Portrait de Teodor Currentzis


arte_logo_175currentzis teodor portrait sacre du printemps stravinsky cd sony review critique compte rendu CLASSIQUENEWSARTE. Portrait du chef Teodor Currentzis, dimanche 11 septembre 2016, 23h30
. Le chef grec Teodor Currentzis, 44 ans,  est un chef interprète qui s’est taillé depuis 10 ans une solide réputation d’iconoclaste et provocateur hors normes… très médiatisé, notamment parce qu’il dédaigne les règles d’un système musical beaucoup trop règlementé à son goût : formaté, insipide, consensuel, il demeure sans concessions, prêt à piloter des projets musicaux, artistiquement exigeants voire innovants. A l’Opéra de Perm (Russie), qu’il dirige depuis 2011, le maestro s’est lancé dans l’interprétation de la trilogie des opéras composé par Mozart sur les livrets de Lorenzo Da Ponte… Deux premiers opéras en découlent : Les Noces de Figaro (automne 2014), Cosi fan tutti (automne 2015). Mais son intransigeance est totale à la mesure de l’engagement qu’il demande à ses équipes : immersion radicale, sessions de répétition set de travail préalables exceptionnellement préparées et préservées… Ajourd’hui, le volet final de la trilogie n’est pas prêt d’être publié car Teodor Currentzis n’hésite pas à récuser le résultat des enregistrements réalisés de longue haleine, et son Don Giovanni qui était prévu pour l’automne 2015 tarde toujours à être publié…

Pour mettre en pratique ses propres idées, le chef a créé son propre ensemble sur instruments d’époque : MusicAeterna. Pilotés par une main d’acier mais électrisés quant aux défis et enjeux esthétiques promis, les musiciens ont répété jusqu’à quatorze heures par jour pour arriver à un résultat que leur chef juge … satisfaisant. De fait ses Noces de Figaro (diapason à 430 hz) et Cosi fan
démontrent aujourd’hui une fougue orchestrale séduisante, parfois enivrante, mais le choix des solistes au niveau vocal, laisse plus dubitatif : la caractérisation instrumental phénoménale est contredite par le déséquilibre des voix (mauvais choix pour la Comtesse de l’impossible et maniérée Simone Kermes pour les Noces), mais choix en or pour la Despina d’Anna Kassyan, lauréate récente du Concours International Vincenzo Bellini (Cosi). Que donnera (s(il sort) son Don Giovanni ?

Teodor Currentzis dépoussière le SacreAutour des sessions de travail à l’Opéra de Perm, le documentaire  présente un Currentzis qui, sous ses airs de dandy original, cache un artiste d’une rigueur extrême, en quête de perfection. Le film entend dévoiler le tempérament d’un chef habité par l’idéal, monstre de travail et d’acharnement dont la fougue parfois intempestive voudrait inconsciemment rivaliser avec les premiers baroqueux, Harnoncourt, Christie, Hogwood, Garrido… quand le défrichement était porté par des tempéraments expressifs et esthétiques volontaires autant qu’audacieux. Le docu suit le chef de Perm jusqu’en Allemagne où l’ensemble Musica Aeterna réalisait une tournée…

ARTE. Dimanche 11 septembre 2016, 23h30
Currentzis : l’enfant terrible du classique
Documentaire de Christian Berger (Autriche, 2016, 52mn)

 

CD. Mozart : Cosi fan tutte (Kassian, Currentzis, 2013)

CLIC D'OR macaron 200CD. Mozart : Cosi fan tutte (Kassian, Currentzis, 2013). DĂ©capant, enivrĂ© : le Cosi du chef Teodor Currentzis nĂ© grec mais citoyen russe (42 ans). LivrĂ© tout chaud des presse Sony en ce 17 novembre 2014, le Currentzis nouveau vient de sortir : la suite après des Noces dĂ©capantes, de la trilogie Mozart Da Ponte. Avant Don Giovanni (Ă  paraĂ®tre automne 2015), voici un Cosi supĂ©rieur encore aux Noces de l’an dernier : en Ă©nergie mais ciselĂ©e, en voix mieux homogènes, en finesse et subtilitĂ© (le duo Despina Alfonso fonctionne Ă  merveille), en juvĂ©nilitĂ© ardente, naĂŻve, celle des fiancĂ©s parieurs (Ferrando et Guglielmo) d’un bout Ă  l’autre totalement engagĂ©s, et mĂŞme palpitants. Ces officiers y apprennent l’inconstance et la philosophie d’en accepter le jeu.

mozart cosi fan tutte teodor currentzis cd sony classical kasyan kassian despinaA Perm, capitale culturelle isolĂ©e, Ă  l’extrĂ©mitĂ© orientale de l’Oural, sĂ©vit une baguette embrasĂ©e, celle du directeur artistique de l’OpĂ©ra local, Teodor Currentzis (depuis 2011). Non content d’ĂŞtre reconnus modialement pour leur interprĂ©tation de Casse-noisette de Tchaikvoski grâce aux Ballet maison qui rivalise avec le Kirov et le Mariinsky, Perm gagne mĂŞme une crĂ©dibilitĂ© mozartienne avec cette odyssĂ©e discographique menĂ©e Ă  vive allure et qui s’avère totalement passionnante malgrĂ© ses options parfois radicales; ni tiède ni complaisante, la direction du chef entend rĂ©gĂ©nĂ©rer fondamentalement notre Ă©coute et notre mĂ©morie sonore de la trilogie mozartienne : le travail sur les tempi, les phrasĂ©s, la dynamique et toutes les nuances hagogiques servant l’explicitation des climats et des situations comme l’articulation du texte d’une comĂ©die dĂ©jantĂ©e restent lĂ  encore saisissants. La farce, l’ivresse d’un temps de folie collective, tous les possibles d’une situation nĂ©e d’un quiproquo Ă©poustouflant, le plus impressionnant de l’histoire de l’opĂ©ra, sont revivifiĂ©s ici avec un tempĂ©rament de feu.

currentzis teodor cosi fan tutte mozart dirige baltasar neumannLa verve dont est capable le frĂ©nĂ©tique Currentzis qui a quittĂ© son Athènes native pour Ă©tudier auprès d’Illya Musin Ă  Saint-PĂ©tersbourg, dès ses 22 ans, gagne en Ă©loquence et en pĂ©tulance : jamais la scène napolitaine ne fut aussi Ă©lectrisante et Ă©lectrique tant le chef semble radicaliser son geste, mais Ă  juste titre, celui des instrumentistes et des chanteurs pour chaque mesure. L’art des transitions entre rĂ©citatifs accompagnĂ©s au pianoforte et airs orchestraux y est particulièrement soignĂ©, offrant une nouvelle continuitĂ© souple mais très caractĂ©risĂ©e pour chaque sĂ©quence. Toute la dernière partie, Ă  partir de la dĂ©faite de Fiordiligi dans son duo avec Ferrando dĂ©guisĂ© en faux albanais, le faux mariage en prĂ©sence du faux notaire (Despina hilarante), le finale oĂą tous se dĂ©masquent, relève d’une vitalitĂ© hallucinĂ©e Ă  la morale très juste, … une prĂ©figuration des comĂ©dies les plus pĂ©tillantes Ă  venir (La Chauve Souris, La vie parisienne…) : Currentzis a un geste percussif et tranchant,  essentiellement et naturellement théâtral, d’une justesse dramatique peu commune : peut-ĂŞtre le fruit de son ancienne collaboration avec l’autre champion du drame incarnĂ©, le metteur en scène tout aussi exacerbĂ© par sa manière jusqu’auboutiste, Dmitri Cherniakov, Ă  l’opĂ©ra de Novosibirsk dès 2004 ? Currentzis sait capter l’insouciance d’un temps de folie collective, la pulsation qui fait imploser l’ordre apparent de la vie, mĂŞme si tout redevient Ă  un Ă©quilibre final, – comme dans Les Noces de Figaro- la musique ayant superbement dĂ©voilĂ© la psychĂ© trouble et contradictoire de chaque protagoniste et avec quelle finesse, on sent bien que le lendemain tout peut recommencer : Mozart a cette capacitĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler la fragilitĂ© inhĂ©rente des situations oĂą tout nouvel ordre peut Ă  nouveau basculer. Currentzis se fonde sur cette motricitĂ© du dĂ©sordre pour Ă©tablir une approche rĂ©solument vertigineuse.

