Compte rendu, opéra. Strasbourg, Opéra national du Rhin, le 27 oct 2018. DEBUSSY: Pelléas et Mélisande. Ollu / Kosky.

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg, OpĂ©ra national du Rhin, le 27 octobre 2018. Debussy, PellĂ©as et MĂ©lisande. Franck Ollu / Barrie Kosky. Au moment oĂč, non loin de Strasbourg, le Centre Pompidou-Metz inaugure son exposition « Peindre la nuit » (jusqu’au 15 avril 2019), en cette annĂ©e Debussy, l’OpĂ©ra national du Rhin a fait le choix, audacieux, de la production rĂ©alisĂ©e pour le Komische Oper de Berlin. Son directeur, Barrie Kosky, nous offre cette mise en scĂšne Ă©blouissante et forte, captivante et dĂ©rangeante, d’un des sommets de l’art lyrique, PellĂ©as et MĂ©lisande. Comme Ă  l’accoutumĂ©e, il aborde l’ouvrage en feignant d’ignorer son histoire, ses traditions. De fait, il s’en est appropriĂ© tous les ressorts, toute la symbolique, toutes les subtilitĂ©s pour substituer la force et la violence des RĂ©cits des temps mĂ©rovingiens aux « VeillĂ©es des chaumiĂšres ». A ceci prĂšs, et c’est essentiel, qu’il n’y a ni Moyen-Âge – Ă  la mode depuis quelques dĂ©cennies lorsque Maeterlick prend la plume – ni forĂȘt impĂ©nĂ©trable, ni chĂąteau, ni fontaine. Si le mystĂšre, que cultive Ă  souhait le livret, comme les questions sans rĂ©ponse qui l’émaillent, sont prĂ©servĂ©s, tout figuralisme qui peut distraire du texte, de la musique et des chanteurs est dĂ©libĂ©rĂ©ment gommĂ©, superflu, pour concentrer l’attention sur les ĂȘtres, leurs mystĂšres, leurs souffrances et leurs passions. La lecture symboliste du poĂšte et du musicien sort magnifiĂ©e de l’exercice.

 
 
 

Le génie de Barrie Kosky

 
 
Debussy-strasbourg-pelleas-absalom-duo-gilet-critique-opera-par-classiquenews-PELLEASetMELISANDE_7380PhotoKlaraBeck

 
 
Ainsi est approfondie la dimension humaine, universelle et intemporelle : « l’histoire n’est d’aucun temps et d’aucun lieu ». Les personnages, tout en conservant leur part d’insondable, sont mis Ă  nu, avec leur richesse, leur ambigĂŒitĂ©. « Nous ne faisons pas ce que nous voulons » disait MĂ©lisande dans la piĂšce. RĂ©signĂ©s, prisonniers des convenances, enfermĂ©s dans un monde repliĂ© sur lui-mĂȘme, ils vont ĂȘtre les acteurs d’un huis-clos. Le dĂ©cor, dĂ©pourvu de tout accessoire, est unique, abstrait, encore qu’il peut figurer le chĂąteau. La perspective de quatre cadres fixes, gris tachetĂ© Ă  la Vasarely, autorise la rotation d’un axe central, assorti d’une sorte de banc, et d’un sol formĂ© d’anneaux concentriques, mobiles , indĂ©pendants et invisibles, sur lesquels se dĂ©placeront les chanteurs. La direction d’acteurs, dont il faut souligner la justesse de chaque regard, de chaque geste, joue sur les postures relativement figĂ©es dont les mouvements sont provoquĂ©s par la rotation de chaque anneau comme sur le dĂ©chaĂźnement des passions, amoureuses ou criminelles, qui animeront les corps, caressĂ©s, magnifiĂ©s ou violentĂ©s. Rarissimes sont les Ɠuvres lyriques oĂč l’engagement physique, mental et vocal de chacun atteint une telle intensitĂ©, et il faut dĂ©jĂ  saluer l’exploit de chacun des artistes. Les costumes, sobres, remarquablement appropriĂ©s aux tableaux, se renouvellent au fil des scĂšnes. La parure de MĂ©lisande, Ă©trangĂšre au royaume d’Allemonde, s’en distingue avec une grande justesse. Les Ă©clairages, admirables, vont crĂ©er le dĂ©cor de chaque scĂšne et accompagner les progressions. L’obscuritĂ©, la nuit, la profondeur glaciale des souterrains, le flou, le clair-obscur alternent, diffus ou concentrĂ©s, nous communiquent l’effroi de la nuit intĂ©rieure, la fascination de telle lumiĂšre crue, essentiels Ă  l’ouvrage, Ă  son mystĂšre, Ă  ses Ă©nigmes.

