Portrait de Teodor Currentzis


arte_logo_175currentzis teodor portrait sacre du printemps stravinsky cd sony review critique compte rendu CLASSIQUENEWSARTE. Portrait du chef Teodor Currentzis, dimanche 11 septembre 2016, 23h30
. Le chef grec Teodor Currentzis, 44 ans,  est un chef interprète qui s’est taillé depuis 10 ans une solide réputation d’iconoclaste et provocateur hors normes… très médiatisé, notamment parce qu’il dédaigne les règles d’un système musical beaucoup trop règlementé à son goût : formaté, insipide, consensuel, il demeure sans concessions, prêt à piloter des projets musicaux, artistiquement exigeants voire innovants. A l’Opéra de Perm (Russie), qu’il dirige depuis 2011, le maestro s’est lancé dans l’interprétation de la trilogie des opéras composé par Mozart sur les livrets de Lorenzo Da Ponte… Deux premiers opéras en découlent : Les Noces de Figaro (automne 2014), Cosi fan tutti (automne 2015). Mais son intransigeance est totale à la mesure de l’engagement qu’il demande à ses équipes : immersion radicale, sessions de répétition set de travail préalables exceptionnellement préparées et préservées… Ajourd’hui, le volet final de la trilogie n’est pas prêt d’être publié car Teodor Currentzis n’hésite pas à récuser le résultat des enregistrements réalisés de longue haleine, et son Don Giovanni qui était prévu pour l’automne 2015 tarde toujours à être publié…

Pour mettre en pratique ses propres idées, le chef a créé son propre ensemble sur instruments d’époque : MusicAeterna. Pilotés par une main d’acier mais électrisés quant aux défis et enjeux esthétiques promis, les musiciens ont répété jusqu’à quatorze heures par jour pour arriver à un résultat que leur chef juge … satisfaisant. De fait ses Noces de Figaro (diapason à 430 hz) et Cosi fan
démontrent aujourd’hui une fougue orchestrale séduisante, parfois enivrante, mais le choix des solistes au niveau vocal, laisse plus dubitatif : la caractérisation instrumental phénoménale est contredite par le déséquilibre des voix (mauvais choix pour la Comtesse de l’impossible et maniérée Simone Kermes pour les Noces), mais choix en or pour la Despina d’Anna Kassyan, lauréate récente du Concours International Vincenzo Bellini (Cosi). Que donnera (s(il sort) son Don Giovanni ?

Teodor Currentzis dépoussière le SacreAutour des sessions de travail à l’Opéra de Perm, le documentaire  présente un Currentzis qui, sous ses airs de dandy original, cache un artiste d’une rigueur extrême, en quête de perfection. Le film entend dévoiler le tempérament d’un chef habité par l’idéal, monstre de travail et d’acharnement dont la fougue parfois intempestive voudrait inconsciemment rivaliser avec les premiers baroqueux, Harnoncourt, Christie, Hogwood, Garrido… quand le défrichement était porté par des tempéraments expressifs et esthétiques volontaires autant qu’audacieux. Le docu suit le chef de Perm jusqu’en Allemagne où l’ensemble Musica Aeterna réalisait une tournée…

ARTE. Dimanche 11 septembre 2016, 23h30
Currentzis : l’enfant terrible du classique
Documentaire de Christian Berger (Autriche, 2016, 52mn)

 

CD. Mozart : Cosi fan tutte (Kassian, Currentzis, 2013)

CLIC D'OR macaron 200CD. Mozart : Cosi fan tutte (Kassian, Currentzis, 2013). Décapant, enivré : le Cosi du chef Teodor Currentzis né grec mais citoyen russe (42 ans). Livré tout chaud des presse Sony en ce 17 novembre 2014, le Currentzis nouveau vient de sortir : la suite après des Noces décapantes, de la trilogie Mozart Da Ponte. Avant Don Giovanni (à paraître automne 2015), voici un Cosi supérieur encore aux Noces de l’an dernier : en énergie mais ciselée, en voix mieux homogènes, en finesse et subtilité (le duo Despina Alfonso fonctionne à merveille), en juvénilité ardente, naïve, celle des fiancés parieurs (Ferrando et Guglielmo) d’un bout à l’autre totalement engagés, et même palpitants. Ces officiers y apprennent l’inconstance et la philosophie d’en accepter le jeu.

