suivants, dans les choix de Tugan Sokhiev, vont convoquer la danse et d ‘avantage de bonheur. Allégeant le Fatum, il suggère que chaque destin n’est pas uniquement soumission. L’allegretto con grazia est une valse qui permet de rêver au bonheur enfui près avoir été tenu. Certes sous cette légèreté le rythme incessant de la timbale dans la partie centrale signe l ‘éloignement du bonheur mais son retour comme une réminiscence est pleine de douceur. L’ Allegro molto vivace est plein d’ esprit comme dans les ballets de Tchaïkovski et l ‘avancée inexorable de ce scherzo vers une sorte de marche a aussi quelque chose de plaisant dans son enthousiasme. La légèreté de structure des cordes, l ‘élasticité des pizzicati apportent de l ‘air aux moments plus denses. Ce mouvement animé se termine sur un fortissimo qui autorise certains spectateurs à applaudir ruinant l ‘effet voulu par le compositeur qui termine sa symphonie sur un adagio lamentoso. Car si le centre de la symphonie a permis aux mouvements de danse de s’inviter et au bonheur d’exister le final semble encore plus déchirant. Tugan Sokhiev étire le tempo et remplit les silences de sombres pensées. Tchaïkovski qui trouvait dans sa symphonie des allures de Requiem refusant d’en composer un, a en effet construit ce long mouvement final comme un adieu déchirant. Le pianissimo dans le grave des cordes et le basson refermant la symphonie comme elle avait été ouverte. Les contrebasses ont été tout du long admirables et méritent une mention spéciale (chef de pupitre Bernard Cazauran).
Cette interprétation très personnelle est très bien construite et la lisibilité de la structure générale s’appuie sur des phrasés pensés et comme insérés dans un tout. En évitant le monolithe dramatique, le destin devient plus humain et la vie des deux mouvements centraux rend le final encore plus écrasant. Tugan Sokhiev et ses musiciens admirables toute la soirée, ont offert une vibrante interprétation de la sixième symphonie de Tchaïkovski en en révélant toutes les richesses.

Ce concert a été diffusé en direct sur le net et peut être encore visionné. N’hésitez pas à vous faire votre idée car il a été en plus magnifiquement filmé sur Arte concert.

Compte rendu, récital de piano. Toulouse. Halle aux Grains, le 26 mai 2014. Récital Frédéric Chopin. Grigory Sokolov, piano

SOKOLOV grigory grigorysokolovsokolo-18h0Grigory Sokolov est bien connu des Toulousains et chaque invitation rassemble un public nombreux. Schubert et Schumann puis Bach et à présent Chopin. Chaque fois le pianiste russe fait sienne les partitions et en rend la quintessence comme personne. Si son Bach nous avait paru discutable en 2011, nous avons retrouvé avec son Chopin le sublime de son concert Schubert et Schumann de 2009.  Le programme est magnifique. Chopin est en pleine maturité avec la Sonate n°3 de 1844. De construction très claire, cette partition offre tout ce que Chopin a apporté techniquement au piano tout en se refusant aux excès. L’émotion peut être funèbre mais le tendre et l’élégant ne sont pas oubliés. La beauté des phrases mélodiques est belcantiste ; les rythmes complexes s’allient à des harmoniques rares allant jusqu’à  l’abandon des tonalités. Sokolov aborde l’allegro maestoso dans un large tempo qui permet d’assoir un discours tout fait de profondeur. Cette manière si particulière de prendre possession du temps et de l’espace permet à l’immense artiste de captiver l’attention de son public. Les phrasés sont d’une infinie variété permettant de passer par des moments de récitatif, de bel canto ou de rhétorique. Les nuances sont subtilement définies et les couleurs fusent comme dans le plus riche des arc en ciel. Mais avant tout, c’est la clarté et l’évidence qui dominent cette interprétation. Peu de pédale probablement explique cette haute définition du son, jamais flou ou brumeux. Même dans les ténèbres la lumière est présente. Les derniers accords du premier mouvement sont posés avec art et la méprise commence.

Le sublime face au public

Une partie du public ressentant avec exactitude le génie de l’interprète se permet d’ applaudir ignorant l’usage qui aujourd’hui demande d’attendre la fin de la sonate pour s’oublier. Ce ne serait pas si grave si les dernières vibrations de l’accord n ‘étaient noyées sous ces manifestations rustiques. La concentration de l’artiste n ‘a pas semblé en souffrir et c’est tant pis pour la partie du public trop sensible que ce bruit entre les mouvements, terrasse… Le Scherzo est abordé en un tempo également retenu ; c’est la précision de chaque note insérée dans le flux dansant enchanteur qui surprend. Tant de précision des doigts dans une construction si franche du mouvement permet une écoute d’une grande intelligence, les imbrications subtiles de Chopin sont toutes mises en valeur sans excès de vitesse. C’est le troisième mouvement, largo, qui atteint un sommet d’émotion. La grandeur de l’interprète est face au génie du compositeur qui offre son âme au piano. Gregory Sokolov  d’une voix tonitruante débute puis à mi voix, avec une infinie délicatesse, chante comme une diva romantique avec une nostalgie déchirante. Les jeux de question-réponses sont habités et l’évanouissement est au bout des doigts. Toute la sensibilité artiste de Sokolov peut s’exprimer laissant le spectateur suspendu  aux reprises si merveilleuses et embellies du thème principal. Le final est plein de force et d’ énergie retrouvée dans une mise en lumière  proche de l’aveuglement. Toute la technique est mise au service de cette énergie créatrice qui avance avec impétuosité. Les applaudissements irrépressibles fusent avec puissance mais toujours sans respecter la finitude du dernier accord…   La deuxième partie consacrée aux plus délicates Mazurkas, elle sont toutes choisies avec art en fonction des tonalités et des ambiances. Le public saura se faire plus discret en ce qui concerne les applaudissements, car ces pièces sont moins spectaculaires, mais des téléphones portables rallumés à l’entracte et “oubliés” apportent leur note de vulgarité qui attaque plus ou moins les oreilles sensibles. Quel merveilleux voyage nous a proposé Gregory Sokolov en ces Mazurkas sublimes !  Les décrire chacune serait indélicat. Nous avons pu gouter des moments de  beautés nostalgiques et même sombres comme fugacement heureuses. Ces pièces parmi les plus personnelles de Chopin trouvent en Sokolov, un interprète inoubliable capable d’une délicatesse inouïe. Choisies dans les opus tardifs, l’écriture si maitrisée de Chopin se concentre sur l’essentiel d’un rapport à la beauté par et pour le piano dans une fidélité absolue à la terre de ses origines. Sokolov nous fait percevoir cet accord si rare et précieux. Le monde musical dans lequel le grand musicien russe nous a entraîné ne pouvait s’arrêter ainsi et dans une série de bis qui suspendent le temps, le même monde de délicatesse et de beauté nous est offert. Schubert, en âme soeur avec trois Impromptus dont le si délicieux  n°3.  Ni le Klavierstück D 946 ni une autre Mazurka ne permettront au public de se sentir rassasié et d’attendre le fin du son pour applaudir frénétiquement.  C’est au sixième bis, de composition  moins sublime, que le public saura faire silence jusqu’au silence qui termine le musique. Enfin ! Le moindre génie de Sokolov aura été sa patience et sa pédagogie. La musique s’écoute jusqu’au silence qui la referme. Nul ne croise sur son chemin un génie sans en apprendre quelque chose…

Toulouse. Halle aux Grains, le 26 mai 2014. Frédéric  Chopin (1810-1849) : Sonate n°3 en si mineur, opus 58 ; 10 Mazurkas  (La mineur, opus 68 n°2, Fa majeur opus 68 n°3, Do mineur opus 30 n°1, Si mineur opus 30 n°2, Ré bémol majeur opus 30 n°3, Ut dièse mineur opus 30 n°4, Sol majeur opus 50 n°1, La bémol majeur opus 50 n°2, Ut dièse mineur opus 50 n°3, Fa mineur opus 68 n°4). Grigory Sokolov, piano.

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, 16 mai 2014. Verdi: I due Foscari. Gianluigi Gelmetti : direction musicale. Stefano Vizioli: mise en scène.

Les idées fausses ont parfois la vie dure. I due Foscari est tout sauf un opéra de jeunesse à oublier et Verdi a écrit une partition superbe, injustement méconnue contrairement à ce qui a souvent été dit et écrit. Rendons grâce au directeur Frédéric Chambert qui a réunis tous les moyens pour faire de cette production du Capitole une réussite totale. Le public a semblé ravi et a fait un beau triomphe à cette production. La mort rode dans Venise et la vengeance décime une famille sous les yeux du spectateur. Le rôle du « méchant » Jacopo Loredano, est dévolu à une basse mais n’est pas aussi développé que Wurm, Macbeth, le Grand Inquisiteur ou Iago dans les opéras futurs ; pourtant ses machinations sont terriblement efficaces. Il parvient à devenir Doge à la toute fin de l’ouvrage ayant conduit le fils du Doge et le Doge à la mort par désespoir. Le ressort psychologique est assez fin car finalement toutes les valeurs conduisent les héros à la mort. Le père en tant que Doge doit participer à la condamnation de son fils et son refus d’utiliser son pouvoir pour sauver son enfant le conduira à condamner un innocent. Le fils de ce noble Doge a hérité de fortes valeurs patriotiques et d’amour de la famille qui ne lui permettent pas de survivre à l‘injustice de sa condamnation et à la séparation définitive par l‘exil de tout ce qui compte pour lui : sa patrie, son rang,  sa famille. La femme du condamné avec noblesse demande à suivre son mari en exil … ce qui lui est refusé. Elle aussi est donc brisée, privée de soutien, mère de deux orphelins à l‘avenir bien sombre.

 

 

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La douleur est superbement source de musiques très belles du jeune Verdi. Des grands airs sont offerts aux solistes et la  grande scène  de la soprano à l’acte I est dans les pas du Miserere du Trouvère. La scène de folie du ténor à l’acte II est un grand air, beau et puissant. Quand au rôle du Doge dévolu à un baryton, il requiert un artiste à la vocalisé impeccable, ayant une sens du drame et des mots avec en particulier une grande scène au dernier acte sur la vanité du pouvoir, de haute inspiration. L’orchestration est richement colorée et de superbes moments sombres accompagnent le drame. Certes Verdi se soumet encore aux formes de l‘opéra romantique italien de ses prédécesseurs, ainsi des cabalettes terminent souvent les airs fermés, mais des moment plus libres font éclater le cadre.

Un sombre verdi inconnu et superbe

Dans la production capitoline, la mise en scène, les décors, les costumes et les lumières se complètent pour rendre justice au drame verdien. Le décors avec l’immense tête du vrai Francesco Foscari et ensuite l’énorme tête de lion sont les uniques éléments de décor ; mais ils offrent une puissance d’évocation peu commune. Les costumes sont riches avec des velours lourds aux couleurs variées. Globalement l’époque des faits est respectée et rien d’incongru ne vient divertir de l‘action. La sobriété des acteurs sied bien à cette action intériorisée plongeant dans l’âme des personnages. Musicalement, la direction de Gianluigi Gelmetti est efficace, précise : on devine son plaisir à faire sonner le superbe orchestre du Capitole en pleine forme. Il peut se permettre cette puissance car les chanteurs ont tous des moyens adéquats. Tamara Wilson est un grand soprano verdien spinto. Capable d’aigus tranchants et charnus, ses graves sont corsés et le médium, homogène. In Loco, sa Léonora du Trouvère avait déjà convaincu. Elle porte le rôle de Lucrezia au même niveau d’intensité. Le ténor vénézuelien, élève d’ Alfredo Krauss à Madrid, Aquiles Machado, est une voix à suivre. La puissance alliée à la finesse des nuances avec de superbes messe di voce lui permet de briguer bien des rôles verdiens. Très engagé scéniquement, il porte l‘émotion de ce rôle de condamné perdu d’avance, avec éloquence et noblesse. Les deux voix sont superbes de couleurs, de textures, de richesses harmoniques ; leur duo est donc un très grand moment. Le baryton Sebastian Catana incarne le rôle du Doge et du père qui perd tout espoir avec une intensité vocale et scénique d’une grande efficacité. Verdi demande déjà pour ce rôle une longue voix de baryton, des couleurs variées et un sens du texte inhabituel. Le compositeur reviendra à cette figure de pouvoir meurtrie avec Simon Boccanegra mais déjà ici le rôle est magnifique.

La distribution des trois rôles principaux est donc proche de l’idéal. Les choeurs puissants ont rendu hommage à l‘inspiration verdienne bien connue. Le rôle pas très développé de la « méchante » basse est très intensément incarné par le jeune Leonardo Neiva à l’autorité déjà impressionnante. Les autres petits rôles y compris ceux sortis du choeur sont excellents,  ce qui dans ce niveau vocal n’est pas peu dire.

Au final  les deux Foscari a été représenté dans une production de haute tenue à Toulouse. La retransmission le vendredi 23 mai sur Radio Classique permettra à chacun de découvrir avec plaisir un bel opéra de Verdi dans une distribution magnifique.

 

 

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Toulouse. Théâtre du Capitole, 16 mai 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901): I due Foscari, Opéra tragique en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après une pièce de Byron, créé le 3 novembre 1844 au Teatro Argentina, Rome. Stefano Vizioli: mise en scène; Cristian Taraborrelli : décors; Annamaria Heinreich : costumes ; Guido Petzold : lumières ; Avec:Sebastian Catana, Francesco Foscari ; Aquiles Machado, Jacopo Foscari; Tamara Wilson, Lucrezia Contarini; Leonardo Neiva, Jacopo Loredano ; Francisco Corujo, Barbarigo ; Anaïs Constans, Pisana ; Choeur du Capitole,Alfonso Caiani direction; Orchestre National du Capitole; Gianluigi Gelmetti : direction musicale.

Illustrations : I Due Foscari de verdi à Toulouse © P. Nin 2014

 

Compte rendu, récital. Toulouse. Halle aux Grains, le 7 mai 2014. Felix Mendelssohn (1809-1847): Symphonie pour cordes n°10; Gustav Mahler (1860-1911) : Lieder eines fahrenden Gesellen; Richard Strauss (1864-1949): Sextuor extrait de Capriccio; Arnold Schoenberg (1874-1951) : La nuit transfigurée, op.4; Jonas Kaufmann, ténor. Kammerorchester Wien-Berlin.

kaufmann_448_jonas_kaufmannUn étrange  marketing diffuse la publicité de ce concert (première à Toulouse d’une tournée) sur le nom de Jonas Kaufmann et quelques uns ont été surpris de ne pas assister à un classique récital du célèbrissime ténor. Le programme ne comprend qu’une oeuvre vocale et assez courte mais le cycle des Lieder eines fahrenden Gesellen est une oeuvre si particulière et si rare qu’elle comble les amateurs de beau chant à défaut de ravir les amateur de voix. Certes le moment fort du concert restera l’interprétation historique de ce groupe de lieder par l’un des ténors les plus musiciens de l’histoire du chant. Mais il a su s’entourer d’un orchestre proche de l’idéal qui sertit ce cycle des chants d’un compagnon errant, devenant le joyaux du concert, enchâssé dans des oeuvres orchestrales choisies avec art.

La splendide musicalité germanique est ici irrésistible

Mendelssohn ouvre le concert avec un seul mouvement d’une symphonie pour cordes. Cela permet de proposer une atmosphère romantique, sombre d’humeur et lumineuse de structure qui laisse pantois. Les musiciens en des sonorités somptueuses et voluptueuses, développent une sensibilité musicale des plus stupéfiantes. Coupant le souffle, les premières notes de l‘adagio provoquent une écoute et une concentration du public quasi instantanée qui ne se relâchera pas.

Immédiatement la certitude d’être en face de musiciens d’exception enchante. Les cordes des deux orchestres les plus aimés du public et de la discographie : les Philharmonies de Vienne et de Berlin réunies dans cet ensemble, démultiplient leurs qualités. La texture des cordes est incroyablement soyeuse et brillante sans agressivité mais avec panache. Les plus belles qualités des deux orchestres sont comme magnifiées. Phrasés aristocratiques, nuances très profondes et couleurs irisées font de ces musiciens réunis une sorte de quintessence de légato et d’énergie.

La Nuit transfigurée de Schoenberg, dans l’orchestration du compositeur, sonne comme un hymne hédoniste à l’intelligence et la beauté dans une relation fusionnelle. Ce mouvement unique emporte le public dans les émotions vertigineuses des poèmes si morbides et sublimes de Richard Dehmel, Verklärte Nacht. La perfection de la technique est mise au service d’une interprétation tenue et impressionnante qui recrée l’émotion par l’admiration. Jamais il ne m’a été donné d’entendre et de ressentir une telle sécurité dans les possibilités expressives d’un orchestre de cordes. L’écoute et la fusion des timbres est celle de musiciens de chambre et l’ampleur des sonorités de pupitres est digne de grandes formations symphoniques. Des qualités qui semblent opposées sont ce soir entremêlées dans un véritable vertige.