 
 

DEBUSSY-strasbourg-opera-critique-compte-rendu-opera-par-classiquenews-gillet-PELLEASetMELISANDE_4887PhotoKlaraBeck

 
 

Arkel, peint gĂ©nĂ©ralement comme le sage, rĂ©signĂ©, empreint de bontĂ©, ou gĂąteux, est ici ambivalent, autoritaire envers PellĂ©as, mais passif lors des brutalitĂ©s infligĂ©es par Golaud Ă  MĂ©lisande, vieillard lubrique et antipathique. Vincent Le Texier, familier de l’ouvrage dont il chanta souvent Golaud, donne vie Ă  Arkel, de sa voix noble et puissante, toujours intelligible. PellĂ©as est incarnĂ© par Jacques Imbrailo. La voix claire, fraĂźche et sĂ©duisante, aux solides graves, traduit remarquablement la jeunesse et la passion sincĂšre de son personnage. Golaud est chantĂ© par Jean-François Lapointe, athlĂ©tique baryton, puissant et clair, d’une humanitĂ© profonde, malgrĂ© ou Ă  cause de sa violence. Victime autant que coupable, impulsif, atroce dans le 2Ăšme acte, jusqu’à la fureur meurtriĂšre, le chanteur canadien nous vaut un ĂȘtre inquiet, sombre, mais aussi tendre, torturĂ© par la jalousie, rendu pitoyable par son remords et le pardon de MĂ©lisande. Cette derniĂšre est Anne-Catherine Gillet, que les qualitĂ©s vocales et dramatiques placent au plus haut niveau. L’émission trouve toute la palette de couleurs, tous les accents, la projection assortie d’une diction parfaite pour traduire la jeunesse, la sĂ©duction, la sensualitĂ©, l’inquiĂ©tude, la souffrance et la rĂ©demption ultime de cette figure attachante. Le jeu dramatique, qui exige un engagement exceptionnel, mĂ©riterait Ă  lui seul l’admiration que nous vaut cette incarnation. Marie-Ange Todorovitch prĂȘte sa belle voix de mezzo Ă  GeneviĂšve. Enfin, il faut mentionner ce petit chanteur du Tölzer Knabenchor, Gregor Hoffmann, auquel est confiĂ© le rĂŽle d’Yniold : il s’y montre remarquable par son chant, par la qualitĂ© de son français, comme par son jeu, la vĂ©ritĂ© est au rendez-vous. L’orchestre symphonique de Strasbourg se montre sous son meilleur jour, ductile, clair, prĂ©cis, avec de remarquables solistes (quel cor anglais !). Il trouve, sous la baguette de Franck Ollu, les couleurs, les textures, les intensitĂ©s comme les silences qui font Debussy. Ainsi, le respect scrupuleux des nuances (contenues), des tempi, des respirations nous vaut une trame qui jamais ne couvre les voix tout en jouant son rĂŽle, essentiel. La redĂ©couverte de cet extraordinaire PellĂ©as que nous a offert Barrie Kosky restera gravĂ©e dans les mĂ©moires.
Les ultimes représentations françaises sont programmées à Mulhouse, les 9 et 11 novembre, et méritent pleinement le déplacement.

 
 
 

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Compte rendu, opéra. Strasbourg, Opéra national du Rhin, le 27 octobre 2018. Debussy, Pelléas et Mélisande. Franck Ollu / Barrie Kosky. Jacques Imbrailo, Anne-Catherine Gillet, Jean-François Lapointe, Marie-Ange Todorovitch, Vincent Le Texier. Crédit photographique © Klara Beck

 
  

Tristan und Isolde Ă  l’OpĂ©ra du Rhin

tristanandisoldewiththepotion_circa1916Strasbourg, Mulhouse : Tristan und Isolde de Wagner, 18 mars>19 avril 2015.  Wagner : Tristan und Isolde. Toute nouvelle production du sommet lyrique de Wagner crĂ©Ă© Ă  Munich grĂące Ă  l’aide financiĂšre du jeune Louis II de BaviĂšre en 1865, laisse espĂ©rer une rĂ©alisation Ă  la hauteur de la partition, la plus envoĂ»tante (ivresse extatique de l’acte II) de Wagner. Ici le mensonge du jour et le miracle de la nuit suscitent une maniĂšre de rĂȘve Ă©veillĂ© qui ose concevoir une extase amoureuse sans Ă©quivalent dont la musique somptueuse et hypnotique, exprime les Ă©lans et les aspirations les plus profondes. Musique de la psychĂ© enfin dĂ©voilĂ©e, mais avec quel raffinement orchestral, le Tristan wagnĂ©rien ne laisse rien dans l’ombre : le poison vĂ©nĂ©neux et fatal de l’amour qui unit la belle Isolde au chevalier venu la chercher pour qu’elle Ă©pouse le Roi Mark. Or dĂšs leur rencontre, les deux Ăąmes s’abandonnent au dĂ©sir qui les enchaĂźnent en particulier dans le II. AprĂšs l’enchantement des sentiments mis Ă  nu, vĂ©ritable mystique de l’amour (et sur le plan lyrique, duo amoureux irrĂ©sistible), Wagner souligne le mal qui suit l’extase : la souffrance de Mark, la solitude et l’errance de Tristan sur son Ăźle, dĂ©possĂ©dĂ© de celle qu’il aime (III). VouĂ© Ă  la mort, expirant, le chevalier exsangue voit une derniĂšre fois Isolde qui chante alors en un hymne universel l’ivresse de l’amour total qui s’il n’est pas rĂ©alisable sur Terre, promet une sublimation finale Ă  tous ceux qui sincĂšres en ont ressenti le miracle.

 

 

 

wagner grand formatDans la vie de Wagner, la crĂ©ation de Tristan und Isolde correspond aussi Ă  un double miracle : Richard emmĂ©nage avec la compagne tant espĂ©rĂ©e : Cosima, la fille de Franz Liszt. Il est devenu aussi le protĂ©gĂ© du jeune roi de BaviĂšre lequel lui assure dĂ©sormais protection et nouveaux moyens financiers. Celui qui dut fuir ses crĂ©anciers, devenu persona non grata en Allemagne (aprĂšs sa participation aux rĂ©volutions de 1848), est enfin sauvĂ©, miraculĂ© : il peut se dĂ©dier sans inquiĂ©tudes d’aucune sorte Ă  l’accomplissement de son grand Ɠuvre musical et lyrique dont le ThĂ©Ăątre de Bayreuth conçu spĂ©cialement pour ses opĂ©ras et inaugurĂ© en 1876, marque l’aboutissement. Le thĂ©Ăątre aprĂšs bien des avatars est Ă©difiĂ© lĂ  encore grĂące Ă  l’appui financier du jeune souverain.

 

 

 

boutonreservationTristan et Isolde Ă  l’OpĂ©ra du Rhin, nouvelle production
Strasbourg, les 18,21, 24, 30 mars puis 2 avril 2015
Mulhouse, les 17 et 19 avril 2015

Axel Kober, direction
Antony McDonald, mise en scĂšne

Tristan : Ian Storey
Le Roi Marke :  Attila Jun
Isolde :  Melanie Diener
Kurwenal : Raimund Nolte
BrangÀne : Michelle Breedt
Melot : Gijs Van der Linden
Un berger, un marin : Sunggoo Lee

ChƓurs de l’OpĂ©ra national du Rhin
Orchestre philharmonique de Strasbourg

Le Ring de Wagner Ă  Munich

wagner-ring-tetralogie-582-612Munich. Wagner : Le Ring. Du 20 fĂ©vrier au 29 mars 2015. Le Bayerisches Staatsoper de Munich, dans la capitale bavaroise affiche l’intĂ©gralitĂ© de la TĂ©tralogie wagnĂ©rienne dans la rĂ©alisation du duo Kirill Petrenko chef d’orchestre) et Andreas Kriegenburg (rĂ©gie, mise en scĂšne). Dans l’ordre, L’or du Rhin pour le prĂ©lude, puis les 3 journĂ©es : La Walkyrie, Siegfried enfin Le CrĂ©puscule des dieux.  Soit 13 soirĂ©es wagnĂ©riennes. le cycle peut ĂȘtre Ă©coutĂ© dans la quasi continuitĂ© les 22,23,26 et 29 mars 2015. Production dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e en 2012.

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthLa TĂ©tralogie raconte sur le registre Ă©pique et universel l’accomplissement de la barbarie et de l’indignitĂ© humaine sur le monde et les hommes. L’ĂȘtre intelligent et faux bĂątisseur (Wotan) construit sa propre perte en imposant ses rĂšgles : manipulation, vol, tyrannie, impĂ©rialisme. Avide et vĂ©nal, le Dieu des dieux se montre parfaitement indigne de son prestige. Pour dĂ©rober l’autoritĂ© qu’il prĂ©tend dĂ©tenir, il a perdu un oeil et s’est taillĂ© une lance dans le bois du hĂȘtre primordial… Ici le pouvoir rend fou et l’amour de l’or, totalement inhumain. Dans L’or du Rhin, l’or pur du fleuve garant de l’Ă©quilibre naturel est dĂ©robĂ© par Alberich, Ă  son tour dĂ©possĂ©dĂ© par… Wotan lequel pour Ă©difier son palais du Walhalla, trompe abusivement les GĂ©ants. A la fin du Prologue, Wotan et sa clique divine monte au sommet : image de l’orgueil dĂ©mesurĂ©, leur ascension annonce dĂ©jĂ  leur chute.
Dans La Walkyrie paraĂźt l’amour, celui du couple Siegmund et Sieglinde, les parents du hĂ©ros Ă  venir : Siegfried. Ils sont tous les deux sacrifiĂ©s sur l’autel du cynisme de Wotan : mais sa propre fillle, la Walkyrie BrĂŒnnhilde ose braver l’ordre du pĂšre. Sieglinde pourra enfanter le hĂ©ros Ă  naĂźtre, mais elle perdra son statut et deviendra simple mortelle, protĂ©gĂ©e par un rideau de feu.
Siegfried raconte l’enfance du hĂ©ros attendu. Comment Alberich son tuteur lui cache sa nature exceptionnelle et mourra sous la lame de son Ă©pĂ©e. Le hĂ©ros qui ne connaĂźt pas la peur, assassine le dragon : il peut rejoindre la Walkyrie sur son rocher pour l’Ă©pouser…
Dans le CrĂ©puscule des dieux, la prophĂ©tie s’accomplit et Wotan doit cĂ©der la place Ă  Siegfried. Pourtant, ce dernier trop naĂŻf et manipulable se laisse berner par le clan de Gibishungen : il trahit BrĂŒnnhilde, et meurt honteusement Ă  la suite d’un complot : sa mort puis l’ample monologue de BrĂŒnnhilde annonçant une Ăšre nouvelle sont les deux temps forts d’une partition parmi les plus rĂ©ussies de tout le cycle.

La Tétralogie wagnérienne à Munich
Der Ring des Nibelungen

agenda
L’or du Rhin,  Das Rheingold
Les 20,27 février puis 11 et 22 mars 2015

La Walkyrie, Die WalkĂŒre
Les 28 février puis 6,14,23 mars 2015

Siegfried
Les 8,16,26 mars 2015

GötterdÀmmerung
Les 20 et 29 mars 2015

Illustrations : Odin par Arthur Rackham, Richard Wagner (DR)

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 14 mars 2014. Ernest Chausson : Le Roi Arthus. Elisabete Matos, Andrew Schroeder, Andrew Richards, Bernard Imbert, Christophe Mortagne, Nicolas Cavallier. Jacques Lacombe, direction musicale. Keith Warner, mise en scÚne.

chausson_arthus_le-roi-arthus-opera-du-rhin-strasbourg-mulhouse-2014De mĂ©moire de lyricophile, on aura rarement Ă©tĂ© aussi mal Ă  l’aise au moment de l’évocation d’une soirĂ©e, tant l’attente Ă©tait grande et tant les Ă©lĂ©ments ont paru in fine se liguer contre la rĂ©ussite de ce qui promettait d’ĂȘtre un des grands Ă©vĂšnements de la saison en cours. Le retour en France du rare Roi Arthus d’Ernest Chausson, belle initiative de l’OpĂ©ra National du Rhin – avant l’entrĂ©e de l’ouvrage Ă  l’OpĂ©ra de Paris l’an prochain –, Ă©tait le moyen de jeter une oreille nouvelle sur la voie tracĂ©e par l’opĂ©ra français du dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle, aprĂšs Massenet et avant Debussy.
Ecrit entre 1886 et 1895, mais crĂ©Ă© seulement le 30 novembre 1903 Ă  la Monnaie de Bruxelles, plusieurs annĂ©es aprĂšs la mort du compositeur en 1899, l’unique ouvrage scĂ©nique de Chausson trouve sa source dans le choc que reprĂ©senta pour lui la dĂ©couverte de la musique de Wagner. Neuf ans de gestation pour une fresque centrĂ©e autour des trois personnages principaux : Arthus bien entendu, sa femme GeniĂšvre et le chevalier Lancelot, amant de la reine. Dans ce triangle amoureux, impossible de ne pas voir un reflet du Tristan wagnĂ©rien, tandis que le bon Lyonnel protĂšge les amours adultĂšres comme le fait BrangĂ€ne chez Wagner. En outre, au-delĂ  d’évocations appuyĂ©es au maĂźtre de Bayreuth – comment ne pas sourire lors des premiers accords, hommage plus qu’explicite Ă  la ChevauchĂ©e des Walkyries ? –, Chausson apporte aux leitmotivs et Ă  la vocalitĂ© large, typiques de l’écriture musicale de cette Ă©poque en mutation, son sens des couleurs trĂšs français, fondant les harmonies et cultivant une pĂąte sonore hĂ©roĂŻque et onirique tout Ă  la fois.

Un coup de la fée Morgane ?

Il est ainsi d’autant plus regrettable de devoir dĂ©plorer que tant de promesses n’aient pu ĂȘtre tenues Ă  Strasbourg ce soir-lĂ . Peut-ĂȘtre un (mauvais) coup de la fĂ©e Morgane, absente de l’ouvrage.
ConsidĂ©rant le cadre moyenĂągeux originel impossible Ă  reprĂ©senter sĂ©rieusement depuis les Monty Python, et dĂ©sireux d’ancrer sa mise en scĂšne dans un cadre temporel prĂ©cis – plutĂŽt, dit-il, que de choisir un cadre symboliste hors du temps –, Keith Warner dĂ©cide de cĂ©lĂ©brer le centenaire de la PremiĂšre Guerre Mondiale et de prendre ce cadre guerrier comme toile de fond et moteur de l’action. Las, force est de constater que cette scĂ©nographie ne fonctionne pas et que les lourds dĂ©cors trĂšs rĂ©alistes – une salle de commandement, un entrepĂŽt d’obus et un hĂŽpital militaire – ridiculisent l’intrigue davantage qu’ils la servent.
Plus encore, la sensualitĂ© demeure dĂ©sespĂ©rĂ©ment absente des duos unissant Lancelot et sa GeniĂšvre, alors que la musique dĂ©borde de la passion des cƓurs et des corps emmĂȘlĂ©s. Seul le pommier renversĂ© descendant des dessus et annonçant l’apparition de l’enchanteur Merlin possĂšde cette part de poĂ©sie qui semble avoir abandonnĂ© la scĂšne.
Le suicide de la reine, tristement illustratif, laisse l’Ɠil sec, le traitement scĂ©nique de cette scĂšne ne flattant ni la chanteuse ni l’esprit de ce moment censĂ©ment poignant. Et la conclusion de l’ouvrage ne convainc pas davantage, malgrĂ© un retour Ă  une certaine imagerie arthurienne – le souverain revĂȘt son armure argentĂ©e pour son Ă©lĂ©vation finale –, mais la statue Ă©rigĂ©e en son honneur et les pĂ©tales de roses tombant des cintres achĂšvent la soirĂ©e dans une sucrerie si soudaine qu’elle en devient dĂ©plaisante.
Cette scĂ©nographie semble ne pas inspirer davantage les chanteurs, tous s’acquittant de leur tĂąche avec professionnalisme mais sans flamme.
Seconde malchance de la reprĂ©sentation, la GeniĂšvre d’Elisabete Matos. HabituĂ©e des rĂŽles wagnĂ©riens et verdiens les plus redoutables, la soprano portugaise semble, malgrĂ© sa voix encore puissante, avoir fait les frais de ces emplois risquĂ©s, l’instrument ne sonnant plus que mĂ©tallique, toute nuance devenant pĂ©rilleuse et un vibrato creusĂ© envahissant l’ensemble de la tessiture.
Dans les quelques moments de vaillance dĂ©volus au rĂŽle, on entend l’Abigaille qu’elle a dĂ» ĂȘtre, mais en dĂ©pit d’un français digne d’éloge, la vocalitĂ© de la chanteuse demeure Ă©trangĂšre au style propre Ă  cette partition, sans parler de costumes peu seyants et d’une prĂ©sence scĂ©nique manquant terriblement de la fĂ©minitĂ© et la voluptĂ© requises. Chaque mouvement semble prĂ©cautionneux, et on ne parvient jamais Ă  croire Ă  la passion de cette reine amoureuse.
Son Lancelot paraĂźt pousser Andrew Richards dans ses retranchements, l’écriture du chevalier demandant une soliditĂ© et une endurance outrepassant les moyens du tĂ©nor amĂ©ricain. Le chanteur livre nĂ©anmoins une prestation honnĂȘte, payant comptant et osant nuancer, mais trop souvent en force pour enthousiasmer vraiment.
Remplaçant Franck Ferrari initialement prĂ©vu, le baryton Andrew Richards retrouve avec Arthus un rĂŽle qu’il connaĂźt bien pour l’avoir dĂ©jĂ  chantĂ© et enregistrĂ©. NĂ©anmoins, on reste surpris dĂšs ses premiĂšres notes par un mĂ©dium et un grave sans couleur, tandis que l’aigu, facile et solaire, accuse une position vocale typique d’un tĂ©nor. Au fil de la reprĂ©sentation, l’instrument paraĂźt prendre du corps et du soutien malgrĂ© un manque de projection et un lĂ©ger engorgement, gagnant en rondeur, le musicien incarnant avec conviction ce roi par trop incrĂ©dule et offrant une belle scĂšne finale.
Excellent Merlin de Nicolas Cavallier, son timbre profond de basse offrant une majesté bienvenue à ce rÎle pourtant écrit pour baryton.
Les seconds rĂŽles demeurent bien tenus, du Mordred percutant de Bernard Imbert au Lyonnel efficace et sonore de Christophe Mortagne, toujours excellent dans ce type d’emplois. On saluera Ă©galement le Laboureur poĂ©tique et au chant bien conduit de JĂ©rĂ©my Duffau.
D’ordinaire irrĂ©prochables, les ChƓurs de l’ONR apparaissent ce soir-lĂ  parfois mal Ă  l’aise dans la mise en place de leurs interventions, hĂ©sitation due peut-ĂȘtre Ă  un temps de rĂ©pĂ©titions insuffisant.
Quant Ă  l’Orchestre Symphonique de Mulhouse, c’est du cĂŽtĂ© de la magie que le bĂąt blesse. Non que la prestation des musiciens mulhousiens soit indigne, loin de lĂ . Au contraire, leur professionnalisme dans l’exĂ©cution de leurs parties, redoutablement difficiles, est Ă  saluer. Mais l’effort que leur a demandĂ© la prĂ©paration de cette partition riche et complexe se sent trop en ce soir de premiĂšre pour que les sortilĂšges contenus dans la musique puissent opĂ©rer pleinement. Cet orchestre dĂ©montre des progrĂšs constants, mais fallait-il pour autant leur confier d’ors et dĂ©jĂ  un ouvrage d’un tel niveau, non moins ardu que les compositions de Wagner ? A leur tĂȘte, Jacques Lacombe prĂȘche sa foi en cette musique et apporte Ă  cette entreprise tout son savoir-faire dans le rĂ©pertoire français, paraissant porter l’orchestre Ă  bout de baguette.
C’est donc des applaudissements trĂšs timides qui ont accueilli cette redĂ©couverte au rideau final, un comble pour la maison alsacienne qui a tant de rĂ©ussites Ă  son actif. EspĂ©rons que les reprĂ©sentations suivantes permettront, l’assurance et la confiance aidant, pour les instrumentistes comme pour le public, davantage de plaisir.
Une soirée dont nous sommes sortis sincÚrement attristés, mais qui aura néanmoins laissé pressentir la nécessité de redécouvrir ce Roi Arthus.

Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, 14 mars 2014. Ernest Chausson : Le Roi Arthus. Livret du compositeur. Avec GeniĂšvre : Elisabete Matos ; Arthus : Andrew Schroeder ; Lancelot : Andrew Richards ; Mordred : Bernard Imbert ; Lyonnel : Christophe Mortagne ; Merlin : Nicolas Cavallier ; Allan : Arnaud Richard ; Le laboureur : JĂ©rĂ©my Duffau. ChƓurs de l’ONR ; Sandrine Abello, chef de chƓur. Orchestre Symphonique de Mulhouse. Jacques Lacombe, direction musicale. Mise en scĂšne : Keith Warner ; DĂ©cors et costumes : David Fielding ; Eclairages : John Bishop