CD, opéra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014)

cd vinci metastase catone in utica opera max emanuel cencic franco fagioli cd opera critique CLIC de classiquenews juin 2015CD, opéra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014). Contre la tyrannie impériale… Siroe (1726), Semiramide riconosciuta (1729), Alessandro nell’India (1729), Artaserse (1730)… Leonardo Vinci a créée nombre de livrets de Métastase sur la scène lyrique, assurant pour beaucoup leur longévité sur les planches comme en témoigne le nombre de leurs reprises et les traitements musicaux par des compositeurs différents (dont évidemment Haendel) : 24 fois pour Catone, 68 fois pour Alessandro, 83 fois pour Artaserse (ouvrage précédemment abordé par Cencic et sa brillante équipe, sujet d’un passionnant DVD chez Warner classics). Leonardo Vinci, homonyme du célèbre peintre de la Renaissance est donc une figure majeure de l’essor du genre seria napolitain au début du XVIIIème siècle.
C’est l’enseignement que défend aujourd’hui Max Emanuel Cencic ; c’est aussi le cas naturellement de Catone in Utica, créé en 1728 à Rome dans lequel Vinci déploie une urgence et une hargne sans pareil pour incarner la résistance de l’idéal républicain romain (incarnée par Caton et ses partisans) contre la tyrannie impériale incarnée par César. A travers l’opposition guerrière en Utique du vieux républicain et du jeune Empereur, se joue aussi le destin d’une famille, celle de Caton et de sa fille Marzia… laquelle aime contre l’idéalisme et les combats moraux de son père,… Cesare. La passion désespérée du père qui apprend un tel sentiment se déverse en un air foudroyant de haine et de déploration impuissante à la fois, lequel illumine tout l’acte II (L’ira soffrir saprei / Je saurai toujours endurer.. : coeur du politique endurci pourtant atteint dans sa chair, cd3 plage2).
Du reste l’entêtée jeune fille ne fait pas seulement le dépit de son père, mais aussi celui de son prétendant Arbace, allié de Catone et qui doit bien reconnaître lui aussi la suprématie de Cesare dans le coeur de son aimée (superbe air de lamentation langoureuse, cd3, plage7 : Che sia la gelosia / Il est vai que la jalousie…)
Le réalisme (outrancier pour l’audience romaine… qui y voyait trop ouvertement l’engagement de Vinci et Metastase contre l’impérialisme des Habsbourg en Italie…) se dévoile surtout dans l’acte III et ses coupes nerveuses, convulsives que l’ensemble Il Pomo d’oro saisit à bras le corps. Détermination de Fulvio partisan de Cesare, certitude de Cesare au triomphalisme aigu, porté par l’amour que lui porte la propre fille de son vieil ennemi, laquelle s’embrase en vertiges et panique inquiète (air confusa, smarrita / confuse, égarée, cd3 plage12), c’est finalement la défaite de Cesare sur le plan moral et sentimental qui éclate en fin d’action : car l’Empereur ici perd et la reconnaissance de son plus ardent rival (Caton se suicide, scène XII) et l’amour de celle qui avait étreint son cœur, Marzia qui finalement le rejette par compassion pour la mort de son père… Autant de passions affrontées, exacerbées surgissent éclatantes dans le très impressionnant quatuor (pour l’époque) qui conclue la scène 8 : une séquence parfaitement réussie, dramatiquement aussi ciselée qu’efficace dans l’exposition des enjeux simultanés. Un modèle du genre seria. Et le meilleur argument pour redécouvrir l’écriture de Vinci.

 

 

 

 

Catone in Utica (1728) confirme les affinités du contre-ténor Cencic avec l’opéra seria metastasien du début XVIIIème

Seria napolitain, idéalement expressif et caractérisé

 

 

CLIC_macaron_2014vinci leonardo portrait compositeur napolitainDans le sillon de ses précédentes réalisations qui ont réuni sur la même scène, un plateau de contre ténors caractérisés (Siroe de Hasse, Artaserse de Vinci), Max Emanuel Cencic, chanteur initiateur de la production, rend hommage à l’âge d’or du seria napolitain. C’est à nouveau une pleine réussite qui s’appuie surtout sur l’engagement vocale et expressif des solistes dans les rôles dessinés avec soin par Vinci et Métastase : le côté des vertueux républicains, opposés à Cesare est très finement défendu. Saluons ainsi le Catone palpitant et subtile du ténor Juan Sancho, comme le velouté plus langoureux de Max Emanuel Cencic dans le rôle d’Arbace. Le sopraniste Valer Sabadus trouve souvent l’intonation juste et la couleur féminine nuancée dans le rôle de la fille d’abord infidèle à son père puis obéissante (Marzia). Reste que face à eux, les vocalisations et la tension dramatique qu’apporte Franco Faggioli au personnage de Cesare consolident la grande cohérence artistique de la production. D’autant que les chanteurs peuvent s’appuyer sur le tapis vibrant et même parfois trop bondissant des instrumentistes d’Il Pomo d’Oro piloté par Riccardo Minasi.
De toute évidence, en ces temps de pénuries de nouvelles productions lyriques liées au disque, ce Catone in Utica renouvelle l’accomplissement des précédentes résurrections promues par le contre ténor Max Emanuel Cencic dont n’on avait pas mesuré suffisamment l’esprit défricheur. Les fruits de ses recherches et son intuition inspirée apportent leurs indiscutables apports.

Les amateurs de baroque héroïque, enflammé pourront découvrir l’ouvrage de Vinci et Métastase en version scénique à l’Opéra de Versailles, pour 4 dates, les 16,19,21 juin 2015. N’y paraissent que des chanteurs masculins en conformité avec le décret pontifical de Sixtus V (1588) interdisant aux femmes de se produire sur une scène. Le disque réalisé en mars 2014 et publié par Decca a particulièrement séduit la rédaction cd de classiquenews, c’est donc un CLIC de classiquenews.

CD, opéra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014). Avec Max Emanuel Cencic (Arbace) · Franco Fagioli (Cesare) – Juan Sancho (Catone) · Valer Sabadus (Marzia) · Vince Yi (Emilia) – Martin Mitterrutzner (Fulvio) – Il Pomo D’oro · Riccardo Minasi, direction. 3 cd DECCA 0289 478 8194 – Première mondiale. Enregistrement réalisé en mars 2014.

Illustration : Leonardo Vinci (DR)

Compte-rendu : Caen. Théâtre de Caen, le 15 mai 2013. Myslevecek : L’Olympiade. Raffaella Milanesi, Simona Houda-Saturova… Orchestre Collegium 1704. Vaclac Luks, direction. Ursel Hermann, mise en scène.

MyslevecekLe Théâtre de Caen accueille l’orcheste pragois Collegium 1704 et son chef Vaclav Luks pour la création française de L’Olympiade, opera seria du compositeur tchèque Josef Myslevecek. Il s’agît d’une nouvelle production et d’une véritable résurrection de l’oeuvre. La mise en scène est signée Ursel Hermann, très célèbre metteur en scène allemande que nous souhaiterions voir plus souvent en France.

 

 

Il était une fois un Tchèque

 

L’Olympiade de Metastasio est certainement l’un des livrets les plus utilisés sur la scène lyrique. C’est aussi l’un des plus pertinents dans l’histoire de la musique. Mis en musique originellement par Antonio Caldara en 1733, il est ensuite reutilisé par Vivaldi, Pergolèse, Galuppi, Hasse et même Paisiello et Cimarosa, entre autres. Le compositeur Josef Mysleveck (1737 – 1781), lié d’amitié avec Mozart, a eu une carrière pleine de succès. Un des rares compositeurs étrangers a devenir célèbre dans l’Italie du 18e siècle, il est surtout connu par son oeuvre lyrique. S’il existe de légères réminiscences de Mozart dans la partition, l’opéra est surtout un bel et curieux exemple du classicisme napolitain. Dans ce sens, la voix en est l’instrument privilégié.

Mais si l’orchestre de Myslevecek a un rôle moins complexe, l’excellente prestation du Collegium 1704 ne fait que hausser l’attrait de la récréation. Les musiciens débordent d’énergie et de vivacité. Sous la direction du chef Vaclav Luks la musique de caractère brillant a davantage d’éclat. Les moments élégiaques sont interprétés avec âme, mais nous sommes surtout impressionnés par les morceaux de bravoure et de fureur, où l’orchestre agité frappe l’audience avec un entrain et un brio particuliers. L’intensité dramatique et interprétative notamment pendant les récitatifs accompagnés laisse respirer la verve napolitaine à laquelle n’est pas absente, coloration davantage convaincante, une certaine profondeur.

L’Olympiade de sentiments

D’ailleurs, la soprano italienne Raffaella Milanesi ne manque pas de profondeur dans son interprétation de Mégaclès, ami de Lycidas. Véritable protagoniste de l’oeuvre, sont portrait est saisissant, et ce dans plusieurs sens. La virtuosité vocale est là dès le premier air “Superbo di me stesso” avec ses trois ” rés ” redoutables, mais surtout elle impressionne par l’honnêteté de sa performance. Le conflit du personnage masculin qu’elle interprète paraît le sien. Si nous sommes stimulés par sa beauté plastique et son agilité vocale, son art du drame nous éblouit davantage ; sa présence, sa composition du rôle complexe restent exquise, inoubliable.

La mezzo-soprano Tehila Nini Goldstein dans le rôle masculin de Lycidas est beaucoup moins présente dans la partition, mais se montre d’un contrôle total dans la conduite de sa voix pendant les deux airs dont elle a droit. Dans cette édition de l’oeuvre par le chef Vaclac Luks, un air dramatique de l’Ezio de Gluck remplace le choeur final disparu. Il est chanté par la soprano avec une puissance là aussi remarquable.

Simona Houda-Saturova interprète Aristée, fille du Roi de Sicyone, éprise de Mégaclès. Sa voix légère a pourtant un timbre particulièrement touchant. Elle a de l’entrain, et aussi un souffle remarquable, notamment lors du duo mozartien avec Mégaclès. Néanmoins, c’est la tendresse émouvante du personnage qui nous étonne. Son beau chant est plein de coeur, même pendant ses vocalises virtuoses qui sont avant tout sentimentales. Sophie Harmsen est une Argène d’une grande fraîcheur et plutôt piquante. D’une présence ravissante et avec beaucoup de caractère, nous retenons son air de fureur “Che non mi disse” chanté de façon littéralement … furieuse!

Les deux ténors de l’opéra sont des personnages fortement contrastés. Clisthène, Roi de Sicyone est assuré par Johannes Chum. Dans l’édition choisie par le chef Luks, il commence l’oeuvre avec un récitatif accompagné d’un oratorio de Myslevecek “La Passion de Jésus-Christ”. Chum gère bien les vocalises virtuoses de son rôle et sa voix argentée paraît plus stylisée que caractéristique. Jaroslav Brezina interprète le rôle secondaire d’Aminta, oncle de Lycidas. Sa performance est d’une force inattendue. L’instrument vocal est d’une belle couleur et se projette aisément. Le brio s’affirme même pendant ses deux airs suscitant les applaudissements d’un public charmé à chaque fois.

Saluons aussi le groupe des 4 solistes du choeur composé d’Alena Hellerova, Jan Mikusek, Vaclav Cizek et Tomas Kral. Ils ont une présence intéressante dans l’oeuvre et excellent au niveau vocal. L’effet qu’il produisent sur l’audience est dû à la mise en scène élégante et inventive, et tout autant ésotérique et métaphysique d’Ursel Hermann. Son travail avec la distribution est particulièrement remarquable, sensible et intelligent. En effet, la metteuse en scène sait pousser et repérer l’acteur caché chez chacun des chanteurs ; l’approche cultive un exemplaire souci de dévoiler la signification profonde de la coloratura, moyen pyrotechnique et superficiel typique de l’opera seria. La réalisation nourrit les coeurs mais aussi les yeux. Ainsi les décors d’un vert olympique prédominant signé Hartmut Schörghofer vont dans la même ligne stylistique de pertinence et de clarté, et les simples et beaux costumes de Margit Koppendorffer sont d’une indéniable qualité.

La redécouverte est majeure. L’effort de  résurrection et de réhabilitation de Myslevecek s’avère justifié tant le travail de toute l’équipe se révèle convaincante. Le spectacle est encore à l’affiche de l’Opéra de Dijon le 22 et 24 mai puis les 4 et 5 juin 2013 au Grand Théâtre de Luxembourg.

Caen. Théâtre de Caen, le 15 mai 2013. L’Olympiade, opéra seria de Pietro Metastasio, mise en musique par Josef Myslevecek. Raffaella Milanesi, Simona Houda-Saturova… Orchestre Collegium 1704. Vaclac Luks, direction. Ursel Hermann, mise en scène.