Seul le sextuor de Capriccio de Richard Strauss joué par tout l’orchestre est un peu trop « énorme » pour toucher au même niveau. Un son toujours aussi parfait, mais « Kolossal », démultiplie une oeuvre d’inspiration rococo qui en perd son intimité constitutionnelle.

On comprend  que de tels interprètes ne peuvent en aucun cas être « accompagnateurs » ou « faire valoir »  d’un chanteur. C’est donc en musicien que Jonas Kaufmann rejoint ces artistes de haut lignage. Le ténor Allemand qui fait siens les rôles wagnériens comme peu l’ont fait, est tout à son aise dans la tessiture de ce cycle si particulier. Mahler a lui même écrit les poèmes et touché par une déception amoureuse y inscrit entre les lignes et les notes sa propre souffrance d’amoureux meurtri. L’autodérision un peu morbide de ce cycle est une gageure à relever. Prendre au pied de la lettre ces plaintes les rendent ridicules. Trop de distance détruit leur profonde mélancolie. Une voix seulement belle ne touche pas assez, un souffle court détruit les lignes, des notes trop tendues cassent le côté moribond de certaines mélodies. La familiarité du ton exige une grande complicité avec le public tandis que la mort suggérée à la fin doit être comme lointaine et irréelle cachée sous la splendeur sensuelle du tilleul. Jonas Kaufmann et les musiciens viennois et berlinois, augmentés de claviers, vents et percussions comprennent toute la subtilité de ce cycle et leur connivence totale leur permet d’en offrir une interprétation inoubliable.

D’une voix de velours, fragile en des demi teintes crépusculaires, des couleurs morbides et des pianissimi aériens comme suspendus et dans le timbre, Jonas Kaufmann utilise sa fabuleuse technique pour faire de sa voix un instrument de pure poésie. La clarté de la dicton, l’intelligence rythmique, et la sensibilité romantique permettent d’aller au plus loin du sens de ce cycle de lieder. On reste sans capacité de commentaire devant une telle adéquation entre les moyens instrumentaux, vocaux, artistiques. Un voyage inoubliable avec la poésie tourmentée de cet amoureux meurtri. Le public fait comme il se doit une ovation a de tels interprètes et Jonas Kaufmann offre deux bis. Une interprétation élégiaque et désespérée de Traüme, l’étude pour Tristan que Wagner a inclus dans ses Wesendonck Lieder. Vocalement le ténor distille des nuances pianos sensuelles tout en déployant un peu plus son timbre capable de chaleur. C’est dans son bis, le fabuleux Zueignung de Richard Strauss, que le développement du timbre prend toute son ampleur dans ce grand arc vocal qui se termine sur un magnifique fortissimo. Le ténor revient à sa voix d’opéra large et projetée sans abandonner un instant cette intelligence du texte de liedersänger.

Un fabuleux concert dans lequel des artistes au talent musical exceptionnel se sont mis au service du grand répertoire germanique depuis le romantisme le plus pur de Mendelssohn à la marge de l’atonalité avec Schoenberg, en magnifiant Mahler.

Grâce au cycle «  Grands Interprètes », les Toulousains ont eu la primeur de cette tournée de concerts qui fera date !

Toulouse, Capitole. Philippe Hurel : Les Pigeons d’argile.15>20 avril 2014

Unknown-1OPERA, création. Toulouse, Capitole, Les Pigeons d’argile. 15>20 avril 2014. A Toulouse, Philippe Hurel tire son sujet d’un fait d’actualité: l’enlèvement par un groupe terroriste de Patricia Hearst, héritière d’un magnat de la presse (avril 1974). L’ouvrage est une commande du directeur du Capitole, Frédéric Chambert. Le compositeur et son librettiste (Tanguy Viel) recomposent la matière du fait historique pour en tirer la matière d’un opéra non politique mais psychologique centré sur la relation de la prisonnière et de son geôlier, Patricia et Toni. Le témoignage et l’expérience de cet enlèvement par le compagnon d’armes de Toni, Charlie pèsent aussi progressivement. Le trio devient huit clos sentimental. L’opéra traite de la jeunesse inconsciente des terroristes, leur fragilité psychique face à la réalité, leur naïveté face à la violence de leurs actes; ils sont ces pigeons d’argile, proie des tireurs au ball-trap, qui explosent en vol, preuve de leur dérisoire pouvoir sur les êtres et le monde. Formé à l’écriture spectrale, Philippe Hurel privilégie l’efficacité du drame, l’enchaînement resserré des épisodes en une texture transparente qui recherche l’équilibre entre texte projeté naturellement (par les 6 solistes tout au long du drame) et masse orchestrale.  Les Pigeons d’argile de Philippe Hurel (né en 1955) : Toulouse, Capitole, les 15,18,20,22 avril 2014.  

 

 

Daphné de Strauss à Toulouse

strauss_richard_570_richardsreauss-592x333Toulouse. Daphné de Strauss. Les 15,19,22,25,29 juin 2014. Temp fort de l’année Strauss en France, le Capitole de Toulouse présente une nouvelle production de l’opéra antique mythologique de Richard Strauss, Daphné. L’ouvrage créé à l’aube de la guerre (1938) confirme l’inspiration classique du compositeur bavarois, entre Mozart et Wagner : une manière inspirée esthétiquement atemporelle et pourtant investie d’une conscience morale très aiguë. La musique orchestrale y est d’une raffinement éblouissant, synthèse entre le chambrisme ardent d’Ariane à Naxos et le psychisme flamboyant, crépusculaire, de Capriccio. Sur le thème légué par Ovide (Les Métamorphoses), Strauss au sommet de sa carrière lyrique aborde le thème de l’identité profonde des êtres hors de l’amour : pourtant aimée par le bouvier Leucipos et Apollon lui-même (qui va jusqu’à tuer son rival mortel), la nymphe Daphné choisit de s’abstraire du monde des hommes et des dieux, de renoncer à l’amour en une forme incarnée palpitante… elle choisit d’être pétrifiée : changée en laurier (anecdotiquement pour échapper aux assauts d’Apollon selon la représentation du sculpteur génial Bernin).  En réalité, culpabilisant après avoir tuer Leucippos, Apollon regrette son crime indigne d’un dieu : il concède à l’aimée d’exaucer son voeu le plus cher : devenir laurier pour échapper au monde du désir. A l’inverse des héroïnes qui choisissent d’être finalement intégrées au monde, tel l’Impératrice de La Femme sans ombre, d’Ariane, d’Hélène, Daphné réalise le chemin à rebours… rompre le lien avec l’humanité et la chair, le désir et l’amour. En une page symphonique inouïe, Strauss développe toutes les ressources de l’orchestre pour exprimer la lente métamorphose de Daphné, d’être désiré mais souffrant à celui d’une souche végétale sans âme…. mais désormais délivré des souffrances du sentiment.

Richard Strauss : Daphné
Toulouse, Capitole
Les 15,19,22,25,29 juin 2014

Tragédie bucolique en un acte, op. 82 sur un livret de Joseph Gregor 
créée le 15 octobre 1938 à la Staatsoper de Dresde. Diffusion sur France Musique

Hartmut Haenchen, Direction musicale
Patrick Kinmonth, Mise en scène, décors, costumes
Fernando Melo, Chorégraphie
Zerlina Hughes, Lumières

Franz-Josef Selig, Peneios
Anna Larsson, Gæa
Claudia Barainsky, Daphne
Maximilian Schmitt, Leukippos
Alfred Kim, Apollo
Patricio Sabaté, Premier Pâtre
Paul Kaufmann, Deuxième Pâtre
Thomas Stimmel, Troisième Pâtre
Thomas Dear, Quatrième Pâtre
Marie-Bénédicte Souquet, Première Servante
Hélène Delalande, Deuxième Servante

Orchestre national du Capitole
Chœur du Capitole 
Alfonso Caiani Direction

Toutes les modalités de réservation, les informations sur le site du Capitole de Toulouse

logo_francemusiqueDiffusion sur France Musique, soirée lyrique dès 19h, samedi 28 juin 2014 (représentation enregistrée du 15 juin 2014)

 

 

Daphné de Strauss sur France Musique

 

 
Illustrations : Richard Strauss, Daphné métamorphosé par Nicolas Poussin (DR)

Compte rendu, opéra. Toulouse.Théâtre de Capitole, le 14 mars 2014. Pietro Mascagni (1863-1945): Cavalleria Rusticana; Ruggero Leoncavallo (1858-1919): Paillasse. Nouvelle production du Capitole. Yannis Kokkos: mise en scène. Tugan Sokhiev, direction

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Si l’association de Cavalleria et Paillasse ne brille certes pas par l’originalité, il faut reconnaitre que l’efficacité du dispositif toulousain est totale. Impossible de résister à Toulouse à cette version magnifique des deux opéras en un acte. Il est certain que le concision et la concentration obtenue par cette contrainte ont mobilisé le meilleur génie de chacun des compositeurs dont aucun des autres opéras n’a obtenu le succès de ce duo étrange. Et lorsque tous les moyens sont utilisés le résultat est là. Cavalleria Rusticana ouvre la soirée avec, dès les premières mesures de son magnifique prélude, la certitude de vivre un grand moment de musique. L’orchestre a des sonorités d’une plénitude symphonique inhabituelle au fond d’une fosse. Les cordes en particulier sont brillantes autant qu’émouvantes dans les longues phrases de Mascagni.

 
 

Mascagni : Bravo, bravissimo ! …

 

Tugan Sokhiev est un orfèvre qui tout au long de la soirée a à coeur de rendre le drame autant que la beauté plastique des partitions. C’est dans Cavalleria que sa direction précise et souple fait merveille offrant toutes les beautés de la partition, ciselées et irrésistibles jusque dans la manière d’assumer une forme de grandiloquence. Portés par une telle beauté, les artistes chantent avec une grande élégance et une tenue inhabituelle dans ce répertoire. Le Turrido de Nikolai Shukoff est époustouflant de présence et l’acteur sait rendre le tourment qui habite ce rôle plus complexe qu’il n’y parait. Vocalement le ténor a des moyens considérables (ceux d’un véritable heldenténor) qu’il adapte parfaitement à l’opéra italien. Face à lui la Santuzza d’Elena Bocharova a un jeu plus conventionnel mais surtout un engagement vocal si considérable qu’elle évoque un peu la projection droite et volcanique dont était capable Fiorenza Cossoto. Leur duo est marqué par une théâtralité associant un jeu très physique et un engagement vocal sans limites. Aucun des deux chanteurs, ne ménageant pourtant jamais sa voix, n’est pris en défaut. La Mamma Lucia d’ Elena Zilio est à la fois présente vocalement dans les ensembles, ce qui face aux héros aux voix de stentor n’est pas rien, et très émouvante dans ces très courtes interventions face à Santuzza et Turridu. André Heyboer en Alfio est capable de rendre perceptible toute l’humanité de son personnage un peu sacrifié. Vocalement il sait tenir face à toute les exigences du rôle avec une voix pleine et sûre. La Lola de Sarah Jouffroy est aguicheuse à souhait.
L’orchestre durant tout l’opéra a une place très importante offrant un miroir à l’âme si tourmentée de Santuzza. La beauté sonore est totalement captivante ainsi que le drame dont Tugan Sokhiev met en valeur chaque instant. L’Intermezzo restera longtemps dans les mémoires. La production de Yannis Kokkos qui assure mise en scène, décors et costumes, est très cohérente respectant les didascalies. La Sicile archaïque et religieuse est présente avec une église très écrasante et des escaliers habiles pour les mouvements de foule. Un travail très respectueux qui mobilise le drame a chaque moment.

Les mêmes éléments de décors sont utilisés pour Paillasse, la place de l’église servant de scène pour les saltimbanques. Là c’est l’engagement dramatique et théâtral de Tugan Sokhiev qui porte la partition à l’incandescence du drame le plus implacable. La folie meurtrière qui s’empare de Canio, obligé de jouer son tourment privé sur scène arrache des larmes dans son implacabilité. Le ténor géorgien Badri Maisuradze, habitué du Bolchoï, a tout à la fois une voix puissante et parfaitement maitrisée et un engagement scénique quasi viscéral qui convient parfaitement à ce personnage si malheureux, incapable de résister à sa violence. La performance vocale est à la hauteur de son jeux. La Nedda de Tamar Iveri est un papillon pris au filet qui n’arrivera pas à s’ échapper malgré son courage et sa détermination. La composition de la cantatrice, habituée aux rôles nobles et tristes, la rend méconnaissable de légèreté. Son art vocal lui permet avec délicatesse de vocaliser comme d’exprimer puissamment ses sentiments et sa révolte. En Tonio, Sergey Murzaev est très troublant capable de la plus grande vilénie comme d’un émotion noble dans le prologue.
C’est vraiment le théâtre qui domine Paillasse dans cette interprétation qui avance inexorablement vers le drame final. Avec cette éternelle question du jeu social si difficile à tenir dans les moments de tourments personnels, le théâtre dans le théâtre pirandellien dans Paillasse fait toujours son effet fulgurant. Les très belles lumières nocturnes de Patrice Trottier s’ajoutent à la cohérence du travail de Yannis Kokkos. Les choeurs dont la maîtrise sont très efficaces dans leurs courtes interventions et d’une belle présence scénique.

 

Drame et passions se sont développés avec puissance pour un public pris par les beautés de ces partitions envoûtantes. Chacune a retrouvé une noblesse irrésistible sous la baguette de Tugan Sokhiev dans une production belle et respectueuses des éléments consubstantiels aux mélodrames. Un grand succès pour cette production capitoline !

Toulouse.Théâtre de Capitole, le 14 mars 2014. Pietro Mascagni (1863-1945): Cavalleria Rusticana; Ruggero Leoncavallo (1858-1919): Paillasse. Nouvelle production du Capitole. Yannis Kokkos: Mise en scène, décors et costumes; Patrice Trottier : Lumières; Anne Blancard : Dramaturgie. Avec : Elena Bocharova, Santuzza; Sarah Jouffroy, Lola; Nikolai Schukoff, Turiddu ; André Heyboer, Alfio; Elena Zilio, Mamma Lucia; Badri Maisuradze, Canio ; Tamar Iveri, Nedda; Sergey Murzaev, Tonio; Mikeldi Atxalandabaso, Beppe ; Mario Cassi, Silvio. Chœur et Maîtrise du Capitole, Alfonso Caiani direction; Orchestre national du Capitole. Tugan Sokhiev, Direction musicale.

 

Illustration : © P. Nin 2014

 
 

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 6 février 2014. Donizetti : La Favorite. Vincent Boussard, mise en scène; Ludovic Tézier… Antonello Allemandi, direction.

D59P3788_3pGaetano Donizetti a, comme tout compositeur d’opéra du XIX ème siècle, obtenu des commandes à Paris, ville centrale de l’opéra romantique. La Favorite a d’ abord été commandée pour le Théâtre de la Renaissance et le titre en était l’ange de Nisida, mais a finalement été crée à l’Opéra de Paris. De ce fait le compositeur ambitieux a souscrit aux exigences de cette institution. Il a rajouté un premier acte -qui n’est pas de sa meilleure plume- ; a réécrit la partie de Léonore pour la très célèbre contralto  Rosine Stoltz.  L’opéra a connu un succès public entretenu ensuite par sa proximité avec le style d’Halévy et de Meyerbeer. Ce grand rôle de mezzo a aussi beaucoup fait pour la diffusion de l’ouvrage.

Le Capitole, pour cette nouvelle production a choisi la version française originale. Il a dû engager une distribution internationale pas toujours à l’aise avec le français. Sophie Koch initialement prévue s’est désengagée et c’est l’américaine Kate Aldrich qui relève le défi avec des moyens très différents. Sa Léonore est énergique et engagée. Scéniquement elle manque de tendresse dans les duos amoureux et vocalement elle ne dose pas très bien une voix de poitrine, certes sonore, mais manquant d’élégance. Les aigus sont tendus et passent en force. Son français est un peu vague. Fernand, rôle écrit pour Adolphe Nourrit, styliste impeccable,  est défendu avec audace par Yijie Shi, ténor né à Shanghaï. Certes la voix est claire et la puissance ne lui est pas impossible. Mais cette émission si en avant tend vers le métal le plus agressif sur un timbre banal. Elle a ainsi pu  froisser des oreilles délicates. Il tire le rôle de cet ambitieux vers une sorte de vaillance générale et gomme le bel canto et la tendresse qu’il contient. Scéniquement l’acteur est efficace. Il faut remercier le ténor chinois pour son implication dans la langue française mais ce n’est pas limiter son mérite que de dire qu’il n’y est pas très à l’aise. Le couple vedette manque donc un peu du poli belcantiste structurel de la partition  de Donizetti et bascule plutôt vers le grand opéra pompier.

Succès toulousain pour La  Favorite

C’est donc Ludovic Tézier qui leur vole la vedette, et haut la main. Il est charismatique  en roi de Castille, tendre en amoureux comblé, puissant dans la violence de la rage de la jalousie. Il  gagne en noblesse dans le choix final du pardon ambigu. L’acteur est parfait dans ce rôle de puissant qui veut se contrôler et en devient un peu distant. Vocalement le moelleux de la voix et la beauté du timbre font merveille, les lignes de chants sont ciselées, les trilles précisément réalisées. Le style belcantiste est présent avec de belles nuances et des colorations variées de la voix. Du grand art!  Le grand rôle de basse est un peu emphatique mais Giovanni Furlanetto l’humanise et chante à merveille tout du long. Marie-Bénédicte Souquet est une Ines sensible et émouvante avec une voix de soprano passant très facilement dans les ensembles. Cette présence forte est une qualité qu’elle partage avec Alain Gabriel en Don Gaspar.

La mise  en scène est sage. Conscient de la grande faiblesse du livret, Vincent Boussard  ne cherche pas à y suppléer.  Les costumes de Christian Lacroix étaient très attendus. Ils sont merveilleux de couleurs et la beauté des étoffes ravit l’œil. Les aspects décalés des costumes (manque de fini), d’ asymétrie systématique et de manche de tee shirt,   sont comme un clin d’œil à la faiblesse de l’opéra lui-même.  Les lumières de Guido Levi  animent admirablement un décor très simple et modulable de Vincent Lemaire. Dans la fosse, l’Orchestre du Capitole brille de mille feux. La direction engagée d’Antonello Allemandi est très théâtrale,  insufflant une belle énergie aux musiciens, choristes et solistes, tout particulièrement dans les grands ensembles avec choeurs. L’émotion du final de l’opéra, la plus belle musique de l’ouvrage, lui doit bien plus que les chanteurs solistes. Les choeurs sont vocalement  présents avec efficacité et grandeur,  tout en étant beaux  à voir.

La partition écrite pour séduire le public français a été bien défendue à Toulouse. D’autres partitions plus subtiles de Donizetti sur des meilleurs livrets sont attendues, le Capitole en a les moyens.

Toulouse. Théâtre du Capitole, le 6 février 2014. Gaetano Donizetti ( 1797-1848) : La Favorite, Opéra en quatre actes, version originale française sur un livret d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz créée le 2 décembre 1840 à l’Académie royale de musique, salle Le Peletier ; nouvelle production. Vincent Boussard : Mise en scène; Vincent Lemaire : Décors; Christian Lacroix : Costumes; Guido Levi : Lumières. Avec : Kate Aldrich, Léonor de Guzman; Yijie Shi , Fernand; Ludovic Tézier, Alphonse XI, roi de Castille; Giovanni Furlanetto, Balthazar; Alain Gabriel, Don Gaspar; Marie-Bénédicte Souquet,  Inès; Chœur du Capitole , Alfonso Caiani,  direction ; Orchestre national du Capitole; Antonello Allemandi : direction.

Illustration : © P. Nin 2014

Hubert Stoecklin

Compte rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-grains, le 17 janvier 2014. Carl Maria Von Weber (1786-1828) : Der Freischütz, ouverture ; Richard Danielpour (né en 1956) : Darkness in the ancient valley ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 4 en sol majeur. Soula Parassidis, soprano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Giancarlo Guerrero, direction.

Mahler_gustav_mahler_2007Pour débuter ce concert, l’orchestre, un peu pléthorique pour une oeuvre du premier romantisme, s’est lancé sans finesse dans l’ouverture du Freischütz de Carl Maria Von Weber. Les instrumentistes ont semblé presque pris au dépourvu avec des attaques parfois imprécises et des cors en ordre dispersé. Les gestes énergiques du chef lui donnant presque un coté martial par moment.
Lui a fait suite une oeuvre contemporaine du compositeur américano-iranien Richard Daniel, Darkness in the ancient Valley. Cette Suite est construite comme la quatrième symphonie de Mahler avec en final un chant de soprano. Richement orchestrée, la partition ne manque pas d’allure en faisant référence à Britten y mêlant quelques éléments ethniques. Il y eut des moments d’une grande violence, dignes des musiques de films en Cinémascope. La tragédie de la vie des Iraniens est ainsi rendue perceptible avec un effet immédiat, le compositeur aimant à parler directement aux émotions de l’auditeur. Le chant final confié à une soprano est troublant. Une femme, parlant pour son pays, l’Iran, accepte par amour les coups presque mortels de son époux espérant toujours arriver à se relever par la force de son amour. La voix de soprano assez corsée de  Soula Parassidis ainsi que sa diction tranchée sont très évocatrices des dangers encourus en Iran et de la force de la résistance du peuple. Il s’agissait de la création française de cette pièce.

Après l’entracte la Quatrième Symphonie de Mahler a été proposée dans une interprétation immédiate et hédoniste par Giancarlo Guerrero. La beauté de cette partition très lumineuse a ainsi resplendi, limpide mais sans ombres. Le trouble qui peut sourdre, la dérision et l’humour noir contenus dans certaines pages n’ont pas été invités par un chef plutôt soucieux à tout moment de beauté sonore. L’orchestre est très généreux en somptuosité de timbres et moins en nuances et subtilité de phrasés. Le premier mouvement dans un tempo prudent a déroulé ses ensorcelants mélismes en toute candeur sans dérision ni gentilles moqueries lors des archets frappés ou les riches percussions. Le deuxième mouvement contenant une marche funèbre avec un premier violon en scordattura est resté très élégant et joyeux sans jamais rien d’inquiétant ou de vraiment provoquant. Le troisième, Ruhevoll,  eut la beauté des songes avec une avancée de tapis volant sans jamais rien de trop profond.  Le final a été un peu décevant par son manque d’humour mais la partition jouée ainsi au premier degré avec une soprano au chant ferme reste un pur joyaux mettant en valeur le génie d’orchestrateur de Mahler et la virtuosité de l’orchestre du Capitole. L’évocation de l’ambivalence de l’enfance n’a même pas été effleurée. Cette version solide et avant tout centrée sur le beau son, a été bien accueillie par le public. Mais nous nous sommes souvenus de l’interprétation si complète sur bien des plans, y compris quant à l’ambivalence de l’image du paradis enfantin, donnée par ce même orchestre autrement plus engagé sous la baguette de Tugan Sokhiev très inspiré en mars 2010…

Toulouse. Halle-aux-grains, le 17 décembre 2014. Carl Maria Von Weber (1786-1828) : Der Freischütz, ouverture; Richard Danielpour (né en 1956) : Darkness in the ancient valley ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 4 en sol majeur. Soula Parassidis, soprano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Giancarlo Guerrero, direction.

Compte-rendu : Toulouse. Auditorium Saint Pierre des Cuisines, le 15 mai 2013. L’âme Slave. Chœur de chambre les éléments. Corine Durous, piano ; Joël Suhubiette, direction.

Joël Suhubiette dirigeantEn choisissant des compositeurs de la Mitteleuropa si variée, Joël Suhubiette construit son nouveau programme comme un patchwork de paix et de beauté. L’âme Slave va du rire aux larmes, du plus savant au populaire avec noblesse et énergie. Lors de ce concert le chœur de chambre les éléments chante donc avec clarté en 5 langues. Ce travail sur le texte est agréable car les sonorités sont à la fois proches et variées et le sens des mélodies est profondément porté par les chanteurs. L’engagement de chacun est total, tant avec le texte que la voix. Les qualités du chœur de chambre sont particulièrement mises en valeur par ce programme. Précision rythmique, justesse, lignes mélodiques ciselées et agréables nuances. Les couleurs vocales épousent celles des mots et le sens en devient limpide. La poésie de ces œuvres, surtout celles a cappella, permettent de savourer de belles émotions. L’allemand, le tchèque, le russe, le slovaque et le hongrois sonnent fraternellement. Quand on sait les conflits armés qui ont encore récemment embrasé ces régions on mesure combien, en fait, ces peuples sont proches en entendant la musicalité des belles langues et la richesse de cette musique si savante et populaire à la fois. Joël Suhubiette a parfaitement construit son programme, l’ouvrant avec un clin d’œil par Schubert avec Corine Durous au piano dans la mélodie Hongroise en si mineur. La tension perceptible rend sa lecture un peu abrupte. Celle du chœur dans les extraits des Zigeunerlieder de Brahms suggère un besoin de temps pour parfaitement s’équilibrer.

 

 

Les Eléments ont l’âme Slave

 

Dans les trois cycles de Dvorak, le sublime s’invite. Les trois chants slaves pour chœur d’hommes a capella sont un sommet d’émotion et de tenue vocale. L’engagement des chanteurs permet au chef d’obtenir de superbes couleurs et des nuances extrêmes. Ensuite, tout le chœur a cappella offrira un élargissement de beauté sonore avec un superbe équilibre entre les pupitres. Les quatre chansons populaires moraves op.20 avec Corine Durous termineront la première partie avec éclat.

En deuxième partie de programme, c’est au pupitre de femmes de briller avec deux chœurs de Tchaïkovski et Rachmaninov dans le plus pur romantisme russe, la lumière de l’aube et du crépuscule y apporte cette belle mélancolie issue de la nature. En total contraste les quatre chansons paysannes de Stravinsky a capella sont pleines de vie et humour. Les chants slovaques de Bartók permettent de retrouver tous les pupitres et le piano dans un élargissement de couleurs somptueuses. Puis, Corine Durous avec une superbe lecture des 3 chants populaires hongrois pour piano fait percevoir sa passion pour le chant et la déclamation. Elle narre des histoires pittoresques à la manière de récitatifs et sait faire chanter son piano.

Pour finir Joël Suhubiette a choisi un univers étrange et très spectaculaire. Avec trois chœurs a cappella en Hongrois, György Ligeti offre une partition audacieuse qui ouvre les cadre harmonique et demandes des nuances extrêmes. Les fortissimi aigus des sopranos sont à la limite de la saturation provoquant un effet physique indescriptible. Les accords sont parfois comme surnaturels. Le public reste sans voix puis un tonnerre d’applaudissements dit son bonheur. Voilà un beau programme promis à un grand succès, qui va encore s’affiner et gagner en souplesse. Ne manquez pas de le suivre, car les Éléments vont le faire tourner.

Toulouse. Auditorium Saint Pierre des Cuisines, le 15 mai 2013. L’âme Slave. Œuvres de : Frantz Schubert 1798-1828) ; Johannes Brahms (1833-1897) ; Sergei Rachmaninov (1873-1943) ; Antonin Dvorak (1841-1904) ; Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) ; Igor Stravinski (1882-1971) ; Béla Bartók (1881-1945) ; György Ligeti (1923-2006) ; Chœur de chambre les éléments. Corine Durous, piano. Joël Suhubiette, direction.