CD, Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. RĂ©Ă©dition. Beethoven : Symphonie n°3, “Eroica” opus 55 (Jordi Savall, 1994, 1 cd Alia Vox)

Beethoven eroica savall 1994 cd alia vox review compte rendu critique announce of AVSA9916-1CD, Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. RĂ©Ă©dition. Beethoven : Symphonie n°3, “Eroica” opus 55 (Jordi Savall, 1994, 1 cd Alia Vox). RĂ©alisĂ© certains soirs de janvier 1994 au chĂąteau de Cardona (Catalogne), l’enregistrement de cette Eroica opus 55, sommet symphonique de 1803, et manifeste pour une Ăšre esthĂ©tique nouvelle, rĂ©tablit le travail des musiciens sur instruments d’Ă©poque rĂ©unis alors par Jordi Savall (il y a quand mĂȘme plus de 20 ans, soit autour de 45 instrumentistes dont les noms signifient depuis des aventures spĂ©cifiques et des engagements artistiques particuliĂšrement cĂ©lĂ©brĂ©s, tels, entre autres Manfredo Kraemer en premier violon / concertino ; Marc HantaĂŻ, flĂ»te ; Guy van Waas, clarinette ; Bruno Cocset, violoncelle… ). L’apport des instruments historiques, de la pratique interprĂ©tative “historiquement informĂ©e” y est immĂ©diat : nouveau format sonore (avec cĂŽtĂ© ingĂ©nieur du son une bonne rĂ©verbĂ©ration, idĂ©alement spatialisĂ©e, c’est Ă  dire avec une rĂ©sonance mesurĂ©e qui permet la restitution analytique de chaque timbre exposĂ©, concertant), caractĂ©risation fine, affĂ»tĂ©e de chaque timbre instrumental; toute la science du Beethoven gĂ©nial orchestrateur qui sait bĂątir, Ă©difier, architecturer avec un sens inĂ©galĂ©, c’est Ă  dire mordant et efficace des couleurs, gagne ici en intensitĂ©, acuitĂ©, prodigieuse vitalitĂ©.
L’Allegro initial, mĂȘme pĂ©taradant et d’une claque martiale annonciatrice des conquĂȘtes esthĂ©tiques nouvelles, profite du dĂ©tail et d’un fini instrumental d’une flamboyante activitĂ© : cors, flĂ»te, bois et vents ; mĂȘme chaque attaque des cordes conquiert un nerf vif inĂ©dit. Le chef toujours rĂ©flĂ©chi et mĂ©ditatif dans ses choix de rĂ©alisation, confirment sa double comprĂ©hension du sujet HĂ©roĂŻque : c’est Ă©videmment l’enjeu (ou les enjeux) d’une conquĂȘte : avec l’Eroica de 1803, le siĂšcle romantique s’ouvre officiellement, conscient de sa propre dĂ©termination comme de sa volontĂ© ; mais c’est tout autant, l’expĂ©rience d’une amertume simultanĂ©e, retournement spectaculaire de la conscience car si la partition porte l’enthousiasme Ă  Bonaparte, le hĂ©ros libĂ©rateur qui pouvait prĂ©tendre incarner l’idĂ©al rĂ©volutionaire de tous les peuples affranchis de toute monarchie, le compositeur a rayĂ© la dĂ©dicace initiale, dĂ©nonçant sous Bonaparte, le tyran Ă  venir, – ici, Beethoven est tĂ©moin d’une dĂ©ception barbare. A la fois acte immense d’un espoir supĂ©rieur, la symphonie est aussi le rĂ©cit de cette dĂ©sillusion (et cela s’entend dans la lecture savallienne).

Il y a plus de 20 ans, Jordi Savall, précis, généreusement détaillé, dévoile la forge géniale du Beethoven symphoniste

DÚs 1994, un Beethoven régénéré

CLIC_macaron_2014Dans le jeu instrumental historique, par les multiples Ă©clats d’une palette instrumentale rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, la partition retrouve son souffle originel, ses Ă©lans matriciels dans leur Ă©noncĂ© primaire, irrĂ©sistible. A contrario de toute une tradition alourdie, opacifiĂ©e par des dĂ©cennies de pratique moderne et romantisante. DĂ©jĂ  Savall choisit un effectif proche de la Vienne du dĂ©but XIXĂš, mĂȘme si en 1803, il n’existe aucun orchestre rĂ©gulier et constituĂ© (il faut attendre 1840). Soit selon les tĂ©moignages des crĂ©ations des Symphonies BeethovĂ©niennes, entre 35 et 56 musiciens. Pas les 70 d’un orchestre symphonique actuel.

Outre ses considĂ©rations, chaque mouvement ici rĂ©tabli dans son format sonore proche de l’Ă©poque de Beethoven, profite naturellement d’une articulation plus vive et prĂ©cise, de contrastes plus tranchĂ©s et vifs, quasi bondissants, oĂč le timbre plus intense, incisif, – mordant de chaque identitĂ© instrumentale assemblĂ©e, gorge d’une sĂšve nouvelle, chaque sĂ©quence (Savall dans son texte introductif parle “d’individualisation du timbre“).
La notion des tempi particuliĂšrement soignĂ©es par Savall gagne elle aussi en relief et en souplesse, prĂ©servant pour chaque mouvement, une tension intĂ©rieure manifeste. L’orchestre ainsi acteur s’apparente Ă  une formidable machinerie dont chaque rouage est prĂȘt Ă  bondir, Ă  exprimer, Ă  revendiquer. Il n’y a que dans le Poco andante du Finale que Savall ralentit manifestement l’allure, le reste Ă©tant dirigĂ© avec une vivacitĂ© continuelle.
Dans cette confrontation permanente qui conçoit dĂ©sormais l’orchestre tel un foyer ardent, oĂč les forces en prĂ©sence sont toutes identifiĂ©es et toutes canalisĂ©es, Savall fait s’Ă©couler le brasier promĂ©thĂ©en primordial d’un Beethoven Ă  jamais inventeur et rĂ©volutionnaire. L’acuitĂ© active du chef porte et rend palpable l’ampleur d’une partition Ă©pique et profonde, dont l’esthĂ©tique et le jeu incessant des rythmes et des tempi alimentent la grande forge orchestrale qui mĂšnera Ludwig jusqu’au sommet de la IXĂš (souffle du Finale, vĂ©ritable dĂ©claration fiĂšre et conquĂ©rante pour le futur, emportĂ© dans une ivresse sonore d’essence chorĂ©graphique qui rapproche Beethoven, de ses frĂšres viennois, Haydn et Mozart). En presque 43 mn, Beethoven synthĂ©tise ainsi dans son Eroica, la portĂ©e universelle de sa conception du temps et de l’espace, dĂ©sormais orientĂ©e vers l’avenir. Ici, un chef visionnaire, d’une miraculeuse Ă©nergie lumineuse est au service du plus grand symphoniste de tous les temps. Le plus inventif. A possĂ©der et Ă©couter de toute urgence. La lecture de Coriolan (1805) opus 62 qui suit l’Eroica, affirme de façon plus radicale encore cette vertu de la caractĂ©risation aĂ©rĂ©e, palpitante et mordante oĂč la caractĂ©risation presque incisive de chaque timbre revivifie l’idĂ©e d’un volcan symphonique d’une audace inĂ©dite. Cela avance comme la coulĂ©e incandescente d’un mĂ©tal en fusion, crĂ©pitements et fusion fĂ»mante Ă  la clĂ©. Qui a dit que Savall, inspirĂ© par Beethoven, Ă©tait ce grand sorcier magicien ? L’approche, plus de 20 ans aprĂšs sa rĂ©alisation, est aussi captivante que la conception d’un Harnoncourt (beethovĂ©nien forcenĂ©, rĂ©cemment assidu jusqu’aux portes de la mort : Symphonies 4 et 5 par le Concentus Musicus Wien, publiĂ©es au moment de son dĂ©cĂšs en mars 2016). En une mĂȘme bouillonnante curiositĂ©, gĂ©nĂ©reuse et trĂšs argumentĂ©e, Savall nous offre les mĂȘmes frissons. C’est dire.

