CRITIQUE, opéra. NANCY, le 3 OCT 2021. LUIGI ROSSI : Il palazzo incantato. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón.

CRITIQUE, opĂ©ra. NANCY, le 3 OCT 2021. LUIGI ROSSI : Il palazzo incantato. Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn. Enfin donnĂ© face Ă  un public enchantĂ©, Nancy affiche le premier opĂ©ra de Luigi Rossi, chef-d’Ɠuvre du baroque romain dans une interprĂ©tation exemplaire, une distribution d’exception, une direction superlative ; une mise en scĂšne ingĂ©nieuse.

 

 

 

 

Dans la veine contre-réformiste de la Rome des Barberini


L’opĂ©ra-monde du baroque

 ou l’opĂ©ra selon Luigi Rossi

 

 

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ReprĂ©sentĂ© sans public Ă  l’opĂ©ra de Dijon en dĂ©cembre 2020, ce splendide Palais enchantĂ©, premier opĂ©ra de Luigi Rossi, est enfin donnĂ© dans des conditions « normales », devant un public nombreux et enthousiaste. Cette Ɠuvre gigantesque, inspirĂ©e du Roland furieux de l’Arioste, s’inscrit dans la veine contre-rĂ©formiste qui prĂ©vaut dans la Rome des Barberini. Les personnages, nombreux, y sont allĂ©goriques (l’opĂ©ra porte le sous-titre de « loyautĂ© et valeur ») ; ils nourrissent une intrigue labyrinthique dans laquelle ils se perdent en mĂȘme temps qu’elle trouble avec dĂ©lectation les spectateurs. C’est aussi un opĂ©ra qui Ă©voque, dans une mise en abĂźme typiquement baroque, les ingrĂ©dients qui le constituent, dans le prologue mĂ©tathĂ©Ăątral qui voit s’affronter, dans une joute oratoire, la Peinture, la PoĂ©sie, la Musique et la Magie.

ATLANTE CONTRE LES CHEVALIERS
 On sait grĂ© Ă  Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn et Ă  son metteur en scĂšne Fabrice Murgia d’avoir enfin livrĂ© au public français la quasi intĂ©gralitĂ© de l’Ɠuvre (il n’y manque qu’une quinzaine de minutes), respectant ainsi la cohĂ©rence dramaturgique d’un drame typiquement baroque par sa longueur, sa complexitĂ©, ses illusions d’optique, l’excellence du texte poĂ©tique et les beautĂ©s innombrables de la musique. Une autre caractĂ©ristique de l’opĂ©ra romain est son faste scĂ©nographique, tout aussi important que les autres composantes de l’Ɠuvre. Point de reconstitution historique ici, mais une mise en scĂšne fort ingĂ©nieuse qui rend, par des moyens modernes la structure labyrinthique de l’intrigue : le dĂ©cor Ă©laborĂ© par Vincent LemaĂźtre reprĂ©sente un ensemble de piĂšces dĂ©limitĂ©es par des panneaux pivotants, soutenant un second niveau oĂč Ă©volue une partie de la distribution. Les jeux subtils de lumiĂšre d’Émily Brassier et Giacinto Caponio, et les captations vidĂ©o de ce dernier ajoutent Ă  l’atmosphĂšre irrĂ©elle et fantastique d’un palais dominĂ© par la figure du mage Atlante 
 lequel pour retenir le chevalier Ruggiero promis Ă  un destin funeste, jette ses sortilĂšges sur la fine-fleur de la chevalerie, crĂ©ant ainsi quiproquos, doutes, plaintes dĂ©chirantes, expressions tour Ă  tour de la vertu et de l’amour concupiscent, en somme un palais-monde, reflet rien moins que de la Vie Humaine (titre d’un autre drame en musique de Rospigliosi).