mozart cosi fan tutte teodor currentzis cd sony classical kasyan kassian despinaA Perm, capitale culturelle isolée, à l’extrémité orientale de l’Oural, sévit une baguette embrasée, celle du directeur artistique de l’Opéra local, Teodor Currentzis (depuis 2011). Non content d’être reconnus modialement pour leur interprétation de Casse-noisette de Tchaikvoski grâce aux Ballet maison qui rivalise avec le Kirov et le Mariinsky, Perm gagne même une crédibilité mozartienne avec cette odyssée discographique menée à vive allure et qui s’avère totalement passionnante malgré ses options parfois radicales; ni tiède ni complaisante, la direction du chef entend régénérer fondamentalement notre écoute et notre mémorie sonore de la trilogie mozartienne : le travail sur les tempi, les phrasés, la dynamique et toutes les nuances hagogiques servant l’explicitation des climats et des situations comme l’articulation du texte d’une comédie déjantée restent là encore saisissants. La farce, l’ivresse d’un temps de folie collective, tous les possibles d’une situation née d’un quiproquo époustouflant, le plus impressionnant de l’histoire de l’opéra, sont revivifiés ici avec un tempérament de feu.

currentzis teodor cosi fan tutte mozart dirige baltasar neumannLa verve dont est capable le frénétique Currentzis qui a quitté son Athènes native pour étudier auprès d’Illya Musin à Saint-Pétersbourg, dès ses 22 ans, gagne en éloquence et en pétulance : jamais la scène napolitaine ne fut aussi électrisante et électrique tant le chef semble radicaliser son geste, mais à juste titre, celui des instrumentistes et des chanteurs pour chaque mesure. L’art des transitions entre récitatifs accompagnés au pianoforte et airs orchestraux y est particulièrement soigné, offrant une nouvelle continuité souple mais très caractérisée pour chaque séquence. Toute la dernière partie, à partir de la défaite de Fiordiligi dans son duo avec Ferrando déguisé en faux albanais, le faux mariage en présence du faux notaire (Despina hilarante), le finale où tous se démasquent, relève d’une vitalité hallucinée à la morale très juste, … une préfiguration des comédies les plus pétillantes à venir (La Chauve Souris, La vie parisienne…) : Currentzis a un geste percussif et tranchant,  essentiellement et naturellement théâtral, d’une justesse dramatique peu commune : peut-être le fruit de son ancienne collaboration avec l’autre champion du drame incarné, le metteur en scène tout aussi exacerbé par sa manière jusqu’auboutiste, Dmitri Cherniakov, à l’opéra de Novosibirsk dès 2004 ? Currentzis sait capter l’insouciance d’un temps de folie collective, la pulsation qui fait imploser l’ordre apparent de la vie, même si tout redevient à un équilibre final, – comme dans Les Noces de Figaro- la musique ayant superbement dévoilé la psyché trouble et contradictoire de chaque protagoniste et avec quelle finesse, on sent bien que le lendemain tout peut recommencer : Mozart a cette capacité à révéler la fragilité inhérente des situations où tout nouvel ordre peut à nouveau basculer. Currentzis se fonde sur cette motricité du désordre pour établir une approche résolument vertigineuse.