CD, événement. Réédition. Beethoven : Eroica opus 55 Symphonie n°3. Le Concert des nations. Jordi Savall (1 cd Alia Vox AVSA9916, Cardona, Catalogne, janvier 1994). CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2016.

Versailles : La nuit des rois de Jordi Savall en direct sur culturebox

savall-jordi-nuit-des-rois-versaillesEn direct sur internet. La Nuit des Rois : Jordi Savall Ă  Versailles, mardi 30 juin 2015 en direct sur culturebox, dĂšs 20h. 2015 marque le tricentenaire de la mort de Louis XIV (en septembre exactement). Par mi les nombreuses cĂ©lĂ©brations de la mort du Roi Soleil le septembre 1715, Versailles invite Jordi Savall pour la Nuit des Rois : 3 concerts dans 3 Lieux du chĂąteau pour cĂ©lĂ©brer la gloire et le goĂ»t musical et artistique des 3 souverains bourbons qui ont marquĂ© un Ăąge d’or de la culture française Ă  l’ñge baroque, du premier XVIIĂš Ă  l’esprit des LumiĂšres. Ainsi au programme :

Concert Louis XIII Ă  l’OpĂ©ra royal
Concert Louis XIV Ă  la Chapelle royale
Concert Louis XV dans la Galerie des glaces

Lully Ă  VersaillesEn 2014, il avait dĂ©diĂ© Ă  Versailles une premiĂšre nuit thĂ©matique autour des oeuvres de Haendel, investissant l’espace d’un soir, les 3 lieux emblĂ©matique de la vie de cour Ă  Versailles entre dĂ©votion, opĂ©ra et allĂ©geance au Souverain : la chapelle, l’opĂ©ra et la galerie. Le 30 juin 2015, Jordi Savall souligne le goĂ»t spĂ©cifique de chaque monarque français, et le genre dans lequel il a marquĂ© une passion personnelle.
Louis XIII Ă  l’OpĂ©ra : joueur de luth, bon danseur, esprit mystĂ©rieux et solitaire (LIRE notre Ă©vocation de LOUIS XIII Ă  travers sa passion du luth, entretien avec le luthiste Miguel Yisrael et son cd Les Rois de Versailles, CLIC de classiquenews 2014), Louis XIII, pĂšre de Louis XIV crĂ©e les 24 Violons du Roi, bande d’instrumentistes d’un niveau excellent, vĂ©ritable modĂšle pour l’Europe

Louis XIV (notre photo ci dessus) se montre quant Ă  lui friand de virtuositĂ© comiques avec l’ùre de la comĂ©die ballet et bientĂŽt de la tragĂ©die lyrique inventĂ© pour lui Ă  Versailles par Lully. Le thĂ©Ăątre envahit toute la vie de Cour jusqu’à la chapelle royale dernier grand chantier de son rĂšgne.
Louis XV Ă  l’ñme mĂ©lancolique voire dĂ©pressive cultive les divertissements amoureux que Voltaire et Rameau expriment sous la forme d’opĂ©ras-ballets, de comĂ©die d’un nouveau genre. FĂȘtes, bals costumĂ©s, badineries (peintes par Boucher) font de Versailles un lieu de plaisirs et de sensualitĂ© que l’esprit et le goĂ»t de la Pompadour rehausse jusqu’à l’excellence. Son rĂšgne s’achĂšve sur le nouvel opĂ©ra royal et le nouveau dĂ©cor de la galerie des glaces pour le mariage du Dauphin, futur Louis XVI et de la Marie-Antoinette


 

 

 

La Capella Reial de Catalunya
Le Concert des Nations
Jordi Savall, direction

Versailles, ChĂąteau. Mardi 30 juin 2015, 20h
Durée : 4 h (2 entractes inclus, le temps que les musiciens rejoignent les lieux entre chaque programme
.)

logo_culturebox_300_2014VISITEZ le site de culturebox et la page dédiée au concert événement LA NUIT des ROIS au chùteau de Versailles par Jordi Savall, mardi 30 juin 2015, 20h

 

Programme détaillé de la Nuit des Rois au Chùteau de Versailles :
FĂȘtes Royales aux temps de Louis XIII, Louis XIV, Louis XV

♩ OpĂ©ra Royal : l’orchestre de Louis XIII

Musiques de l’enfance du Dauphin
Musique pour le Sacre du Roy, fait le 17 Octobre 1610
Musiques pour le Mariage du Roy Louis XIII, faites en 1615
Concert donné a Louis XIII en 1627 par les 24 Violons
Les Musiques de Ballet 1634 – 1640

♩ Chapelle Royale : la Gloire de Dieu au temps de Louis XIV

Michel-Richard Delalande
De profundis

Marc-Antoine Charpentier
Te Deum

♩ Galerie des Glaces : la TragĂ©die Lyrique au temps de Louis XV

Jean-Philippe Rameau
Les BorĂ©ades* – ouverture, Airs et ChƓurs

Mardi 30 juin 2015 dĂšs 20h sur Culturebox, et sur France 2 le 1er septembre 2015

 

 

LIRE aussi notre dossier spécial LULLY à VERSAILLES

CD. Magnificat. Vivaldi, Bach. Jordi Savall (1 cd / 1 dvd Alia Vox).

magnificat-jordi-savall-vivaldi-bach-alia-vox-cd-clic-de-classiquenewsCD. Magnificat. Vivaldi, Bach. Jordi Savall (1 cd / 1 dvd Alia Vox). Alia Vox offre un montage spĂ©cifique pour les fĂȘtes de NoĂ«l 2014, associant les Magnificat de Vivaldi puis de Bach, en les faisant prĂ©cĂ©dĂ©e chacun de Concerti, prĂ©ambules profanes qui fonctionnent cependant Ă  merveille, comme les portiques d’une ferveur Ă©panouie Ă  suivre, d’une Ă©vidente profondeur exaltĂ©e. Au volet Vivaldi, le Concerto pour 2 violons RV578 enregistrĂ© en 2003 Ă  Cardona prĂ©cĂšde donc le Magnificat enregistrĂ© en live Ă  la Chapelle royale de Versailles dix annĂ©es aprĂšs, en juin 2013. Puis le Magnificat de Bach captĂ© Ă  la mĂȘme date Ă  Versailles est introduit par le Concert pour clavecin en RĂ© mineur BWV 1052, enregistrĂ© quant Ă  lui quelques semaines plus tard en juillet 2013 Ă  Fontfroide.

 

 

2013 : Magnificat de Vivaldi et Jean-SĂ©bastien Bach

2 Magnificat embrasés par Savall

CLIC D'OR macaron 200AprĂšs la thĂ©ĂątralitĂ© mordante (un rien hachĂ©e et parfois sĂšche) du RV 578 vivaldien (de 1725), le Magnificat rayonne par sa somptueuse rondeur collective, idĂ©alement rĂ©verbĂ©rĂ©e sous la voĂ»te versaillaise. Le sens des contrastes, la voluptĂ© active des solistes, l’accent et l’allant de l’orchestre plus assurĂ©, plus mĂ»r savent plus nettement emporter les effectifs vocaux que dans la prise de 2004, dans le mĂȘme lieu (album spĂ©cifique : Marc-Antoine Charpentier Ă  la Chapelle royale de Versailles). Savall trouve mĂȘme des couleurs plus convaincantes dans le mystĂšre resplendissant d’Et Misericordia… (plage 6). le Fecit potentia qui suit, fait valoir la coupe frĂ©nĂ©tique et trĂšs opĂ©ratique du chƓur, ses accents projetĂ©s (dispersit), d’une Ă©nergie pourtant mesurĂ©e. Autant de fermetĂ© partagĂ©e par tous les pupitres qui affirment non sans justesse, l’Ă©loquente certitude de Vivaldi sur le plan sacrĂ©.

L’art des transitions est total passant du final exclamatif et presque guerrier du Magnificat vivaldien Ă  la coupe tragique et enivrĂ©e du Concert pour clavecin en rĂ© mineur BWV 1052. vĂ©ritable partition aux flammes enivrantes dont Pierre HantaĂŻ sait exprimer les crĂ©pitements denses et dramatiques.
ExaltĂ©, percutant, prĂ©cis, d’une parfaite ivresse, le dĂ©but du Magnificat de Bach est irrĂ©sistible, totalement enivrant d’autant plus mĂ©ritant pour une prise live : les airs solistes sont de la mĂȘme grĂące inspirĂ©e ; c’est Ă©videmment une lecture irrĂ©sistible. Ă  classer parmi les meilleures bandes live de Savall Ă  Versailles. Le duo pour 2 voix (haute-contre et tĂ©nor), Et misericordia est d’une sĂ©duction tendre superlative, d’une juvĂ©nilitĂ© ardente (le sommet du Magnificat). MĂȘme coupe dramatique et fervente du Deposuit  potentes (plage 24) ; idem dans Esurientes implevit… qui suit (plage 25) : doublĂ© aux flĂ»tes en duo, Damien Guillon affirme un sens superlatif du texte (aciditĂ© prĂ©cise et ronde du timbre). MĂȘme souffle avec trompettes percutantes superbement mesurĂ©es (et des voix chorales parfaitement dĂ©tachĂ©es) pour le Gloria Patri final. Rien Ă  dire Ă  cette cĂ©lĂ©bration totalement rĂ©ussie et qui mĂ©rite amplement d’ĂȘtre fixĂ©e par le disque et le dvd.

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464ExaltĂ©, rythmique mais inspirĂ© chez Vivaldi ; tragique et d’une fiĂšvre prĂ©cise alternant l’exclamation doxologique et la ferveur attendrie des sĂ©quences de solistes, Jordi Savalll Ă©merveille dans ce recueil dĂ©diĂ© aux Magnificat des deux baroques. Le geste voluptueux mais mesurĂ©, la grĂące collective font tout le prix de ce programme que le dvd complĂ©mentaire, renforce encore par la sĂ©duction de l’image.

 

 

Magnificat. Jordi Savall. Vivaldi et JS Bach : Concerti et Magnificat. La Capella Reial de Catlunya, Le concert des nations. Pierre Hantaï, clavecin. Jordi Savall, direction. Enregistrements de juin 2013 (Magnificat de Bach et Vivaldi), 2003 et 2013 pour le Concerti de Vivaldi, de Jean-Sébastien Bach. 1 cd + 1 dvd Alia Vox AVSA 9909D. Parution : décembre 2014.

 

 

Compte rendu. Narbonne. Abbaye de Fontfroide, les 15,16,17,18 et 19 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme.

narbonne Ă©tĂ© 2014 210La route qui mĂšne Ă  Fontfroide est si belle au milieu des vignes, des oliviers, et de la garrigue avec au loin quelques ruines des chĂąteaux cathares, qu’elle devient presque un parcours initiatique, fait de senteurs merveilleuses. En la parcourant, le sentiment nous gagne d’entrer dans un ailleurs, coupĂ© de la rĂ©alitĂ© contemporaine, un monde oĂč l’homme et la terre nourriciĂšre, seraient Ă  nouveau des amis Ă  l’écoute l’un de l’autre.
Le 15 juillet, nous avons rejoint l’abbaye oĂč nous attendaient rĂ©pĂ©titions et concerts. Tous les espaces, toutes les salles, ou quasi, sont investis par le festival. Tout ou presque est accessible au public qui souhaite pousser les portes, alors qu’il visite l’abbaye, qui lui est ouverte Ă  la visite. Ainsi tandis que les artistes rĂ©pĂštent, peut-on voir les techniciens du son, les tĂ©lĂ©visions, France Musique s’activer autour d’eux, afin que tout soit prĂȘt pour les concerts. Evoquons tout de suite la sonorisation mise en place afin de rassurer les puristes. Elle est indispensable en ces lieux. Elle permet d’offrir une qualitĂ© d’Ă©coute Ă©gale Ă  tous. Cette annĂ©e, elle n’a pas toujours Ă©tĂ© parfaite, et pourtant pas un seul d’entre nous n’a regrettĂ© sa prĂ©sence en ces lieux, tant la magie de la programmation et le talent des artistes, font trĂšs vite oublier la prĂ©sence de la technique. Et alors que tout n’est qu’agitation autour de Jordi Savall et de ses musiciens, que les cameramen tirent les cĂąbles, bondissent sur la scĂšne, enjambent les fils, les artistes se retrouvent. Arrivant des quatre coins de la planĂšte et ne disposant bien souvent que de quelques heures pour rĂ©pĂ©ter et se mettre en place, ils rĂ©investissent ce lieu qu’ils redĂ©couvrent Ă  chaque fois, tant il est si vivant. InstantanĂ©ment, ils installent ce lien si particulier entre eux, la musique, les lieux et celui qui les Ă©coute. Alors que tout virevolte autour d’eux, la sĂ©rĂ©nitĂ© s’empare pourtant de tous.

 

 

 

Festival Musique et Histoire : une source d’Harmonie

 

narbonne Ă©tĂ© 2014 363Le public vient Ă  Fontfroide pour partager avec le maestro catalan, au-delĂ  de la simple rĂȘverie, des instants uniques d’affinitĂ©s, d’amitiĂ©, d’amour. La musique y dĂ©voile progressivement, ce meilleur qui sommeille en chacun de nous, si souvent craintif et apeurĂ©. Il n’est qu’Ă  entendre les premiĂšres minutes du Concert Orient Occident, en Hommage Ă  la Syrie donnĂ© le premier soir, alors que les musiciens marocain Driss El Maloumi Ă  l’Oud, le malgache Rajery au Valiha et le malien BallakĂ© Sissocko, au Kora improvisent un Kouroukanfouga instrumental subjuguant. DĂšs le concert de l’aprĂšs-midi Ă  18 heures, ils avaient entamĂ© Des Dialogues croisĂ©s, sous forme d’improvisation avec leurs homologues syriens Waed Bouhassoun au chant et Ă  l’Oud, Moslem Rahal au Ney et Hamam Alkhalaf au chant. Nous les retrouvons ce soir-lĂ , avec Ă  leur cĂŽtĂ© deux autres chanteurs, l’israĂ©lien Lior Elmaleh et la grecque Aikaterini Papadopoulu, ainsi que de nombreux instrumentistes et le chƓur d’enfants des jeunes chanteurs du Conservatoire de Narbonne. Ces derniers viendront apporter au final, avec brio, cette touche d’innocence qui permet Ă  une mĂ©lodie commune Ă  toutes les civilisations du pourtour mĂ©diterranĂ©en de dĂ©ployer les ailes de l’espĂ©rance. Ce concert n’est en rien « exotique », il possĂšde cette force de l’hommage aux victimes des guerres fratricides en une terre qui pourtant appelle Ă  la vie.
Ces concerts thĂ©matiques de « musiques du monde ancien », rĂ©unissant autour de lui pour des programmes comme Orient Occident du premier soir, ou celui sur les musiques du temps du Greco, ou bien encore celui sur les musiques des balkans qui concluait ou presque le festival, -puisque une dĂźner concert auquel nous n’avons pas assistĂ© le dimanche finissait sur une folle fĂȘte mexicaine l’Ă©dition de cette annĂ©e-, permettent Ă  Jordi Savall de poursuivre ainsi son travail d’artiste de l’Unesco pour la paix. En permettant aux jeunes gĂ©nĂ©rations en cours de formation musicales de dĂ©couvrir Ă  cĂŽtĂ© d’adultes de tout horizon, par la musique, la richesse de ces croisements incessants de l’histoire et des cultures, il donne aux jeunes gĂ©nĂ©rations l’opportunitĂ© de changer le monde de demain.
Tous les concerts de 18 heures sont des perles rares et prĂ©cieuses. Les talents d’improvisateurs virtuoses de tous ces musiciens, rĂ©vĂšlent ainsi, au public Ă©tonnĂ©, les ressources infinies de leurs instruments. De Driss el Maloumi Ă  l’oud, en passant par Moslem Rahal au Ney, ou le survoltĂ© Bora Dugic Ă  la Frula, ou le surprenant et irradiant violoniste tzigane Tcha Limberger, tous semblent entrer en transe et en communautĂ© d’esprit avec le public. Sourires, regards, silence, la musique, reflet de la lumiĂšre et de nos Ă©motions, s’y Ă©panouit. Le concert de Ferran Savall est une trĂšs belle dĂ©couverte. Les onomatopĂ©es de Ferran Savall, nous racontent des histoires fantasmagoriques. Aucun musicien ne cherche Ă  entrer en concurrence avec un autre. Ici chacun peut s’exprimer. En pays cathare, on se laisse ensorceler et rĂ©jouir par la musique, fĂ»t-elle nostalgique. Et l’on aura remarquĂ© au passage combien Hakan GĂŒngör au Canun, peut faire de chaque piĂšce interprĂ©tĂ©e, un vĂ©ritable joyau.
Comment ne pas ĂȘtre touchĂ© par la grĂące qui Ă©mane du concert d’Arianna Savall et de Peter Udland Johansen. La prĂ©sence compassionnelle de la soprano, au timbre cristallin, nous touche Ă  chaque fois. Reprenant le programme du CD Hirundo Maris, pour lequel nous les avions interviewĂ©s pour Classique News, les deux artistes et leurs compagnons musiciens, nous ont procurĂ© au cƓur de la garrigue en plein Ă©tĂ©, le sentiment de nous retrouver sur des mers oĂč souffle une brise fraĂźche et lĂ©gĂšre. NimbĂ©e de lumiĂšre, Arianna nous a touchĂ©e Ă  l’Ăąme. Elle a souhaitĂ© rendre hommage Ă  sa mĂšre, dont on ressent la prĂ©sence amicale partout en ces lieux qu’elle aimait tant. Le son des vagues, provenant des percussions de David Mayoral et le chant des mouettes de la contrebasse de Miguel Angel Cordero, sont des instants vertigineux de tendresse et d’apaisement. Le percussionniste que l’on a retrouvĂ© dans de nombreux concerts, a dĂ©voilĂ© combien la percussion est un art qui demande une vĂ©ritable sensibilitĂ©.
Impossible ici de rentrer dans les dĂ©tails de chaque concert et de citer tous les artistes, l’article serait bien trop long. Le concert en hommage au Grego, fait de lumiĂšres franches et d’ombres redoutables, a rĂ©vĂ©lĂ© un programme passionnant. Celui consacrĂ© aux Balkans fĂ»t d’une beautĂ© Ă  couper le souffle, oĂč l’on a retrouvĂ© cet apaisant instrument qu’est le Duduk et son jeune mais non moins brillant interprĂšte, HaĂŻf Sarikouyoumdjian.
Enfin Jordi Savall, a consacrĂ© deux concerts inoubliables Ă  la musique pour viole. L’un intitulĂ© l’Europe du Nord a permis d’entendre le rĂ©pertoire français du XVIIe siĂšcle, et celui intitulĂ© Fantaisies Royales, le si Ă©lĂ©gant et brillant rĂ©pertoire anglais des annĂ©es 1630-1660. ComplicitĂ© absolue entre des artistes qui se connaissent depuis tant d’annĂ©e. Dans le RĂ©fectoire des convers, un lien intime s’instaure entre les musiciens, les compositeurs et le public. Le sentiment d’ĂȘtre entre amis, aprĂšs le souper, nous gagne. La poĂ©sie de l’éphĂ©mĂšre est ici servie par une basse continue aux clairs obscurs chatoyants. Pierre HantaĂŻ au clavecin ou Xavier Diaz-Latorre au thĂ©orbe sont des continuistes aristocratiques. Philippe Pierlot Ă  la basse de viole qui assure la basse continue sur l’ensemble des concerts, a ici entamĂ© avec Jordi Savall une conversation raffinĂ©e et mĂ©lancolique, dans le Concert Ă  deux violes Ă©gales : Tombeau des Regrets de Monsieur de Sainte Colombe le PĂšre qu’ils ont poursuivi dans les Fantaisies royales, deux jours plus tard, en compagnie du trĂšs beau consort de violes rĂ©unie pour cette occasion. Dans le concert consacrĂ© au rĂ©pertoire français, Jordi Savall a souhaitĂ© Ă©voquer l’éclat de la musique française qui Ă  la fin de rĂšgne de Louis XIV va cĂ©der la place Ă  une musique du recueillement, plus intimiste et qui fait miroiter l’ñme et ses ombres. La flĂ»te ductile de Marc HantaĂŻ, parfois impertinente sait se faire joueuse, subtile, rĂȘveuse, tandis que le violon de Manfredo Kraemer mĂ©lange d’irisation et d’énergie, se plait Ă  soutenir une conversation effrontĂ©e. Le programme consacrĂ© Ă  la musique anglaise au temps des guerres des trois royaumes, rĂ©pertoire Ă©minemment virtuose de la toute fin du XVIe siĂšcle et du dĂ©but du XVIIe siĂšcle, offre au consort de violes ses plus belles lettres de noblesse, ici servie par des interprĂštes flamboyants. La texture polyphonique raffinĂ©e et si complexe est rendue avec une prĂ©cision si vivante qu’elle donne Ă  ses voix du silence, toute sa plĂ©nitude.
Le festival de Fontfroide est plus qu’une belle aventure. Il serait dommage de vous en priver. Jordi Savall bien au-delĂ  du musicien est un humaniste qui sait s’entourer de vĂ©ritables personnalitĂ©s et transmettre non seulement son savoir-faire, mais aussi donner Ă  voir et Ă  partager la quintessence de ce que l’humanitĂ© peut elle-mĂȘme offrir de meilleur. Entourer d’équipes techniques, administratives et de bĂ©nĂ©voles qui ne demandent qu’à le seconder avec efficacitĂ© et passion et du soutien amical  des propriĂ©taires de l’Abbaye, et de nombreux partenaires dont la si douce ville de Narbonne, il nous permet de voyager bien au-delĂ  de toute frontiĂšre et de reprendre la route, de suivre cet escalier qui derriĂšre le jardin en terrasse semble « aller sans fin », vers un inconnu fascinant.

Narbonne. Abbaye de Fontfroide du 15 au 20 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme. Mardi 15 juillet, Abbaye de Fontfroide, concert de 18 h, sur les Jardins en Terrasses  Dialogues croisĂ©s : Syrie, Maroc, Mali et Madagascar par Moslem Rahal (ney) , Waed Bouhassoun (voix&oud), Hamam Alkhalaf (voix) & l’ensemble d’Afrique : Dris El Maloumi (voix & oud), BallakĂ© Sissoko (lora du Mali), Rajery (Valiha de Madagascar). Concert du soir, Cour Louis XIV, Orient & Occident, avec les musiciens de GrĂšce, d’IsraĂ«l, du Maroc, de Syrie, le Choeur d’enfants du Conservatoire de musique du Grand Narbonne et les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’HespĂ©rion XXI. Mercredi 16 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasses, Dialogues Nord et sud : NorvĂšge et Catalogne, Arianna Savall (chant et harpe), Peter Udland Johansen (voix, hardinfele, mandolin) et les musiciens de l’album Hirundo Maris. Concert du soir, L’Europe du Nord 1714 – 1788, Le Concert des Nations, Manfredo Kraemer, violon ; Marc HantaĂŻ, flĂ»te traversiĂšre ; Philippe Pierlot, basse de viole ; Xavier Diaz-Latorre, thĂ©orbe & guitare, Pierre HantaĂŻ, clavecin ; Jordi Savall, viole de gambe & direction. 18 juillet, concert de 18 heures, Jardins en Terrasse, Fantaisies mĂ©diterranĂ©es : d’autrefois et d’aujourd’hui, Ferran Savall et des musiciens d’HespĂ©rion XXI. Concert du Soir, Eglise Abbatiale, l’Europe du Sud 1541-1614, les Musiques au temps du Greco par les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 18 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasse, l’Esprit des Balkans : Tziganes & Ottomans par des musiciens tziganes, turcs et serbes. Concert du soir, RĂ©fectoire des convers de l’Abbaye. Fantaisies royales, HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 19 juillet 2014, Concert du soir en l’Ă©glise Abbatiale, les Cycles de la vie – Balkan : le Pays du Miel & du Sang, HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall.

 

 
Illustrations : © Monique Parmentier

Compte rendu, concert. Narbonne, ThĂ©Ăątre, le 13 juillet 2014. Festival Horizon MĂ©diterranĂ©e. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Jordi Savall et ses musiciens invitĂ©s.

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464Lorsque vient l’heure d’Ă©crire cette chronique, le temps s’est Ă©coulĂ©, emportant les derniĂšres notes de musique, celles du dernier concert. Elles sont parties vers des horizons lointains, tandis que nous rejoignons la capitale, son bruit, son agitation permanente. Et c’est d’abord la qualitĂ© du silence et de la lumiĂšre, du Festival de musique ancienne qui se tient en l’Abbaye de Fontfroide dans l’Aude, qui nous revient en mĂ©moire. Une qualitĂ© de silence, qui aidĂ©e par le vent porte la musique, loin, trĂšs loin. Comment ne pas se revoir, marchant dans la garrigue en dĂ©but de soirĂ©e, Ă  l’arriĂšre de l’abbaye. Au loin, le son des violes de Jordi Savall et de Philippe Pierlot qui rĂ©pĂštent quelques fantaisies de William Law ou de Matthew Locke. Les nuages ont recouvert la forĂȘt environnante, semblant figer le temps dans un ailleurs lointain et Ă©ternel. Le vent chante sa plainte qui accompagne les violes. La solitude qui nous entoure, se pare de poĂ©sie et parle, nous murmure l’ineffable. Celui qui n’a pas vĂ©cu ce sentiment d’une intense spiritualitĂ©, si universelle, qui sourde de Fontfroide, comme cette source froide qui attend le voyageur Ă©garĂ©, ne sait Ă  quel point ce festival rĂ©pond Ă  un appel, Ă  une quĂȘte… celle de la paix.

Chants d’exil et d’amour sur les terres d’Al Andalous

savall-festival-fontfroideC’est Ă  quelques kilomĂštres des bords de la MĂ©diterranĂ©e, notre mĂšre Ă  tous, que ce lieu prĂ©servĂ© par une famille qui semble si attachĂ©e Ă  ce trĂ©sor patrimoniale, offre l’harmonie et la sagesse. Et c’est en cette Abbaye de Fontfroide que depuis neuf ans, Jordi Savall propose Ă  un public fidĂšle et attentif, un festival de musique ancienne unique en son genre. CrĂ©Ă© en compagnie de son Ă©pouse Montserrat Figueras, dans un lieu dĂ©couvert presque par hasard, Ă  l’occasion d’une invitation Ă  y donner un concert, le Festival Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel, tente de rendre possible le partage et l’Ă©coute d’une histoire et d’une culture commune et pourtant si diverse, des peuples de cette mer qui a vu naĂźtre tant de civilisations.
Cette annĂ©e avant de rejoindre l’Abbaye le 15 juillet, c’est dans la ville de Narbonne que le 13, nous avons tout d’abord retrouvĂ© Jordi Savall, ainsi que certaines de ses chanteuses et musiciens pour un concert intitulĂ© Chants d’exil et d’amour. Partenaire officiel du Festival qui se tient Ă  l’abbaye, la ville dans le cadre d’une manifestation plus globale intitulĂ©e Horizon MĂ©diterranĂ©e, a souhaitĂ© cĂ©lĂ©brer la femme mĂ©diterranĂ©enne Ă  l’occasion de ces rencontres. Spectacles de chant, de danse, confĂ©rences dĂ©bats, exposition, viennent cĂ©lĂ©brer toutes celles qui dans la guerre et dans la paix, « sont une source d’inspiration ».
Ainsi le temps d’une soirĂ©e, Jordi Savall est-il devenu le troubadour de cette ancienne citĂ© romaine, qui a Ă©tĂ© Ă  une certaine Ă©poque la capitale d’une province d’Al Andalous. Nous retiendrons tout d’abord de ce concert splendide, la dĂ©claration simple, digne et angoissĂ©e, lue par des intermittents, rappelant que sans eux, il ne peut y avoir de spectacle. On peut Ă©galement se rĂ©jouir de ce public de tout Ăąge, venu nombreux. D’autant que le soir mĂȘme, la coupe du monde de football aurait pu le retenir devant un poste de tĂ©lĂ©. Connaissant peu ou pas la musique ancienne, ce public n’a d’ailleurs quittĂ© qu’à regret le thĂ©Ăątre Ă  la fin du concert. A l’Ă©coute de la magie des instruments et de ces voix envoĂ»tantes, si Ă©vocatrices de ces ailleurs, d’une diffĂ©rence qui invite au voyage et Ă  la contemplation, il s’est laissĂ© emporter loin de son quotidien. Les instruments : le santur, le ney, l’oud et le rebbab magnifient les voix. Ils chantent les souffrances de l’absence et de l’exil, mais aussi la beautĂ© du monde et le bonheur d’aimer. Des voix, nous retiendrons tout particuliĂšrement, celle de deux des chanteuses qui ont profondĂ©ment marquĂ© cette soirĂ©e et le festival oĂč nous les avons ensuite retrouvĂ©es. Celle de la chanteuse grecque, Aikaterini Papadopoulu, limpide et dĂ©licate, suggĂšre la nostalgie des bonheurs perdus, des instants fugaces et ardents, de tous ces petits bonheurs qui font une vie. Tandis que celle tout en retenue, de la chanteuse musicienne syrienne – qui s’accompagne Ă  l’Oud- Waed Bouhassoun, est d’une indicible Ă©motion. Elle exprime l’amour, la peur, l’angoisse, une poĂ©sie fugace et sensible, qui suspend le temps, avec une noblesse et une dignitĂ© rares. La direction attentive et Ă  l’écoute de Jordi Savall redonne vie au lyrisme des muses de la MĂ©diterranĂ©e.

Narbonne, ThĂ©Ăątre de Narbonne le 13 juillet 2014 ; Festival Horizon MĂ©diterranĂ©e. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Jordi Savall et ses musiciens invitĂ©s.

 

 

Illustrations : Jordi Saval, portrait (DR) ; à Fontfroide juillet 2014 © Monique Parmentier

Jordi Savall joue Rameau sur France 2

france2-logo_2013TĂ©lĂ©. France 2. Jordi Savall joue Rameau, jeudi 6 mars 2014, 00h30. On se souvient d’un disque exemplaire restituant le faste chorĂ©graphique et cette sensibilitĂ© Ă  la couleur et aux timbres  d’un Rameau rĂ©enchantĂ© grĂące Ă  la direction du chef fondateur du Concert des Nations, Jordi Savall. Le programme avait Ă©tĂ© rodĂ© d’abord au concert, comme ici en 2011, puis enregistrĂ© dans la foulĂ©e pour le disque (Alia Vox). France 2 en cette annĂ©e Rameau 2014 nous offre l’enregistrement filmĂ© du concert donnĂ© Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles le 16 janvier 2011. Le lieu est d’autant mieux dĂ©signĂ© pour Rameau que le Dijonais occupa les fonctions les plus prestigieuses Ă  la Cour de France sous Louis XV Ă  Versailles prĂ©cisĂ©ment. A l’époque, le ChĂąteau ne dispose pas encore d’un opĂ©ra en dur, mais en divers sites du domaine, les compositeurs disposent d’un goĂ»t jamais attĂ©nuĂ© pour la machine lyrique et dans le cas de Rameau, du flamboiement d’un orchestre souverain, n’en dĂ©plaisent aux chanteurs et acteurs de l’AcadĂ©mie royale de musique. Le programme dĂ©fendu par Savall et ses Ă©quipes illustrent l’excellence du compositeur dans l’art orchestral,  c’est mĂȘme dans le cas de Rameau, du premier symphoniste digne de ce nom, avant Berlioz et les romantiques.  

 

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Pleins feux sur Rameau le symphoniste 

L’orchestre de Louis XV selon Rameau

 

Voici ce qu’écrivait Ernst Van Beck Ă  propos du cd Rameau, l’orchestre de Louis XV lors de sa parution en juin 2006
 Le programme du disque est identique aux Ɠuvres abordĂ©s dans le concert filmĂ© diffusĂ© sur France 2.

Fastes et Ă©loquence ramistes
 Ici, naĂźt l’orchestre français et dĂ©jĂ  ce symphonisme ardent, ivre de couleurs et de climats tĂ©nus qui dĂ©passent bien souvent leur “prĂ©texte narratif”: Ă  Jordi Savall, reconnaissons ce gĂ©nie magicien du geste capable de transmettre aujourd’hui la modernitĂ© inclassable du plus grand compositeur français du XVIIIĂš. Magistral.

DĂšs les Indes Galantes, premiĂšre pierre de cette incursion chronologiquement respectĂ©e et qui restitue comme une maniĂšre de rĂ©capitulation de l’écriture de Rameau des Indes Galantes donc (1735) aux BorĂ©ades (1764, que l’auteur ne put voir crĂ©Ă© de son vivant): Jordi Savall se dĂ©voile immensĂ©ment inspirĂ© dans ce thĂ©Ăątre du dĂ©lire musical, de l’enchantement rocaille et de la pure invention baroque. Certes il y a le mordant et l’expressivitĂ© des cordes (superbes coups d’archet), la vitalitĂ© des bois (hautbois et bassons Ă  la fĂȘte), avec l’accent et la couleur des cuivres Ă©tonnamment ronds et prĂ©cis, Jordi Savall souligne tout ce que Rameau doit Ă  Lully dans la grandeur et la solennitĂ© (jamais cependant grandiloquente: balancement suspendu du Menuet des guerriers
). La

Chaconne laisse respirer la phrase, dĂ©ployant ce goĂ»t de la pĂąte, ce coloris savallien dont nous avons pu dire toute la subtilitĂ© et le raffinement jamais strictement dĂ©monstratif, toujours aĂ©rien, d’une onctuositĂ© si dĂ©lectable, dĂ©jĂ  admirablement rĂ©alisĂ©s dans le prĂ©cĂ©dent disque dĂ©diĂ© Ă  cet autre magicien au dĂ©but du XVIIIĂš, François Couperin.

Nostalgie, rĂȘve, enchantement, force et muscle (Ă©nergie de l’ouverture de NaĂŻs, 1748: d’une Ă©lectrisante course construite comme une flamme ascensionnelle avec des fins de phrase pointĂ©es comme une touche sans appui)
 toutes les facettes du soleil versaillais Ă©blouissent ici; comme compositeur officiel de la Cour de Louis XV, Rameau mĂ©ritait bien ce flamboiement de couleurs, cette prĂ©cision d’accents, ce geste libĂ©rĂ© qui oublie la tenue strictement rythmique pour atteindre Ă  une continuitĂ© Ă©lastique et organique totalement jubilatoire (Rigaudons si diversement caractĂ©risĂ©s de NaĂŻs, plage 16), sans omettre la lĂ©gĂšretĂ© de la Chaconne.
Beaux accents mordants de l’ouverture de Zoroastre (1749) oĂč s’accomplit avec une mĂȘme souplesse les pointes aigres surexpressives puis ce lĂącher prise d’une onctuositĂ© tout en finesse mĂ©lancolique: le contraste de ces deux climats enchaĂźnĂ©s est dĂ©jĂ  le  gage d’une superbe comprĂ©hension de la versatilitĂ© permanente du Rameau inventeur. Dans l’air des esprits infernaux plus l’air grave, Savall et sa noble assemblĂ©e font rugir la prĂ©sence du thĂ©Ăątre avec une pĂąte lĂ  encore suractive et passionnante car la richesse dynamique ne ralentit jamais l’architecture dramatique. La Gavotte en rondeau puis la Sarabande (superbes respirations) convoquent le raffinement mondain des salons courtisans, cette dĂ©licatesse et ce poli d’intonation qui rappellent
Ă©videmment les piĂšces de clavecin en concerts, eux mĂȘme si inspirĂ©s par la succession prodigieuse des opĂ©ras du Dijonais.
Et que dire encore de la frĂ©nĂ©sie voire la transe de la conclusion des BorĂ©ades, l’ultime oeuvre de Rameau, oĂč c’est le gĂ©nie de la danse qui emporte tout l’orchestre au langage si flamboyant. Allant dramatique annoncĂ© dans les gavottes pour les heures et les zĂ©phyrs, rĂ©glĂ©es comme des mĂ©caniques fulgurantes
 l’option du tempo s’avĂšre convaincante. Instrumentalement, Jordi Saval poursuit une Ă©tude de la sonoritĂ© appliquĂ©e amorcĂ©e auparavant sur les orchestres de Louis XIII et de Louis XIV. L’HĂ©roĂŻque, la Pastorale, l’action tragique s’incarnent ici avec une vitalitĂ© bouillonnante, une direction opulente et variĂ©e, qui aime s’alanguir et s’attendrir aux instants de repos et de mĂ©ditation; rugir et souffler des braises Ă  l’évocation des tempĂȘtes et batailles en bon ordre. Pour accomplir cette recherche historique sur instruments d’époque selon la connaissance d’une recherche informĂ©e, Savall trouve en Manfredo Kraemer un violoniste complice Ă©videmment crucial: la sĂ©duction formelle de la pĂąte globale comme ce nerf musclĂ© des accents si habilement enchaĂźnĂ©s dans leurs climats contrastĂ©s (poĂ©sie saisissante des Vents, si emblĂ©matique pour les BorĂ©ades) offrent aujourd’hui la plus vivante des propositions pour la musique française baroque dont Rameau sort gagnant. Le compositeur officiel de Louis XV dĂšs 1745, incarne une maniĂšre rocaille pleinement aboutie et dĂ©jĂ  visionnaire dans sa faveur dĂ©lirante rĂ©servĂ©e aux instruments. L’orchestre vainc tout. Symphoniste, Rameau se distingue immĂ©diatement. Peu Ă  peu, une Ă©criture d’abord dramatique et flamboyante dĂ©jĂ  passionnante par sa verve crĂ©ative sĂ©duit immĂ©diatement; puis Savall nous initie Ă  l’évolution de la plume ramiste, autour de 1750, plus construite, plus audacieuse et mĂȘme abstraite: les ouvertures des Zoroastre et surtout des BorĂ©ades indiquent une pensĂ©e musicale de plus en plus libĂ©rĂ©e (pure invention rythmique de la contredanse en rondeau des BorĂ©ades).

Ici, naĂźt l’orchestre français et dĂ©jĂ  ce symphonisme ardent, ivre de couleurs et de climats tĂ©nus qui dĂ©passent bien souvent leur “prĂ©texte narratif”: Ă  Jordi Savall, reconnaissons ce gĂ©nie magicien du geste capable de transmettre aujourd’hui la modernitĂ© inclassable du plus grand compositeur français du XVIIIĂš. Magistral. Rameau: Suites d’orchestre. Les Indes Galantes, 1735. NaĂŻs, 1748. Zoroastre, 1749. Les BorĂ©ades, 1764. Le Concert des Nations. Jordi Savall, direction. Ernst Van Beck. Voir la critique illustrĂ©e du disque Rameau, l’orchestre de Louis XV par Jordi Savall.

Compte-rendu : Saintes. Abbatiale, le 12 juillet 2013. Musiques traditionnelles séfarades et arméniennes, Hespérion XXI; Jordi Savall, viÚle et direction.

Hesperion XXI photo de groupeOn ne prĂ©sente plus l’ensemble HĂ©sperion XXI placĂ© depuis ses dĂ©buts, en 1974, sous la direction avisĂ©e de Jordi Savall. Depuis le dĂ©cĂšs de la soprano espagnole Montserrat Figueras en 2012, Savall privilĂ©gie les programmes de musique ancienne tant occidentale qu’orientale. 

Festival de Saintes : une ouverture en fanfare avec Jordi Savall

 

Pour le concert d’ouverture du festival 2013 Jordi Savall a programmĂ© des oeuvres du bassin mĂ©diterranĂ©en qui est aussi celui du dernier cd d’HespĂ©rion XXI. Le chef et vieliste catalan s’est beaucoup appuyĂ© sur l’oeuvre de Dimitrie Cantemir (1673-1723). Luthiste, compositeur et Ă©crivain reconnu de son vivant, il a entre autres laissĂ© un livre intitulĂ© “Istanbul : le livre de la science de la musique” sur lequel Jordi Savall s’est appuyĂ© et qui a donnĂ© son titre au programme du cd paru et du concert de Saintes 2013.

DĂšs le dĂ©but de la soirĂ©e, nous voyageons entre la GrĂšce, l’ArmĂ©nie, la Turquie et le bassin mĂ©diterranĂ©en oĂč se rejoignent et se cĂŽtoient les trois grandes religions du livre,  dont le savant mĂ©lange des cultures laisse entrevoir la richesse exceptionnelle des musiques et des arts de ces pays. Jordi Savall et ses musiciens alternent avec talent les musiques de chaque pays, de chaque religion. A plusieurs reprises les musiciens jouent seuls, parfois accompagnĂ©s par la viĂšle de Jordi Savall. La richesse culturelle et artistique du bassin mĂ©diterranĂ©en est Ă  ce point inĂ©puisable que le programme du concert d’ouverture n’en donne qu’un bref aperçu.

Cependant, Jordi Savall dose savamment  les mĂ©lodies jouĂ©es, chantĂ©es et/ou dansĂ©es par chacune des trois grandes religions du livre permettant au public d’en dĂ©couvrir ou de redĂ©couvrir de nouveaux horizons.

Le programme “dĂ©coupĂ©” en quatre parties Ă©gales et alternant musiques entrainantes et “tristes”  accoste ainsi  en GrĂšce, en ArmĂ©nie, en Turquie …  cela permet aussi de se plonger dans un univers vivant et en constante Ă©volution. D’autre part, la complicitĂ© entre Jordi Savall et ses musiciens, qui se connaissent depuis quarante ans, leur permet de jouer sans complexes, au signe d’un regard furtif qui lance le collectif… et d’ailleurs, un seul coup dƓil, discret et Ă  peine visible suffit maintenant Ă  lancer une mĂ©lodie.

C’est un public conquis qui ovationne Jordi Savall et HespĂ©rion XXI; les musiciens,  ravis par l’accueil reparaissent sans se faire prier. C’est Jordi Savall qui annonce lui mĂȘme le premier bis qu’il dĂ©die, aprĂšs lui avoir rendu un hommage Ă©mouvant, Ă  son Ă©pouse disparue.

L’ensemble joue une chanson mĂ©diĂ©vale que Montserrat Figueras chantait rĂ©guliĂšrement en concert dans ses trois versions (arabe, juive et chrĂ©tienne). C’est aussi Jordi Savall qui prĂ©sente ses musiciens et les instruments sur lesquels ils jouent; ce qui leur permet aussi de se livrer Ă  une courte improvisation afin que le public, venu nombreux, puisse apprĂ©cier les sonoritĂ©s propres Ă  chacun. Pour clore le concert, Hesperion XXI joue une chanson armĂ©nienne prĂ©sentĂ©e non par son chef mais par le jeune joueur de Duduk (flĂ»te armĂ©nienne) dont le titre est assez Ă©loquent (Nous sommes un peuple courageux). FraternitĂ©, musique, paix…

Voici la source savallienne des concerts humanistes que tant de musiciens et leur ensemble propre reprennent ici et lĂ , portĂ©s par un mĂȘme espoir de partage et de comprĂ©hension mutuelle. A Jordi Savall revient le mĂ©rite d’en entretenir la flamme pionniĂšre.

Saintes. Abbatiale, le 12 juillet 2013. Musiques traditionnelles séfarades et arméniennes, Hespérion XXI; Jordi Savall, viÚle et direction

Illustration : Jordi Saval et ses partenaires musiciens à Saintes 2013 © photo HélÚne Biard pour classiquenews.com

Jordi Savall Ă  Versailles : Bach, Haendel, Vivaldi

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464Arte. Jordi Savall : Magnificat & Jubilate Deo. Chapelle Royale de Versailles … Fin  juin 2013, Jordi Savall a offert un splendide programme de musique sacrĂ©e europĂ©enne dans le cadre de la Chapelle royale du ChĂąteau de Versailles. Le musicien catalany dirigeait deux « Magnificat », l’un de Bach, l’autre de Vivaldi, et des Ɠuvres de Lully et Haendel.
AprĂšs la parution de son enregistrement de la Messe en Si de Bach, Jordi Savall a tenu Ă  proposer, pour le Tricentenaire de la Paix d’Utrecht (1713) qui venait clore une douzaine d’annĂ©es de guerre entre la France et la moitiĂ© de l’Europe, un programme rĂ©unissant quatre chefs d’Ɠuvres emblĂ©matiques de la musique sacrĂ©e europĂ©enne, quatre compositions magnifiant la grandeur divine, le pouvoir royal, la force du message pacifique.
Cette premiĂšre version du Magnificat de Vivaldi date prĂ©cisĂ©ment de la pĂ©riode 1713-1717. Vivaldi en donnera plus tard deux autres versions qui s’éloigneront de la cantate sacrĂ©e. Il emploie ici les techniques musicales qui le caractĂ©risent alors, comme des thĂšmes trĂšs longs ou une Ă©criture fuguĂ©e.

La suite pour orchestre n°3 de Johann Sebastian Bach est l’une des Ɠuvres instrumentales les plus connues du compositeur.

Le Magnificat de Bach reste une rĂ©fĂ©rence de perfection dans l’Ɠuvre du Cantor, utilisant plus que jamais les combinaisons d’Ă©criture contrapuntique et les figures mathĂ©matiques pour crĂ©er une Ɠuvre Ă  la beautĂ© et Ă  l’Ă©loquence enthousiasmantes, vĂ©ritable tour de force vocal et contrapuntique pour le chƓur. Adoration par la Vierge Marie du Christ naissant, le Magnificat serait-il le chef d’Ɠuvre choral de Bach ? certainement, c’est en tout cas de cette façon que l’approche Jordi Savall et ses troupes.

Haendel a composĂ© le Jubilate pour cĂ©lĂ©brer la Paix d’Utrecht, en 1713, dans un style qui croise les traditions purcelliennes et un mĂ©tier dĂ©jĂ  sĂ»r Ă  peine arrivĂ© d’Italie. ƒuvre fastueuse, elle cĂ©lĂšbre la gloire de la Cour d’Angleterre tout autant que la paix europĂ©enne … aspiration et idĂ©al politique inspire une oeuvre de premier plan.

Jordi Savall : Magnificat & Jubilate Deo
Chapelle Royale de Versailles
La Capella Reial de Catalunya
Le Concert des Nations
Jordi Savall, direction
Réalisation : Benjamin Bleton
Coproduction : ARTE France, Karl More Productions, CIMA, Chùteau de Versailles Spectacles
Avec : Hanna Bayodi-Hirt, Johanette Zomer, Damien Guillon, David Munderloh, Stephan Macleod.