 

 

 

 

Ivresse, palpitations, délires de Cosi

 

Teodor Currentzis : maestro furioso !Au terme de rĂ©pĂ©titions sans limitation de durĂ©e (clause de son contrat Ă  Perm), en cela accompagnĂ© par de vrais instrumentistes complices qui partagent son mĂŞme perfectionnisme radical (les musiciens de l’ensemble qu’il a fondĂ© Ă  Novossibirsk : MusicAeterna), le chef peut ĂŞtre fier d’avoir atteint un nouveau standard de perfection, dans les attaques, dans l’unisson motorique des cordes ; la prĂ©cision fait loi, toujours au service d’une expressivitĂ© justifiĂ©e. Jamais Cosi n’a semblĂ© si proche de l’Ă©ros et du dĂ©sir troublant ; la violence des fiancĂ©es d’abord rĂ©ticentes Ă  toute approche infidèle face aux jeunes orientaux venus les Ă©prouver en l’absence supposĂ©e de leurs fiancĂ©s, paraĂ®t suspecte : sous la braise agressive, deux volcans sont prĂŞts Ă  se laisser enflammer… Et le duo Despina qui a tant de froideur enjouĂ©e vis Ă  vis de la gens masculine, avec Alfonco, vieux cynique glaçant achève de boucler un tableau passionnant, rĂ©solument ironique et mordant, d’autant que les jeunes officiers se font prendre Ă  leur propre jeu : l’infidĂ©litĂ© des femmes, la facilitĂ© avec laquelle, dĂ©guisĂ©s, ils les ont retournĂ©es, offrent une leçon de rĂ©alisme sentimental qui n’a rien Ă  envier ni Ă  Marivaux ni Musset ni au Flaubert de l’Education sentimentale ou de Madame Bovary. Mais ce geste Ă©lectrique, embrasĂ© rompt dĂ©finitivement le joug des lectures si nombreuses et si conformes, ternes, tièdes, lisses (celui du Mozart poli et dĂ©coratif). En rĂ©formant l’approche musicale par le souffle et la vie, Currentzis redĂ©finit aussi notre propre place d’auditeur, notre expĂ©rience musicale et aussi le jeu mĂŞme des interprètes : certains y souscrivent naturellement, comme aimantĂ©s par tant de vivacitĂ© communicante, d’autres restent de marbre, souvent hors sujet Ă  notre avis, parfois d’une consternante tiĂ©deur : c’est le cas des deux voix fĂ©minines exprimant bien platement l’inconstance des deux soeurs… quant leur servante Despina Ă©blouit par son jeu Ă©tourdissant d’intelligence et de finesse. Autre rĂ©serve, pĂ©chĂ© d’orgueil d’un chef qui pense d’abord par son orchestre : le volume sonore de l’orchestre, beaucoup trop Ă©levĂ© par rapport aux voix ; l’orchestre dĂ©jĂ  stylistiquement survoltĂ© couvre le chant si dĂ©taillĂ© par exemple, de la sublime Despinetta  de la jeune soprano Anna Kassian: or le travail naturel, flexible, ciselĂ© de la jeune cantatrice confirme bien son talent, rĂ©cemment couronnĂ© par le Concours Bellini 2013 -, une voix exceptionnelle Ă  suivre dĂ©sormais.

Globalement, l’enregistrement satisfait notre attente : affirmant une intelligence ivre rĂ©ellement dĂ©lectable qui souligne la folie et les dĂ©lires de cette mascarade nĂ©e d’un dangereux pari : la nature comique, lĂ©gère, dĂ©lirante du sujet y gagne un surcroĂ®t de vitalitĂ©. ComparĂ©e Ă  leur anthologie Rameau publiĂ© aussi en novembre 2014 mais rĂ©alisĂ© il y a dĂ©jĂ  deux ans (Rameau : the sound of light, 2012), le style des musiciens nous paraĂ®t plus homogène et moins disparate.  C’est donc un CLIC de classiquenews, confirmant le choix de cette version de Cosi tel un excellent cadeau de NoĂ«l.
mozart cosi fan tutte currentzis 3 cd anna kasyanMozart : Cosi fan tutte. Simone Kermes (Fiordiligi), Malena Ernman (Dorabella), Christopher Maltman (Gugielmo), Kenneth Tarver (Ferrando), Anna Kasyan / Kassian (Despina), Kostantin Wolff (Don Alfonso).  MusicAeterna (orchestre et choeur). Teodor Currentzis, direction. 3 cd Sony classical 88765466162. Enregistrement réalisé en janvier 2013 à Perm, Opéra Tchaikovski.

 

 

 

 

 

approfondir


rameau courrentzis musicaeterna tteodor currentzis sound of lightCD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012)
. Voici un Rameau qui fait réagir : lisez d’abord le titre de cette anthologie, The sound of light, le son de la lumière… Lumineux et même solarisé (serait-ce une référence indirecte à son appartenance à une loge comme à ses nombreux ouvrages pénétrés de symboles et rituels maçonniques : de Zaïs à Zoroastre…?). Frénétique, motorique, surexpressive… la lecture de Teodor Currentzis, jeune chef athénien formé dans la classe d’Illya Musin à Saint-Pétersbourg (à 22 ans) qui est passé par l’Opéra de Novossibirsk puis actuellement Perm, – où il est directeur artistique, ne laisse pas indifférent : sa baguette suractive exaspère comme elle transporte.
Pour le 250ème anniversaire de sa mort, le compositeur vit une annĂ©e 2014 finalement florissante : aux concerts (Le Temple de la gloire, ZaĂŻs… resteront de grands moments de redĂ©couverte… Ă  l’OpĂ©ra de Versailles), ou Ă  l’opĂ©ra (Castor et Pollux, Les Indes Galantes, PlatĂ©e…), s’ajoutent plusieurs rĂ©alisations discographiques dont ce programme pourtant enregistrĂ©e dĂ©jĂ  en juin 2012 Ă  Perm (Maison Diaghilev, Oural).  LIRE notre critique complète du cd RAMEAU : The sound of light (1 cd Sony classical, enregistrĂ© en 2012, Ă©ditĂ© en dĂ©cembre 2014)

CD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Curentzis, 2013)

Mozart_currentzis_nozzeCD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Currentzis, 2013). On s’attendait Ă  une rĂ©vĂ©lation, de celle qui ont fait les grandes avancĂ©es musicologiques et philologiques s’agissant de Mozart sur instruments d’Ă©poque (Harnoncourt pour Idomeneo, plus rĂ©cemment Jacobs pour La ClĂ©mence), … avec l’option dĂ©licate complĂ©mentaire des (petites) voix au format “originel”, soitdisant agiles, non vibrĂ©es, d’une prĂ©cision exemplaire (plus adaptĂ©e Ă  la balance d’Ă©poque : voix/instruments)… Mais Mozart reste un mystère et ce nouvel enregistrement malgrĂ© son investissement instrumental Ă©choue Ă  cause du choix hasardeux et finalement dĂ©favorable de certains solistes. C’est aussi une question de style concernant une direction survitaminĂ©e qui oublie de s’alanguir et de creuser les vertiges et ambivalences liĂ©s au trouble sensuel d’une partition oĂą pointe la crĂŞte du dĂ©sir. Le chef d’origine grec Teodor Currentzis multiplie les dĂ©clarations fracassantes, exacerbe souvent ses propos quant Ă  ses nouvelles lectures (dĂ©viations du marketing?)… souvent comme ici, l’effervescence annoncĂ©e pour les Nozze tourne court de la part du musicien qui extrĂ©miste, entend souvent jouer jusqu’Ă  l’orgasme.
Certes ici les instruments sont en verve : flĂ»tes, bassons et cors dès l’ouverture avec des cordes et des percussions qui tempĂŞtent sec. Mais cette expressivitĂ© mordante, rĂŞche, -âpre souvent-, fait-elle une version convaincante? La fosse rugit (parfois trop), et la plateau vocal reste dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Dommage.

Nozze inégales

Si la fosse nous semble au diapason de la vivacitĂ© souvent furieuse du chef, les voix sont souvent… contradictoires Ă  cet esthĂ©tique de l’exacerbation expressive et de la palpitation souvent frĂ©nĂ©tique. L’Ă©ros qui soustend bien des scènes reste …. saccades et syncopes, et mĂŞme Cherubino dans son fameux air de panique Ă©motionnelle manque singulièrement de trouble (Non so piĂą cosa son, I)… Pire, mauvais choix : Figaro et le Comte manquent ici de caractĂ©risation : les deux voix sont interchangeables (avec pour le premier des problèmes de justesse) ; notre plus grande dĂ©ception va cependant Ă  la Comtesse de Simone Kermes, d’une asthĂ©nie murmurante, minaudante totalement hors sujet : elle paraĂ®t pĂ©trifiĂ©e en un repli serrĂ© et Ă©troit. Son retrait s’oppose de fait Ă  l’engagement proclamĂ© et effectif du chef et de ses musiciens. Il n’ y a que finalement la Susanna de Fanie Antonelou qui se dĂ©tache du lot avec des abbellimenti (variations) vraiment assumĂ©es et investies, une Ă©volution du personnage qui suit avec plus de nuances et surtout de naturel comme d’humanitĂ©, le caractère de la jeune mariĂ©e (très bel air au IV : Deh vieni non tardar… serenata mĂŞlĂ©e d’inquiĂ©tude et d’excitation comme lĂ  encore d’ivresse sensuelle…) ; idem pour le Basilio au legato souverain de Krystian Adam, vrai tĂ©nor di grazia dont les airs semblent enfin rĂ©tablir cette fluiditĂ© vocale qui manque tant Ă  ses partenaires : soudain chant et instruments se rĂ©concilient avec bĂ©nĂ©fice (très convaincant In quegl’anni Ă  l’acte IV…) . Le pianoforte envahissant dans rĂ©citatifs et airs finit par agacer par ses multiples ornementations. L’air de Figaro qui raille Cherubino et dont le chef nous vante un retour au rythme juste reste … mĂ©canique, de surcroĂ®t avec la voix courte d’un Figaro qui patine et dont la justesse comme la ligne font dĂ©faut. Et souvent, cette prĂ©cision rythmique empĂŞche un rubato simple et naturel tant tout paraĂ®t globalement surinvesti. Les claques de l’acte V sont elles aussi Ă©lectriques et mauvais trucs de studio, d’un factice artificiel : plus proches des volets qui claquent que d’une main vengeresse…

antonelou_fanie_soprano_susanna_nozze_mozart_currentzis_sony-classicalNous restons donc mitigĂ©s, et quelque peu rĂ©servĂ©s sur la cohĂ©rence du plateau vocal dont la plupart des solistes ne sont pas au format d’un projet dont on nous avaient vantĂ© la ciselure, l’expressivitĂ© supĂ©rieure. Vif et habile, le chef grec Teodor Currentzis n’a jamais manquĂ© d’Ă©nergique audace mais il sacrifie trop souvent la sincĂ©ritĂ© du sentiment sur l’autel de l’effet pĂ©taradant. Nous lui connaissons des opĂ©ras plus introspectifs (Ă©coutez son Din et EnĂ©e de Purcell par exemple, plus profond, plus pudique…).  Avoir choisi Kermes pour La Comtesse est une erreur regrettable qui ne pourra pas faire oublier les Margaret Price ou Kiri Te Kanawa ni plus rĂ©cemment les Dorothea Röschmann, infiniment plus nuancĂ©es et profondes. Nous attendons nĂ©anmoins avec impatience la suite de cette trilogie mozartienne dont le seul mĂ©rite reste parfois un travail assez Ă©tonnant rĂ©alisĂ© sur la texture orchestrale, rĂ©vĂ©lant des associations de timbres souvent passĂ©es sous silence, une nette ambition de clartĂ© et d’articulation instrumentale mais qui souvent se dĂ©veloppe au mĂ©pris de la justesse de l’intonation comme d’une rĂ©elle profondeur poĂ©tique. A trop vouloir en faire, le chef semble surtout dĂ©montrer plutĂ´t qu’exprimer. Qu’en sera-t-il Ă  l’automne prochain pour son Don Giovanni : on lui souhaite des choix de chanteurs plus judicieux.

Mozart : Le Nozze di Figaro, Les Noces de Figaro. Avec Simone Kermes, Fanie Antonelou, Mary-Ellen Nesi, Andrei Bondarenko, Christian Van Horn, Krystian Adam… Musicaeterna. Teodor Currentzis, direction. 3 CD Sony Classical. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  l’OpĂ©ra TchaĂŻkovski de Perm (Oural), 2013. A venir Ă  l’automne, Don Giovanni sous la direction de Teodor Currentzis.

Illustration : on dit oui à la Susanna de Fanie Antonelou, et définitivement non à la Comtesse de Simone Kermes.

CD. Mozart : les nouvelles Noces de Figaro par Teodor Currentzis

Mozart_currentzis_nozzeCD Ă  venir. Mozart : Les Noces de Figaro. Musicaeterna. Teodor Currentzis, direction. 3 cd Sony classical. Un sang neuf nous viendrait-il de Russie ? Celui qui scrupuleux dans la prĂ©cision des options interprĂ©tatives restitue comme Harnoncourt depuis le dĂ©but de son aventure, chez Monteverdi hier … aujourd’hui chez Mozart, une frĂ©nĂ©sie suractive qui rĂ©tablit l’Ă©nergie sanguine, physique, organique de la musique, devrait se distinguer dans ces nouvelles Nozze de Mozart Ă  paraĂ®tre chez Sony classical en fĂ©vrier 2014. Teodor Currentzis (nĂ© en Grèce en 1972) s’attèle Ă  un projet ambitieux oĂą le chant mozartien a usĂ© maints baroqueux et des plus illustres. Le challenger de Gergiev, nouveau maestro initiĂ© aux approches historiquement informĂ©es,  inaugure son contrat nouvellement signĂ© avec Sony. L’Ă©lève d’Ylia Musin Ă  Saint-PĂ©tersbourg (comme Gergiev et Byshkov), dont on a ici mĂŞme louĂ© Didon et EnĂ©e de Purcell (avec dĂ©jĂ  la dĂ©concertante Simone Kermes – laquelle aimerait tant rivaliser avec Cecilia Bartoli…), s’attaque  sur instruments anciens (ceux de son orchestre Musicaeterna), Ă  la trilogie mozartienne avec ce premier volet dĂ©diĂ© aux Nozze. Cosi puis Don Giovanni suivront ensuite chez le mĂŞme Ă©diteur, respectivement Ă  l’automne 2014, puis d’ici la rentrĂ©e 2015.

 

 

 

Teodor Currentzis signera-t-il pour Sony des Nozze décisives ?

RĂ©inventer les Noces

 

L’AthĂ©nien impĂ©tueux dĂ©fend ses conceptions musicales depuis Perm, ancienne citĂ© florissante grâce Ă  la fabrication des armes dont il fait depuis quelques annĂ©es (Ă  partir de 2011 prĂ©cisĂ©ment quand il fut nommĂ© directeur musical de l’OpĂ©ra local) un nouveau foyer lyrique et musical de premier plan… C’est Ă  Perm que le chef a rĂ©uni instrumentistes et chanteurs pour enregistrer Les Noces de Figaro de Mozart. RĂ©vĂ©lĂ© comme chef principal Ă  l’OpĂ©ra de Novosibirsk (2004-2010), Currentzis a affirmĂ© un tempĂ©rament intensĂ©ment dramatique avec son partenaire et homme de théâtre Dmitri Tcherniakov dont la scĂ©nographie expressionniste et âpre, dĂ©voilant les fissures profondes d’ĂŞtre dĂ©calĂ©s ou inadaptĂ©s a de facto renouvelĂ© la perception des oeuvres abordĂ©es avec le chef grec : Aida (2004), Macbeth (2008), Wozzeck (2009), Don Giovanni (2010, prĂ©sentĂ© Ă  Aix)…

En vĂ©ritĂ© sa première approche des Nozze remonte Ă  2008 : dĂ©jĂ  dĂ©poussiĂ©rĂ©es et comme rĂ©vitalisĂ©es par une direction palpitante voire haletante. Fougueux, prĂŞt Ă  toutes les audaces comme Ă  tous les dĂ©fis, le jeune maestro aime relire, dĂ©poussiĂ©rer, rĂ©inventer ce geste audacieux qui a fait la valeur des pionniers de la rĂ©volution baroque depuis les annĂ©es 1960. C’est pourquoi afficher son nom sur une production est souvent l’indice d’une rĂ©appropriation originale et personnelle de la partition concernĂ©e.
Pour autant, sa furie énergique est-elle juste et légitime dans ses choix ? Que vaut son Mozart et sa direction lyrique au regard des options et des choix esthétiques assumés ?

 

 

Currentzis, directeur Ă©lectrique

 

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CĂ´tĂ©s chanteurs, les variations et cadences improvisĂ©es sont rĂ©tablies (abellimenti – embellissements, usage familier Ă  l’Ă©poque) ; les vibrato Ă©videmment exclus sauf s’ils sont justifiĂ©s par la situation ; en chef esthète critique et analytique, Currentzis surprend surtout par l’activitĂ© de la musique, la palette dynamique d’un orchestre pĂ©tillant, pĂ©tulant, sĂ©millant oĂą la participation permanente du pianoforte (rĂ©citatifs et tutti orchestraux, comme si Mozart lui-mĂŞme dirigeait tout en improvisant et jouant de son forte-piano – hammerklavier-), la couleur fondante et liante du luth (plus inhabituel) … font la diffĂ©rence ; les cors redoublent de mordant, les cordes exultent souvent. Or il ne s’agit pas uniquement d’une affaire de dĂ©tails. La vitalitĂ© fiĂ©vreuse qu’affirme et cisèle le chef quadra exprime souvent vertiges, aspirations, langueurs, la sauvagerie comme la spiritualitĂ© d’une partition essentiellement de rupture et rĂ©volutionnaire. Tout s’agence pour une relecture vive et haletante du chef d’oeuvre de Mozart et de Da Ponte. L’architecture et la gestion des contrastes, la pulsation, l’Ă©quilibre des balances, le jeu nerveux et hypersensible du chef pourrait bien signer une nouvelle rĂ©fĂ©rence de l’opĂ©ra mozartien. Contre les effets de la simplification, voilĂ  un geste engagĂ© qui rugit et murmure avec une intensitĂ© Ă©ruptive. Et les milles dĂ©tails s’invitant dans le tourbillon du geste comme du banquet orchestral prĂ©servent surtout la furieuse tension de la partition. De quoi nous mettre en appĂ©tit et annoncer ainsi une trilogie Ă  suivre… Tant de louables intentions et la rĂ©alisation dramatique sauront-ils nous sĂ©duire ?

 

 

RĂ©ponse dans le mag cd de classiquenews.com d’ici dĂ©but fĂ©vrier prochain. Parution des Nozze di Figaro par Teodor Currentzis : le 17 fĂ©vrier 2014 (3 cd Sony classical).