 

 

 

 

Ivresse, palpitations, délires de Cosi

 

Teodor Currentzis : maestro furioso !Au terme de répétitions sans limitation de durée (clause de son contrat à Perm), en cela accompagné par de vrais instrumentistes complices qui partagent son même perfectionnisme radical (les musiciens de l’ensemble qu’il a fondé à Novossibirsk : MusicAeterna), le chef peut être fier d’avoir atteint un nouveau standard de perfection, dans les attaques, dans l’unisson motorique des cordes ; la précision fait loi, toujours au service d’une expressivité justifiée. Jamais Cosi n’a semblé si proche de l’éros et du désir troublant ; la violence des fiancées d’abord réticentes à toute approche infidèle face aux jeunes orientaux venus les éprouver en l’absence supposée de leurs fiancés, paraît suspecte : sous la braise agressive, deux volcans sont prêts à se laisser enflammer… Et le duo Despina qui a tant de froideur enjouée vis à vis de la gens masculine, avec Alfonco, vieux cynique glaçant achève de boucler un tableau passionnant, résolument ironique et mordant, d’autant que les jeunes officiers se font prendre à leur propre jeu : l’infidélité des femmes, la facilité avec laquelle, déguisés, ils les ont retournées, offrent une leçon de réalisme sentimental qui n’a rien à envier ni à Marivaux ni Musset ni au Flaubert de l’Education sentimentale ou de Madame Bovary. Mais ce geste électrique, embrasé rompt définitivement le joug des lectures si nombreuses et si conformes, ternes, tièdes, lisses (celui du Mozart poli et décoratif). En réformant l’approche musicale par le souffle et la vie, Currentzis redéfinit aussi notre propre place d’auditeur, notre expérience musicale et aussi le jeu même des interprètes : certains y souscrivent naturellement, comme aimantés par tant de vivacité communicante, d’autres restent de marbre, souvent hors sujet à notre avis, parfois d’une consternante tiédeur : c’est le cas des deux voix féminines exprimant bien platement l’inconstance des deux soeurs… quant leur servante Despina éblouit par son jeu étourdissant d’intelligence et de finesse. Autre réserve, péché d’orgueil d’un chef qui pense d’abord par son orchestre : le volume sonore de l’orchestre, beaucoup trop élevé par rapport aux voix ; l’orchestre déjà stylistiquement survolté couvre le chant si détaillé par exemple, de la sublime Despinetta  de la jeune soprano Anna Kassian: or le travail naturel, flexible, ciselé de la jeune cantatrice confirme bien son talent, récemment couronné par le Concours Bellini 2013 -, une voix exceptionnelle à suivre désormais.

Globalement, l’enregistrement satisfait notre attente : affirmant une intelligence ivre réellement délectable qui souligne la folie et les délires de cette mascarade née d’un dangereux pari : la nature comique, légère, délirante du sujet y gagne un surcroît de vitalité. Comparée à leur anthologie Rameau publié aussi en novembre 2014 mais réalisé il y a déjà deux ans (Rameau : the sound of light, 2012), le style des musiciens nous paraît plus homogène et moins disparate.  C’est donc un CLIC de classiquenews, confirmant le choix de cette version de Cosi tel un excellent cadeau de Noël.
mozart cosi fan tutte currentzis 3 cd anna kasyanMozart : Cosi fan tutte. Simone Kermes (Fiordiligi), Malena Ernman (Dorabella), Christopher Maltman (Gugielmo), Kenneth Tarver (Ferrando), Anna Kasyan / Kassian (Despina), Kostantin Wolff (Don Alfonso).  MusicAeterna (orchestre et choeur). Teodor Currentzis, direction. 3 cd Sony classical 88765466162. Enregistrement réalisé en janvier 2013 à Perm, Opéra Tchaikovski.