MAGE MALÉFIQUE ET HUMAIN
 Reprise Ă  l’identique de la production dijonnaise, la distribution frise la perfection. Dans le rĂŽle du Mage Atlante, le tĂ©nor Mark Millhofer, pourtant peu habituĂ© au rĂ©pertoire baroque, dĂ©ploie un ambitus vocal exceptionnel, Ă  la fois sombre et cristallin, et couvre tout le spectre des affects. D’une parfaite Ă©locution, chaque mot qu’il profĂšre est chargĂ© de mille nuances pathĂ©tiques. Et sa prestation lors du chƓur final du premier acte, ainsi que son lamento dĂ©chirant, lorsqu’il reprend son apparence aprĂšs s’ĂȘtre transformĂ© en faux Ruggiero dans le dernier acte, restera dans toutes les mĂ©moires. Le magicien malĂ©fique du dĂ©but montre dans les derniĂšres scĂšnes toute sa bouleversante humanitĂ©. Cette attention particuliĂšre Ă  la diction, essentielle dans ce rĂ©pertoire, est maĂźtrisĂ©e par tous les interprĂštes. L’Angelica d’Arianna Vendittelli Ă©merveille toujours autant par un timbre riche et sonore, une solide projection et une prĂ©sence scĂ©nique captivante. Son rĂ©cit et son lamento « Nelle spiagge vicine » du premier acte est un pur moment de grĂące. GrĂące qu’inspire Ă©galement la prestation de Mariana Flores, dans le triple rĂŽle de la Magie (impĂ©riale), de Mafisa (bouleversante), de Doralice (jubilatoire). Une voix d’autoritĂ©, incisive, une projection impressionnante de justesse et de vĂ©ritĂ©, qui jamais ne sacrifie la primautĂ© de la parole, rĂ©ceptacle privilĂ©giĂ© des sentiments (sublime aria « O Mandricardo, ove mi lasci »). Dans le triple rĂŽle du GĂ©ant, de Sacripante et de Gradasso, la basse Grigory Soloviov (affublĂ© d’un masque terrifiant Ă  la Freddy Kruger) dĂ©ploie son timbre caverneux et happe littĂ©ralement l’attention du public. TrĂšs belle prestation Ă©galement de Alexander Miminoshvili dont le Mandricardo est Ă©mouvant : il allie un timbre solide avec une diction qui ne l’est pas moins. Dans le rĂŽle de Bradamante, la soprano Deanna Breiwick (qui interprĂšte Ă©galement la Peinture dans le prologue) compense une voix fluette et lĂ©gĂšre par une grande justesse d’intonation et Ă©meut dans l’aria « Ove mi sfuggi Amore ? », l’un des sommets de la partition.
Les autres rĂŽles masculins n’appellent que des Ă©loges appuyĂ©s. Valerio Contaldo, qui incarne les deux personnages de Ferrau et Astolphe, est toujours aussi remarquable par la vaillance de son timbre, la prĂ©cision Ă©loquente et sa superbe aria « Non tra fiori », reprĂ©sente une stase apaisante et alliciante au milieu des nombreuses pĂ©ripĂ©ties de l’intrigue. L’Orlando de Victor Sicard, baryton racĂ©, a le physique et la voix de l’emploi (remarquable est son long monologue quand il erre dans le couloir de l’étage).

Le Ruggiero de Fabio TrĂŒmpy est conforme au personnage imaginĂ© par Rospigliosi, hĂ©roĂŻque et valeureux, tendre Ă©galement, comme le montre sa magnifique plainte « Deh, dimmi aura celeste ». Prasillo est chantĂ© par un exceptionnel contre-tĂ©nor, le polonais Kacper Szelazek (il incarne Ă©galement le nain avec force et conviction), au timbre flĂ»tĂ© et nĂ©anmoins riche et puissamment projetĂ© qui captive dĂšs son air d’entrĂ©e (« Non Ăš pendice in queste selve »), tandis qu’il rĂ©vĂšle ses dons virtuoses dans « S’avvien, che s’adiri » au deuxiĂšme acte. Dans le rĂŽle secondaire d’Alceste, affublĂ© d’un accoutrement Ă  la Johnny Depp et Ă  la Zucchero (chapeau, lunettes noires et veste violet), AndrĂ© Lacerda n’en est pas moins remarquable de vaillance vocale et de prĂ©sence scĂ©nique. Les deux autres rĂŽles fĂ©minins, bien que marginaux, sont superbement incarnĂ©s par LucĂ­a Martin-Carton (Ă  la fois Musique, Olympia et Écho) qui Ă©merveille dans l’un des plus beaux airs de la partition « Inerme abbandonata », Ă  faire frĂ©mir les pierres, et par Gwendoline Blondeel, PoĂ©sie et Fiordiligi, sensibles et dĂ©licates. Les membres du ChƓur de chambre de Namur ne dĂ©rogent guĂšre Ă  leur rĂ©putation d’excellence, alliant puissance et prĂ©cision. Une mention particuliĂšre aux deux extraordinaires danseurs, Joy Alpuerto Ritter (le lion) et Zora Snake, Ă  l’énergie inĂ©puisable.
Dans la fosse, l’orchestre rutilant de la Cappella Mediterranea rend enfin justice Ă  l’opulence de l’opĂ©ra romain ; menĂ© tambour battant par Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn avec une puissance expressive rarement atteinte, il montre avec une rare rĂ©ussite que le thĂ©Ăątre est autant devant que sur la scĂšne, illustrant l’un des vers de l’opĂ©ra : « la Musique et la poĂ©sie sont deux sƓurs ». Ce spectacle, en tous points magnifique, distille une Ă©motion de chaque instant. Une rĂ©ussite proprement extraordinaire Ă  revoir Ă  Versailles en dĂ©cembre prochain.

CRITIQUE, opĂ©ra. Nancy, OpĂ©ra de Lorraine, Luigi Rossi, Il palazzo incantato, 03 octobre 2021. Victor Sicard (Orlando), Arianna Vendittelli (Angelica), Fabio TrĂŒmpy (Ruggiero), Deanna Breiwick (Bradamante / La Peinture), Mark Milhofer (Atlante), LucĂŹa Martin-Carton (Olympia / La Musique), Mariana Flores (Marfisa / La Magie / Doralice), Grigory Sokolov (Gigante / Sacripante / Gradasso), Kacper Szelazek (Prasildo / Le Nain), AndrĂ© lacerda (Alceste), Valerio Contaldo (FerraĂč / Astolfo), Gwendoline Blondeel (Fiordiligi / La PoĂ©sie), Alexander Miminoshvili (Mandricardo), Joy Alpuerto Ritter, Zora Snake (danseurs) ; Fabrice Murgia (mise en scĂšne), Vincent LemaĂźtre (dĂ©cors), Clara Peluffo Valentini (costumes), Giacinto Caponio (video), Emily Brassier, Giacinto Caponio (lumiĂšres), Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn (direction).

COMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón / Lydia Steier

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdCOMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. GENEVE, le 15 dĂ©c 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn / Lydia Steier. AprĂšs la production parisienne plĂ©biscitĂ©e par le public et controversĂ©e par la critique, le chef argentin reprend les Indes galantes dans une nouvelle mise en scĂšne et une distribution totalement renouvelĂ©e. Une grande rĂ©ussite scĂ©nique et vocale, malgrĂ© une lecture trĂšs personnelle du chef. Aux danseurs hip-hop de Bastille, la production genevoise oppose la carte d’une lecture moins iconoclaste, mais surtout plus respectueuse d’une dramaturgie cohĂ©rente qui semblait Ă©chapper au genre hybride de l’opĂ©ra-ballet. En misant sur le principe efficace du mĂ©ta-thĂ©Ăątre, si important au XVIIIe siĂšcle, Lydia Steier confĂšre une grande cohĂ©rence Ă  la dramaturgie de l’Ɠuvre. LĂ  oĂč Ă  Bastille la mise en scĂšne misait sur la danse, GenĂšve mise efficacement sur le thĂ©Ăątre, et ce n’est pas un mince dĂ©fi, brillamment relevĂ©. Sur scĂšne, un immense thĂ©Ăątre Ă  moitiĂ© en ruine oĂč se joue les prĂ©paratifs du spectacle. L’unitĂ© de lieu fluidifie le discours et rĂ©unit le prologue et les quatre entrĂ©es en soulignant l’opposition sous-jacente au livret de Fuzelier : l’amour face Ă  la guerre.

Le violon d’Inde d’Alarcón

Les diffĂ©rents acteurs puisent ainsi dans des malles les costumes (magnifiques de Katharina Schlipf) des diffĂ©rentes entrĂ©es. Les hĂ©donistes, rĂ©unis par HĂ©bĂ©, rencontrent bientĂŽt les belliqueux qui veulent nuire Ă  leurs plaisirs, et ce fil rouge, sommaire mais thĂ©Ăątralement efficient, permet d’apprĂ©hender les superbes chorĂ©graphies de Demis Volpi avec d’autant plus de naturel qu’elles ont Ă©tĂ© intelligemment intĂ©grĂ©es aux autres artistes au point qu’on se demande parfois qui chante et qui danse. Quant Ă  l’Ɠuvre, les puristes vont crier au scandale en voyant que le pas de deux de l’acte des fleurs (le plus dramatiquement faible de la partition) a Ă©tĂ© dĂ©placĂ© en prĂ©ambule, avant le lever de rideaux, et surtout l’invocation des « forĂȘts paisibles » sur laquelle s’achĂšve l’opĂ©ra, sous une suggestive pluie de neige. La suite voulue par Rameau (« RĂ©gnez plaisirs et jeux », le menuet pour les guerriers français et la chaconne finale) disparait. Mais il faut avouer que le tempo choisi par le chef est sans doute le plus juste, le plus Ă©mouvant, en Ă©troite cohĂ©rence avec le texte, qu’il nous ait Ă©tĂ© donnĂ© d’entendre.
Le spectacle rĂ©unit en outre une excellente distribution et les nombreux chanteurs italophones dĂ©clament Rameau avec un bel engagement et une prononciation impeccable. Dans les rĂŽles d’HĂ©bĂ©, d’Émilie et de ZaĂŻre, Kristina Mkhitarian dĂ©ploie un timbre riche, sonore et superbement projetĂ©, attentif aux moindres inflexions du texte, magnifiĂ© en outre par une prĂ©sence scĂ©nique toujours nĂ©cessaire au paradigme rhĂ©torique du thĂ©Ăątre en musique. Roberta Mameli campe l’Amour et ZaĂŻre avec panache, la moindre de ses interventions est un concentrĂ© d’émotion qui fait mouche, aussi Ă  l’aise dans la virtuositĂ© que dans le pathĂ©tisme Ă©lĂ©giaque, et elle restitue au livret de Fuzelier toute sa profondeur dramatique si souvent nĂ©gligĂ©e. Si Claire de SĂ©vignĂ© semble plus embarrassĂ©e dans son jeu et son interprĂ©tation, malgrĂ© un timbre fort bien sculptĂ©, la Fatime d’Amina Edris insuffle Ă  son personnage un poids dramatique singulier (notamment dans le cĂ©lĂšbre air « Papillons inconstants »). Les deux tĂ©nors de la distribution symbolisent les goĂ»ts rĂ©unis : l’alerte et expĂ©rimentĂ© Cyril Auvity fait une nouvelle fois honneur Ă  la voix de haute-contre Ă  la française, et on aurait aimĂ© l’entendre un peu plus ; quant Ă  Anicio Zorzi Giustinani, il maĂźtrise sans faille et avec un bonheur jouissif la prononciation et le style. MĂȘmes qualitĂ©s superlatives du cĂŽtĂ© des deux autres chanteurs italiens : Gianluca Buratto est un Ali Ă  la voix caverneuse, mais la palme revient Ă  Renato Dolcini, impressionnant de prĂ©sence pour ses trois rĂŽles, rĂ©ussissant en outre Ă  moduler sa belle voix ample de la basse de Bellone Ă  celle de basse-taille d’Adario avec un naturel confondant.
Une mention spĂ©ciale pour les chƓurs du Grand thĂ©Ăątre de GenĂšve, excellemment prĂ©parĂ©s par Alan Woodbridge, qui ont accompli un effort particulier pour s’adapter au style de l’opĂ©ra baroque français. À la tĂȘte de sa Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn dirige avec style et brio ; avec lui, le thĂ©Ăątre est tout autant sur scĂšne que dans la fosse, instaurant un dialogue constant entre les musiciens et les interprĂštes dans une osmose qui tient la plupart du temps du miracle. Pour toutes ses qualitĂ©s, sa version personnelle du chef-d’Ɠuvre de Rameau doit ĂȘtre entendue d’abord comme un formidable spectacle vivant, et « s’ils sont sensibles », comme le dĂ©clament Zima et Adario Ă  la fin de l’opĂ©ra, les puristes abandonneront toute querelle stĂ©rile.

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Compte-rendu. GenĂšve, Grand ThĂ©Ăątre, Rameau, Les Indes galantes, 15 dĂ©cembre 2019. Kristina Mkhitarian (HĂ©bĂ©, Émilie, Zima), Roberta Mameli (Amour, ZaĂŻre), Claire de SĂ©vignĂ© (Phani), Amina Edris (Fatime), Reanto Dolcini (Bellone, Osman, Adario), Gianluca Buratto (Ali), Anicio Zorzi Giustiniani (Don Carlos, Damon), François Lis (Huascar, Don Alvaro), Cyril Auvity (ValĂšre, Tacmas), Lydia Steier (Mise en scĂšne), Demis Volpi (ChorĂ©graphie),, Heike Scheele (scĂ©nographie), Katarina Schlipf (costumes), Olaf Freese (LumiĂšres), Krystian Lada (Dramaturgie), Alan Woodgridge (Direction des chƓurs), Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn (direction).

Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo, recréation. Franco Fagioli
 Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scÚne.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo, recrĂ©ation. Franco Fagioli
 Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scĂšne. D’emblĂ©e, on savait bien Ă  voir l’affiche du spectacle (un homme torse nu, les bras croisĂ©s, souriant au ciel, Ă  la fois agitĂ© et peut-ĂȘtre dĂ©lirant
 comme Eliogabalo?) que la production n’allait pas ĂȘtre fĂ©erique. D’ailleurs, le dernier opĂ©ra du vĂ©nitien Cavalli, cĂ©lĂ©britĂ© europĂ©enne Ă  son Ă©poque, et jamais jouĂ© de son vivant, met en musique un livret cynique et froid probablement du gĂ©nial Busenello : une action d’une cruditĂ© directe, parfaitement emblĂ©matique de cette dĂ©sillusion poĂ©tique, oscillant entre perversitĂ© politique et ivresse sensuelle


 

 

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Chez Giovanni Francesco Busenello, l’amour s’expose en une palette des plus contrastĂ©es : d’un cĂŽtĂ©, les dominateurs, manipulateurs et pervers ; de l’autre les Ă©pris transis, mis Ă  mal parce qu’ils souffrent de n’ĂȘtre pas aimĂ©s en retour. Aimer c’est souffrir ; feindre d’aimer, c’est possĂ©der et tirer les ficelles. La lyre amoureuse est soit cruelle, soit douloureuse. Pas d’issue entre les deux extrĂȘmes. LIRE NOTRE COMPTE RENDU CRITIQUE COMPLET de la production ELIOGABALO de CAVALLI au Palais Garnier Ă  Paris, jusqu’au 15 octobre 2016

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha)

alarcon cd capella mediterranea cd 7 peccati review critique complete CLIC de CLASSIQUENEWSCONTRASTES DES PASSIONS PROJETEES & DECLAMEES
 DĂšs le premier air (duo Poppea et son nourrice Arnalta extrait de l’Incoronazione di Poppea) tout est dit et tout est magistralement annoncĂ© dans un contraste des passions fiĂ©vreusement articulĂ© (d’un dramatisme ardent, linguistiquement rĂ©jouissant): arrogance de l’amoureuse certaine d’ĂȘtre protĂ©gĂ©e par le destin  (Amour et Fortune) Ă  laquelle s’oppose les craintes de sa nourrice inquiĂšte quant Ă  la sagesse de sa jeune maĂźtresse… soupçons vains dans l’opĂ©ra de Monteverdi car toute l’action y cĂ©lĂšbre la rĂ©ussite arrogante de la jeune aimĂ©e de Neron jusqu’Ă  la pourpre impĂ©riale : amor vincit omnia et le dĂ©sir de jouissance Ă©crase tout (mĂȘme surenchĂšre lascive dans l’autre duo fragment du mĂȘme opĂ©ra : l’Incoronazione fusionnant avec une mĂȘme ivresse sensorielle entre Nerone / Lucano  (illustrant l’avarice).

Mariana Flores, nouvelle sirĂšne cavallienneSoulignons de part en part cette savoureuse opposition parfois mĂȘme trucculente par une rageuse plasticitĂ© du verbe ici dramatique et trĂšs projetĂ©e  : l’excellent Emiliano Gonzalvez Toro se montre Ă  la hauteur du redoutable rĂ©cit accompagnĂ© oĂč chant vocal et instrumental Ă  part Ă©gal doivent ĂȘtre ciselĂ©s en une priĂšre ardente et mordante qu’expose idĂ©alement l’air d’Orfeo  (Ă©vocation de la CharitĂ© plage 12) : le tĂ©nor au mĂ©dium barytonant projette avec intensitĂ© et vrai souffle la langue musicale ; rĂ©alisant ce geste vocal en un chant inspirĂ© par l’humaine priĂšre;  sa tendresse mesurĂ©e, nuancĂ©e, tempĂšre l’excĂšs d’intonation que ses partenaires parfois outrepassent vers une fureur privilĂ©giĂ©e au dĂ©triment de phrasĂ©s totalement subtils. VoilĂ  notre seule rĂ©serve d’un collectif dans les airs lyriques idĂ©alement articulĂ©s et caractĂ©risĂ©s : leur approche manque dans les madrigaux choisis, cette attĂ©nuation intĂ©rieure, si bĂ©nĂ©fique qui a fait toute la grĂące de la plus rĂ©cente intĂ©grale des Livres de madrigaux de Monteverdi dĂ©fendu par le plus allusif Paul Agnew, complice et maĂźtre d’ouvrage pour cette intĂ©grale des Arts Florissants.
Ici, les somptueux solistes rĂ©unis pour l’Ă©blouissement du Livre III  (plage 13 : “Vattene pur, crudel” ) certes ne manquent pas d’individualitĂ© mais il leur manque cette Ă©coute spĂ©cifique oĂč toutes les voix s’accordent et s’enivrent littĂ©ralement au service de l’Ă©toffe linguistique. Ainsi, en une thĂ©ĂątralitĂ© trop superficielle, tout y est souvent forcĂ©, sans cette interrogation profondeur et mystĂ©rieuse qui est la clĂ© des grands Monteverdiens. alarcon leonardo garcia maestro concert review annonce concert classiquenewsL’expressivitĂ© ardente ne fait pas tout. Tout cela n’ĂŽte rien de l’engagement premier de tous : mais les qualitĂ©s exposĂ©es sont par ailleurs si nombreuses que l’on souhaitait le meilleur et mĂȘme l’excellence : Leonardo Garcia Alarcon difffuse une furiĂ  Ă©ruptive, indiscutable, pourtant souvent trop soulignĂ©e dont l’intensitĂ© confine Ă  la prĂ©cipitation (derniĂšre partie d’Altri Canti d’Amor : plus projetĂ©e et dĂ©clamĂ©e que rĂ©ellement inspirĂ©e et nuancĂ©e); pour nous ce canto teatrale ou secunda prattica – qui ne doit jamais sacrifier le verbe, travail d’un Monteverdi idĂ©alement inspirĂ©, Ă©gale en finesse requise et technicitĂ© – prĂ©cisĂ©ment: agilitĂ© et prĂ©cision des vocalisations-, ce bel canto bellinien, rĂ©fĂ©rence absolue du chanteur…

VocalitĂ  du verbe dramatique
1001 accents de Cappella Mediterranea

Dans les  faits, tout le programme est globalement jubilatoire par son Ă©nergie, son relief expressif, finement structurĂ© par le jeu des contrastes passionnels, moralement enviables ou condamnables : le titre l’annonce : 7 peccati capitale / 7 pĂ©chĂ©s capitaux, soit un thĂ©Ăątre des vertus et des vices intelligemment orchestrĂ©s.

Ici au dĂ©but du voyage, toute Ă  son espĂ©rance et Ă  sa certitude de favorite confirmĂ©e, PoppĂ©e jubile d’un sentiment vertueux et adorable qui fait oublier le propos  outrageusement cynique, presque Ă©coeurant de tout l’ouvrage de 1642, la dernier opĂ©ra de Monteverdi Ă  Venise.
Pour rompre cet Ă©lan du dĂ©sir obscĂšne, Leonardo Garcia Alarcon place Ă  sa suite l’Ă©clat intime de la prodigalitĂ© telle qu’elle surgit incandescente et d’une sobre articulation du “Si dolce Ăš’l tormento”, extrait du Quarto scherzo delle ariose vaghezze  (Venise 1624). La constance et la fidĂ©litĂ© qui Ă©manent du chant tout en simplicitĂ© et prĂ©cise articulation de Marianna Flores, soulignent l’intensitĂ© et pourtant la pudeur d’une priĂšre oĂč le chant amoureux ne cesse d’affirmer une fidĂ©litĂ© inexorable et sublime Ă  force de sacrifice et de contrĂŽle.

Ainsi tout le programme est-il idĂ©alement contrastant,  composant une carte des passions contraires, oĂč chaque extrait monteverdien revĂȘt un sens spĂ©cifique offrant une claire et Ă©loquente dĂ©monstration des vices les plus emblĂ©matique de l’espĂšce humaine soit les 7 pĂ©chĂ©s capitaux : prĂ©cisĂ©ment, paresse  (deux soldats tirĂ©s du sommeil au dĂ©but de l’Incoronazione) ; envie  (acte I d’Ulisse); puis orgueil, avarice, gourmandise, luxure et colĂšre  (ces deux derniers sont tirĂ©s des Livres IV et III de madrigaux). Chaque sĂ©quence parfaitement sĂ©lectionnĂ©es illustre avec une exceptionnelle plasticitĂ© linguistique et instrumentale, l’Ă©nergie passionnelle en jeu. Les solistes sont tous engagĂ©s et souvent Ă©lectrisĂ©s par un chef prĂ©occupĂ© par le relief de chaque rĂ©citatif  (saisissant duo fĂ©minin de la ChastetĂ© oĂč dans l’extrait du VIII Ăšme Livre de madrigaux, les deux cantatrices comme en urgence projettent le texte moralisateur d’un amoureux transi qui canalise tout dĂ©sir au prix d’une indicible souffrance : langueur et hallucination diffusent leur pouvoir exemplaire.
L’auditeur aura donc compris le jeu d’une rhĂ©torique en rĂ©sonance : Ă  chaque pĂ©chĂ© capital  (illustrĂ© par une sĂ©quence extraite d’un opĂ©ra, Poppea et Ulisse principalement ou d’un madrigal),  rĂ©pond une qualitĂ© morale contraire; ainsi au fil des alternances embrasĂ©es s’imposent espĂ©rance et prodigalitĂ© en ouverture puis chastetĂ©, humilitĂ©, tempĂ©rance, charitĂ© et enfin courage qui clĂŽt le programme.

Parmi les accents d’un cycle hautement thĂ©Ăątral qui rend hommage au gĂ©nie lyrique de Monteverdi : soulignons la parfaite perversitĂ© du Nerone agile, expressivement juste du jeune haute contre amĂ©ricain Christopher Lowrey;  la gouaille sensuelle des deux tĂ©nors superbe diseurs impliquĂ©s : Mathias Vidal et Emiliano Gonzalez-Toro  (duo lascif de L’avarice, – dĂ©jĂ  citĂ©, extrait de L’Incoronazione /  Nerone et Lucano, vĂ©ritable extase Ă  deux voix viriles).

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsPLASTIQUE ARDEUR DU CHANT MONTEVERDIEN
 Dans ce programme thĂ©Ăątral, Leonardo Garcia Alarcon redouble de plasticitĂ© expressive,  affirmant en particulier une surenchĂšre dĂ©lectable dans le style langoureux lascif;  les qualitĂ©s du chef baroque jouant du relief des contrastes Ă©motionnels parfaitement structurĂ©s, soigne aux cĂŽtĂ©s d’un continuo toujours raffinĂ©, l’articulation palpitante du verbe;  lui rĂ©pondent en cela tous les chanteurs, tous parmi les meilleurs solistes actuels que la notion d’expression linguistique concerne particuliĂšrement ; les habituels partenaires de Cappella Mediterreanea, tels la soprano Mariana Flores  (Ă  la ville Ă©pouse du maestro), ou Emiliano Gonzalez-Toro;  tout autant ardent et habitĂ©s par une fiĂšvre rare : Mathias Vidal sans omettre les deux  jeunes tempĂ©raments  de plus en plus convaincants au fil du voyage : Francesca Aspromonte et Christopher Lowrey.

CLIC_macaron_2014En accordant la vitalitĂ© de chaque soliste au flux et reflux d’un tissu instrumental des plus opulents, Leonardo Garcia Alarcon confirme sa flamboyante capacitĂ© Ă  caractĂ©riser chaque figure en situation, portĂ© par un instrumentarium idĂ©alement souple et investi. AprĂšs son rĂ©cent double album dĂ©diĂ© aux Heroines du Baroque VĂ©nitien – majoritairement consacrĂ© aux opĂ©ras de Cavalli, le meilleur Ă©lĂšve de Monteverdi, le chef poursuit ainsi son exploration de l’opĂ©ra vĂ©nitien avec une gourmandise Ă©loquente ; Ă  suivre encore
 en ce mois de septembre 2016 oĂč chef et instruments Ă©lectrisĂ©s souhaitons-le, se retrouvent dans la fosse de l’OpĂ©ra Garnier Ă  Paris pour la rĂ©crĂ©ation d’un opĂ©ra jamais jouĂ© du vivant de Francesco Cavalli : Eliogaballo. … autre gĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien et ici tout autant engagĂ© dans la rhĂ©torique des passions humaines. De sorte qu’aujourd’hui, il n’est pas d’autres meilleurs interprĂštes des passions vĂ©nitiennes que les musiciens de Capella Mediterranea.

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha). CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016.

APPROFONDIR : LIRE notre compte rendu critique complet du double cd HĂ©roĂŻnes du Baroque VĂ©nitien, opĂ©ras de Cavalli (extraits) par Cappella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (2 cd Ricercar, CLIC de CLASSIQUENEWS d’octobre 2015)

 

HĂ©roĂŻnes de Cavalli

cavalli-heroines-ricercar-marianna-flores-alarcon-lattarico-cd-presentation-review-critique-2-cd-CLASSIQUENEWS-clic-de-classiquenewsCD, annonce. Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar). Le projet dont Ă©mane le prĂ©sent double cd, concernait Ă  l’origine un rĂ©cital lyrique dĂ©diĂ© aux opĂ©rĂ©s de Ferrari ; puis chef et interprĂštes ont mĂ»ri leur approche proposant au final au producteur un choix concertĂ© d’opĂ©ras de Cavalli mettant en avant le sublime et le sensuel, le tragique et le frĂ©nĂ©tique, joyaux de l’une des Ă©critures les mieux inspirĂ©es de tout le XVIIĂšme europĂ©en (Ă©videmment aprĂšs Monteverdi… dont Cavalli est avec Cesti l’Ă©lĂšve le plus passionnant et le plus original). En dĂ©coule ce coffret double qui aprĂšs la production Ă©blouissante d’Elena prĂ©sentĂ© Ă  Aix en 2013 et dont tĂ©moigne un extraordinaire dvd, confirme la stimulante et convaincante curiositĂ© du chef Leonardo Garcia Alarcon en terres vĂ©nitiennes. Outre la diversitĂ© des oeuvres ainsi reprĂ©sentĂ©es (qui permettent d’évaluer l’évolution de Cavalli des annĂ©es 1630 Ă  1660), l’enregistrement dĂ©voile par la voix enchanteresse et finement caractĂ©risĂ©e de la soprano Mariana Flores – Ă©pouse Ă  la ville du maestro argentin, dont le profil irradiant et voluptueux s’affiche en couverture, plusieurs profils fĂ©minins parmi les plus captivants du thĂ©Ăątre cavallien et donc de la scĂšne lyrique vĂ©nitienne du Seicento.

C’est une galerie de porteurs fĂ©minins inĂ©dits et totalement captivants  qui s’affirme ainsi en cours d’Ă©coute.

Cavalli_francescoVĂ©nus des Noces de Tetis  (1639), Didone  (1641), Climene  (Egisto, 1643), Medee  (Giasone, 1649), Nerea  (La Rosinda, 1651), Calisto  (1651), Iride  (Eritrea,  1652), Adelanta  (Xerse, 1655), Erismena  (1655), Ermosilla  (Statira, 1655), surtout Junon  (Ercole Amante, 1660), Eritea (Eliogabalo, 1667)…. paraissent enfin dans l’intensitĂ© recouvrĂ©e de leur chant embrasĂ©, dĂ©sirant, allusif oĂč le verbe pĂšse plus que tout. Lui donne la rĂ©plique l’excellente et jeune mezzo Anna Reinhold hier laurĂ©ate du Jardin de voix de William Christie qui prĂȘte sa voix ample et profonde aux autres hĂ©roĂŻnes cavaliennes.

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsComme son maĂźtre lui aussi argentin, Gabriel Garrido savait Ă©blouir hier dans l’Orfeo de Monteverdi, Leeonardo  Garcia Alarcon inspirĂ© par la lyre vĂ©nitienne du XVIIĂšme, nous enchante aujourd’hui en ambassadeur zĂ©lé de Cavalli. A l’Ă©coute de ce double disque Ă©vĂ©nement, naturellement CLIC de classiquenews d’octobre 2015, la puissante inventivitĂ© vĂ©nitienne que Mazarin sollicita pour le mariage du jeune futur Louis XIV  (Ercole Amante prĂ©sent dans la sĂ©lection) se rĂ©vĂšle Ă  nous. Voluptueuse, incandescente, fulgurante
 aucun doute, Cavalli est l’un des maĂźtres baroques de l’opĂ©ra italien, son gĂ©nie est en passe d’ĂȘtre enfin rĂ©habilitĂ©. Prochaine grande critique dĂ©veloppĂ©e du double cd Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar), dans la home ce de livres de classique news.com

Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar). Mariana Flores, Anna Reinhold. Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction.  Enregistrement rĂ©alisĂ© en mai et juin 2014. LIRE aussi notre dossier spĂ©cial Francesco Cavalli, gĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien