CRITIQUE, opéra. NANCY, le 3 OCT 2021. LUIGI ROSSI : Il palazzo incantato. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón.

CRITIQUE, opéra. NANCY, le 3 OCT 2021. LUIGI ROSSI : Il palazzo incantato. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón. Enfin donné face à un public enchanté, Nancy affiche le premier opéra de Luigi Rossi, chef-d’œuvre du baroque romain dans une interprétation exemplaire, une distribution d’exception, une direction superlative ; une mise en scène ingénieuse.

 

 

 

 

Dans la veine contre-réformiste de la Rome des Barberini…

L’opéra-monde du baroque
… ou l’opéra selon Luigi Rossi

 

 

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Représenté sans public à l’opéra de Dijon en décembre 2020, ce splendide Palais enchanté, premier opéra de Luigi Rossi, est enfin donné dans des conditions « normales », devant un public nombreux et enthousiaste. Cette œuvre gigantesque, inspirée du Roland furieux de l’Arioste, s’inscrit dans la veine contre-réformiste qui prévaut dans la Rome des Barberini. Les personnages, nombreux, y sont allégoriques (l’opéra porte le sous-titre de « loyauté et valeur ») ; ils nourrissent une intrigue labyrinthique dans laquelle ils se perdent en même temps qu’elle trouble avec délectation les spectateurs. C’est aussi un opéra qui évoque, dans une mise en abîme typiquement baroque, les ingrédients qui le constituent, dans le prologue métathéâtral qui voit s’affronter, dans une joute oratoire, la Peinture, la Poésie, la Musique et la Magie.

ATLANTE CONTRE LES CHEVALIERS… On sait gré à Leonardo García Alarcón et à son metteur en scène Fabrice Murgia d’avoir enfin livré au public français la quasi intégralité de l’œuvre (il n’y manque qu’une quinzaine de minutes), respectant ainsi la cohérence dramaturgique d’un drame typiquement baroque par sa longueur, sa complexité, ses illusions d’optique, l’excellence du texte poétique et les beautés innombrables de la musique. Une autre caractéristique de l’opéra romain est son faste scénographique, tout aussi important que les autres composantes de l’œuvre. Point de reconstitution historique ici, mais une mise en scène fort ingénieuse qui rend, par des moyens modernes la structure labyrinthique de l’intrigue : le décor élaboré par Vincent Lemaître représente un ensemble de pièces délimitées par des panneaux pivotants, soutenant un second niveau où évolue une partie de la distribution. Les jeux subtils de lumière d’Émily Brassier et Giacinto Caponio, et les captations vidéo de ce dernier ajoutent à l’atmosphère irréelle et fantastique d’un palais dominé par la figure du mage Atlante … lequel pour retenir le chevalier Ruggiero promis à un destin funeste, jette ses sortilèges sur la fine-fleur de la chevalerie, créant ainsi quiproquos, doutes, plaintes déchirantes, expressions tour à tour de la vertu et de l’amour concupiscent, en somme un palais-monde, reflet rien moins que de la Vie Humaine (titre d’un autre drame en musique de Rospigliosi).

MAGE MALÉFIQUE ET HUMAIN… Reprise à l’identique de la production dijonnaise, la distribution frise la perfection. Dans le rôle du Mage Atlante, le ténor Mark Millhofer, pourtant peu habitué au répertoire baroque, déploie un ambitus vocal exceptionnel, à la fois sombre et cristallin, et couvre tout le spectre des affects. D’une parfaite élocution, chaque mot qu’il profère est chargé de mille nuances pathétiques. Et sa prestation lors du chœur final du premier acte, ainsi que son lamento déchirant, lorsqu’il reprend son apparence après s’être transformé en faux Ruggiero dans le dernier acte, restera dans toutes les mémoires. Le magicien maléfique du début montre dans les dernières scènes toute sa bouleversante humanité. Cette attention particulière à la diction, essentielle dans ce répertoire, est maîtrisée par tous les interprètes. L’Angelica d’Arianna Vendittelli émerveille toujours autant par un timbre riche et sonore, une solide projection et une présence scénique captivante. Son récit et son lamento « Nelle spiagge vicine » du premier acte est un pur moment de grâce. Grâce qu’inspire également la prestation de Mariana Flores, dans le triple rôle de la Magie (impériale), de Mafisa (bouleversante), de Doralice (jubilatoire). Une voix d’autorité, incisive, une projection impressionnante de justesse et de vérité, qui jamais ne sacrifie la primauté de la parole, réceptacle privilégié des sentiments (sublime aria « O Mandricardo, ove mi lasci »). Dans le triple rôle du Géant, de Sacripante et de Gradasso, la basse Grigory Soloviov (affublé d’un masque terrifiant à la Freddy Kruger) déploie son timbre caverneux et happe littéralement l’attention du public. Très belle prestation également de Alexander Miminoshvili dont le Mandricardo est émouvant : il allie un timbre solide avec une diction qui ne l’est pas moins. Dans le rôle de Bradamante, la soprano Deanna Breiwick (qui interprète également la Peinture dans le prologue) compense une voix fluette et légère par une grande justesse d’intonation et émeut dans l’aria « Ove mi sfuggi Amore ? », l’un des sommets de la partition.
Les autres rôles masculins n’appellent que des éloges appuyés. Valerio Contaldo, qui incarne les deux personnages de Ferrau et Astolphe, est toujours aussi remarquable par la vaillance de son timbre, la précision éloquente et sa superbe aria « Non tra fiori », représente une stase apaisante et alliciante au milieu des nombreuses péripéties de l’intrigue. L’Orlando de Victor Sicard, baryton racé, a le physique et la voix de l’emploi (remarquable est son long monologue quand il erre dans le couloir de l’étage).

Le Ruggiero de Fabio Trümpy est conforme au personnage imaginé par Rospigliosi, héroïque et valeureux, tendre également, comme le montre sa magnifique plainte « Deh, dimmi aura celeste ». Prasillo est chanté par un exceptionnel contre-ténor, le polonais Kacper Szelazek (il incarne également le nain avec force et conviction), au timbre flûté et néanmoins riche et puissamment projeté qui captive dès son air d’entrée (« Non è pendice in queste selve »), tandis qu’il révèle ses dons virtuoses dans « S’avvien, che s’adiri » au deuxième acte. Dans le rôle secondaire d’Alceste, affublé d’un accoutrement à la Johnny Depp et à la Zucchero (chapeau, lunettes noires et veste violet), André Lacerda n’en est pas moins remarquable de vaillance vocale et de présence scénique. Les deux autres rôles féminins, bien que marginaux, sont superbement incarnés par Lucía Martin-Carton (à la fois Musique, Olympia et Écho) qui émerveille dans l’un des plus beaux airs de la partition « Inerme abbandonata », à faire frémir les pierres, et par Gwendoline Blondeel, Poésie et Fiordiligi, sensibles et délicates. Les membres du Chœur de chambre de Namur ne dérogent guère à leur réputation d’excellence, alliant puissance et précision. Une mention particulière aux deux extraordinaires danseurs, Joy Alpuerto Ritter (le lion) et Zora Snake, à l’énergie inépuisable.
Dans la fosse, l’orchestre rutilant de la Cappella Mediterranea rend enfin justice à l’opulence de l’opéra romain ; mené tambour battant par Leonardo García Alarcón avec une puissance expressive rarement atteinte, il montre avec une rare réussite que le théâtre est autant devant que sur la scène, illustrant l’un des vers de l’opéra : « la Musique et la poésie sont deux sœurs ». Ce spectacle, en tous points magnifique, distille une émotion de chaque instant. Une réussite proprement extraordinaire à revoir à Versailles en décembre prochain.

CRITIQUE, opéra. Nancy, Opéra de Lorraine, Luigi Rossi, Il palazzo incantato, 03 octobre 2021. Victor Sicard (Orlando), Arianna Vendittelli (Angelica), Fabio Trümpy (Ruggiero), Deanna Breiwick (Bradamante / La Peinture), Mark Milhofer (Atlante), Lucìa Martin-Carton (Olympia / La Musique), Mariana Flores (Marfisa / La Magie / Doralice), Grigory Sokolov (Gigante / Sacripante / Gradasso), Kacper Szelazek (Prasildo / Le Nain), André lacerda (Alceste), Valerio Contaldo (Ferraù / Astolfo), Gwendoline Blondeel (Fiordiligi / La Poésie), Alexander Miminoshvili (Mandricardo), Joy Alpuerto Ritter, Zora Snake (danseurs) ; Fabrice Murgia (mise en scène), Vincent Lemaître (décors), Clara Peluffo Valentini (costumes), Giacinto Caponio (video), Emily Brassier, Giacinto Caponio (lumières), Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón (direction).

COMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón / Lydia Steier

RAMEAU 2014 : sélection cdCOMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón / Lydia Steier. Après la production parisienne plébiscitée par le public et controversée par la critique, le chef argentin reprend les Indes galantes dans une nouvelle mise en scène et une distribution totalement renouvelée. Une grande réussite scénique et vocale, malgré une lecture très personnelle du chef. Aux danseurs hip-hop de Bastille, la production genevoise oppose la carte d’une lecture moins iconoclaste, mais surtout plus respectueuse d’une dramaturgie cohérente qui semblait échapper au genre hybride de l’opéra-ballet. En misant sur le principe efficace du méta-théâtre, si important au XVIIIe siècle, Lydia Steier confère une grande cohérence à la dramaturgie de l’œuvre. Là où à Bastille la mise en scène misait sur la danse, Genève mise efficacement sur le théâtre, et ce n’est pas un mince défi, brillamment relevé. Sur scène, un immense théâtre à moitié en ruine où se joue les préparatifs du spectacle. L’unité de lieu fluidifie le discours et réunit le prologue et les quatre entrées en soulignant l’opposition sous-jacente au livret de Fuzelier : l’amour face à la guerre.

Le violon d’Inde d’Alarcón

Les différents acteurs puisent ainsi dans des malles les costumes (magnifiques de Katharina Schlipf) des différentes entrées. Les hédonistes, réunis par Hébé, rencontrent bientôt les belliqueux qui veulent nuire à leurs plaisirs, et ce fil rouge, sommaire mais théâtralement efficient, permet d’appréhender les superbes chorégraphies de Demis Volpi avec d’autant plus de naturel qu’elles ont été intelligemment intégrées aux autres artistes au point qu’on se demande parfois qui chante et qui danse. Quant à l’œuvre, les puristes vont crier au scandale en voyant que le pas de deux de l’acte des fleurs (le plus dramatiquement faible de la partition) a été déplacé en préambule, avant le lever de rideaux, et surtout l’invocation des « forêts paisibles » sur laquelle s’achève l’opéra, sous une suggestive pluie de neige. La suite voulue par Rameau (« Régnez plaisirs et jeux », le menuet pour les guerriers français et la chaconne finale) disparait. Mais il faut avouer que le tempo choisi par le chef est sans doute le plus juste, le plus émouvant, en étroite cohérence avec le texte, qu’il nous ait été donné d’entendre.
Le spectacle réunit en outre une excellente distribution et les nombreux chanteurs italophones déclament Rameau avec un bel engagement et une prononciation impeccable. Dans les rôles d’Hébé, d’Émilie et de Zaïre, Kristina Mkhitarian déploie un timbre riche, sonore et superbement projeté, attentif aux moindres inflexions du texte, magnifié en outre par une présence scénique toujours nécessaire au paradigme rhétorique du théâtre en musique. Roberta Mameli campe l’Amour et Zaïre avec panache, la moindre de ses interventions est un concentré d’émotion qui fait mouche, aussi à l’aise dans la virtuosité que dans le pathétisme élégiaque, et elle restitue au livret de Fuzelier toute sa profondeur dramatique si souvent négligée. Si Claire de Sévigné semble plus embarrassée dans son jeu et son interprétation, malgré un timbre fort bien sculpté, la Fatime d’Amina Edris insuffle à son personnage un poids dramatique singulier (notamment dans le célèbre air « Papillons inconstants »). Les deux ténors de la distribution symbolisent les goûts réunis : l’alerte et expérimenté Cyril Auvity fait une nouvelle fois honneur à la voix de haute-contre à la française, et on aurait aimé l’entendre un peu plus ; quant à Anicio Zorzi Giustinani, il maîtrise sans faille et avec un bonheur jouissif la prononciation et le style. Mêmes qualités superlatives du côté des deux autres chanteurs italiens : Gianluca Buratto est un Ali à la voix caverneuse, mais la palme revient à Renato Dolcini, impressionnant de présence pour ses trois rôles, réussissant en outre à moduler sa belle voix ample de la basse de Bellone à celle de basse-taille d’Adario avec un naturel confondant.
Une mention spéciale pour les chœurs du Grand théâtre de Genève, excellemment préparés par Alan Woodbridge, qui ont accompli un effort particulier pour s’adapter au style de l’opéra baroque français. À la tête de sa Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón dirige avec style et brio ; avec lui, le théâtre est tout autant sur scène que dans la fosse, instaurant un dialogue constant entre les musiciens et les interprètes dans une osmose qui tient la plupart du temps du miracle. Pour toutes ses qualités, sa version personnelle du chef-d’œuvre de Rameau doit être entendue d’abord comme un formidable spectacle vivant, et « s’ils sont sensibles », comme le déclament Zima et Adario à la fin de l’opéra, les puristes abandonneront toute querelle stérile.

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Compte-rendu. Genève, Grand Théâtre, Rameau, Les Indes galantes, 15 décembre 2019. Kristina Mkhitarian (Hébé, Émilie, Zima), Roberta Mameli (Amour, Zaïre), Claire de Sévigné (Phani), Amina Edris (Fatime), Reanto Dolcini (Bellone, Osman, Adario), Gianluca Buratto (Ali), Anicio Zorzi Giustiniani (Don Carlos, Damon), François Lis (Huascar, Don Alvaro), Cyril Auvity (Valère, Tacmas), Lydia Steier (Mise en scène), Demis Volpi (Chorégraphie),, Heike Scheele (scénographie), Katarina Schlipf (costumes), Olaf Freese (Lumières), Krystian Lada (Dramaturgie), Alan Woodgridge (Direction des chœurs), Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón (direction).

Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo, recréation. Franco Fagioli… Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scène.

Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo, recréation. Franco Fagioli… Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scène. D’emblée, on savait bien à voir l’affiche du spectacle (un homme torse nu, les bras croisés, souriant au ciel, à la fois agité et peut-être délirant… comme Eliogabalo?) que la production n’allait pas être féerique. D’ailleurs, le dernier opéra du vénitien Cavalli, célébrité européenne à son époque, et jamais joué de son vivant, met en musique un livret cynique et froid probablement du génial Busenello : une action d’une crudité directe, parfaitement emblématique de cette désillusion poétique, oscillant entre perversité politique et ivresse sensuelle…

 

 

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Chez Giovanni Francesco Busenello, l’amour s’expose en une palette des plus contrastĂ©es : d’un cĂ´tĂ©, les dominateurs, manipulateurs et pervers ; de l’autre les Ă©pris transis, mis Ă  mal parce qu’ils souffrent de n’être pas aimĂ©s en retour. Aimer c’est souffrir ; feindre d’aimer, c’est possĂ©der et tirer les ficelles. La lyre amoureuse est soit cruelle, soit douloureuse. Pas d’issue entre les deux extrĂŞmes. LIRE NOTRE COMPTE RENDU CRITIQUE COMPLET de la production ELIOGABALO de CAVALLI au Palais Garnier Ă  Paris, jusqu’au 15 octobre 2016

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha)

alarcon cd capella mediterranea cd 7 peccati review critique complete CLIC de CLASSIQUENEWSCONTRASTES DES PASSIONS PROJETEES & DECLAMEES… Dès le premier air (duo Poppea et son nourrice Arnalta extrait de l’Incoronazione di Poppea) tout est dit et tout est magistralement annoncĂ© dans un contraste des passions fiĂ©vreusement articulĂ© (d’un dramatisme ardent, linguistiquement rĂ©jouissant): arrogance de l’amoureuse certaine d’ĂŞtre protĂ©gĂ©e par le destin  (Amour et Fortune) Ă  laquelle s’oppose les craintes de sa nourrice inquiète quant Ă  la sagesse de sa jeune maĂ®tresse… soupçons vains dans l’opĂ©ra de Monteverdi car toute l’action y cĂ©lèbre la rĂ©ussite arrogante de la jeune aimĂ©e de Neron jusqu’Ă  la pourpre impĂ©riale : amor vincit omnia et le dĂ©sir de jouissance Ă©crase tout (mĂŞme surenchère lascive dans l’autre duo fragment du mĂŞme opĂ©ra : l’Incoronazione fusionnant avec une mĂŞme ivresse sensorielle entre Nerone / Lucano  (illustrant l’avarice).

Mariana Flores, nouvelle sirène cavallienneSoulignons de part en part cette savoureuse opposition parfois mĂŞme trucculente par une rageuse plasticitĂ© du verbe ici dramatique et très projetĂ©e  : l’excellent Emiliano Gonzalvez Toro se montre Ă  la hauteur du redoutable rĂ©cit accompagnĂ© oĂą chant vocal et instrumental Ă  part Ă©gal doivent ĂŞtre ciselĂ©s en une prière ardente et mordante qu’expose idĂ©alement l’air d’Orfeo  (Ă©vocation de la CharitĂ© plage 12) : le tĂ©nor au mĂ©dium barytonant projette avec intensitĂ© et vrai souffle la langue musicale ; rĂ©alisant ce geste vocal en un chant inspirĂ© par l’humaine prière;  sa tendresse mesurĂ©e, nuancĂ©e, tempère l’excès d’intonation que ses partenaires parfois outrepassent vers une fureur privilĂ©giĂ©e au dĂ©triment de phrasĂ©s totalement subtils. VoilĂ  notre seule rĂ©serve d’un collectif dans les airs lyriques idĂ©alement articulĂ©s et caractĂ©risĂ©s : leur approche manque dans les madrigaux choisis, cette attĂ©nuation intĂ©rieure, si bĂ©nĂ©fique qui a fait toute la grâce de la plus rĂ©cente intĂ©grale des Livres de madrigaux de Monteverdi dĂ©fendu par le plus allusif Paul Agnew, complice et maĂ®tre d’ouvrage pour cette intĂ©grale des Arts Florissants.
Ici, les somptueux solistes rĂ©unis pour l’Ă©blouissement du Livre III  (plage 13 : “Vattene pur, crudel” ) certes ne manquent pas d’individualitĂ© mais il leur manque cette Ă©coute spĂ©cifique oĂą toutes les voix s’accordent et s’enivrent littĂ©ralement au service de l’Ă©toffe linguistique. Ainsi, en une théâtralitĂ© trop superficielle, tout y est souvent forcĂ©, sans cette interrogation profondeur et mystĂ©rieuse qui est la clĂ© des grands Monteverdiens. alarcon leonardo garcia maestro concert review annonce concert classiquenewsL’expressivitĂ© ardente ne fait pas tout. Tout cela n’Ă´te rien de l’engagement premier de tous : mais les qualitĂ©s exposĂ©es sont par ailleurs si nombreuses que l’on souhaitait le meilleur et mĂŞme l’excellence : Leonardo Garcia Alarcon difffuse une furiĂ  Ă©ruptive, indiscutable, pourtant souvent trop soulignĂ©e dont l’intensitĂ© confine Ă  la prĂ©cipitation (dernière partie d’Altri Canti d’Amor : plus projetĂ©e et dĂ©clamĂ©e que rĂ©ellement inspirĂ©e et nuancĂ©e); pour nous ce canto teatrale ou secunda prattica – qui ne doit jamais sacrifier le verbe, travail d’un Monteverdi idĂ©alement inspirĂ©, Ă©gale en finesse requise et technicitĂ© – prĂ©cisĂ©ment: agilitĂ© et prĂ©cision des vocalisations-, ce bel canto bellinien, rĂ©fĂ©rence absolue du chanteur…

VocalitĂ  du verbe dramatique
1001 accents de Cappella Mediterranea

Dans les  faits, tout le programme est globalement jubilatoire par son énergie, son relief expressif, finement structuré par le jeu des contrastes passionnels, moralement enviables ou condamnables : le titre l’annonce : 7 peccati capitale / 7 péchés capitaux, soit un théâtre des vertus et des vices intelligemment orchestrés.

Ici au dĂ©but du voyage, toute Ă  son espĂ©rance et Ă  sa certitude de favorite confirmĂ©e, PoppĂ©e jubile d’un sentiment vertueux et adorable qui fait oublier le propos  outrageusement cynique, presque Ă©coeurant de tout l’ouvrage de 1642, la dernier opĂ©ra de Monteverdi Ă  Venise.
Pour rompre cet Ă©lan du dĂ©sir obscène, Leonardo Garcia Alarcon place Ă  sa suite l’Ă©clat intime de la prodigalitĂ© telle qu’elle surgit incandescente et d’une sobre articulation du “Si dolce è’l tormento”, extrait du Quarto scherzo delle ariose vaghezze  (Venise 1624). La constance et la fidĂ©litĂ© qui Ă©manent du chant tout en simplicitĂ© et prĂ©cise articulation de Marianna Flores, soulignent l’intensitĂ© et pourtant la pudeur d’une prière oĂą le chant amoureux ne cesse d’affirmer une fidĂ©litĂ© inexorable et sublime Ă  force de sacrifice et de contrĂ´le.

Ainsi tout le programme est-il idĂ©alement contrastant,  composant une carte des passions contraires, oĂą chaque extrait monteverdien revĂŞt un sens spĂ©cifique offrant une claire et Ă©loquente dĂ©monstration des vices les plus emblĂ©matique de l’espèce humaine soit les 7 pĂ©chĂ©s capitaux : prĂ©cisĂ©ment, paresse  (deux soldats tirĂ©s du sommeil au dĂ©but de l’Incoronazione) ; envie  (acte I d’Ulisse); puis orgueil, avarice, gourmandise, luxure et colère  (ces deux derniers sont tirĂ©s des Livres IV et III de madrigaux). Chaque sĂ©quence parfaitement sĂ©lectionnĂ©es illustre avec une exceptionnelle plasticitĂ© linguistique et instrumentale, l’Ă©nergie passionnelle en jeu. Les solistes sont tous engagĂ©s et souvent Ă©lectrisĂ©s par un chef prĂ©occupĂ© par le relief de chaque rĂ©citatif  (saisissant duo fĂ©minin de la ChastetĂ© oĂą dans l’extrait du VIII ème Livre de madrigaux, les deux cantatrices comme en urgence projettent le texte moralisateur d’un amoureux transi qui canalise tout dĂ©sir au prix d’une indicible souffrance : langueur et hallucination diffusent leur pouvoir exemplaire.
L’auditeur aura donc compris le jeu d’une rhĂ©torique en rĂ©sonance : Ă  chaque pĂ©chĂ© capital  (illustrĂ© par une sĂ©quence extraite d’un opĂ©ra, Poppea et Ulisse principalement ou d’un madrigal),  rĂ©pond une qualitĂ© morale contraire; ainsi au fil des alternances embrasĂ©es s’imposent espĂ©rance et prodigalitĂ© en ouverture puis chastetĂ©, humilitĂ©, tempĂ©rance, charitĂ© et enfin courage qui clĂ´t le programme.

Parmi les accents d’un cycle hautement théâtral qui rend hommage au gĂ©nie lyrique de Monteverdi : soulignons la parfaite perversitĂ© du Nerone agile, expressivement juste du jeune haute contre amĂ©ricain Christopher Lowrey;  la gouaille sensuelle des deux tĂ©nors superbe diseurs impliquĂ©s : Mathias Vidal et Emiliano Gonzalez-Toro  (duo lascif de L’avarice, – dĂ©jĂ  citĂ©, extrait de L’Incoronazione /  Nerone et Lucano, vĂ©ritable extase Ă  deux voix viriles).

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsPLASTIQUE ARDEUR DU CHANT MONTEVERDIEN… Dans ce programme théâtral, Leonardo Garcia Alarcon redouble de plasticitĂ© expressive,  affirmant en particulier une surenchère dĂ©lectable dans le style langoureux lascif;  les qualitĂ©s du chef baroque jouant du relief des contrastes Ă©motionnels parfaitement structurĂ©s, soigne aux cĂ´tĂ©s d’un continuo toujours raffinĂ©, l’articulation palpitante du verbe;  lui rĂ©pondent en cela tous les chanteurs, tous parmi les meilleurs solistes actuels que la notion d’expression linguistique concerne particulièrement ; les habituels partenaires de Cappella Mediterreanea, tels la soprano Mariana Flores  (Ă  la ville Ă©pouse du maestro), ou Emiliano Gonzalez-Toro;  tout autant ardent et habitĂ©s par une fièvre rare : Mathias Vidal sans omettre les deux  jeunes tempĂ©raments  de plus en plus convaincants au fil du voyage : Francesca Aspromonte et Christopher Lowrey.

CLIC_macaron_2014En accordant la vitalitĂ© de chaque soliste au flux et reflux d’un tissu instrumental des plus opulents, Leonardo Garcia Alarcon confirme sa flamboyante capacitĂ© Ă  caractĂ©riser chaque figure en situation, portĂ© par un instrumentarium idĂ©alement souple et investi. Après son rĂ©cent double album dĂ©diĂ© aux Heroines du Baroque VĂ©nitien – majoritairement consacrĂ© aux opĂ©ras de Cavalli, le meilleur Ă©lève de Monteverdi, le chef poursuit ainsi son exploration de l’opĂ©ra vĂ©nitien avec une gourmandise Ă©loquente ; Ă  suivre encore… en ce mois de septembre 2016 oĂą chef et instruments Ă©lectrisĂ©s souhaitons-le, se retrouvent dans la fosse de l’OpĂ©ra Garnier Ă  Paris pour la rĂ©crĂ©ation d’un opĂ©ra jamais jouĂ© du vivant de Francesco Cavalli : Eliogaballo. … autre gĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien et ici tout autant engagĂ© dans la rhĂ©torique des passions humaines. De sorte qu’aujourd’hui, il n’est pas d’autres meilleurs interprètes des passions vĂ©nitiennes que les musiciens de Capella Mediterranea.

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha). CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016.

APPROFONDIR : LIRE notre compte rendu critique complet du double cd HĂ©roĂŻnes du Baroque VĂ©nitien, opĂ©ras de Cavalli (extraits) par Cappella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (2 cd Ricercar, CLIC de CLASSIQUENEWS d’octobre 2015)

 

HĂ©roĂŻnes de Cavalli

cavalli-heroines-ricercar-marianna-flores-alarcon-lattarico-cd-presentation-review-critique-2-cd-CLASSIQUENEWS-clic-de-classiquenewsCD, annonce. Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar). Le projet dont Ă©mane le prĂ©sent double cd, concernait Ă  l’origine un rĂ©cital lyrique dĂ©diĂ© aux opĂ©rĂ©s de Ferrari ; puis chef et interprètes ont mĂ»ri leur approche proposant au final au producteur un choix concertĂ© d’opĂ©ras de Cavalli mettant en avant le sublime et le sensuel, le tragique et le frĂ©nĂ©tique, joyaux de l’une des Ă©critures les mieux inspirĂ©es de tout le XVIIème europĂ©en (Ă©videmment après Monteverdi… dont Cavalli est avec Cesti l’Ă©lève le plus passionnant et le plus original). En dĂ©coule ce coffret double qui après la production Ă©blouissante d’Elena prĂ©sentĂ© Ă  Aix en 2013 et dont tĂ©moigne un extraordinaire dvd, confirme la stimulante et convaincante curiositĂ© du chef Leonardo Garcia Alarcon en terres vĂ©nitiennes. Outre la diversitĂ© des oeuvres ainsi reprĂ©sentĂ©es (qui permettent d’évaluer l’évolution de Cavalli des annĂ©es 1630 Ă  1660), l’enregistrement dĂ©voile par la voix enchanteresse et finement caractĂ©risĂ©e de la soprano Mariana Flores – Ă©pouse Ă  la ville du maestro argentin, dont le profil irradiant et voluptueux s’affiche en couverture, plusieurs profils fĂ©minins parmi les plus captivants du théâtre cavallien et donc de la scène lyrique vĂ©nitienne du Seicento.

C’est une galerie de porteurs fĂ©minins inĂ©dits et totalement captivants  qui s’affirme ainsi en cours d’Ă©coute.

Cavalli_francescoVĂ©nus des Noces de Tetis  (1639), Didone  (1641), Climene  (Egisto, 1643), Medee  (Giasone, 1649), Nerea  (La Rosinda, 1651), Calisto  (1651), Iride  (Eritrea,  1652), Adelanta  (Xerse, 1655), Erismena  (1655), Ermosilla  (Statira, 1655), surtout Junon  (Ercole Amante, 1660), Eritea (Eliogabalo, 1667)…. paraissent enfin dans l’intensitĂ© recouvrĂ©e de leur chant embrasĂ©, dĂ©sirant, allusif oĂą le verbe pèse plus que tout. Lui donne la rĂ©plique l’excellente et jeune mezzo Anna Reinhold hier laurĂ©ate du Jardin de voix de William Christie qui prĂŞte sa voix ample et profonde aux autres hĂ©roĂŻnes cavaliennes.

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsComme son maĂ®tre lui aussi argentin, Gabriel Garrido savait Ă©blouir hier dans l’Orfeo de Monteverdi, Leeonardo  Garcia Alarcon inspirĂ© par la lyre vĂ©nitienne du XVIIème, nous enchante aujourd’hui en ambassadeur zĂ©lé de Cavalli. A l’Ă©coute de ce double disque Ă©vĂ©nement, naturellement CLIC de classiquenews d’octobre 2015, la puissante inventivitĂ© vĂ©nitienne que Mazarin sollicita pour le mariage du jeune futur Louis XIV  (Ercole Amante prĂ©sent dans la sĂ©lection) se rĂ©vèle Ă  nous. Voluptueuse, incandescente, fulgurante… aucun doute, Cavalli est l’un des maĂ®tres baroques de l’opĂ©ra italien, son gĂ©nie est en passe d’être enfin rĂ©habilitĂ©. Prochaine grande critique dĂ©veloppĂ©e du double cd Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar), dans la home ce de livres de classique news.com

Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar). Mariana Flores, Anna Reinhold. Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction.  Enregistrement rĂ©alisĂ© en mai et juin 2014. LIRE aussi notre dossier spĂ©cial Francesco Cavalli, gĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien