CD, coffret Ă©vĂ©nement. MOZART : les 3 derniĂšres Symphonies (39, 40, 41 “Jupiter”) / Jordi SAVALL (3 cd Alia Vox)

MOZART-testament-symphonique-symphonies-39-40-41-jordi-savall-alia-vox-cd-critique-3-cd-alia-vox-les-nations-classiquenews-cd-critique-classiquenewsCD, coffret Ă©vĂ©nement. MOZART : les 3 derniĂšres Symphonies (39, 40, 41 “Jupiter”) / Jordi SAVALL (3 cd Alia Vox). En 1788, Mozart ĂągĂ© de 32 ans est dĂ©jĂ  Ă  la fin de sa trop courte existence : il meurt 3 ans plus tard. Les 3 derniĂšres Symphonies n°39, 40 et 41 « Jupiter » sont Ă©laborĂ©es en 6 semaines, de juin Ă  aoĂ»t 1788, 3 sommets absolus, en plĂ©nitude orchestrale, justes, profonds, d’une sincĂ©ritĂ© et d’un Ă©lan intĂ©rieur, irrĂ©sistibles. Mi bĂ©mol, sol mineur, do majeur
 le parcours des tonalitĂ©s n’en finissent pas de fasciner car il y a bien unitĂ© et cohĂ©rence organique de l’une Ă  l’autre, ce que tend Ă  exprimer et argumenter Jordi Savall qui parle mĂȘme de « Testament symphonique ». La vision est d’autant plus lĂ©gitime que ce portique inouĂŻ, totalement visionnaire sur le plan de l’histoire musicale et du genre symphonique, n’obĂ©it pas Ă  une commande mais prolonge un besoin impĂ©rieux, viscĂ©ral de la part d’un crĂ©ateur mĂ©sestimĂ©, Ă©cartĂ© mĂȘme du milieu officiel et politique, qui de surcroĂźt est aux abois : la ruine financiĂšre et les dettes de Wolfgang l’obligent Ă  quĂ©mander auprĂšs de tous ses proches, dont ses « frĂšres » franc-maçons, une piĂšce ou un billet (florins ou ducats) pour survivre (cf lettre Ă  Michael Puchberg, comme lui membre de la loge Zur Wahrheit / A la vĂ©ritĂ©). Franc maçon depuis 1784 (comme Haydn), Mozart plonge Ă  Vienne de la pauvretĂ© Ă  la misĂšre fin 1787. La souffrance, la mort, la vanitĂ© de toute chose
. sont des sentiments dĂ©sormais explicites dans l’écriture. D’oĂč l’urgence qui s’en dĂ©gage ; le dĂ©sarroi et l’espĂ©rance aussi qui innervent tout le retable orchestral.
savall-jordi-nuit-des-rois-versaillesSavall rĂ©tablit la place des Ă©vĂ©nements, le contexte d’une existence humaine dĂ©primĂ©e et affligeante en vĂ©ritĂ©, alors que l’acuitĂ© artistique du compositeur, la vitalitĂ© et les trouvailles de son gĂ©nie musical, atteignent des sommets d’audaces comme d’accomplissements inĂ©dits. TrĂšs juste et pertinent, le chef catalan ajoute la fameuse marche funĂšbre – Maurerische Trauermusik K 477 de 1785, rĂ©alisĂ© pour les funĂ©railles de deux frĂšres de la loge : le lugubre bouleversant qui s’en dĂ©gage exprime au plus prĂšs, la conscience d’un Mozart touchĂ© par le sentiment de sa propre fragilitĂ© comme de sa mort. Puis deux ans aprĂšs au printemps 1787 surviendra sa sĂ©paration avec la soprano Nancy Storace (sa Suzanne des Nozze), rupture elle aussi trĂšs douloureuse. La mort inspire constamment son Ɠuvre (d’autant plus avec la mort du pĂšre, Leopold survenue en mai 1787), sublimĂ©e prĂ©sente dans son nouvel opĂ©ra Don Giovanni (crĂ©Ă© en oct 1787).
Jordi Savall rappelle le masque et la prĂ©sence de la mort comme Ă©quation permanente dans la rĂ©solution des 3 symphonies : endettĂ©, Mozart implore la gĂ©nĂ©rositĂ© de moins en moins franche de ses frĂšres dont le mĂȘme Pucheberg (qui rĂ©duit considĂ©rablement ses dons Ă  son ami) ; seul Swieten se montrera plus constant et d’un soutien indĂ©fectibe.
MalgrĂ© cette indigence injuste, le gĂ©nie mozartien, foudroyĂ©, produit ses plus grands chefs d’Ɠuvres symphoniques. Et pour mieux souligner encore leur continuitĂ© naturelle, la Symphonie en sol mineur (n°40), centrale, est prĂ©sente sur les 2 cd ; passage continue depuis la mi bĂ©mol n°39 sur le cd1 ; volet prĂ©alable nĂ©cessaire Ă  la Do majeur n°41 « Jupiter », sur le cd2 ; de facto, l’écoute en continu laisse se manifester l’absolue relation et la complĂ©mentaritĂ© des 3 cimes symphoniques, faisant ainsi sens en leur flux ininterrompu.

Savall se joue des timbres d’époque dans chaque partition, soulignant souvent la rĂ©sonance et la rĂ©verbĂ©ration pour mieux accentuer l’effet de solennitĂ© grave, d’ampleur souterraine liĂ©e au sentiment tragique. D’autant que surgissant d’une nĂ©cessitĂ© et d’un ordre intĂ©rieur et personnel impĂ©rieux, les 3 Symphonies ne furent probablement jamais crĂ©Ă©es et jouĂ©es du vivant de Wolfgang. En tout cas, pas dans leur continuitĂ© organique ainsi rĂ©tablie.

 

 

Testament symphonique de Mozart
et déjà romantique


 

 

MOZART wolfgang vienne 1780 1790 classiquenews 1138381-portrait-wolfgang-amadeus-mozartDĂšs la couleur particuliĂšre de la 39 (la clarinette placĂ©e au centre de l’échiquier instrumental y joue des contrastes et aussi de la riche texture orchestrale), Savall souligne les accents d’une partition entre ombre et lumiĂšre, panique et sĂ©rĂ©nitĂ©. De la mĂȘme façon, le chef saisit et amplifie les harmonies inquiĂštes qui occupent le cƓur de l’Andante con moto. Et Haydn est bien prĂ©sent dans le raffinement Ă©blouissant du Finale. AchevĂ©e en juillet 1788, la 40 est tout aussi lumineuse et solaire mais aussi emprunte d’un sfumato Ă©motionnel qui est liĂ© Ă  l’utilisation du sol mineur, le mode doloriste (celui de Pamina dans La FlĂ»te). L’allegro initial est de loin la crĂ©ation la plus puissante et exaltante de Mozart, un mouvement dont Savall exprime l’agitation quasi syncopĂ©e, l’exaltation des sens et une ivresse Ă©perdue, presque panique et pourtant dĂ©jĂ  romantique, totalement magicienne
 MĂȘme naturel Ă©vident dans la Sicilienne qui est le mouvement lent (Andante) ; avant le surgissement d’une angoisse indicible dans le Finale qui affirme la haute conscience de la mort. Mozart s’y livre avec une acuitĂ© irrĂ©sistible que Savall sculpte dans la masse, en une danse ivre, exaltĂ©e, Ă©perdue, comme d’un dernier souffle chorĂ©graphique, l’ultime dĂ©sir intime contre la tempĂȘte adverse : il n’est pas un mouvement orchestral de tout le XVIIIĂš qui affirme clairement son esprit dĂ©jĂ  romantique. Quel saisissant contraste avec la musique funĂšbre enchaĂźnĂ©e oĂč la rĂ©verbation noble du lieu d’enregistrement amplifie la grandeur lugubre, portĂ©e par les bois. Mozart va trĂšs loin dans cette exploration personnelle de la mort.

Mozart_1780Symphonie 41 « Jupiter » : à notre avis elle aurait mĂ©ritĂ© plutĂŽt le surnom d’Apollon ; certes il y a du militaire dans la remise en ordre du premier mouvement, superbe proclamation des forces de l’esprit sur tout ferment instable ; l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© se fait volontĂ© et autodĂ©termination, d’autant plus impĂ©riale et « pacificatrice » aprĂšs le tumulte intranquille de la 40Ăš, ocĂ©an de sensations jaillissantes, exaltĂ©es. Mozart affirme ici le calme tranquille et l’équilibre des forces maĂźtrisĂ©es en une Ă©criture d’un lumineuse finesse. Ce dĂ©but proclame une rage dĂ©terminĂ©e prĂ©beethovĂ©nienne, dans son Ă©lan, et aussi son orchestration : le sommet de l’expĂ©rience orchestrale contenue dans le triptyque. Savall grĂące Ă  une attention aux dĂ©tails fait briller les nuances de cet Ă©clat spĂ©cifique, saisi dans sa puissance comme dans ses reflets les plus infimes. On reste saisi par la hauteur du regard de l’interprĂšte, comme de la pensĂ©e mozartienne : qu’aurait Ă©crit le compositeur s’il n’était pas mort en 1791, dĂ©passant le siĂšcle et s’affirmant mĂȘme tel un Haydn, encore prodigieusement actif Ă  l’aube romantique ? Tout Mozart, le plus volontaire, le plus humain, le plus dĂ©chirant se trouve ici condensĂ© dans ce lever de rideau ouvertement positif.
La caresse du chef, pleine de renoncement et de nostalgie dans l’Andante, n’oublie pas les arĂȘtes vives, la tranche des contrastes aux cordes nettes et nerveuses, presque acĂ©rĂ©e. La forte rĂ©verbĂ©ration accuse encore l’ampleur lugubre du morceau dont la lumiĂšre chatoyante se rapproche des dĂ©plorations maçonniques

MOZART-wolfgang-portrait-concerto-symphonie-jupiter-don-giovanni-mozart-critique-opera-sur-classiquenewsLe Menuetto est rĂ©glĂ© comme une mĂ©canique pleine de rebond Ă©lastique oĂč rutilent les couleurs des bois. Savall y distille un Ă©lan rond et Ă©nergique, lĂ  encore dĂ©jĂ  beethovĂ©nien.
Mais le morceau de bravoure se dĂ©ploie Ă  la fin. Rien ne peut rĂ©sister Ă  l’affirmation olympienne, triomphante et conquĂ©rante du Finale, de fait « JupitĂ©rien », dont Savall sait distiller (cordes) une couleur trĂšs fine qui ajoute Ă  la trĂ©pidation nerveuse de l’architecture. FlĂ»tes, hautbois, bassons dansent tandis que les cordes assĂšnent leur miraculeuse volontĂ© Ă©prise d’ordre et de grandeur, d’élĂ©vation et de jubilation. Aux bois aĂ©riens, abstraits, Savall fait rĂ©pondre les cordes engagĂ©es, mordantes, presque rageuses, d’une superbe autoritĂ© ryhtmique, creusant le sillon d’une volontĂ© dĂ©sormais invincible. Aucun doute, dans cette proclamation jubilatoire s’inscrit lĂ  encore, le premier Beethoven. Transparence, clartĂ©, nervositĂ©, articulation et souffle prĂ©romantique : le voici ce Mozart visionnaire, poĂšte et moderne. Magistral.

L’élĂ©vation de l’inspiration, la poĂ©sie qui s’en dĂ©gage et qui confine Ă  l’abstraction (mais il serait erronĂ© d’en Ă©carter tout  ancrage dans l’expĂ©rience humaine) impose aujourd’hui le triptyque comme un sommet de l’écriture symphonique dont l’ampleur de la vision, l’expĂ©rience intime qui y est concentrĂ©e, impressionnent. Mozart est dĂ©jĂ  un romantique car sa musique est fondĂ© sur la vĂ©ritĂ© du cƓur. Et Berlioz se trompait en fustigeant ce dernier sommet mozartien par son « absence de but » liĂ© Ă  « trop de procĂ©dĂ©s techniques ». De toute Ă©vidence, le premier romantique français n’avait pas compris la modernitĂ© singuliĂšre de la symphonie mozartienne. Beethoven prendra la relĂšve 11 annĂ©es plus tard en 1799 dans sa Symphonie n°1 (Ă  29 ans et encore trĂšs mozartien de facture).
CLIC D'OR macaron 200Aujourd’hui, grĂące Ă  Savall, c’est a contrario la vĂ©ritĂ© et l’étonnante sincĂ©ritĂ© de Mozart qui nous touche tant, car chez lui, le procĂ©dĂ© n’est jamais dĂ©veloppĂ© pour lui-mĂȘme, s’il ne sert pas d’abord une intention Ă©motionnelle. Coffret de 3 cd Ă©vĂ©nement, Ă©videmment CLIC de CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2019. A consommer sur la plage et pendant vos vacances estivales, sans modĂ©ration.

 

 

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

 

CD critique, coffret événement. MOZART : les 3 derniÚres Symphonies / Jordi SAVALL (3 cd Alia Vox)

Approfondir

LIRE aussi notre dossier critique complet sur les 3 derniĂšres symphonies de MOZART, “oratorio instrumental” par Nikolaus Harnoncourt (dĂ©cembre 2012, Concentus Musicus Wien) / CLIC de CLASSIQUENEWS

harnoncourt mozart symphonies last symphonies 39, 40, 41 instrumental oratorium concentus musicus wien cd sony classicalParues le 25 aoĂ»t 2014, les 3 derniĂšres Symphonies de Mozart (n°39,40, 41) synthĂ©tisent ici, pour Nikolaus Harnoncourt et dans cet enregistrement rĂ©alisĂ© avec ses chers instrumentistes du Concentus Musicus Wien, l’expĂ©rience de toute une vie (60 annĂ©es) passĂ©e au service du grand Wolfgang : sa connaissance intime et profonde des opĂ©ras, les plus importants dirigĂ©s Ă  Salzbourg entre autres (la trilogie Da Ponte, La ClĂ©mence de Titus, La FlĂ»te enchantĂ©e
), suffit Ă  enrichir et nourrir une vision personnelle et originale sur l’écriture mozartienne ; s’appuyant sur le mordant expressif si finement colorĂ© et intensĂ©ment caractĂ©risĂ© des instruments anciens, le chef autrichien rĂ©alise un accomplissement dont l’absolue rĂ©ussite Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©figurĂ©e dans son cd antĂ©rieur dĂ©diĂ© au Mozart Symphoniste

LIRE aussi notre entretien avec MATHIEU HERZOG, directeur musical de l’Orchestre Appassionato, Ă  propos des 3 derniĂšres Symphonies de MOZART:

http://www.classiquenews.com/entretien-avec-mathieu-herzog-fondateur-et-directeur-musical-de-lorchestre-appassionato-les-3-dernieres-symphonies-de-mozart/

CD Ă©vĂ©nement, annonce. MOZART : Symphonies n°39, 40 et 41. Les Nations. Jordi Savall (3 cd ALIA VOX, 2017 – 2018)

MOZART-testament-symphonique-symphonies-39-40-41-jordi-savall-alia-vox-cd-critique-3-cd-alia-vox-les-nations-classiquenews-cd-critique-classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, annonce. MOZART : Symphonies n°39, 40 et 41. Les Nations. Jordi Savall (3 cd ALIA VOX, 2017 – 2018). MOZART MON FRERE. L’équation que reprĂ©sente les 3 ultimes symphonies de Mozart s’apparente Ă  un rĂ©bus musical que les plus grands chefs abordent avec un sĂ©rieux et une humilitĂ©, une profondeur et une « sagesse » quasi philosophique. D’aucun en sont particuliĂšrement Ă©mus et mĂȘme saisis, d’autant plus qu’ils sont eux aussi au sommet de leur carriĂšre comme de leur expĂ©rience humaine. Mozart permet cela : exprimer le caractĂšre le plus noble de l’ñme humaine, dans sa dĂ©tresse, sa grandeur, ses souffrances. Une rencontre que les interprĂštes les mieux inspirĂ©s savent mesurer et ciseler. En dĂ©tails comme en profondeur.

Ainsi le dernier Harnoncourt qui en faisait un « oratorio instrumental » d’une portĂ©e bouleversante pour tous ceux Ă©pris d’humanitĂ© ; le cas rĂ©cent du jeune maestro Mathieu Herzog, chambriste inspirĂ©, est plus rare, rĂ©vĂ©lant une prodigieuse maturitĂ© sur le sujet. Le cas de Jordi Savall ici au travail en 2017 et 2018 s’inscrit dans une lignĂ©e plutĂŽt convaincante, elle aussi sur instruments anciens ; aucun doute, la rĂ©volution instrumentale actuelle concerne bel et bien les orchestres dont les timbres revivifiĂ©s selon le format sonore d’époque et l’intensitĂ© expressive proche de l’original rĂ©vĂšlent de nouvelles avancĂ©es artistiques profitables
 qui supplantent dans bien des cas, l’épaisseur tonitruante et spectaculaire des orchestres modernes.

Dans un format intimiste proche de l’humain, l’orchestre les Nations de Savall dĂ©ploie de solides arguments : Ă©quilibre des pupitres, clartĂ© structurelle, surtout dans un scintillement millimĂ©trĂ© des timbres trĂšs caractĂ©risĂ©s, Ă©tonnante expressivitĂ© qui balance entre profondeur voire gravitĂ© et ivresse joyeuse
 voire jubilation gĂ©nĂ©reuse. Le tact et le style du chef catalan prennent naturellement leur essor sur le sujet conçu par un Mozart qui en 1788 Ă  Vienne connait dĂ©sespoir, dĂ©pression malgrĂ© une clairvoyance humaine exceptionnelle. Sa sincĂ©ritĂ© qui nous parle de fraternitĂ© et d’espoir déçus mais vivaces bouleverse et l’on est convaincu de la prodigieuse intelligence qui unifie les 3 symphonies en un retable symphonique parmi les plus modernes du XVIIIĂš – l’équivalent de ce qu’a rĂ©alisĂ© Rameau en France au dĂ©but des annĂ©es 1760 : une rĂ©volution du langage musical, un goĂ»t pour les timbres instrumentaux oĂč percent Ă©videmment chez Mozart, les sons maçonniques (le compositeur rĂ©servant Ă  la clarinette un solo anthologique dans le volet central, la Symphonie n°40 en sol mineur (la plus personnelle).

Symphonies 39, 40 et 41 « Jupiter » de Mozart
Jordi Savall Ă©claire l’humanitĂ© fraternelle
d’un Mozart, fils des Lumiùres

Mozart sur France MusiqueEn effet, on distingue la grande ouverture qui ouvre la 39, Ă©lĂ©ment premier absent des deux suivantes ; l’absence d’un rĂ©el mouvement de dĂ©but dans la 40, ce qui la place d’emblĂ©e comme un mouvement central ; enfin la fugue derniĂšre de la 41, dont la dimension, le souffle, l’ambition dans la joie et la noblesse lui donnent avec raison, selon le mot de l’impresario et violoniste Johann Peter Salomon Ă  Londres, son titre postmozartien de « Jupiter ». Les 3 opus s’inscrivent ainsi dans cette unitĂ© qui les rend complĂ©mentaires.
Jordi Savall dans un texte fondamental Ă  notre avis (livret du prĂ©sent triple coffret), prĂ©cise les enjeux humains des 3 partitions : tout ce qui prend racine ici dans la vie misĂ©rable et dĂ©chirante de Wolfgang alors en galĂšre Ă  Vienne. EcartĂ© de toute commande officielle d’importance, (- le futur Empereur Habsbourg Leopold II ne l’apprĂ©ciera guĂšre et c’est un doux euphĂ©misme), victime de l’humeur volatile, glissante des Viennois sur son Ă©criture et son style (Ă  la diffĂ©rence des Praguois qui l’adulent), sans ressources dignes, surtout endettĂ© jusqu’à la moelle, Wolfgang Ă  l’étĂ© 1788 (32 ans) atteint les gouffres de l’existence terrestre alors qu’il est au sommet de son expĂ©rience artistique.
mozart1790Comme le dit trĂšs justement Jordi Savall, Mozart est un artiste crĂ©ateur libre, indĂ©pendant, douĂ© d’une conscience hors normes : il a dĂ©montrĂ© son idĂ©al de libertĂ© dans L’EnlĂšvement au sĂ©rail ; d’égalitĂ© dans Les Noces de Figaro d’aprĂšs Beaumarchais ; de fraternitĂ© bientĂŽt, dans La FlĂ»te enchantĂ©e. Ce pur esprit des LumiĂšres, comme le sera Beethoven au dĂ©but du siĂšcle suivant et lui aussi Ă  Vienne, affirme une profondeur qui est gravitĂ© et espoir. La lecture de Jordi Savall Ă©claire la vĂ©ritĂ© et la grande sincĂ©ritĂ© des partitions, rĂ©ussissant sur le plan formel un modĂšle de symphonisme classique
. dĂ©jĂ  romantique.
CLIC D'OR macaron 200C’est donc une lecture fondamentale et magistrale qui rĂ©volutionne de facto notre connaissance des Symphonies derniĂšres de Mozart. Le « testament symphonique » de Wolfgang est rĂ©vĂ©lĂ©. La vision est aussi Ă©blouissante que celles antĂ©rieures et relativement rĂ©centes de Nikolaus Harnoncourt et de Mathieu Herzog. Prochaine grande critique dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com / Coffret Ă©lu “CLIC de CLASSIQUENEWS” de l’Ă©tĂ© 2019.

_________________________________________

LIRE notre critique du cd Symphonies n°39, 40 et 41 de MOZART par l’orchestre Appassionato et Mathieu Herzog:
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-mozart-symphonies-n39-40-et-41-jupiter-appassionato-mathieu-herzog-direction-1-cd-naive/

LIRE notre critique des Symphonies 39, 40, 41 de Mozart / «  Instrumental Oratorium «  par Nikolaus Harnoncourt (déc 2012 2 cd Sony classical)
http://www.classiquenews.com/cd-mozart-3-dernieres-symphonies-n3940-41-nikolaus-harnoncourt-concentus-musicus-wien-decembre-2012-2-cd-sony-classical/

CD, événement, ANNONCE. JS BACH : Markus Passion BWV 247 (1744) : Capella Reial Catalunya, Concert des Nations, Jordi Savall (2 cd Alia Vox, mars 2018).

JS-BACH-markus-passion-cd-alia-vox-jordi-savall-critique-cd-critique-review-opera-concert-musique-classique-news-actualites-infos-opera-classiquenewsCD, Ă©vĂ©nement, ANNONCE. JS BACH : Markus Passion BWV 247 (1744) : Capella Reial Catalunya, Concert des Nations, Jordi Savall (2 cd Alia Vox, mars 2018). Aux cĂŽtĂ©s des sommets musicaux que sont les plus connues Passion selon Saint-Mathieu et surtout, celle plus dense, resserrĂ©e, contrastĂ©e, selon Saint-Jean, Jordi Savall et ses troupes s’intĂ©ressent ici Ă  la troisiĂšme Passion de Bach basĂ©e sur l’évangile de Saint-Marc. JS Bach l’a bien prĂ©sentĂ©, pour le Vendredi Saint de 1731, sur un texte de Picander, que celui-ci Ă©dite une annĂ©e plus tard en mĂȘme temps que le troisiĂšme tome de ses poĂ©sies. En 2009, une version plus tardive du livret utilisĂ© pour une nouvelle exĂ©cution de l’Ɠuvre en 1744, est dĂ©couverte Ă  Saint-PĂ©tersbourg. Par rapport au livret de 1732, elle comporte certaines modifications des textes, ainsi que des emplacements diffĂ©rents des chorals et des airs, et aussi l’ajout de deux nouveaux airs.

 
 
 

NOUVELLE RECONSTITUTION
DE LA PASSION SELON SAINT-MARC

 
 
 

bach jean sebastian sebastien portrait vignette par classiquenews bach_js-jean-sebastianCette version offre un Ă©clairage plus complet de la troisiĂšme Passion de Bach. Mais la musique que composa Bach demeure introuvable
 pas de partition autographe, ni de copie, pas de partie sĂ©parĂ©e 
 il serait donc raisonnable de penser que le compositeur, comme il le fit souvent, a rĂ©utilisĂ© du matĂ©riel musical prĂ©cĂ©dent pour cette nouvelle Passion, selon le principe du « pasticcio », ou parodie. Le gĂ©nie de Bach est d’assembler d’anciennes partitions, tout en prĂ©servant la grande cohĂ©sion Ă  la fois musicale et spirituelle de l’ensemble ainsi rebĂąti.

Dans cette nouvelle approche de la Passion, Jordi Savall dĂ©voile les sources qui lui ont permis de reconstituer l’architecture musical et le contenu poĂ©tique du cycle selon Saint-Marc.
D’aprĂšs le Dr. Alfred DĂŒrr, Bach rĂ©utilise ainsi une bonne partie des ChƓurs et des Airs de son Trauerode (Ode FunĂšbre) BWV 198, donnĂ©e Ă  Leipzig le 17 octobre 1727, en hommage funĂšbre Ă  la princesse Christiane Eberhardine, Reine de Pologne et Princesse de Saxe; Laß FĂŒrstin, laß noch einen Strahl (Laisse, princesse, laisse encore un rayon ) se transformant en Geh, Jesu, geh zu deiner Pein (Va, JĂ©sus, va Ă  ton supplice !).
Savall Ă©carte tout matĂ©riel Ă©tranger Ă  Bach (dont chƓurs de foule /turbae, et rĂ©citatifs de la Passion selon saint Marc de son contemporain et collaborateur  Reinhard Keiser : 1674-1739).

RĂ©alisant une rĂ©vision globale pour unifier les parties diverses choisies pour la reconstruction, Jordi Savall suit Ă  la lettre le texte de la version de 1744, – commentaires des chapitres 14 et 15 de l’évangile de Marc, depuis l’onction Ă  BĂ©thanie jusqu’à l’ensevelissement-. Pour respecter la progression du livret de Picander, le chef catalan rĂ©unit ainsi plusieurs groupes de musiques antĂ©rieures, toutes signĂ©es JS Bach : l’Ode funĂšbre, la Passion selon Saint Matthieu, diffĂ©rentes versions de la Passion selon Saint Jean et de certaines cantates
 Grande critique Ă  venir dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 
 
 
 
 
 

________________________________________________________________________________________________

CLIC_macaron_2014CD, Ă©vĂ©nement, ANNONCE. JS BACH : Markus Passion BWV 247 (1744) : Capella Reial Catalunya, Concert des Nations, Jordi Savall (2 cd Alia Vox, mars 2018 – AVSA9931). CLIC de CLASSIQUENEWS

 
 
 
 
 
 

CD critique. LES ROUTES DE L’ESCLAVAGE – JORDI SAVALL : 2 cd Livre + 1 dvd ALIA VOX 2015

routes-de-l-esclavage-jordi-savall-concert-dvd-cd-critique-classiquenews-grand-format-530LES ROUTES DE L’ESCLAVAGE – JORDI SAVALL : 2 cd Livre + 1 dvd ALIA VOX 2015. Durant plus de 4 siĂšcles, entre 1492 (et bien avant en vĂ©ritĂ©) et 1888 (date de l’abolition de l’esclavage au BrĂ©sil), plus de 25 millions d’Africains ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s par les colons europĂ©ennes, rĂ©duits en esclavage. Le programme de livre disque offre la parole et la mĂ©moire aux descendants des victimes en esclavage au BrĂ©sil, au Mali, Ă  Madagascar, en Colombie, au Mexique, en Bolivie. Ainsi se prĂ©cise l’horreur d’un commerce et d’une exploitation Ă©dictĂ©s en systĂšme de sociĂ©tĂ© qui est le fruit d’une entente triangulaire (Europe, Afrique, Nouveau Monde). Musicien dĂ©fricheur, engagĂ© et humaniste, Jordi Savall en dĂ©duit ce concert hommage qui met en lumiĂšre les interactions culturelles nĂ©es de la barbarie humaine. Pour conjurer leur souffrance, souvent la musique a Ă©tĂ© pour les esclaves africains, une source de rĂ©confort voire de rĂ©sistance. Le concert a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© et crĂ©Ă© Ă  Saint-Denis en 2015, puis enregistrĂ© et filmĂ© lors du 10Ăš Festival de Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel Ă  l’Abbaye de Fontfroide, Narbonne.
Les textes et les sĂ©quences musicales dans leur variĂ©tĂ© et leur style attestent d’une affirmation viscĂ©rale, salutaire en dĂ©pit de l’horreur vĂ©cue par des millions de femmes, hommes, et enfants ainsi asservis. La parole des griots dialogue avec l’espoir ou la douceur ensanglantĂ©e des Villancicos de negros, mestisos, 
 negrillas, gugurumbĂ©s
 L’improvisation lĂ  encore qui s’appuie sur une solide transmission des pratiques traditionnelles Ă  travers les siĂšcles, rend vivants de nombreux tableaux souvent tragiques, que la flamboyante musique et les chants incarnĂ©s colorent d’un souffle Ă  la fois Ă©vocatoire et enivrant.
Le concert suit la chronologie d’une longue et progressive exploitation, organisĂ©e Ă  l’échelle mondiale, oĂč pour rĂ©pondre au besoin en main d’Ɠuvre, les esclaves dĂ©portĂ©s arrivent en Algarve (1444), dans les colonies anglaises (1620), Ă  la Barbade (rĂ©cit de 1657), Louis XIV affirmant dĂ©sormais son « code noir » – bible des sanctions Ă  infliger aux rĂ©calcitrants-, depuis 1685, en application jusqu’en 1848. Le CD2 commence d’ailleurs dans cette Ă©vocation qui entame l’éclat du Roi Soleil. Perle de rĂ©sistance et d’autodĂ©termination admirable, le rĂ©cit de 1782, qui est la requĂȘte de Belinda, esclave, devant le CongrĂšs du Massachussets ! un geste en prĂ©ambule Ă  l’abolition de 1848, et plus rĂ©cemment encore, le « Pouquoi nous ne pouvons plus attendre » de Martin Luther King en 1963


CLIC D'OR macaron 200Les musiques et les chants, les textes et les rĂ©cits se succĂšdent ainsi, d’une bouleversante poĂ©sie, incarnĂ©s magnifiquement par les instrumentistes habituels de La Capella Reial de Catalunya et d’HespĂšrion XXI, ainsi que par la prĂ©sence des interprĂštes invitĂ©s dont les excellents artistes du Mali (interprĂštes inouĂŻs des chants de tradition griotte). Le choix des timbres associĂ©s, la magie allusive des percussions, la sincĂ©ritĂ© des chants façonnent un rĂ©quisitoire et un hommage d’une humanitĂ© irrĂ©sistible. En bonus, l’éditeur, outre un excellent livret trĂšs documentĂ© (comme tous les titres de la collection « Raices & Memoria, ici le vol. XXIV) ajoute le dvd qui est la captation de ce concert mĂ©morable Ă  Fontfroide, le 19 juillet 2015.

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

routes-de-l-esclavage-cd-livre-dvd-jordi-savall-fontfroide-critique-compte-rendu-concert-review-cd-classiquenews-ob_bd8c8c_pochette-reCD, livre-cd, Ă©vĂ©nement. LES ROUTES DE L’ESCLAVAGE – JORDI SAVALL / 2 cd Livre ALIA VOX - Live 2015 + DVD : 2h07mn – Avec La Capella Reial de Catalunya, HespĂ©rion XXI, Bakary Sangare, Maria Juliana Linhares, Tembembe Ensamble Continuo, KassĂ© Mady Diabate, ensemble 3M (BallakĂ© Sissoko, Driss el Maloumi et Rajery), Mamani Keita, Nana KouyatĂ©, Tanti KouyatĂ© … CLIC de CLASSIQUENEWS

 

CD, critique. IBN BATTUTA, le voyageur de l’Islam : 1304 – 1377 (2 cd Alia Vox, Jordi Savall).

IBN BATTUTA voyageur de l islam jordi savall critique cd classiquenews AVSA9930 Ibn Battura critique cd review classiquenewsCD, critique. IBN BATTUTA, le voyageur de l’Islam : 1304 – 1377 (2 cd Alia Vox, Jordi Savall). Voici la somme littĂ©raire et musicale, voire philosophique qui a occupĂ©, esprit et pratique instrumentale, Jordi Savall en 2014 puis 2016 – puisque l’enregistrement de ce nouveau double cd, a Ă©tĂ© enregistrĂ© en deux Ă©tapes. A nouveau, le chef catalan Ɠuvre pour l’expĂ©rience fraternelle, ressuscitant musique et texte qui dans l’histoire passĂ©e, attestent de rapprochements bĂ©nĂ©fiques. Il y est question d’un voyage historique au XIVĂš siĂšcle, dont les valeurs, – atemporelles-, valent Ă©clairage pour notre temps ; oĂč Ă  travers les lieux et les rencontres Ă©voquĂ©es s’intensifient et s’enrichissent les valeurs humaines, surtout humanistes et fraternelles, celles qui inspirent depuis ses dĂ©but, le chef et gambiste catalan Jordi Savall.

 

 

 

La Rihla de Battuta,
aux sources des métissages et des rencontres heureuses

 

 

 

Sur les traces du prophĂšte Mahomet qui exhortait ses fidĂšles au mouvement, aux voyages « à la recherche du savoir et de la connaissance 
 jusqu’au confins de la Chine». Ainsi s’inscrit la « Rihla », comme genre littĂ©raire, Ă  la fois rĂ©cit et tĂ©moignage, carnet de voyage, expĂ©rience humaine et fraternelle rĂ©alisĂ©e aux limites du monde connu d’alors (dĂšs le XIIĂš siĂšcle)
 Le voyage d’IBN BATTUTA est prĂ©cĂ©dĂ© par celui de Ibn Jubayr (1145-1217), le premier grand voyageur arabe originaire de Xativa (Valencia).
Jordi Savall s’intĂ©resse ici aux mondes et rencontres rapportĂ©s par IBN BATTUTA dont le rĂ©cit de voyage (rihla) a Ă©tĂ© traduit, commentĂ©, dĂ©cryptĂ©, publiĂ© par l’historienne Margarida Castells et le poĂšte et arabiste Manuel Forcano (Ă©ditions Proa Ă  Barcelone, 2005 : une nouvelle Ă©dition qui renforce l’attractivitĂ© d’un texte rĂ©vĂ©lĂ© dĂšs la 2Ăš moitiĂ© du XIXĂš). Le voyageur note les moeurs et les coutumes des terres explorĂ©s, dont certaines pratiques le choquent comme le cas de femmes impudiques aux Maldives, qui ne se couvrent pas le buste ni les seins (alors le droit matriarcal Ă©tait Ă  l’honneur, respectĂ© par la souveraine de l’üle)


Musulman, Battuta (nĂ© Ă  Tanger en 1304) a loisir d’écrire ses aventures de 1325 Ă  1354 ; il s’y montre sous des abords qui peuvent surprendre aujourd’hui ; rĂ©pudie et adopte, puis Ă©carte nombre de concubines a cours de ses pĂ©riples. Ainsi s’épaissit un rĂ©cit transcrit dĂšs 1356 par le jeune Ă©rudit Ibn Juzzay Ă  la demande du sultan du Maroc. Son pĂ©riple commence avec le pĂšlerinage Ă  la Mecque (haij) dĂšs 1325 : sur la route de l’Arabie, il traverse l’Afrique du Nord, l’Égypte, la Palestine et la Syrie. Puis, dĂ©couvre aprĂšs son Ă©tape Ă  la Mecque, la Perse (1326), l’Irak, l’Afrique de l’Ouest, et navigue jusqu’à Kilwa (actuelle Tanzanie), aprĂšs ĂȘtre passĂ© Ă  Mogadiscio, Mombasa et Zanzibar. Au retour, il visite Oman et le Golfe persique avant de se rendre de nouveau Ă  La Mecque.
En 1330, il reprend la route pour l’Inde 
 par l’Égypte, la Syrie, Constantinople, l’Asie Mineure, la Mer Noire et l’Afghanistan. Il restera ainsi huit ans en Inde, employĂ© par Muhammad Tughluq, le sultan de Delhi et devient juge (qadi). Puis cap vers la Chine (1341), par les Maldives, le Sri Lanka (ex Ceylan), la Birmanie et Sumatra
 avant de rejoindre Canton. Un dernier voyage le mĂšne ensuite au Sahara, jusqu’au Soudan, pour se fixer au maroc dĂ©finitivement Ă  partir de 1355.

SAVALL-582-390-jordi-savall-l-orfeo-reeditionJordi Savall Ă©voque musicalement les voyages vers le sud et l’est d’Ibn Battuta. Tout en contextualisant l’étendue d’une pĂ©rĂ©grination en soi impressionnante, rĂ©alisĂ© par un jeune homme encore voyageur au dĂ©but de sa cinquantaine
 Des repĂšres historiques sont Ă©voquĂ©s : la mort de Marco Polo (1324), le voyage Ă  bord d’une nef catalane (1346), la conquĂȘte de la Sardaigne et Pierre IV sur l’üle (1353), la Bataille de Baeza (1368), son arrivĂ©e Ă  Constantinople (1334). Concernant son avancĂ©e en Afrique, dans la Grenade de l’Al-Andalus, dans le Proche ou le grand Orient (Inde et Chine), chansons et danses traditionnelles Ă©voque chaque lieu. L’improvisation tient ici une place essentielle, comme preuve que la transmission par l’oralitĂ© et la pratique de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration s’est rĂ©alisĂ©e sans discontinuitĂ© jusqu’à nos jours ; comme libertĂ© d’un geste musical qui respire avec l’expĂ©rience et la sensibilitĂ© de chaque musicien interprĂšte.
Chaque concert live enregistrĂ© prĂ©serve l’intensitĂ© de ce geste collectif qui est avant tout le fruit d’une complicitĂ© Ă  plusieurs, entre instrumentistes et chanteurs : le CD 1 / Premiers voyages est le concert donnĂ© Ă  Abu Dhabi, dans l’Emirates Palace-Auditorium le 20 vovembre 2014 (les textes sont rĂ©citĂ©s en Arabe et en Anglais), / le CD 2 / derniers voyages (Ă  partir de « Voyage au centre de l’Asie  : 1335 », Ă©tait le programme donnĂ© Ă  Paris (Philharmonie), en novembre 2016 (textes en Français). Le parcours s’achĂšve avec la mort du voyageur en 1377.

Alchimiste et grand orfĂšvre des timbres anciens et traditionnels, Jordi Savall mĂȘle avec beaucoup de finesse et de goĂ»t les alliages les plus imprĂ©vus, tĂ©moignant dĂšs le moyen Ăąge d’’une riche palette sonore : vielle, rebec, rebab mĂ©diĂ©val, cistre, luth mĂ©diĂ©val, organetto, chalemie, flĂ»tes, cornemuses, et percussions diverses 
 pour les musiques occidentales mĂ©diĂ©vales ; et pour l’évocation des contrĂ©es et cultures approchĂ©es par Battuta, instrumentarium des plus variĂ©s selon les peuples rencontrĂ©s : oud marocain et ney (piĂšces arabes), oud turc, qanun et kaval (Turquie), le santur (Irak et Perse), le rebab et le zir baghali (Afghanistan), le sarod et la tabla (Inde et Maldives), le pipa et le zheng (Chine), enfin la kora et la valiha (comme Ă©vocations du Mali).
CLIC D'OR macaron 200Les instrumentistes d’HespĂšrion XXI ressuscitent ainsi l’époque de Battuta, celle de Byzance et de l’empire Ottoman (Maroc, Syrie, Bulgarie, GrĂšce et Turquie
) ; l’Afrique, le proche-Orient et le grand Orient avec l’Inde et la Chine. A travers la diversitĂ© des rythmes, sonoritĂ©s, textes, styles ainsi incarnĂ©s, Jordi Savall rĂ©alise avec ses troupes, ce mĂ©tissage fraternel oĂč l’Autre et le DiffĂ©rent sont le sujet d’une quĂȘte permanente. Et dans la musique, la rĂ©alisation d’une expĂ©rience humaine souvent bouleversante. Au final, IBN BATTUTA est bien aux cĂŽtĂ©s de Marco Polo, l’un des voyageurs et curieux, les plus actifs Ă  son Ă©poque. Tous deux ont rĂ©unis l’Occident et l’Orient. Ils ont montrĂ© cette idĂ©e de fraternitĂ© des peuples qui fondent avec justesse et poĂ©sie, tout le travail du chef Catalan, depuis toujours, prophĂšte du rapprochement et de la rĂ©conciliation des nations.

CD, livre cd, Ă©vĂ©nement, critique. IBN BATTUTA, le voyageur de l’Islam – 2 sacd ALIA VOX - 2014, 2016. HespĂšrion XXXI, Jordi Savall / 1h18 + 1h08.

https://www.alia-vox.com/fr/catalogue/ibn-battuta-le-voyageur-de-lislam-1304-1377/

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

TRACKLISTING

CD1 : 1304-1335 (live nov 2014)
1-2. 1304 · Tanger. Narration : Naissance d’Ibn battuta 
 / Bismillah ir-Rahman
3-4. 1311-1315 · ApogĂ©e de l’Empire musulman du Mali. Taqsim : Valiha / Kouroukanfouga (instr.) – Mali
5-6. 1324 · Mort de Marco Polo. Narration : Le cĂ©lĂšbre voyageur meurt Ă  Venise 
 / Plainte grĂšcque
7. 1325 · Maroc – Égypte. Taqsim : Oud / Narration : À l’ñge de 21 ans, Ibn Battuta de Tanger

8-9. 1326 · Le Caire – JĂ©rusalem – Damas. Narration : Ibn Battuta remonte le Nil 
 / Kevoque (instr.)
10-11. À Damas. RĂ©c. I. Battuta : C’est l’un des Ă©difices les plus surprenants 
 / Qays ibn al-Moullawwah
12-13. 1326 · Mort d’Osman Ier. / Taqsim : Oud & Kaval / Nihavent (Chant ottoman)
14. 1326 · Arabie : la Mecque. Taqsim : Ney & Oud / Narration : AprĂšs une visite 

15-16. Danse de l’ñme, Taqsim / RĂ©c. I. Battuta : La majoritĂ© de ceux 
 / Sallatu Allah
17. 1326-27 · Irak – Perse. Narr. : Une fois / RĂ©c. I. Battuta : La partie occidentale de Bagdad. / Chahamezrab
18. Taqsim – Neveser · Hal asmar
19. 1328-1330 · YĂ©men – Zanzibar. Narration : AprĂšs la Perse et l’Irak 

20. Véro (instr.) / Récité I. Battuta : Depuis la ville de Mogadiscio 

21-22. 1329 · Bataille de Pelekanon. Narration: Bataille 
 / Der makām-ı HĂŒseynÄ« SakÄ«l-i – Anon. Ottoman
23-24. 1331 · Oman et le Golfe Persique. Narration : Revenu de son pĂ©riple 
 / Talaa’ al-badr ‘aleina
25-26. 1332-1333 · Anatolie. Narration : Ibn Battuta prendra deux ans
 / SufĂ­ Dance (instr.)
27. 1334 · Ukraine – Constantinople. Narration : Depuis la cĂŽte turque de la Mer Noire 

28-29. RĂ©c. I. Battuta : Notre arrivĂ©e dans la grande Constantinople 
 / En to stavro pares tosa – Chant byzantin
30. Samarcande. ĐŻŃĐ”Đœ ĐŒĐ”ŃĐ”Ń† ĐČДч ĐžĐ·ĐłŃ€ŃĐ°ĐČĐ° (Une lune claire se lĂšve) / RĂ©c. I. Battuta : Ensuite, je me suis dirigé 
31. 1334-1335 · L’Asie centrale. Impro: Tabla / Narration : Ibn Battuta quitte Constantinople 

32. Laïla Djñn (instr.) – Chant-danse de Kabul (Afghanistan)

CD2 : 1335-1377 (live, nov 2016)
1.2 1335 · Voyage au centre de l’Asie. LaĂŻla DjĂąn (instr.) – Chant-danse de Kabul (Afghanistan)
3. 1336 · Fondation du royaume de Vijayanagar. RĂ©c. I. Battuta : Au centre du vaisseau 

4. Muddhu gare yashoda (Raga) – Sarod & Tabla
5-6. 1344 · Voyage aux Ăźles Maldives. RĂ©c. I. Battuta : Les habitants des Îles 
 / Raga: Sarod & Tabla
7. 1345 · Voyage au Sud de l’Asie, Ă  Sandabur (Goa) et en Chine. / é«˜ć±±æ”æ°Ž Gao shan liu shui
8. Impro.: Zheng / RĂ©c. I. Battuta : Les Chinois sont des infidĂšles adorant des idoles 

9. 1345 · DĂ©but de la colonisation chinoise de l’Asie du Sud-ouest. 蕉çȘ—ć€œé›š Jiao chuang ye yu
10. Chanson dansée « Ya bourdaeyn »
11. 1346 · Le grand retour au Maroc, Bagdad et Alep (1348). RĂ©c. I. Battuta : Je partis de Tunis par mer 

12. Quant ai lo mont consirat – Anonyme catalan (Chant spirituel)
13-14. 1350 · Al-Andalus. Il visite Grenade. RĂ©c. I. Battuta : Depuis Alhamma 
 / Fiyachia – Trad. arabe
15. 1352 · Ibn Battuta traverse le Sahara. Anonyme arabe : ‘Al maya, ‘Al maya (Chanson dansĂ©e)
16-17. 1353 · Il visite l’Empire de Mali. RĂ©c. I. Battuta : Parmi tous les peuples 
 / Danse impĂ©riale (impro.)
18. 1354 · Pierre III conquĂȘte Sardaigne. Isabella (Stampitta)
19. 1356 · Zhu Yuanshang se rĂ©volte contre les Mongols. / 怩汱äč‹æ˜„ Tian shan zhi chun
1357 · Ibn Battuta, dÚs son retour à Fez, débute la chronique de ses Voyages : La Rihla.
20. 1359 · Murat I succĂšde Ă  son pĂšre le sultan Ohrhan Gazi. Der makām Çargah sirto (instr.)
21. 1368 · Battaile de Baeza. Anonyme : Cerco de Baeza (Romance de la FrontiÚre, CMP 106)
22. 1368 · Les Yuan Mongols sont expulsĂ©s de PĂ©kin. èĄŒèĄ— Xing jie – Sud-est de la Chine
23. 1377 · Mort d’Ibn Battuta. / Lamentation arabe : Li Saheb : Chant de la sĂ©paration – Taqsim

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

CD, critique. REBEL, TELEMANN : TERPSICHORE (Jordi Savall, juil 2017, 1 cd)

Terpsichore danses louis xv telemann rebel jordi savall cd critique review cd classiquenewsCD, critique. REBEL, TELEMANN : TERPSICHORE (Jordi Savall, juil 2017, 1 cd). Saluons d’abord, la sonoritĂ© trĂšs chaleureuse, opulente mĂȘme du chef catalan qui dessine et rappelle s’agissant de Rebel, le raffinement et la franchise directe d’une Ă©criture trĂšs poĂ©tique presque diaphane, Ă©vanescente comme un glacis des paysages recomposĂ©s de Watteau
 La caractĂ©risation des danses, au caractĂšre quasi pastorale – et l’on sait que ce vocable est essentiel dans l’esprit du temps, ce dĂ©but XVIIIĂš encore trĂšs nostalgique-, est idĂ©ale, dans l’articulation, la dĂ©termination expressive, le dĂ©tail du discours et des effets rhĂ©toriques, ne serait ce que dans un seul Ă©pisode emblĂ©matique : Gigue, rigaudon, passepied, gavotte
 rĂ©sumĂ© et synthĂšse de l’inclination de Rebel pour les univers poĂ©tiques et tendres, propre Ă  sa suite Terpsichore de 1721.

rebel_watteau_gravure_musiqueLes Plaisirs champĂȘtre de 1724 indiquent une autre sensibilitĂ© : plus Ă©lĂ©giaque et d’un abandon sensuel qui convoque l’extase des bergers. Tout un monde rĂȘvĂ© par Boucher et bientĂŽt mis en oeuvre par Marie-Antoinette dans son Ă©crin illusoire de Trianon. L’évocation fourmille d’idĂ©es et de motifs caressants surtout portĂ©s par les hautbois. L’ivresse et ce dĂ©sir d’oubli comme de rĂ©enchantement (sublime Chaconne, plage 33) dans l’esprit de Lully mais plus onctueuse encore et nerveuse aussi ; revivifiĂ©e mĂȘme, comme une surenchĂšre dans les autres Chaconnes, plage 39 et surtout 44 de la Fantaisie de 1729) se rĂ©alise grĂące au geste souple et trĂšs caractĂ©risĂ© de Savall et des instrumentistes rĂ©unis autour de lui (les musiciens du Concert des Nations / Manfredo Kraemer, violon solo et leader). L’éloquence et la comprĂ©hension qu’apporte Savall, sa curiositĂ© et sa restitution gourmande, gorgĂ©e de si dĂ©lectables couleurs, composent ici le plus bel hommage Ă  l’orchestre de Louis XV, un thĂšme qu’il avait dĂ©jĂ  traitĂ© dans un cycle tout aussi convaincant.

telemann-vignette-ovale-portrait-telemann-2017L’élĂ©gance et la virtuositĂ© nerveuse voire la frĂ©nĂ©sie graduelle de Teleman s’exprime outrageusement dans la Suite La Bizarre, en particulier dans l’urgence trĂ©pidante du Rossignol. Puis la Partie III de Tafelmusik (1733) rappelle combien Ă  l’époque du premier opĂ©ra visionnaire et scandaleux de Rameau (Hippolyte et Aricie), l’éclectique Telemann savait aussi, comme Rebel offrir une relecture personnelle et puissante du style versaillais lullyste (ouverture, plage 45). Cette sĂ©quence est la plus audacieuse de notre point de vue, fruit d’une pensĂ©e musicale qui interroge le sens mĂȘme d’un cycle musical, Ă  la pulsion dĂ©bordante, voire frĂ©nĂ©tique, construite comme un vaste crescendo : de l’ouverture noble, au badinage fugace, contrastant avec des postillons enjouĂ©s et dĂ©lurĂ©s; surtout vers la conclusion notĂ©e « furioso », comme une apothĂ©ose de la danse.
Les phrasĂ©s de cette sĂ©quence premiĂšre, entre noblesse, Ă©lĂ©gance, abandon, dĂ©tente, tension et rĂ©exposition sont tout simplement jubilatoires. Tout l’esprit de Terpsichore, de la danse souveraine, de la musique pure, de sa surenchĂšre et parfois de son exaspĂ©ration critique, se dĂ©ploie en libertĂ©. Quel gĂ©nie, contemporain du dĂ©terminant Rameau. Il faut toute l’intelligence de Savall pour nous en rĂ©vĂ©ler les subtilitĂ©s chorĂ©graphiques, sublimement musicale. Pas un Français dans l’Hexagone, ne serait capable d’une telle finesse d’intonation : lĂ  om les chefs gaulois actuels s’entĂȘtent dans la duretĂ©, la sĂ©cheresse souvent mĂ©canique du geste, le catalan nous rĂ©apprend, Ă  prĂ©sent que Harnoncourt nous a quittĂ©, toute la caresse d’un galbe interprĂ©tatif, entre abandon nostalgique, et vivacitĂ© poĂ©tique (« bergerie », plage 46). Le maestro sait faire chanter, nuances, accents, phrasĂ©s Ă  l’envi, son cher orchestre. Superlatif. CLCI de CLASSIQUENEWS de novembre 2018

 
   
 
 
 

________________________________________________________________________________________________

CLIC D'OR macaron 200Cd événement, critique. TERPSICHORE : ballets de Telemann, Rebel, Apothéose de la Danse Baroque. Le Concert des Nations. Jordi Savall (Graz, juil 2017, 1 cd Alia Vox). CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre et décembre 2018).

 
 
 

ALIA VOX
https://www.alia-vox.com/fr/catalogue/terpsichore/

 
 
 

________________________________________________________________________________________________

 
 
 

Terpsichore danses louis xv telemann rebel jordi savall cd critique review cd classiquenews

 
 
 

CD, Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. RĂ©Ă©dition. Beethoven : Symphonie n°3, “Eroica” opus 55 (Jordi Savall, 1994, 1 cd Alia Vox)

Beethoven eroica savall 1994 cd alia vox review compte rendu critique announce of AVSA9916-1CD, Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. RĂ©Ă©dition. Beethoven : Symphonie n°3, “Eroica” opus 55 (Jordi Savall, 1994, 1 cd Alia Vox). RĂ©alisĂ© certains soirs de janvier 1994 au chĂąteau de Cardona (Catalogne), l’enregistrement de cette Eroica opus 55, sommet symphonique de 1803, et manifeste pour une Ăšre esthĂ©tique nouvelle, rĂ©tablit le travail des musiciens sur instruments d’Ă©poque rĂ©unis alors par Jordi Savall (il y a quand mĂȘme plus de 20 ans, soit autour de 45 instrumentistes dont les noms signifient depuis des aventures spĂ©cifiques et des engagements artistiques particuliĂšrement cĂ©lĂ©brĂ©s, tels, entre autres Manfredo Kraemer en premier violon / concertino ; Marc HantaĂŻ, flĂ»te ; Guy van Waas, clarinette ; Bruno Cocset, violoncelle… ). L’apport des instruments historiques, de la pratique interprĂ©tative “historiquement informĂ©e” y est immĂ©diat : nouveau format sonore (avec cĂŽtĂ© ingĂ©nieur du son une bonne rĂ©verbĂ©ration, idĂ©alement spatialisĂ©e, c’est Ă  dire avec une rĂ©sonance mesurĂ©e qui permet la restitution analytique de chaque timbre exposĂ©, concertant), caractĂ©risation fine, affĂ»tĂ©e de chaque timbre instrumental; toute la science du Beethoven gĂ©nial orchestrateur qui sait bĂątir, Ă©difier, architecturer avec un sens inĂ©galĂ©, c’est Ă  dire mordant et efficace des couleurs, gagne ici en intensitĂ©, acuitĂ©, prodigieuse vitalitĂ©.
L’Allegro initial, mĂȘme pĂ©taradant et d’une claque martiale annonciatrice des conquĂȘtes esthĂ©tiques nouvelles, profite du dĂ©tail et d’un fini instrumental d’une flamboyante activitĂ© : cors, flĂ»te, bois et vents ; mĂȘme chaque attaque des cordes conquiert un nerf vif inĂ©dit. Le chef toujours rĂ©flĂ©chi et mĂ©ditatif dans ses choix de rĂ©alisation, confirment sa double comprĂ©hension du sujet HĂ©roĂŻque : c’est Ă©videmment l’enjeu (ou les enjeux) d’une conquĂȘte : avec l’Eroica de 1803, le siĂšcle romantique s’ouvre officiellement, conscient de sa propre dĂ©termination comme de sa volontĂ© ; mais c’est tout autant, l’expĂ©rience d’une amertume simultanĂ©e, retournement spectaculaire de la conscience car si la partition porte l’enthousiasme Ă  Bonaparte, le hĂ©ros libĂ©rateur qui pouvait prĂ©tendre incarner l’idĂ©al rĂ©volutionaire de tous les peuples affranchis de toute monarchie, le compositeur a rayĂ© la dĂ©dicace initiale, dĂ©nonçant sous Bonaparte, le tyran Ă  venir, – ici, Beethoven est tĂ©moin d’une dĂ©ception barbare. A la fois acte immense d’un espoir supĂ©rieur, la symphonie est aussi le rĂ©cit de cette dĂ©sillusion (et cela s’entend dans la lecture savallienne).

Il y a plus de 20 ans, Jordi Savall, précis, généreusement détaillé, dévoile la forge géniale du Beethoven symphoniste

DÚs 1994, un Beethoven régénéré

CLIC_macaron_2014Dans le jeu instrumental historique, par les multiples Ă©clats d’une palette instrumentale rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, la partition retrouve son souffle originel, ses Ă©lans matriciels dans leur Ă©noncĂ© primaire, irrĂ©sistible. A contrario de toute une tradition alourdie, opacifiĂ©e par des dĂ©cennies de pratique moderne et romantisante. DĂ©jĂ  Savall choisit un effectif proche de la Vienne du dĂ©but XIXĂš, mĂȘme si en 1803, il n’existe aucun orchestre rĂ©gulier et constituĂ© (il faut attendre 1840). Soit selon les tĂ©moignages des crĂ©ations des Symphonies BeethovĂ©niennes, entre 35 et 56 musiciens. Pas les 70 d’un orchestre symphonique actuel.

Outre ses considĂ©rations, chaque mouvement ici rĂ©tabli dans son format sonore proche de l’Ă©poque de Beethoven, profite naturellement d’une articulation plus vive et prĂ©cise, de contrastes plus tranchĂ©s et vifs, quasi bondissants, oĂč le timbre plus intense, incisif, – mordant de chaque identitĂ© instrumentale assemblĂ©e, gorge d’une sĂšve nouvelle, chaque sĂ©quence (Savall dans son texte introductif parle “d’individualisation du timbre“).
La notion des tempi particuliĂšrement soignĂ©es par Savall gagne elle aussi en relief et en souplesse, prĂ©servant pour chaque mouvement, une tension intĂ©rieure manifeste. L’orchestre ainsi acteur s’apparente Ă  une formidable machinerie dont chaque rouage est prĂȘt Ă  bondir, Ă  exprimer, Ă  revendiquer. Il n’y a que dans le Poco andante du Finale que Savall ralentit manifestement l’allure, le reste Ă©tant dirigĂ© avec une vivacitĂ© continuelle.
Dans cette confrontation permanente qui conçoit dĂ©sormais l’orchestre tel un foyer ardent, oĂč les forces en prĂ©sence sont toutes identifiĂ©es et toutes canalisĂ©es, Savall fait s’Ă©couler le brasier promĂ©thĂ©en primordial d’un Beethoven Ă  jamais inventeur et rĂ©volutionnaire. L’acuitĂ© active du chef porte et rend palpable l’ampleur d’une partition Ă©pique et profonde, dont l’esthĂ©tique et le jeu incessant des rythmes et des tempi alimentent la grande forge orchestrale qui mĂšnera Ludwig jusqu’au sommet de la IXĂš (souffle du Finale, vĂ©ritable dĂ©claration fiĂšre et conquĂ©rante pour le futur, emportĂ© dans une ivresse sonore d’essence chorĂ©graphique qui rapproche Beethoven, de ses frĂšres viennois, Haydn et Mozart). En presque 43 mn, Beethoven synthĂ©tise ainsi dans son Eroica, la portĂ©e universelle de sa conception du temps et de l’espace, dĂ©sormais orientĂ©e vers l’avenir. Ici, un chef visionnaire, d’une miraculeuse Ă©nergie lumineuse est au service du plus grand symphoniste de tous les temps. Le plus inventif. A possĂ©der et Ă©couter de toute urgence. La lecture de Coriolan (1805) opus 62 qui suit l’Eroica, affirme de façon plus radicale encore cette vertu de la caractĂ©risation aĂ©rĂ©e, palpitante et mordante oĂč la caractĂ©risation presque incisive de chaque timbre revivifie l’idĂ©e d’un volcan symphonique d’une audace inĂ©dite. Cela avance comme la coulĂ©e incandescente d’un mĂ©tal en fusion, crĂ©pitements et fusion fĂ»mante Ă  la clĂ©. Qui a dit que Savall, inspirĂ© par Beethoven, Ă©tait ce grand sorcier magicien ? L’approche, plus de 20 ans aprĂšs sa rĂ©alisation, est aussi captivante que la conception d’un Harnoncourt (beethovĂ©nien forcenĂ©, rĂ©cemment assidu jusqu’aux portes de la mort : Symphonies 4 et 5 par le Concentus Musicus Wien, publiĂ©es au moment de son dĂ©cĂšs en mars 2016). En une mĂȘme bouillonnante curiositĂ©, gĂ©nĂ©reuse et trĂšs argumentĂ©e, Savall nous offre les mĂȘmes frissons. C’est dire.

CD, événement. Réédition. Beethoven : Eroica opus 55 Symphonie n°3. Le Concert des nations. Jordi Savall (1 cd Alia Vox AVSA9916, Cardona, Catalogne, janvier 1994). CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2016.

Versailles : La nuit des rois de Jordi Savall en direct sur culturebox

savall-jordi-nuit-des-rois-versaillesEn direct sur internet. La Nuit des Rois : Jordi Savall Ă  Versailles, mardi 30 juin 2015 en direct sur culturebox, dĂšs 20h. 2015 marque le tricentenaire de la mort de Louis XIV (en septembre exactement). Par mi les nombreuses cĂ©lĂ©brations de la mort du Roi Soleil le septembre 1715, Versailles invite Jordi Savall pour la Nuit des Rois : 3 concerts dans 3 Lieux du chĂąteau pour cĂ©lĂ©brer la gloire et le goĂ»t musical et artistique des 3 souverains bourbons qui ont marquĂ© un Ăąge d’or de la culture française Ă  l’ñge baroque, du premier XVIIĂš Ă  l’esprit des LumiĂšres. Ainsi au programme :

Concert Louis XIII Ă  l’OpĂ©ra royal
Concert Louis XIV Ă  la Chapelle royale
Concert Louis XV dans la Galerie des glaces

Lully Ă  VersaillesEn 2014, il avait dĂ©diĂ© Ă  Versailles une premiĂšre nuit thĂ©matique autour des oeuvres de Haendel, investissant l’espace d’un soir, les 3 lieux emblĂ©matique de la vie de cour Ă  Versailles entre dĂ©votion, opĂ©ra et allĂ©geance au Souverain : la chapelle, l’opĂ©ra et la galerie. Le 30 juin 2015, Jordi Savall souligne le goĂ»t spĂ©cifique de chaque monarque français, et le genre dans lequel il a marquĂ© une passion personnelle.
Louis XIII Ă  l’OpĂ©ra : joueur de luth, bon danseur, esprit mystĂ©rieux et solitaire (LIRE notre Ă©vocation de LOUIS XIII Ă  travers sa passion du luth, entretien avec le luthiste Miguel Yisrael et son cd Les Rois de Versailles, CLIC de classiquenews 2014), Louis XIII, pĂšre de Louis XIV crĂ©e les 24 Violons du Roi, bande d’instrumentistes d’un niveau excellent, vĂ©ritable modĂšle pour l’Europe

Louis XIV (notre photo ci dessus) se montre quant Ă  lui friand de virtuositĂ© comiques avec l’ùre de la comĂ©die ballet et bientĂŽt de la tragĂ©die lyrique inventĂ© pour lui Ă  Versailles par Lully. Le thĂ©Ăątre envahit toute la vie de Cour jusqu’à la chapelle royale dernier grand chantier de son rĂšgne.
Louis XV Ă  l’ñme mĂ©lancolique voire dĂ©pressive cultive les divertissements amoureux que Voltaire et Rameau expriment sous la forme d’opĂ©ras-ballets, de comĂ©die d’un nouveau genre. FĂȘtes, bals costumĂ©s, badineries (peintes par Boucher) font de Versailles un lieu de plaisirs et de sensualitĂ© que l’esprit et le goĂ»t de la Pompadour rehausse jusqu’à l’excellence. Son rĂšgne s’achĂšve sur le nouvel opĂ©ra royal et le nouveau dĂ©cor de la galerie des glaces pour le mariage du Dauphin, futur Louis XVI et de la Marie-Antoinette


 

 

 

La Capella Reial de Catalunya
Le Concert des Nations
Jordi Savall, direction

Versailles, ChĂąteau. Mardi 30 juin 2015, 20h
Durée : 4 h (2 entractes inclus, le temps que les musiciens rejoignent les lieux entre chaque programme
.)

logo_culturebox_300_2014VISITEZ le site de culturebox et la page dédiée au concert événement LA NUIT des ROIS au chùteau de Versailles par Jordi Savall, mardi 30 juin 2015, 20h

 

Programme détaillé de la Nuit des Rois au Chùteau de Versailles :
FĂȘtes Royales aux temps de Louis XIII, Louis XIV, Louis XV

♩ OpĂ©ra Royal : l’orchestre de Louis XIII

Musiques de l’enfance du Dauphin
Musique pour le Sacre du Roy, fait le 17 Octobre 1610
Musiques pour le Mariage du Roy Louis XIII, faites en 1615
Concert donné a Louis XIII en 1627 par les 24 Violons
Les Musiques de Ballet 1634 – 1640

♩ Chapelle Royale : la Gloire de Dieu au temps de Louis XIV

Michel-Richard Delalande
De profundis

Marc-Antoine Charpentier
Te Deum

♩ Galerie des Glaces : la TragĂ©die Lyrique au temps de Louis XV

Jean-Philippe Rameau
Les BorĂ©ades* – ouverture, Airs et ChƓurs

Mardi 30 juin 2015 dĂšs 20h sur Culturebox, et sur France 2 le 1er septembre 2015

 

 

LIRE aussi notre dossier spécial LULLY à VERSAILLES

CD. Magnificat. Vivaldi, Bach. Jordi Savall (1 cd / 1 dvd Alia Vox).

magnificat-jordi-savall-vivaldi-bach-alia-vox-cd-clic-de-classiquenewsCD. Magnificat. Vivaldi, Bach. Jordi Savall (1 cd / 1 dvd Alia Vox). Alia Vox offre un montage spĂ©cifique pour les fĂȘtes de NoĂ«l 2014, associant les Magnificat de Vivaldi puis de Bach, en les faisant prĂ©cĂ©dĂ©e chacun de Concerti, prĂ©ambules profanes qui fonctionnent cependant Ă  merveille, comme les portiques d’une ferveur Ă©panouie Ă  suivre, d’une Ă©vidente profondeur exaltĂ©e. Au volet Vivaldi, le Concerto pour 2 violons RV578 enregistrĂ© en 2003 Ă  Cardona prĂ©cĂšde donc le Magnificat enregistrĂ© en live Ă  la Chapelle royale de Versailles dix annĂ©es aprĂšs, en juin 2013. Puis le Magnificat de Bach captĂ© Ă  la mĂȘme date Ă  Versailles est introduit par le Concert pour clavecin en RĂ© mineur BWV 1052, enregistrĂ© quant Ă  lui quelques semaines plus tard en juillet 2013 Ă  Fontfroide.

 

 

2013 : Magnificat de Vivaldi et Jean-SĂ©bastien Bach

2 Magnificat embrasés par Savall

CLIC D'OR macaron 200AprĂšs la thĂ©ĂątralitĂ© mordante (un rien hachĂ©e et parfois sĂšche) du RV 578 vivaldien (de 1725), le Magnificat rayonne par sa somptueuse rondeur collective, idĂ©alement rĂ©verbĂ©rĂ©e sous la voĂ»te versaillaise. Le sens des contrastes, la voluptĂ© active des solistes, l’accent et l’allant de l’orchestre plus assurĂ©, plus mĂ»r savent plus nettement emporter les effectifs vocaux que dans la prise de 2004, dans le mĂȘme lieu (album spĂ©cifique : Marc-Antoine Charpentier Ă  la Chapelle royale de Versailles). Savall trouve mĂȘme des couleurs plus convaincantes dans le mystĂšre resplendissant d’Et Misericordia… (plage 6). le Fecit potentia qui suit, fait valoir la coupe frĂ©nĂ©tique et trĂšs opĂ©ratique du chƓur, ses accents projetĂ©s (dispersit), d’une Ă©nergie pourtant mesurĂ©e. Autant de fermetĂ© partagĂ©e par tous les pupitres qui affirment non sans justesse, l’Ă©loquente certitude de Vivaldi sur le plan sacrĂ©.

L’art des transitions est total passant du final exclamatif et presque guerrier du Magnificat vivaldien Ă  la coupe tragique et enivrĂ©e du Concert pour clavecin en rĂ© mineur BWV 1052. vĂ©ritable partition aux flammes enivrantes dont Pierre HantaĂŻ sait exprimer les crĂ©pitements denses et dramatiques.
ExaltĂ©, percutant, prĂ©cis, d’une parfaite ivresse, le dĂ©but du Magnificat de Bach est irrĂ©sistible, totalement enivrant d’autant plus mĂ©ritant pour une prise live : les airs solistes sont de la mĂȘme grĂące inspirĂ©e ; c’est Ă©videmment une lecture irrĂ©sistible. Ă  classer parmi les meilleures bandes live de Savall Ă  Versailles. Le duo pour 2 voix (haute-contre et tĂ©nor), Et misericordia est d’une sĂ©duction tendre superlative, d’une juvĂ©nilitĂ© ardente (le sommet du Magnificat). MĂȘme coupe dramatique et fervente du Deposuit  potentes (plage 24) ; idem dans Esurientes implevit… qui suit (plage 25) : doublĂ© aux flĂ»tes en duo, Damien Guillon affirme un sens superlatif du texte (aciditĂ© prĂ©cise et ronde du timbre). MĂȘme souffle avec trompettes percutantes superbement mesurĂ©es (et des voix chorales parfaitement dĂ©tachĂ©es) pour le Gloria Patri final. Rien Ă  dire Ă  cette cĂ©lĂ©bration totalement rĂ©ussie et qui mĂ©rite amplement d’ĂȘtre fixĂ©e par le disque et le dvd.

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464ExaltĂ©, rythmique mais inspirĂ© chez Vivaldi ; tragique et d’une fiĂšvre prĂ©cise alternant l’exclamation doxologique et la ferveur attendrie des sĂ©quences de solistes, Jordi Savalll Ă©merveille dans ce recueil dĂ©diĂ© aux Magnificat des deux baroques. Le geste voluptueux mais mesurĂ©, la grĂące collective font tout le prix de ce programme que le dvd complĂ©mentaire, renforce encore par la sĂ©duction de l’image.

 

 

Magnificat. Jordi Savall. Vivaldi et JS Bach : Concerti et Magnificat. La Capella Reial de Catlunya, Le concert des nations. Pierre Hantaï, clavecin. Jordi Savall, direction. Enregistrements de juin 2013 (Magnificat de Bach et Vivaldi), 2003 et 2013 pour le Concerti de Vivaldi, de Jean-Sébastien Bach. 1 cd + 1 dvd Alia Vox AVSA 9909D. Parution : décembre 2014.

 

 

Compte rendu. Narbonne. Abbaye de Fontfroide, les 15,16,17,18 et 19 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme.

narbonne Ă©tĂ© 2014 210La route qui mĂšne Ă  Fontfroide est si belle au milieu des vignes, des oliviers, et de la garrigue avec au loin quelques ruines des chĂąteaux cathares, qu’elle devient presque un parcours initiatique, fait de senteurs merveilleuses. En la parcourant, le sentiment nous gagne d’entrer dans un ailleurs, coupĂ© de la rĂ©alitĂ© contemporaine, un monde oĂč l’homme et la terre nourriciĂšre, seraient Ă  nouveau des amis Ă  l’écoute l’un de l’autre.
Le 15 juillet, nous avons rejoint l’abbaye oĂč nous attendaient rĂ©pĂ©titions et concerts. Tous les espaces, toutes les salles, ou quasi, sont investis par le festival. Tout ou presque est accessible au public qui souhaite pousser les portes, alors qu’il visite l’abbaye, qui lui est ouverte Ă  la visite. Ainsi tandis que les artistes rĂ©pĂštent, peut-on voir les techniciens du son, les tĂ©lĂ©visions, France Musique s’activer autour d’eux, afin que tout soit prĂȘt pour les concerts. Evoquons tout de suite la sonorisation mise en place afin de rassurer les puristes. Elle est indispensable en ces lieux. Elle permet d’offrir une qualitĂ© d’Ă©coute Ă©gale Ă  tous. Cette annĂ©e, elle n’a pas toujours Ă©tĂ© parfaite, et pourtant pas un seul d’entre nous n’a regrettĂ© sa prĂ©sence en ces lieux, tant la magie de la programmation et le talent des artistes, font trĂšs vite oublier la prĂ©sence de la technique. Et alors que tout n’est qu’agitation autour de Jordi Savall et de ses musiciens, que les cameramen tirent les cĂąbles, bondissent sur la scĂšne, enjambent les fils, les artistes se retrouvent. Arrivant des quatre coins de la planĂšte et ne disposant bien souvent que de quelques heures pour rĂ©pĂ©ter et se mettre en place, ils rĂ©investissent ce lieu qu’ils redĂ©couvrent Ă  chaque fois, tant il est si vivant. InstantanĂ©ment, ils installent ce lien si particulier entre eux, la musique, les lieux et celui qui les Ă©coute. Alors que tout virevolte autour d’eux, la sĂ©rĂ©nitĂ© s’empare pourtant de tous.

 

 

 

Festival Musique et Histoire : une source d’Harmonie

 

narbonne Ă©tĂ© 2014 363Le public vient Ă  Fontfroide pour partager avec le maestro catalan, au-delĂ  de la simple rĂȘverie, des instants uniques d’affinitĂ©s, d’amitiĂ©, d’amour. La musique y dĂ©voile progressivement, ce meilleur qui sommeille en chacun de nous, si souvent craintif et apeurĂ©. Il n’est qu’Ă  entendre les premiĂšres minutes du Concert Orient Occident, en Hommage Ă  la Syrie donnĂ© le premier soir, alors que les musiciens marocain Driss El Maloumi Ă  l’Oud, le malgache Rajery au Valiha et le malien BallakĂ© Sissocko, au Kora improvisent un Kouroukanfouga instrumental subjuguant. DĂšs le concert de l’aprĂšs-midi Ă  18 heures, ils avaient entamĂ© Des Dialogues croisĂ©s, sous forme d’improvisation avec leurs homologues syriens Waed Bouhassoun au chant et Ă  l’Oud, Moslem Rahal au Ney et Hamam Alkhalaf au chant. Nous les retrouvons ce soir-lĂ , avec Ă  leur cĂŽtĂ© deux autres chanteurs, l’israĂ©lien Lior Elmaleh et la grecque Aikaterini Papadopoulu, ainsi que de nombreux instrumentistes et le chƓur d’enfants des jeunes chanteurs du Conservatoire de Narbonne. Ces derniers viendront apporter au final, avec brio, cette touche d’innocence qui permet Ă  une mĂ©lodie commune Ă  toutes les civilisations du pourtour mĂ©diterranĂ©en de dĂ©ployer les ailes de l’espĂ©rance. Ce concert n’est en rien « exotique », il possĂšde cette force de l’hommage aux victimes des guerres fratricides en une terre qui pourtant appelle Ă  la vie.
Ces concerts thĂ©matiques de « musiques du monde ancien », rĂ©unissant autour de lui pour des programmes comme Orient Occident du premier soir, ou celui sur les musiques du temps du Greco, ou bien encore celui sur les musiques des balkans qui concluait ou presque le festival, -puisque une dĂźner concert auquel nous n’avons pas assistĂ© le dimanche finissait sur une folle fĂȘte mexicaine l’Ă©dition de cette annĂ©e-, permettent Ă  Jordi Savall de poursuivre ainsi son travail d’artiste de l’Unesco pour la paix. En permettant aux jeunes gĂ©nĂ©rations en cours de formation musicales de dĂ©couvrir Ă  cĂŽtĂ© d’adultes de tout horizon, par la musique, la richesse de ces croisements incessants de l’histoire et des cultures, il donne aux jeunes gĂ©nĂ©rations l’opportunitĂ© de changer le monde de demain.
Tous les concerts de 18 heures sont des perles rares et prĂ©cieuses. Les talents d’improvisateurs virtuoses de tous ces musiciens, rĂ©vĂšlent ainsi, au public Ă©tonnĂ©, les ressources infinies de leurs instruments. De Driss el Maloumi Ă  l’oud, en passant par Moslem Rahal au Ney, ou le survoltĂ© Bora Dugic Ă  la Frula, ou le surprenant et irradiant violoniste tzigane Tcha Limberger, tous semblent entrer en transe et en communautĂ© d’esprit avec le public. Sourires, regards, silence, la musique, reflet de la lumiĂšre et de nos Ă©motions, s’y Ă©panouit. Le concert de Ferran Savall est une trĂšs belle dĂ©couverte. Les onomatopĂ©es de Ferran Savall, nous racontent des histoires fantasmagoriques. Aucun musicien ne cherche Ă  entrer en concurrence avec un autre. Ici chacun peut s’exprimer. En pays cathare, on se laisse ensorceler et rĂ©jouir par la musique, fĂ»t-elle nostalgique. Et l’on aura remarquĂ© au passage combien Hakan GĂŒngör au Canun, peut faire de chaque piĂšce interprĂ©tĂ©e, un vĂ©ritable joyau.
Comment ne pas ĂȘtre touchĂ© par la grĂące qui Ă©mane du concert d’Arianna Savall et de Peter Udland Johansen. La prĂ©sence compassionnelle de la soprano, au timbre cristallin, nous touche Ă  chaque fois. Reprenant le programme du CD Hirundo Maris, pour lequel nous les avions interviewĂ©s pour Classique News, les deux artistes et leurs compagnons musiciens, nous ont procurĂ© au cƓur de la garrigue en plein Ă©tĂ©, le sentiment de nous retrouver sur des mers oĂč souffle une brise fraĂźche et lĂ©gĂšre. NimbĂ©e de lumiĂšre, Arianna nous a touchĂ©e Ă  l’Ăąme. Elle a souhaitĂ© rendre hommage Ă  sa mĂšre, dont on ressent la prĂ©sence amicale partout en ces lieux qu’elle aimait tant. Le son des vagues, provenant des percussions de David Mayoral et le chant des mouettes de la contrebasse de Miguel Angel Cordero, sont des instants vertigineux de tendresse et d’apaisement. Le percussionniste que l’on a retrouvĂ© dans de nombreux concerts, a dĂ©voilĂ© combien la percussion est un art qui demande une vĂ©ritable sensibilitĂ©.
Impossible ici de rentrer dans les dĂ©tails de chaque concert et de citer tous les artistes, l’article serait bien trop long. Le concert en hommage au Grego, fait de lumiĂšres franches et d’ombres redoutables, a rĂ©vĂ©lĂ© un programme passionnant. Celui consacrĂ© aux Balkans fĂ»t d’une beautĂ© Ă  couper le souffle, oĂč l’on a retrouvĂ© cet apaisant instrument qu’est le Duduk et son jeune mais non moins brillant interprĂšte, HaĂŻf Sarikouyoumdjian.
Enfin Jordi Savall, a consacrĂ© deux concerts inoubliables Ă  la musique pour viole. L’un intitulĂ© l’Europe du Nord a permis d’entendre le rĂ©pertoire français du XVIIe siĂšcle, et celui intitulĂ© Fantaisies Royales, le si Ă©lĂ©gant et brillant rĂ©pertoire anglais des annĂ©es 1630-1660. ComplicitĂ© absolue entre des artistes qui se connaissent depuis tant d’annĂ©e. Dans le RĂ©fectoire des convers, un lien intime s’instaure entre les musiciens, les compositeurs et le public. Le sentiment d’ĂȘtre entre amis, aprĂšs le souper, nous gagne. La poĂ©sie de l’éphĂ©mĂšre est ici servie par une basse continue aux clairs obscurs chatoyants. Pierre HantaĂŻ au clavecin ou Xavier Diaz-Latorre au thĂ©orbe sont des continuistes aristocratiques. Philippe Pierlot Ă  la basse de viole qui assure la basse continue sur l’ensemble des concerts, a ici entamĂ© avec Jordi Savall une conversation raffinĂ©e et mĂ©lancolique, dans le Concert Ă  deux violes Ă©gales : Tombeau des Regrets de Monsieur de Sainte Colombe le PĂšre qu’ils ont poursuivi dans les Fantaisies royales, deux jours plus tard, en compagnie du trĂšs beau consort de violes rĂ©unie pour cette occasion. Dans le concert consacrĂ© au rĂ©pertoire français, Jordi Savall a souhaitĂ© Ă©voquer l’éclat de la musique française qui Ă  la fin de rĂšgne de Louis XIV va cĂ©der la place Ă  une musique du recueillement, plus intimiste et qui fait miroiter l’ñme et ses ombres. La flĂ»te ductile de Marc HantaĂŻ, parfois impertinente sait se faire joueuse, subtile, rĂȘveuse, tandis que le violon de Manfredo Kraemer mĂ©lange d’irisation et d’énergie, se plait Ă  soutenir une conversation effrontĂ©e. Le programme consacrĂ© Ă  la musique anglaise au temps des guerres des trois royaumes, rĂ©pertoire Ă©minemment virtuose de la toute fin du XVIe siĂšcle et du dĂ©but du XVIIe siĂšcle, offre au consort de violes ses plus belles lettres de noblesse, ici servie par des interprĂštes flamboyants. La texture polyphonique raffinĂ©e et si complexe est rendue avec une prĂ©cision si vivante qu’elle donne Ă  ses voix du silence, toute sa plĂ©nitude.
Le festival de Fontfroide est plus qu’une belle aventure. Il serait dommage de vous en priver. Jordi Savall bien au-delĂ  du musicien est un humaniste qui sait s’entourer de vĂ©ritables personnalitĂ©s et transmettre non seulement son savoir-faire, mais aussi donner Ă  voir et Ă  partager la quintessence de ce que l’humanitĂ© peut elle-mĂȘme offrir de meilleur. Entourer d’équipes techniques, administratives et de bĂ©nĂ©voles qui ne demandent qu’à le seconder avec efficacitĂ© et passion et du soutien amical  des propriĂ©taires de l’Abbaye, et de nombreux partenaires dont la si douce ville de Narbonne, il nous permet de voyager bien au-delĂ  de toute frontiĂšre et de reprendre la route, de suivre cet escalier qui derriĂšre le jardin en terrasse semble « aller sans fin », vers un inconnu fascinant.

Narbonne. Abbaye de Fontfroide du 15 au 20 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme. Mardi 15 juillet, Abbaye de Fontfroide, concert de 18 h, sur les Jardins en Terrasses  Dialogues croisĂ©s : Syrie, Maroc, Mali et Madagascar par Moslem Rahal (ney) , Waed Bouhassoun (voix&oud), Hamam Alkhalaf (voix) & l’ensemble d’Afrique : Dris El Maloumi (voix & oud), BallakĂ© Sissoko (lora du Mali), Rajery (Valiha de Madagascar). Concert du soir, Cour Louis XIV, Orient & Occident, avec les musiciens de GrĂšce, d’IsraĂ«l, du Maroc, de Syrie, le Choeur d’enfants du Conservatoire de musique du Grand Narbonne et les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’HespĂ©rion XXI. Mercredi 16 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasses, Dialogues Nord et sud : NorvĂšge et Catalogne, Arianna Savall (chant et harpe), Peter Udland Johansen (voix, hardinfele, mandolin) et les musiciens de l’album Hirundo Maris. Concert du soir, L’Europe du Nord 1714 – 1788, Le Concert des Nations, Manfredo Kraemer, violon ; Marc HantaĂŻ, flĂ»te traversiĂšre ; Philippe Pierlot, basse de viole ; Xavier Diaz-Latorre, thĂ©orbe & guitare, Pierre HantaĂŻ, clavecin ; Jordi Savall, viole de gambe & direction. 18 juillet, concert de 18 heures, Jardins en Terrasse, Fantaisies mĂ©diterranĂ©es : d’autrefois et d’aujourd’hui, Ferran Savall et des musiciens d’HespĂ©rion XXI. Concert du Soir, Eglise Abbatiale, l’Europe du Sud 1541-1614, les Musiques au temps du Greco par les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 18 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasse, l’Esprit des Balkans : Tziganes & Ottomans par des musiciens tziganes, turcs et serbes. Concert du soir, RĂ©fectoire des convers de l’Abbaye. Fantaisies royales, HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 19 juillet 2014, Concert du soir en l’Ă©glise Abbatiale, les Cycles de la vie – Balkan : le Pays du Miel & du Sang, HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall.

 

 
Illustrations : © Monique Parmentier

Compte rendu, concert. Narbonne, ThĂ©Ăątre, le 13 juillet 2014. Festival Horizon MĂ©diterranĂ©e. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Jordi Savall et ses musiciens invitĂ©s.

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464Lorsque vient l’heure d’Ă©crire cette chronique, le temps s’est Ă©coulĂ©, emportant les derniĂšres notes de musique, celles du dernier concert. Elles sont parties vers des horizons lointains, tandis que nous rejoignons la capitale, son bruit, son agitation permanente. Et c’est d’abord la qualitĂ© du silence et de la lumiĂšre, du Festival de musique ancienne qui se tient en l’Abbaye de Fontfroide dans l’Aude, qui nous revient en mĂ©moire. Une qualitĂ© de silence, qui aidĂ©e par le vent porte la musique, loin, trĂšs loin. Comment ne pas se revoir, marchant dans la garrigue en dĂ©but de soirĂ©e, Ă  l’arriĂšre de l’abbaye. Au loin, le son des violes de Jordi Savall et de Philippe Pierlot qui rĂ©pĂštent quelques fantaisies de William Law ou de Matthew Locke. Les nuages ont recouvert la forĂȘt environnante, semblant figer le temps dans un ailleurs lointain et Ă©ternel. Le vent chante sa plainte qui accompagne les violes. La solitude qui nous entoure, se pare de poĂ©sie et parle, nous murmure l’ineffable. Celui qui n’a pas vĂ©cu ce sentiment d’une intense spiritualitĂ©, si universelle, qui sourde de Fontfroide, comme cette source froide qui attend le voyageur Ă©garĂ©, ne sait Ă  quel point ce festival rĂ©pond Ă  un appel, Ă  une quĂȘte… celle de la paix.

Chants d’exil et d’amour sur les terres d’Al Andalous

savall-festival-fontfroideC’est Ă  quelques kilomĂštres des bords de la MĂ©diterranĂ©e, notre mĂšre Ă  tous, que ce lieu prĂ©servĂ© par une famille qui semble si attachĂ©e Ă  ce trĂ©sor patrimoniale, offre l’harmonie et la sagesse. Et c’est en cette Abbaye de Fontfroide que depuis neuf ans, Jordi Savall propose Ă  un public fidĂšle et attentif, un festival de musique ancienne unique en son genre. CrĂ©Ă© en compagnie de son Ă©pouse Montserrat Figueras, dans un lieu dĂ©couvert presque par hasard, Ă  l’occasion d’une invitation Ă  y donner un concert, le Festival Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel, tente de rendre possible le partage et l’Ă©coute d’une histoire et d’une culture commune et pourtant si diverse, des peuples de cette mer qui a vu naĂźtre tant de civilisations.
Cette annĂ©e avant de rejoindre l’Abbaye le 15 juillet, c’est dans la ville de Narbonne que le 13, nous avons tout d’abord retrouvĂ© Jordi Savall, ainsi que certaines de ses chanteuses et musiciens pour un concert intitulĂ© Chants d’exil et d’amour. Partenaire officiel du Festival qui se tient Ă  l’abbaye, la ville dans le cadre d’une manifestation plus globale intitulĂ©e Horizon MĂ©diterranĂ©e, a souhaitĂ© cĂ©lĂ©brer la femme mĂ©diterranĂ©enne Ă  l’occasion de ces rencontres. Spectacles de chant, de danse, confĂ©rences dĂ©bats, exposition, viennent cĂ©lĂ©brer toutes celles qui dans la guerre et dans la paix, « sont une source d’inspiration ».
Ainsi le temps d’une soirĂ©e, Jordi Savall est-il devenu le troubadour de cette ancienne citĂ© romaine, qui a Ă©tĂ© Ă  une certaine Ă©poque la capitale d’une province d’Al Andalous. Nous retiendrons tout d’abord de ce concert splendide, la dĂ©claration simple, digne et angoissĂ©e, lue par des intermittents, rappelant que sans eux, il ne peut y avoir de spectacle. On peut Ă©galement se rĂ©jouir de ce public de tout Ăąge, venu nombreux. D’autant que le soir mĂȘme, la coupe du monde de football aurait pu le retenir devant un poste de tĂ©lĂ©. Connaissant peu ou pas la musique ancienne, ce public n’a d’ailleurs quittĂ© qu’à regret le thĂ©Ăątre Ă  la fin du concert. A l’Ă©coute de la magie des instruments et de ces voix envoĂ»tantes, si Ă©vocatrices de ces ailleurs, d’une diffĂ©rence qui invite au voyage et Ă  la contemplation, il s’est laissĂ© emporter loin de son quotidien. Les instruments : le santur, le ney, l’oud et le rebbab magnifient les voix. Ils chantent les souffrances de l’absence et de l’exil, mais aussi la beautĂ© du monde et le bonheur d’aimer. Des voix, nous retiendrons tout particuliĂšrement, celle de deux des chanteuses qui ont profondĂ©ment marquĂ© cette soirĂ©e et le festival oĂč nous les avons ensuite retrouvĂ©es. Celle de la chanteuse grecque, Aikaterini Papadopoulu, limpide et dĂ©licate, suggĂšre la nostalgie des bonheurs perdus, des instants fugaces et ardents, de tous ces petits bonheurs qui font une vie. Tandis que celle tout en retenue, de la chanteuse musicienne syrienne – qui s’accompagne Ă  l’Oud- Waed Bouhassoun, est d’une indicible Ă©motion. Elle exprime l’amour, la peur, l’angoisse, une poĂ©sie fugace et sensible, qui suspend le temps, avec une noblesse et une dignitĂ© rares. La direction attentive et Ă  l’écoute de Jordi Savall redonne vie au lyrisme des muses de la MĂ©diterranĂ©e.

Narbonne, ThĂ©Ăątre de Narbonne le 13 juillet 2014 ; Festival Horizon MĂ©diterranĂ©e. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Jordi Savall et ses musiciens invitĂ©s.

 

 

Illustrations : Jordi Saval, portrait (DR) ; à Fontfroide juillet 2014 © Monique Parmentier

Jordi Savall joue Rameau sur France 2

france2-logo_2013TĂ©lĂ©. France 2. Jordi Savall joue Rameau, jeudi 6 mars 2014, 00h30. On se souvient d’un disque exemplaire restituant le faste chorĂ©graphique et cette sensibilitĂ© Ă  la couleur et aux timbres  d’un Rameau rĂ©enchantĂ© grĂące Ă  la direction du chef fondateur du Concert des Nations, Jordi Savall. Le programme avait Ă©tĂ© rodĂ© d’abord au concert, comme ici en 2011, puis enregistrĂ© dans la foulĂ©e pour le disque (Alia Vox). France 2 en cette annĂ©e Rameau 2014 nous offre l’enregistrement filmĂ© du concert donnĂ© Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles le 16 janvier 2011. Le lieu est d’autant mieux dĂ©signĂ© pour Rameau que le Dijonais occupa les fonctions les plus prestigieuses Ă  la Cour de France sous Louis XV Ă  Versailles prĂ©cisĂ©ment. A l’époque, le ChĂąteau ne dispose pas encore d’un opĂ©ra en dur, mais en divers sites du domaine, les compositeurs disposent d’un goĂ»t jamais attĂ©nuĂ© pour la machine lyrique et dans le cas de Rameau, du flamboiement d’un orchestre souverain, n’en dĂ©plaisent aux chanteurs et acteurs de l’AcadĂ©mie royale de musique. Le programme dĂ©fendu par Savall et ses Ă©quipes illustrent l’excellence du compositeur dans l’art orchestral,  c’est mĂȘme dans le cas de Rameau, du premier symphoniste digne de ce nom, avant Berlioz et les romantiques.  

 

Savall_jordi_portrait_jordi_savall

 

 
 

Pleins feux sur Rameau le symphoniste 

L’orchestre de Louis XV selon Rameau

 

Voici ce qu’écrivait Ernst Van Beck Ă  propos du cd Rameau, l’orchestre de Louis XV lors de sa parution en juin 2006
 Le programme du disque est identique aux Ɠuvres abordĂ©s dans le concert filmĂ© diffusĂ© sur France 2.

Fastes et Ă©loquence ramistes
 Ici, naĂźt l’orchestre français et dĂ©jĂ  ce symphonisme ardent, ivre de couleurs et de climats tĂ©nus qui dĂ©passent bien souvent leur “prĂ©texte narratif”: Ă  Jordi Savall, reconnaissons ce gĂ©nie magicien du geste capable de transmettre aujourd’hui la modernitĂ© inclassable du plus grand compositeur français du XVIIIĂš. Magistral.

DĂšs les Indes Galantes, premiĂšre pierre de cette incursion chronologiquement respectĂ©e et qui restitue comme une maniĂšre de rĂ©capitulation de l’écriture de Rameau des Indes Galantes donc (1735) aux BorĂ©ades (1764, que l’auteur ne put voir crĂ©Ă© de son vivant): Jordi Savall se dĂ©voile immensĂ©ment inspirĂ© dans ce thĂ©Ăątre du dĂ©lire musical, de l’enchantement rocaille et de la pure invention baroque. Certes il y a le mordant et l’expressivitĂ© des cordes (superbes coups d’archet), la vitalitĂ© des bois (hautbois et bassons Ă  la fĂȘte), avec l’accent et la couleur des cuivres Ă©tonnamment ronds et prĂ©cis, Jordi Savall souligne tout ce que Rameau doit Ă  Lully dans la grandeur et la solennitĂ© (jamais cependant grandiloquente: balancement suspendu du Menuet des guerriers
). La

Chaconne laisse respirer la phrase, dĂ©ployant ce goĂ»t de la pĂąte, ce coloris savallien dont nous avons pu dire toute la subtilitĂ© et le raffinement jamais strictement dĂ©monstratif, toujours aĂ©rien, d’une onctuositĂ© si dĂ©lectable, dĂ©jĂ  admirablement rĂ©alisĂ©s dans le prĂ©cĂ©dent disque dĂ©diĂ© Ă  cet autre magicien au dĂ©but du XVIIIĂš, François Couperin.

Nostalgie, rĂȘve, enchantement, force et muscle (Ă©nergie de l’ouverture de NaĂŻs, 1748: d’une Ă©lectrisante course construite comme une flamme ascensionnelle avec des fins de phrase pointĂ©es comme une touche sans appui)
 toutes les facettes du soleil versaillais Ă©blouissent ici; comme compositeur officiel de la Cour de Louis XV, Rameau mĂ©ritait bien ce flamboiement de couleurs, cette prĂ©cision d’accents, ce geste libĂ©rĂ© qui oublie la tenue strictement rythmique pour atteindre Ă  une continuitĂ© Ă©lastique et organique totalement jubilatoire (Rigaudons si diversement caractĂ©risĂ©s de NaĂŻs, plage 16), sans omettre la lĂ©gĂšretĂ© de la Chaconne.
Beaux accents mordants de l’ouverture de Zoroastre (1749) oĂč s’accomplit avec une mĂȘme souplesse les pointes aigres surexpressives puis ce lĂącher prise d’une onctuositĂ© tout en finesse mĂ©lancolique: le contraste de ces deux climats enchaĂźnĂ©s est dĂ©jĂ  le  gage d’une superbe comprĂ©hension de la versatilitĂ© permanente du Rameau inventeur. Dans l’air des esprits infernaux plus l’air grave, Savall et sa noble assemblĂ©e font rugir la prĂ©sence du thĂ©Ăątre avec une pĂąte lĂ  encore suractive et passionnante car la richesse dynamique ne ralentit jamais l’architecture dramatique. La Gavotte en rondeau puis la Sarabande (superbes respirations) convoquent le raffinement mondain des salons courtisans, cette dĂ©licatesse et ce poli d’intonation qui rappellent
Ă©videmment les piĂšces de clavecin en concerts, eux mĂȘme si inspirĂ©s par la succession prodigieuse des opĂ©ras du Dijonais.
Et que dire encore de la frĂ©nĂ©sie voire la transe de la conclusion des BorĂ©ades, l’ultime oeuvre de Rameau, oĂč c’est le gĂ©nie de la danse qui emporte tout l’orchestre au langage si flamboyant. Allant dramatique annoncĂ© dans les gavottes pour les heures et les zĂ©phyrs, rĂ©glĂ©es comme des mĂ©caniques fulgurantes
 l’option du tempo s’avĂšre convaincante. Instrumentalement, Jordi Saval poursuit une Ă©tude de la sonoritĂ© appliquĂ©e amorcĂ©e auparavant sur les orchestres de Louis XIII et de Louis XIV. L’HĂ©roĂŻque, la Pastorale, l’action tragique s’incarnent ici avec une vitalitĂ© bouillonnante, une direction opulente et variĂ©e, qui aime s’alanguir et s’attendrir aux instants de repos et de mĂ©ditation; rugir et souffler des braises Ă  l’évocation des tempĂȘtes et batailles en bon ordre. Pour accomplir cette recherche historique sur instruments d’époque selon la connaissance d’une recherche informĂ©e, Savall trouve en Manfredo Kraemer un violoniste complice Ă©videmment crucial: la sĂ©duction formelle de la pĂąte globale comme ce nerf musclĂ© des accents si habilement enchaĂźnĂ©s dans leurs climats contrastĂ©s (poĂ©sie saisissante des Vents, si emblĂ©matique pour les BorĂ©ades) offrent aujourd’hui la plus vivante des propositions pour la musique française baroque dont Rameau sort gagnant. Le compositeur officiel de Louis XV dĂšs 1745, incarne une maniĂšre rocaille pleinement aboutie et dĂ©jĂ  visionnaire dans sa faveur dĂ©lirante rĂ©servĂ©e aux instruments. L’orchestre vainc tout. Symphoniste, Rameau se distingue immĂ©diatement. Peu Ă  peu, une Ă©criture d’abord dramatique et flamboyante dĂ©jĂ  passionnante par sa verve crĂ©ative sĂ©duit immĂ©diatement; puis Savall nous initie Ă  l’évolution de la plume ramiste, autour de 1750, plus construite, plus audacieuse et mĂȘme abstraite: les ouvertures des Zoroastre et surtout des BorĂ©ades indiquent une pensĂ©e musicale de plus en plus libĂ©rĂ©e (pure invention rythmique de la contredanse en rondeau des BorĂ©ades).

Ici, naĂźt l’orchestre français et dĂ©jĂ  ce symphonisme ardent, ivre de couleurs et de climats tĂ©nus qui dĂ©passent bien souvent leur “prĂ©texte narratif”: Ă  Jordi Savall, reconnaissons ce gĂ©nie magicien du geste capable de transmettre aujourd’hui la modernitĂ© inclassable du plus grand compositeur français du XVIIIĂš. Magistral. Rameau: Suites d’orchestre. Les Indes Galantes, 1735. NaĂŻs, 1748. Zoroastre, 1749. Les BorĂ©ades, 1764. Le Concert des Nations. Jordi Savall, direction. Ernst Van Beck. Voir la critique illustrĂ©e du disque Rameau, l’orchestre de Louis XV par Jordi Savall.

Compte-rendu : Saintes. Abbatiale, le 12 juillet 2013. Musiques traditionnelles séfarades et arméniennes, Hespérion XXI; Jordi Savall, viÚle et direction.

Hesperion XXI photo de groupeOn ne prĂ©sente plus l’ensemble HĂ©sperion XXI placĂ© depuis ses dĂ©buts, en 1974, sous la direction avisĂ©e de Jordi Savall. Depuis le dĂ©cĂšs de la soprano espagnole Montserrat Figueras en 2012, Savall privilĂ©gie les programmes de musique ancienne tant occidentale qu’orientale. 

Festival de Saintes : une ouverture en fanfare avec Jordi Savall

 

Pour le concert d’ouverture du festival 2013 Jordi Savall a programmĂ© des oeuvres du bassin mĂ©diterranĂ©en qui est aussi celui du dernier cd d’HespĂ©rion XXI. Le chef et vieliste catalan s’est beaucoup appuyĂ© sur l’oeuvre de Dimitrie Cantemir (1673-1723). Luthiste, compositeur et Ă©crivain reconnu de son vivant, il a entre autres laissĂ© un livre intitulĂ© “Istanbul : le livre de la science de la musique” sur lequel Jordi Savall s’est appuyĂ© et qui a donnĂ© son titre au programme du cd paru et du concert de Saintes 2013.

DĂšs le dĂ©but de la soirĂ©e, nous voyageons entre la GrĂšce, l’ArmĂ©nie, la Turquie et le bassin mĂ©diterranĂ©en oĂč se rejoignent et se cĂŽtoient les trois grandes religions du livre,  dont le savant mĂ©lange des cultures laisse entrevoir la richesse exceptionnelle des musiques et des arts de ces pays. Jordi Savall et ses musiciens alternent avec talent les musiques de chaque pays, de chaque religion. A plusieurs reprises les musiciens jouent seuls, parfois accompagnĂ©s par la viĂšle de Jordi Savall. La richesse culturelle et artistique du bassin mĂ©diterranĂ©en est Ă  ce point inĂ©puisable que le programme du concert d’ouverture n’en donne qu’un bref aperçu.

Cependant, Jordi Savall dose savamment  les mĂ©lodies jouĂ©es, chantĂ©es et/ou dansĂ©es par chacune des trois grandes religions du livre permettant au public d’en dĂ©couvrir ou de redĂ©couvrir de nouveaux horizons.

Le programme “dĂ©coupĂ©” en quatre parties Ă©gales et alternant musiques entrainantes et “tristes”  accoste ainsi  en GrĂšce, en ArmĂ©nie, en Turquie …  cela permet aussi de se plonger dans un univers vivant et en constante Ă©volution. D’autre part, la complicitĂ© entre Jordi Savall et ses musiciens, qui se connaissent depuis quarante ans, leur permet de jouer sans complexes, au signe d’un regard furtif qui lance le collectif… et d’ailleurs, un seul coup dƓil, discret et Ă  peine visible suffit maintenant Ă  lancer une mĂ©lodie.

C’est un public conquis qui ovationne Jordi Savall et HespĂ©rion XXI; les musiciens,  ravis par l’accueil reparaissent sans se faire prier. C’est Jordi Savall qui annonce lui mĂȘme le premier bis qu’il dĂ©die, aprĂšs lui avoir rendu un hommage Ă©mouvant, Ă  son Ă©pouse disparue.

L’ensemble joue une chanson mĂ©diĂ©vale que Montserrat Figueras chantait rĂ©guliĂšrement en concert dans ses trois versions (arabe, juive et chrĂ©tienne). C’est aussi Jordi Savall qui prĂ©sente ses musiciens et les instruments sur lesquels ils jouent; ce qui leur permet aussi de se livrer Ă  une courte improvisation afin que le public, venu nombreux, puisse apprĂ©cier les sonoritĂ©s propres Ă  chacun. Pour clore le concert, Hesperion XXI joue une chanson armĂ©nienne prĂ©sentĂ©e non par son chef mais par le jeune joueur de Duduk (flĂ»te armĂ©nienne) dont le titre est assez Ă©loquent (Nous sommes un peuple courageux). FraternitĂ©, musique, paix…

Voici la source savallienne des concerts humanistes que tant de musiciens et leur ensemble propre reprennent ici et lĂ , portĂ©s par un mĂȘme espoir de partage et de comprĂ©hension mutuelle. A Jordi Savall revient le mĂ©rite d’en entretenir la flamme pionniĂšre.

Saintes. Abbatiale, le 12 juillet 2013. Musiques traditionnelles séfarades et arméniennes, Hespérion XXI; Jordi Savall, viÚle et direction

Illustration : Jordi Saval et ses partenaires musiciens à Saintes 2013 © photo HélÚne Biard pour classiquenews.com

Jordi Savall Ă  Versailles : Bach, Haendel, Vivaldi

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464Arte. Jordi Savall : Magnificat & Jubilate Deo. Chapelle Royale de Versailles … Fin  juin 2013, Jordi Savall a offert un splendide programme de musique sacrĂ©e europĂ©enne dans le cadre de la Chapelle royale du ChĂąteau de Versailles. Le musicien catalany dirigeait deux « Magnificat », l’un de Bach, l’autre de Vivaldi, et des Ɠuvres de Lully et Haendel.
AprĂšs la parution de son enregistrement de la Messe en Si de Bach, Jordi Savall a tenu Ă  proposer, pour le Tricentenaire de la Paix d’Utrecht (1713) qui venait clore une douzaine d’annĂ©es de guerre entre la France et la moitiĂ© de l’Europe, un programme rĂ©unissant quatre chefs d’Ɠuvres emblĂ©matiques de la musique sacrĂ©e europĂ©enne, quatre compositions magnifiant la grandeur divine, le pouvoir royal, la force du message pacifique.
Cette premiĂšre version du Magnificat de Vivaldi date prĂ©cisĂ©ment de la pĂ©riode 1713-1717. Vivaldi en donnera plus tard deux autres versions qui s’éloigneront de la cantate sacrĂ©e. Il emploie ici les techniques musicales qui le caractĂ©risent alors, comme des thĂšmes trĂšs longs ou une Ă©criture fuguĂ©e.

La suite pour orchestre n°3 de Johann Sebastian Bach est l’une des Ɠuvres instrumentales les plus connues du compositeur.

Le Magnificat de Bach reste une rĂ©fĂ©rence de perfection dans l’Ɠuvre du Cantor, utilisant plus que jamais les combinaisons d’Ă©criture contrapuntique et les figures mathĂ©matiques pour crĂ©er une Ɠuvre Ă  la beautĂ© et Ă  l’Ă©loquence enthousiasmantes, vĂ©ritable tour de force vocal et contrapuntique pour le chƓur. Adoration par la Vierge Marie du Christ naissant, le Magnificat serait-il le chef d’Ɠuvre choral de Bach ? certainement, c’est en tout cas de cette façon que l’approche Jordi Savall et ses troupes.

Haendel a composĂ© le Jubilate pour cĂ©lĂ©brer la Paix d’Utrecht, en 1713, dans un style qui croise les traditions purcelliennes et un mĂ©tier dĂ©jĂ  sĂ»r Ă  peine arrivĂ© d’Italie. ƒuvre fastueuse, elle cĂ©lĂšbre la gloire de la Cour d’Angleterre tout autant que la paix europĂ©enne … aspiration et idĂ©al politique inspire une oeuvre de premier plan.

Jordi Savall : Magnificat & Jubilate Deo
Chapelle Royale de Versailles
La Capella Reial de Catalunya
Le Concert des Nations
Jordi Savall, direction
Réalisation : Benjamin Bleton
Coproduction : ARTE France, Karl More Productions, CIMA, Chùteau de Versailles Spectacles
Avec : Hanna Bayodi-Hirt, Johanette Zomer, Damien Guillon, David Munderloh, Stephan Macleod.