 

 

 

 

 

approfondir


rameau courrentzis musicaeterna tteodor currentzis sound of lightCD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012)
. Voici un Rameau qui fait réagir : lisez d’abord le titre de cette anthologie, The sound of light, le son de la lumière… Lumineux et même solarisé (serait-ce une référence indirecte à son appartenance à une loge comme à ses nombreux ouvrages pénétrés de symboles et rituels maçonniques : de Zaïs à Zoroastre…?). Frénétique, motorique, surexpressive… la lecture de Teodor Currentzis, jeune chef athénien formé dans la classe d’Illya Musin à Saint-Pétersbourg (à 22 ans) qui est passé par l’Opéra de Novossibirsk puis actuellement Perm, – où il est directeur artistique, ne laisse pas indifférent : sa baguette suractive exaspère comme elle transporte.
Pour le 250ème anniversaire de sa mort, le compositeur vit une année 2014 finalement florissante : aux concerts (Le Temple de la gloire, Zaïs… resteront de grands moments de redécouverte… à l’Opéra de Versailles), ou à l’opéra (Castor et Pollux, Les Indes Galantes, Platée…), s’ajoutent plusieurs réalisations discographiques dont ce programme pourtant enregistrée déjà en juin 2012 à Perm (Maison Diaghilev, Oural).  LIRE notre critique complète du cd RAMEAU : The sound of light (1 cd Sony classical, enregistré en 2012, édité en décembre 2014)

CD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Curentzis, 2013)

Mozart_currentzis_nozzeCD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Currentzis, 2013). On s’attendait à une révélation, de celle qui ont fait les grandes avancées musicologiques et philologiques s’agissant de Mozart sur instruments d’époque (Harnoncourt pour Idomeneo, plus récemment Jacobs pour La Clémence), … avec l’option délicate complémentaire des (petites) voix au format “originel”, soitdisant agiles, non vibrées, d’une précision exemplaire (plus adaptée à la balance d’époque : voix/instruments)… Mais Mozart reste un mystère et ce nouvel enregistrement malgré son investissement instrumental échoue à cause du choix hasardeux et finalement défavorable de certains solistes. C’est aussi une question de style concernant une direction survitaminée qui oublie de s’alanguir et de creuser les vertiges et ambivalences liés au trouble sensuel d’une partition où pointe la crête du désir. Le chef d’origine grec Teodor Currentzis multiplie les déclarations fracassantes, exacerbe souvent ses propos quant à ses nouvelles lectures (déviations du marketing?)… souvent comme ici, l’effervescence annoncée pour les Nozze tourne court de la part du musicien qui extrémiste, entend souvent jouer jusqu’à l’orgasme.
Certes ici les instruments sont en verve : flûtes, bassons et cors dès l’ouverture avec des cordes et des percussions qui tempêtent sec. Mais cette expressivité mordante, rêche, -âpre souvent-, fait-elle une version convaincante? La fosse rugit (parfois trop), et la plateau vocal reste déséquilibré. Dommage.

Nozze inégales

Si la fosse nous semble au diapason de la vivacité souvent furieuse du chef, les voix sont souvent… contradictoires à cet esthétique de l’exacerbation expressive et de la palpitation souvent frénétique. L’éros qui soustend bien des scènes reste …. saccades et syncopes, et même Cherubino dans son fameux air de panique émotionnelle manque singulièrement de trouble (Non so più cosa son, I)… Pire, mauvais choix : Figaro et le Comte manquent ici de caractérisation : les deux voix sont interchangeables (avec pour le premier des problèmes de justesse) ; notre plus grande déception va cependant à la Comtesse de Simone Kermes, d’une asthénie murmurante, minaudante totalement hors sujet : elle paraît pétrifiée en un repli serré et étroit. Son retrait s’oppose de fait à l’engagement proclamé et effectif du chef et de ses musiciens. Il n’ y a que finalement la Susanna de Fanie Antonelou qui se détache du lot avec des abbellimenti (variations) vraiment assumées et investies, une évolution du personnage qui suit avec plus de nuances et surtout de naturel comme d’humanité, le caractère de la jeune mariée (très bel air au IV : Deh vieni non tardar… serenata mêlée d’inquiétude et d’excitation comme là encore d’ivresse sensuelle…) ; idem pour le Basilio au legato souverain de Krystian Adam, vrai ténor di grazia dont les airs semblent enfin rétablir cette fluidité vocale qui manque tant à ses partenaires : soudain chant et instruments se réconcilient avec bénéfice (très convaincant In quegl’anni à l’acte IV…) . Le pianoforte envahissant dans récitatifs et airs finit par agacer par ses multiples ornementations. L’air de Figaro qui raille Cherubino et dont le chef nous vante un retour au rythme juste reste … mécanique, de surcroît avec la voix courte d’un Figaro qui patine et dont la justesse comme la ligne font défaut. Et souvent, cette précision rythmique empêche un rubato simple et naturel tant tout paraît globalement surinvesti. Les claques de l’acte V sont elles aussi électriques et mauvais trucs de studio, d’un factice artificiel : plus proches des volets qui claquent que d’une main vengeresse…

antonelou_fanie_soprano_susanna_nozze_mozart_currentzis_sony-classicalNous restons donc mitigés, et quelque peu réservés sur la cohérence du plateau vocal dont la plupart des solistes ne sont pas au format d’un projet dont on nous avaient vanté la ciselure, l’expressivité supérieure. Vif et habile, le chef grec Teodor Currentzis n’a jamais manqué d’énergique audace mais il sacrifie trop souvent la sincérité du sentiment sur l’autel de l’effet pétaradant. Nous lui connaissons des opéras plus introspectifs (écoutez son Din et Enée de Purcell par exemple, plus profond, plus pudique…).  Avoir choisi Kermes pour La Comtesse est une erreur regrettable qui ne pourra pas faire oublier les Margaret Price ou Kiri Te Kanawa ni plus récemment les Dorothea Röschmann, infiniment plus nuancées et profondes. Nous attendons néanmoins avec impatience la suite de cette trilogie mozartienne dont le seul mérite reste parfois un travail assez étonnant réalisé sur la texture orchestrale, révélant des associations de timbres souvent passées sous silence, une nette ambition de clarté et d’articulation instrumentale mais qui souvent se développe au mépris de la justesse de l’intonation comme d’une réelle profondeur poétique. A trop vouloir en faire, le chef semble surtout démontrer plutôt qu’exprimer. Qu’en sera-t-il à l’automne prochain pour son Don Giovanni : on lui souhaite des choix de chanteurs plus judicieux.

Mozart : Le Nozze di Figaro, Les Noces de Figaro. Avec Simone Kermes, Fanie Antonelou, Mary-Ellen Nesi, Andrei Bondarenko, Christian Van Horn, Krystian Adam… Musicaeterna. Teodor Currentzis, direction. 3 CD Sony Classical. Enregistrement réalisé à l’Opéra Tchaïkovski de Perm (Oural), 2013. A venir à l’automne, Don Giovanni sous la direction de Teodor Currentzis.

Illustration : on dit oui à la Susanna de Fanie Antonelou, et définitivement non à la Comtesse de Simone Kermes.

CD. Mozart : les nouvelles Noces de Figaro par Teodor Currentzis

Mozart_currentzis_nozzeCD à venir. Mozart : Les Noces de Figaro. Musicaeterna. Teodor Currentzis, direction. 3 cd Sony classical. Un sang neuf nous viendrait-il de Russie ? Celui qui scrupuleux dans la précision des options interprétatives restitue comme Harnoncourt depuis le début de son aventure, chez Monteverdi hier … aujourd’hui chez Mozart, une frénésie suractive qui rétablit l’énergie sanguine, physique, organique de la musique, devrait se distinguer dans ces nouvelles Nozze de Mozart à paraître chez Sony classical en février 2014. Teodor Currentzis (né en Grèce en 1972) s’attèle à un projet ambitieux où le chant mozartien a usé maints baroqueux et des plus illustres. Le challenger de Gergiev, nouveau maestro initié aux approches historiquement informées,  inaugure son contrat nouvellement signé avec Sony. L’élève d’Ylia Musin à Saint-Pétersbourg (comme Gergiev et Byshkov), dont on a ici même loué Didon et Enée de Purcell (avec déjà la déconcertante Simone Kermes – laquelle aimerait tant rivaliser avec Cecilia Bartoli…), s’attaque  sur instruments anciens (ceux de son orchestre Musicaeterna), à la trilogie mozartienne avec ce premier volet dédié aux Nozze. Cosi puis Don Giovanni suivront ensuite chez le même éditeur, respectivement à l’automne 2014, puis d’ici la rentrée 2015.

 

 

 

Teodor Currentzis signera-t-il pour Sony des Nozze décisives ?

Réinventer les Noces

 

L’Athénien impétueux défend ses conceptions musicales depuis Perm, ancienne cité florissante grâce à la fabrication des armes dont il fait depuis quelques années (à partir de 2011 précisément quand il fut nommé directeur musical de l’Opéra local) un nouveau foyer lyrique et musical de premier plan… C’est à Perm que le chef a réuni instrumentistes et chanteurs pour enregistrer Les Noces de Figaro de Mozart. Révélé comme chef principal à l’Opéra de Novosibirsk (2004-2010), Currentzis a affirmé un tempérament intensément dramatique avec son partenaire et homme de théâtre Dmitri Tcherniakov dont la scénographie expressionniste et âpre, dévoilant les fissures profondes d’être décalés ou inadaptés a de facto renouvelé la perception des oeuvres abordées avec le chef grec : Aida (2004), Macbeth (2008), Wozzeck (2009), Don Giovanni (2010, présenté à Aix)…

En vérité sa première approche des Nozze remonte à 2008 : déjà dépoussiérées et comme révitalisées par une direction palpitante voire haletante. Fougueux, prêt à toutes les audaces comme à tous les défis, le jeune maestro aime relire, dépoussiérer, réinventer ce geste audacieux qui a fait la valeur des pionniers de la révolution baroque depuis les années 1960. C’est pourquoi afficher son nom sur une production est souvent l’indice d’une réappropriation originale et personnelle de la partition concernée.
Pour autant, sa furie énergique est-elle juste et légitime dans ses choix ? Que vaut son Mozart et sa direction lyrique au regard des options et des choix esthétiques assumés ?

 

 

Currentzis, directeur électrique

 

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Côtés chanteurs, les variations et cadences improvisées sont rétablies (abellimenti – embellissements, usage familier à l’époque) ; les vibrato évidemment exclus sauf s’ils sont justifiés par la situation ; en chef esthète critique et analytique, Currentzis surprend surtout par l’activité de la musique, la palette dynamique d’un orchestre pétillant, pétulant, sémillant où la participation permanente du pianoforte (récitatifs et tutti orchestraux, comme si Mozart lui-même dirigeait tout en improvisant et jouant de son forte-piano – hammerklavier-), la couleur fondante et liante du luth (plus inhabituel) … font la différence ; les cors redoublent de mordant, les cordes exultent souvent. Or il ne s’agit pas uniquement d’une affaire de détails. La vitalité fiévreuse qu’affirme et cisèle le chef quadra exprime souvent vertiges, aspirations, langueurs, la sauvagerie comme la spiritualité d’une partition essentiellement de rupture et révolutionnaire. Tout s’agence pour une relecture vive et haletante du chef d’oeuvre de Mozart et de Da Ponte. L’architecture et la gestion des contrastes, la pulsation, l’équilibre des balances, le jeu nerveux et hypersensible du chef pourrait bien signer une nouvelle référence de l’opéra mozartien. Contre les effets de la simplification, voilà un geste engagé qui rugit et murmure avec une intensité éruptive. Et les milles détails s’invitant dans le tourbillon du geste comme du banquet orchestral préservent surtout la furieuse tension de la partition. De quoi nous mettre en appétit et annoncer ainsi une trilogie à suivre… Tant de louables intentions et la réalisation dramatique sauront-ils nous séduire ?

 

 

Réponse dans le mag cd de classiquenews.com d’ici début février prochain. Parution des Nozze di Figaro par Teodor Currentzis : le 17 février 2014 (3 cd Sony classical).