COMPTE-RENDU, CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra, le 17 mars 2019. GINASTERA : Beatrix Cenci. M Letonja / M Pensotti.

1ffa60ce55b94d4e99669abfbd1fcd0d24a55ee27870744e3a88964f6e869ba3Compte-rendu, opéra. Strasbourg, Opéra, le 17 mars 2019. Ginastera : Beatrix Cenci. Marko Letonja / Mariano Pensotti. Après avoir mis le Japon à l’honneur l’an passé (avec notamment la création de l’opéra Le Pavillon d’or de Toshiro Mayuzumi (http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-strasbourg-opera-du-rhin-le-21-mars-2018-mayuzumi-le-pavillon-dor-daniel-miyamoto), le festival pluridisciplinaire Arsmondo rend hommage à l’Argentine, en proposant jusqu’au 17 mai toute une série d’événements culturels liés à ce pays. Outre la création française de Beatrix Cenci d’Alberto Ginastera (1916-1983) à l’Opéra du Rhin, on recommandera la visite de l’exposition éponyme au Musée des Beaux-Arts, tout autant que les représentations filmées de Beatrice Cenci de Berthold Goldschmidt et surtout de Bomarzo (1967), le plus célèbre ouvrage de Ginastera – tous deux projetés le 6 avril prochain à l’Opéra de Strasbourg. En attendant, le public pourra se familiariser avec le dernier ouvrage lyrique de Ginastera, créé en 1971 pour l’inauguration du Kennedy Center de Washington (tout comme « Mass » de Leonard Bernstein / VOIR notre grand reportage MASS de BERNSTEIN, restitué en juin 2018 par l’Orchestre National de Lille pour le Centenaire Bersntein 2018).

De quoi nous rappeler combien ce compositeur, dont le répertoire symphonique est aujourd’hui revisité par plusieurs disques dus à la curiosité du chef Juanjo Mena (pour Chandos), avait su s’imposer au firmament des artistes reconnus en Amérique, mais également en France (voir notamment la biographie rédigée par l’IRCAM : http://brahms.ircam.fr/alberto-ginastera). Au fait de ses moyens en 1971, Ginastera assemble des éléments épars avec virtuosité, en de brefs crescendos interrompus brutalement, au profit de silences ou de tuttis qui mettent en contraste graves inquiétants et suraigus stridents. Unissons paroxystiques, sonorités étranges, pastiches du Moyen Age s’allient à l’inventivité de l’écriture pour les voix (chuchotements, sifflements, etc) – bien rendue ici par l’admirable chœur de l’Opéra du Rhin. Le langage varié de Ginastera multiplie par ailleurs les dissonances dans l’esprit avant-gardiste de l’époque, mais n’en oublie jamais la nécessité d’un discours musical au service du livret.

Après le succès et la polémique engendrée par son opéra précédent « Bomarzo » (interdit dans son propre pays pour des raisons politiques), Ginastera s’inspire de l’affaire Cenci, popularisée en France par Stendhal et Dumas : ce fait divers sordide du XVIème siècle reste terriblement actuel par le récit saisissant d’une vengeance familiale sur fond d’inceste. Assez court (1h30), l’ouvrage de Ginastera surprend quant à lui par son livret tour à tour réaliste et poétique. En cause, la mésentente des deux librettistes William Shand et Alberto Girri qui donne des passages étranges et désincarnés, étonnamment mêlés aux accélérations subites du récit, lorsque les attendus dramatiques s’imposent à l’action.

 
 
 

Création française de Beatrix Cenci
ÉTRANGETÉ CINÉMATOGRAPHIQUE

 
 
 

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L’argentin Mariano Pensotti (né en 1973), dont c’est là la première mise en scène lyrique, s’empare de cette dualité en proposant un climat d’étrangeté proche du cinéma fantastique : la succession lancinante de l’ensemble des pièces de la maison Cenci, au moyen d’un plateau tournant, est un régal pour les yeux, distillant ses discrets éléments d’étrangeté tels les chiens empaillés ou le costume d’handicapée de l’héroïne (une évocation de l’appétence pour la souffrance qui rappelle autant les films Crash de Cronenberg que La piel que habito d’Almodovar). Autour d’une transposition dans les années 1960, superbe au niveau visuel, les différents tableaux dévoilés donnent un climat hypnotique et fascinant jusqu’à la césure des préparatifs du meurtre, représentée par un vaste mur froid et gris.

Bénéficiant de la direction flamboyante de Marko Letonja, l’ensemble des interprètes livre une prestation habitée, au premier rang desquels le Francesco retors de Gezim Myshketa, aux graves bien projetés. C’est peut-être plus encore Ezgi Kutlu (Lucrecia Cenci) qui convainc à force d’opulence dans l’émission et de conviction dramatique. D’abord timide au début, conformément à son rôle, Leticia de Altamirano (Beatrix Cenci) déploie ensuite sa petite voix pour endosser ses habits d’héroïne blessée et fragile. En cela, elle donne une attention toute de finesse et d’à-propos à sa prestation, tout à fait bienvenue. Un spectacle réussi que l’on conseille de découvrir très vite pour parfaire sa connaissance de la musique de la deuxième moitié du XXème siècle.

 
 
 
 
 
 

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Compte-rendu, opéra. Strasbourg, Opéra, le 17 mars 2019. Ginastera : Beatrix Cenci. Marko Letonja / Mariano Pensotti – A l’affiche de l’Opéra du Rhin, à Strasbourg du 17 au 25 mars, puis à Mulhouse les 5 et 7 avril 2019. ginastera-beatrix-cenci-opera-annonce-critique-classiquenewsLeticia de Altamirano (Beatrix Cenci), Ezgi Kutlu (Lucrecia Cenci), Josy Santos (Bernardo Cenci), Gezim Myshketa (Comte Francesco Cenci), Xavier Moreno (Orsino), Igor Mostovoi (Giacomo Cenci), Dionysos Idis (Andrea), Pierre Siegwalt (Marzio), Thomas Coux (Olimpio). Marko Letonja direction musicale / mise en scène Mariano Pensotti. A l’affiche de l’Opéra du Rhin jusqu’au 7 avril 2019. Illustrations : © K Beck Opéra Nat du Rhin 2019

 
 
 
 
 
 

Compte-rendu, opéra. Strasbourg. ONR, le 19 oct 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Lapointe, Gillet, Imbrailo… Ollu / Kosky.

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Hommage à Debussy à Strasbourg pour cette année du centenaire de sa mort (NDLR : LIRE notre dossier CENTENAIRE DEBUSSY 2018) ; ainsi la production inattendue de Pelléas et Mélisande de Barrie Kosky avec une superbe distribution plutôt engagée ; Anne-Catherine Gillet et Jacques Imbrailo dans les rôles-titres, sous la direction du chef Franck Ollu, pilotant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, en pleine forme.

 
 
 

Pelléas de Debussy à Strasbourg : production choc !

Récit d’une tragédie de la vie de tous les jours…

 
 
 

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Le chef d’oeuvre de Debussy et Maeterlinck revient à Strasbourg avec cette formidable production grâce à un concert des circonstances brumeuses … comme l’oeuvre elle même. La production programmée au départ à été annulée abruptement apparemment pour des raisons techniques qui nous échappent. Heureux mystère qui a permis à la directrice de la maison Eva Kleinitz de faire appel à Barrie Kosky, le metteur en scène australien, à la direction de l’Opéra Comique de Berlin (que nous avons découvert à Lille en 2014 : lire notre compte rendu de CASTOR et POLLUX de Rameau : ” De chair et de sang”, sept 2014)

Pas de levée de rideau dans une production qui peut paraître minimaliste au premier abord grâce à l’absence notoire d’éléments de décors. La pièce éponyme de Maeterlinck est en soi le bijou du mouvement symboliste à la fin du 19e siècle. Le théâtre de l’indicible où l’atmosphère raconte en sourdine ce qui se cache derrière le texte. Un théâtre de l’allusion subtile qui ose parler des tragédies quotidiennes tout en déployant un imaginaire poétique souvent fantastique. Le parti pris fait fi des didascalies et références textuelles. Pour notre plus grand bonheur ! L’histoire de Golaud, prince d’Allemonde qui retrouve Mélisande perdue dans une forêt et qu’il épouse par la suite. Une fois installée dans le sombre royaume, elle tombe amoureuse de Pelléas, demi-frère cadet de Golaud… Un demi-frère qu’il aime plus qu’un frère, bien qu’ils ne soient pas nés du même père. L’opéra du divorce quelque part, se termine par le meurtre de Pelléas, la violence physique contre Mélisande enceinte, et sa propre mort ultime.

Puisqu’il s’agît d’une sorte de théâtre très spécifique, – peu d’action, beaucoup de descriptions-, l’opus se prête à plusieurs lectures et interprétations. Celle de Barrie Kosky est rare dans sa simplicité apparente et dans la profondeur qui en découle. Nous sommes devant un plateau tournant, où les personnages ne peuvent pas faire de véritables entrées ou sorties de scènes, mais sont comme poussés malgré eux par la machine. Grâce à ce procédé, le travail d’acteur devient protagoniste.

Quelle fortune d’avoir une distribution dont l’investissement scénique est palpable, époustouflant. Le grand baryton Jean-François Lapointe interprète le rôle de Golaud avec les qualités qui sont les siennes, un art de la langue impeccable, un chant sein et habité, et sa prestance sans égale sur scène. S’il est d’une fragilité bouleversante dans les scènes avec son fils Yniold (parfaitement chanté par un enfant du Tölzer Knabenchor, Cajetan DeBloch) en cause l’aspect meurtri, blessé du personnage, le baryton canadien se montre tout autant effrayant et surpuissant, et théâtralement et musicalement, notamment dans ses « Absalon ! Absalon ! » au 4e acte, le moment le plus fort et forte de l’ouvrage.

 
 
 

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La Mélisande d’Anne-Catherine Gillet est aérienne dans le chant mais très incarnée et captivante dans son jeu d’actrice, tout aussi frappant. Le trouble du personnage mystérieux se révèle davantage dans cette production. Le Pelléas de Jacques Imbrailo, bien qu’un peu caricatural parfois, est une découverte géniale. Encore le jeu d’acteur fait des merveilles progressivement, mais il y a aussi une gradation au niveau du chant, avec une pureté presque enfantine dans les premier, second et troisième actes, il devient presque héroïque au quatrième.

Des compliments pour l’excellente Geneviève de Marie-Ange Todorovitch, redoutable actrice, et aussi pour l’Arkel de Vincent Le Texier, dont les quelques imprécisions vocales marchent en l’occurrence. L’autre rôle, principal, si ce n’est LE rôle principal, vient à l’orchestre, en pleine forme, presque trop. Si les chanteurs doivent souvent s’élever au dessus de la phalange, nous avons eu la sensation parfois pendant cette première qu’il s’agissait d’un véritable combat, sans réels gagnants. Parce que l’exécution des instrumentistes a été très souvent …incroyable, notamment lors des interludes sublimes, nous soupçonnons que la direction de Franck Ollu a impliqué des choix qui ne font pas l’unanimité. Le chef a été néanmoins largement ovationné aux saluts comme tous les artistes collectivement impliqués.

 
 
 

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A voir et revoir sans modération pour le plaisir musical pour l’année du centenaire DEBUSSY 2018, mais aussi et surtout pour découvrir l’art de Barrie Kosky et son équipe (impeccables costumes de Dinah Ehm, décors et lumières hyper efficaces de Klaus Grünberg notamment), que nous voyons trop rarement en France. A l’affiche à Strasbourg les 21, 23, 25 et 27 octobre, ainsi que les 9 et 11 novembre 2018 à Mulhouse.

 
 
 

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Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2018

 
 
  
 
  
 
 

Création de La Défense d’aimer de Wagner à l’Opéra du Rhin

wagner-strasbourg-defense-d-aimer-wagner-582-594Strasbourg, Opéra du Rhin. Wagner : La défense d’aimer : 8-22 mai 2016. En création française voici une nouvelle production événement dans l’agenda lyrique du printemps 2016. Mariane Clément met en scène, sous la direction musicale de Constantin Trinks. Plus comédie à l’italienne que drame germanique, La Défense d’aimer  / Das Lieberverbot est inspiré de Shakespeare dont les chassés croisés et les quiproquos amoureux en éprouvant les cœur, produisent une poésie émotionnelle irrésistible par sa justesse et sa profondeur. Souffrance et désir, extase et attente, aveuglement et ivresse s’y ébattent dans une arène et un labyrinthe enchanté qui rappelle évidemment Le songe d’une nuit d’été. Tyrannie sociétale encore vivace, la défense d’aimer est une règle imposé à tous, emblème d’un ordre puritain soucieux de contrôler la folie ordinaire et collective. L’amour y devient le signe d’une rébellion individuelle : le moi désirant contre l’harmonie sociale. On voit bien ce que Don Giovanni signifie ici. Mais ici se sont deux femmes, au début au couvent, dont l’une se destinait au noviciat (Isabella) qui mène les intrigues et pilote le retour de l’amour à Naples. Contre l’ordre moral, que ceux qui le proclament, n’hésitent pas enfreindre, la conscience et l’intelligence féminine rétablit le règne de l’amour, seul pacte social qui vaille la peine d’être amplement défendu.

 

 

 

Synopsis

ACTE I : au couvent, les femmes prennent les armes

Après le départ du roi de Sicile pour Naples, le gouverneur  allemand Friedrich entend imposer  sur l’île un puritanisme austère face aux mœurs prétendument débauchées de ses habitants. Son  sbire Brighella, chef de la police, ferment les auberges – dont celle de Danieli -et interdit même le Carnaval. Luzio le séducteur et Claudio l’emprisonné ne l’entendent pas ainsi et entrent en rébellion.

Au couvent les femmes Isabella (candidate au noviciat et sœur de Claudio) et Marianna (épouse du gouverneur) décident de rejoindre Luzio dans sa résistance civile. Au tribunal, Brighella est dépassé par le jugement des affaires courantes : d’autant que la serveuse de l’auberge de Danieli, la pulpeuse et délirante Dorella l’entreprend directement et le trouble ouvertement. Surgit le gouverneur qui s’apprêtant à condamner à mort l’immoral Claudio,  accepte de discuter avec la séduisante Isabella. La jeune femme prend la défense de l’amour et obtiendra la clémence pour son frère si… elle accepte de se donner au gouverneur. D’abord outrée, Isabella accepte et invite le gouverneur à la rejoindre la nuit venue… le temps que Marianna, la véritable épouse, ne presse sa place.

 

ACTE II  : au Carnaval, Friedrich puni

Dans sa geôle, Claudio reçoit la visite de sa soeur et lui avoue qu’elle a bien raison d’avoir accepter de se prostituer pour lui… Mais Isabella lui fait croire qu’elle refusera, suscitant chez l’emprisonné, trouble et angoisse : tel sera son châtiment.  Pendant le Carnaval qui a été maintenu par la population rebelle, le gouverneur vient masqué ainsi que le lui a demandé Isabella ; Il n’a donc aucun scrupule à outrepasser ses propres lois. Mais Isabella dénonce le gouverneur indigne qui est pris la main dans le sac en compagnie de son épouse Marianna…  Le peuple à qui revient la vertu du pardon, accepte d’écarter simplement Friedrich. De sorte que Brighella peut épouser la délirante et insouciante Dorella ; comme, Luzio convainc aussi Isabella à renoncer au noviciat. Friedrich se réconcilie avec Marianna. L’amour triomphe quand le roi de Naples est de retour.

 

 

 

La Défense d’aimer de Wagner à l’Opéra du Rhin
Strasbourg, du 8 au 22 mai 2016.
Puis à Mulhouse, La Filature : du 3 au 5 juin 2016.

 

 

Strasbourg. Penthesilea de Pascal Dusapin (création française) : 26 septembre > 1er octobre 2015

Strasbourg. Penthesilea de Pascal Dusapin (création française) : 26 septembre > 1er octobre 2015. Triomphante et noire Penthesilea de Pascal Dusapin. Créée à Bruxelles (fin mars 2015),  Penthesilea prolonge  l’attrait de Dusapin pour les figures de femmes à tempérament, entités et politiques fortes voire monstrueuses (Medea, d’après Heiner Müller et créée ici même en 1992). En post romantique affûté, Dusapin questionne le mythe pour en extraire une interrogation formelle  sur l’opéra lui-même dont il fait un miroir sonore de la psyché mouvante, terrifiante qui fixe l’effroi, l’hallucination,  la folie. .. toute qualité viscéralement humaines. C’est aussi à travers le mythe de la Reine de amazones, une allégorie de cette guerre des sexes et des genres, dominatrices et héros à soumettre, ou pieuvre vociférante qui détruit celui qui avait vaincu par mensonge ?

 

 

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Strasbourg accueille la création française du dernier opéra de Pascal Dusapin

Hallucinante et noire Penthesilea

 

La reine des Amazones inspire au sexagénaire, une scène … démente où le chant libéré est réservé à l’orchestre furieux  et rugissant recueillant l’expérience des 6 partitions lyriques précédentes. Depuis Faustus the Last Night (Berlin, 2004), le compositeur a parcouru bien du chemin et Penthesilea marque l’avancée d’une écriture qui n’a jamais paru mieux affûtée, plus incisive, parsemée d’éclairs et de cris, de chuchotements et de murmures inquiets, de climats délétères et suspendus pourtant oniriques et fantastiques.
En architecte soucieux des contrastes soignant la tension exacerbée  (péripéties dramatiques de la partie centrale) ou l’émergence soudaine de climats planants,  Dusapin reprend à son compte l’histoire de la sublime Amazone. Il en cultive les aspérités puissantes voire monstrueuses  qui en font une bête non pas à ongles mais à cerfs, une dévoreuse : son conflit larvé avec Achille, séducteur et menteur, bascule dans une lutte nocturne à la mort.

Le livret s’inspire du drame de Heinrich von Kleist (écrite en 1808 mais jouée au XXème) : le drame romantique retrace le mythe de la reine des Amazones qu’Achille dévoile jusque dans ses retranchements ultimes jusqu’à commettre l’irréparable.
Ici se joue comme dans le Combattimento montéverdien, une guerre amoureuse radicale où les deux chefs de guerre se livrent un affrontement politique et individuel. Certes les Amazones engagent une revanche de leur genre contre les hommes mais Penthesilea dont on ne voit pas bien si elle est capable d’être sensible aux sentiments qu’éprouve pour elle le guerrier grec, entend se venger de celui qui a joué avec elle en lui mentant. Soumis au cadre d’une loi inhumaine, Penthesilea incarne le cynisme dérisoire de l’humanité qui entend réglementer l’amour même : la reine des Amazones ne peut aimer qu’un homme qu’elle a préalablement vaincu. En mentant sur sa défaite, Achille a rassuré la femme politique soumise aux lois de son clan, mais il a bafoué la réalité.

L’écriture orchestrale sait jouer les miroitements contrastés que le métier poli à travers les 6 opéras antérieurs, affine sans cesse. Il en ressort une saisissante caractérisation de chacun des protagonistes. Et le choeur commentant l’action selon la tradition des grandes épopées antiques et tragiques n’est pas en reste : très justement sollicité et aux bons moments. A la création bruxelloise, les deux chanteurs protagonistes Penthesilea et Achille offraient deux incarnations  à couper le souffle, comme chaque étape d’un combat félin, la joute de carnassiers aspirant les deux âmes en un cauchemar crépusculaire sans issu : une fresque épurée, noire, vénéneuse d’une force inouïe. Ajoutant aux multiples déflagrations de la musique, une performance théâtrale  comme on en voit peu à l’opéra. D’autant que la composition, elle, fouille la matière organique des corps pour en faire chanter la force des pulsions les plus troubles. Passionnant. Production événement (récemment récompensée) à ne pas manquer à l’Opéra du Rhin à partir du 26 septembre 2015.

 

 

 

Penthesilea de Pascal Dusapin
à l’Opéra national du Rhin
Les 26, 28, 30 septembre puis 1er octobre 2015

Opéra en 1 prologue, 11 scènes et 1 épilogue de Pascal Dusapin.
Livret de Pascal Dusapin
en collaboration avec Beate Haeckl d’après la pièce de Heinrich von Kleist

Direction musicale : Franck Ollu
Mise en scène : Pierre Audi

Penthesilea : Natascha Petrinsky
Prothoe : Marisol Montalvo
Achilles : Georg Nigl
Odysseus : Werner Van Mechelen
Oberpriesterin : Eve-Maud Hubeaux

Chœurs de l’Opéra national du Rhin
Orchestre philharmonique de Strasbourg

Toutes les informations, les modalités de réservation sur le site de l’Opéra national du Rhin :

Opéra du Rhin : Le Roi Arthus de Chausson, 1903

chausson_arthus_le-roi-arthus-opera-du-rhin-strasbourg-mulhouse-2014Opéra du Rhin. Le Roi Arthus de Chausson, 14 mars > 13 avril 2014. Après avoir vécu le choc de Parsifal à Bayreuth en 1882 (création de la légende ou festival sacré wagnérien par le chef Hermann Levi), Ernest Chausson écrit sa propre légende arthurienne hanté par le souvenir de Wagner. La composition du Roi Arthus (nom du souverain francisé), se déroule de 1886 à … 1895, soit presque dix ans d’une longue gestation au cours de laquelle le plume et la pensée du musicien opèrent une assimilation très originale du wagnérisme. L’orchestration demeure éminemment française (lumineuse, transparente, véritable sommet de l’écriture orchestrale postromantique), proche de celle de Dukas, annonçant aussi l’univers debussyte (Pelléas). Le chant de l’orchestre omniprésent assure la continuité entre les tableaux, véritable flot continu qui exprime les enjeux psychologiques des protagonistes: Le roi Arthus est trahi par son chevalier favori : Lancelot, qui cultive une secrète liaison avec son épouse, la reine Genièvre. La force vénéneuse de l’amour détruit  ici l’ordre et l’équilibre défendus par les chevaliers de la table ronde. L’amour est un venin qui met à mal l’idéal spirituel du roi… lequel mis en échec et trahi par ses proches, quitte le monde terrestre.

Le livret écrit par le compositeur lui-même dans la tradition des grands auteurs romantiques avant lui, Berlioz et Wagner. De la légende arthurienne, Chausson proche des symbolistes recueille le thème de la malédiction par l’amour, du désir qui bouleverse le jeu fragile des équilibres.

Légende arthurienne

A l’instar de Tristan une Isolde de Wagner, Chausson recompose un quatuor dramatique par lequel passe la tragédie : Tristan, Isolde, Mark et Melot chez le maître de Bayreuth ; Lancelot, Genièvre, le roi Arthus sans omettre le dénonciateur Mordred chez Chausson.

L’opéra est créé à Bruxelles en novembre 1903, Chausson était mort suite à une mauvaise chute de bicyclette en 1899.  Paris n’entendra qu’un extrait (le somptueux troisième acte) … pas avant 1916.

Le premier acte présente les personnages et représente l’adultère entre Genièvre et Lancelot. Au II, la culpabilité des amants ronge les esprits fragilisés : Lancelot et Genièvre, dénoncés au Roi par le jaloux Mordred, fuient ensemble ; éreinté, et de mauvaise grâce, après une rencontre infructueuse avec Merlin, qui prédit la fin de l’ordre chevaleresque, Arthus conduit les chapeliers à la poursuite du couple coupable.

Au III, les solitudes et l’impuissance se précisent encore. Seule, Genièvre désespère car Lancelot a choisi de renoncer à les défendre : la reine traîtresse se suicide (elle s’étrangle avec ses propres cheveux). Sur le champs de bataille, Lancelot refuse de se battre et s’effondre même si Arthus lui pardonne sa faute. Trahi, solitaire entre tous, Arthus est emporté vers le ciel sur une nacelle car une gloire éternelle lui est réservée hors du monde terrestre.

La fin du roi Arthus semble récapituler la geste wagnérienne : l’impuissance languissante des amants (Tristan et Isolde) comme leur trahison à l’endroit de leur ami et mari ; c’est aussi le constat que tout amour fidèle est impossible sur terre, suscitant l’inéluctable défaite et fuite du héros : Arthus comme Lohengrin, est extrait du monde des hommes après avoir été trahi. La tentative d’intégration et de réalisation sociale a échouée, et c’est la musique qui exprime en un long flot orchestral, d’un raffinement inouï, les méandres et circonvolutions de la psyché humaine, prise dans l’étau du désir et du devoir, de l’amour et de la loyauté, de la mort et du renoncement.

Ernest Chausson : Le roi Arthus, 1903
Drame lyrique en 3 actes sur un livret du compositeur. Créé au Théâtre de la Monnaie le 30 novembre 1903
DIRECTION MUSICALE : Jacques Lacombe
MISE EN SCÈNE : Keith Warner

GENIÈVRE : Elisabete Matos
ARTHUS : Andrew Schroeder
LANCELOT : Andrew Richards
MORDRED : Bernard Imbert
LYONNEL : Christophe Mortagne
ALLAN : Arnaud Richard
MERLIN : Nicolas Cavallier
LABOUREUR : Jérémy Duffau
CHEVALIERS : Dominic Burns, Seong Young Moon Jean-Marie Bourdiol, Jens Kiertzner

ECUYER : Jean-Philippe Emptaz

Chœurs de l’Opéra national du Rhin

Sandrine Abello, direction

Orchestre symphonique de Mulhouse

STRASBOURG
Opéra
ve 14 mars 20h, di 16 mars 15h, ma 18 mars 20h, ve 21 mars 20h, ma 25 mars 20h

MULHOUSE
La Filature
ve 11 avril 20h, di 13 avril 15h