COMPTE-RENDU, opĂ©ra. MARSEILLE, OpĂ©ra, le 19 fĂ©vrier 2019. GOUNOD : Faust. BORRAS, COURJAL. L FOSTER / N DUFFAUT. Ă reprise dâune production, reprise dâune introduction sur une Ćuvre qui ne bouge pas, mĂȘme remuĂ©e des remous qui accueillirent Ă Avignon cette mise en scĂšne de Nadine Duffaut, certes, dĂ©rangeante, hĂ©sitant entre symbolisme et rĂ©alisme, mais jamais indiffĂ©rente. Ă Marseille, au rĂŽle de Wagner prĂšs, câest la distribution qui est renouvelĂ©e.
LâOEUVRE : Diables dâhommes

Sur lâhomme vendant son Ăąme au diable contre lâamour dâune jeune femme, lâEspagne connaissait dĂ©jĂ quelques piĂšces de théùtre,El esclavo del demonio (1612), âLâesclave du dĂ©monâ, de Mira de Amescua et, entre autres plus tardives, El mĂĄgico prodigioso, âLa magicien prodigieuxâ (1637) [1] de Pedro CalderĂłn de la Barca, inspirĂ©e de la lĂ©gende des saints Cyprien et Justine, martyrs dâAntioche, IIIe siĂšcle : pour lâamour de la jeune chrĂ©tienne, le jeune savant paĂŻen, qui sâinterrogeait sur le pouvoir absolu dâun Dieu unique contre la pluralitĂ© dissolue du panthĂ©on des dieux antiques, signe un pacte avec le Diable. Câest aux Ă©crivains allemands du Sturm und Drang, dont Herder, Schiller et Goethe, fĂ©rus de culture espagnole antidote au classicisme français, que lâon doit le renouveau de lâintĂ©rĂȘt pour la poĂ©sie du SiĂšcle dâOr espagnol (GĆthe en adaptera des poĂšmes) et son théùtre, dont sâabreuvera aussi Hugo.
Il est probable que GĆthe y ait puisĂ©, pour sa fameuse tragĂ©die, lâenjeu de la femme dans le pacte avec le diable, Ă©tant absente dans le livre source, Historia von Dr. Johann Fausten dem weitbeschreyten Zauberer und SchwarzkĂŒnstlerâŠ,couramment appelĂ© Faustbuch, âle Livre de Faustâ, paru Ă Francfort en 1587.Ce recueil populaire sâinspirait des lĂ©gendes tĂ©nĂ©breuses entourant le rĂ©el Docteur Johann Georg Faust (1480-1540), alchimiste allemand, astrologue, astrologue, nĂ©croman, câest-Ă -dire magicien. Un MusĂ©e lui est consacrĂ© Ă Knittlingen, sa ville natale.
La science rationnelle moderne, nâĂ©tait pas encore sortie de la gangue des sciences occultes dans lesquelles, astrologue et astronome confondus, dans les secrets encore incomprĂ©hensibles, on voit souvent, par crainte et superstition, la main, la griffe du diable. Ainsi, la mort du savant Docteur Faust en 1540, dans une explosion due sans doute Ă ses recherches chimiques ou alchimiques, passera pour le rĂ©sultat de ses expĂ©riences diaboliques, du pacte quâil aurait passĂ© avec le Diable, signĂ© de son sang, pour retrouver la jeunesse sinon lâamour. [2]
Ce livre, qui sera aussi traduit avec succĂšs en français en 1598, sera adaptĂ©, dâaprĂšs la traduction anglaise, par Christopher Marlowe dans sa piĂšce La Tragique Histoire du Docteur Faust (1604) et, donc, deux siĂšcle aprĂšs, pa Johann Wolfgang von GĆthe dans son premier Faust(1808), qui fixera dans lâimagerie romantique, la touchante figure de Marguerite au rouet : sĂ©duite, enceinte, abandonnĂ©e, matricide, infanticide enfin : condamnĂ©e Ă mort, et refusant dâĂȘtre sauvĂ©e avec la complicitĂ© de MĂ©phistophĂ©lĂšs, pour le salut de son Ăąme.Son contemporain, Gotthold Ephaim,avait aussi commencĂ©, sans lâachever, une piĂšce sur Faust en 1759.
Berlioz avait reprĂ©sentĂ© Ă Paris, sans guĂšre de succĂšs, en 1846, La Damnation de Faust [3] dâaprĂšs la cĂ©lĂšbre piĂšce de Goethe traduite en 1828 par GĂ©rard de Nerval: « Pour la âChanson du ratâ,il nây avait pas un chat dans la salle », constatera cruellement Rossini. RuinĂ©, Berlioz sâexile. Gounod sera plus heureux. HantĂ© par le thĂšme, gratifiĂ© du bon livret que lui Ă©crivit Jules Barbier, la contribution de Michel CarrĂ©, auteur d’un drame intitulĂ© Faust et Marguerite, se limitant Ă l’air du Roi de ThulĂ© et Ă la ronde du veau d’or, deux beaux textes, il est vrai. AprĂšs des remaniements, lâopĂ©ra triompha en 1859, et rivalise en popularitĂ© dans le monde avec la Carmen de Bizet.
REALISATION

Vaste demeure dĂ©vastĂ©e de lâhiver dâune vie Ă vau-lâeau : vanitĂ© des vĆux, des rĂȘves du savoir, des souvenirs Ă©vanouis Ă lâheure des bilans, des faillites, quand les regrets remplacent les projets. VautrĂ©, avachi sur un immense prie-Dieu, un lit, dont la traverse est une croix, qui se multiplie en ombres, le vieux Docteur Faust se lamente avant dâĂȘtre relayĂ© par le jeune, vivifiĂ© par le pacte de sang ou transfusion sanguine, salvateur Ă©lixir de jouvence, dont le garrot Ă©lastique devient, comme un crachat, lance-pierre offensif dâun chenapan MĂ©phisto contre une effigie christique.
Efficace scĂ©nographie unique dâEmmanuelle Favre dans des clair-obscur, au sens prĂ©cis du terme, mĂ©lange de lumiĂšre et dâombre Ă la Rembrandt, virant parfois aux contrastes rasants caravagesques (lumiĂšres de Philippe Grosperrin), qui arracheront Ă la pĂ©nombre les tĂȘtes dâune foule de spectres goyesques, cauchemar plein de choses inconnues, funĂšbre carnaval Ă©mergeant, surgissant des trappes, sinon des enfers, des arriĂšre-fonds, des bas-fonds de lâĂąme sans doute, comme un retour du refoulĂ©. Surplombant la scĂšne, théùtre dans le théùtre, une autre scĂšne ou tableau : un Christ de profil au regard douloureux sur ce monde, tĂ©moin apparemment aussi impuissant que le vieux Faust omniprĂ©sent rĂȘvant ou revoyant sa vie au moment de sa mort, apparaissant ponctuellement dans le cadre, ainsi que divers personnages, dont le théùtral MĂ©phistophĂ©lĂšs. RĂȘve ou mirage, Marguerite est projetĂ©e en immense portrait.
Plafond effondrĂ©, tout est terreux, ruineux, grisĂątre, brunĂątre, ainsi que les costumes (GĂ©rard Audier) ; le seul Ă©clat sera celui de Marguerite, toute fraĂźche en robe vichy bleu Ă la Brigitte Bardot des annĂ©es 60, apparemment seule vivante dans ce monde fantomatique, escortĂ©e de Dame Marthe, plus rieuse que pieuse, impĂ©rieuse, en austĂšre tailleur noir. Une marionnette gĂ©ante descendant des cintres de la manipulation diabolique symbolise la jeune fille. Le Faust jeune, aura lâĂ©clat dâune chemise blanche sur ses jeans et MĂ©phisto, en blouson de cuir, arbore des souliers rouges et non des pieds de bouc comme signe de son origine, comme le coffre et non coffret des bijoux, dont on sâĂ©tonne que Gretchen, Margot, ne lâait pas vu du premier coup dâĆil tant il accapare abusivement lâespace et la vue. Pas de rouet mais un nĂ©cessaire de couture de jeune fille de ce temps, pliĂ©e aux travaux de mĂ©nage et dâaiguille. Jolie trouvaille, le bracelet dont se pare la jeune fille est vraiment « une main qui sur [son] bras se pose », surgie magiquement de la marionnette diabolique. Câest la poupĂ©e mĂ©canique, menaçante, de lâunivers fantastique des Contes romantiques dâHoffmann par la manipulation du Diable.
Sur les murs lĂ©preux, des projections de vagues fleurs âpas forcĂ©ment heureuses dĂ©jĂ Ă Avignon, et encore moins dans le vaste plateau marseillais qui les dilueâfigurent un invraisemblable jardin et lâinvisible bouquet dâun jeune Siebel masculin Ă©clopĂ©, expliquant sans doute sa rĂ©forme, il ne part pas Ă lâarmĂ©e ; plus dramatiquement parlantes, celles dâactualitĂ©s cinĂ©matographiques de nĂ©buleux soldats coloniaux du retour des troupes qui (dĂ©)chanteront une gloire discutable des aĂŻeux dont la mise en scĂšne de Nadine Duffaut, loin de donner dans le clichĂ© de la guerre jolie, montre la vĂ©ritĂ©, les blessĂ©s, les estropiĂ©s, les gueules cassĂ©es, les morts : sous le regard du Christ semblant regarder de biais et non de front le monde, sous lâĂ©crasante croix, on se pose inĂ©vitablement la question de ce « Dieu bon » que priera Marguerite Ă la fin qui permet cet enfer sur terre, autorise finalement ce DĂ©mon tout puissant, encore que terrassĂ© parfois comme un vampire par lâombre ou la lumiĂšre de la croix qui le crucifie. Sous le dĂ©tail, dĂ©coratif en apparence, on retrouve lâhumanitĂ© inquiĂšte, militante et non militaire, de Nadine Duffaut.
En somme, refusant le faste facile, nĂ©faste souvent au drame, la mise en scĂšne propose une lecture nouvelle de cette tragĂ©die, parlant plus Ă lâesprit que sĂ©duisant les yeux.
INTERPRETATION

DâemblĂ©e, on est captĂ© par le rythme, sans concession aux « numĂ©ros » que le public attend pour applaudir, quâimpose Lawrence Foster Ă la partition. On a la sensation de redĂ©couvrir cette Ćuvre usĂ©e de trop dâusage et dâhabitudes paresseuses : une rigueur diabolique qui gomme les Ă©mollients clichĂ©s romantiques et, malgrĂ© les parenthĂšses obligĂ©es dâamour et de rĂȘve du jardin, depuis le dĂ©but, tout semble courir, concourir, dans la fiĂšvre, Ă la course finale Ă lâabĂźme au galop haletant mĂ©phistophĂ©lique. Une conception globale perceptible malgrĂ© la longueur de lâĆuvre. Et tout cela sans rien sacrifier au dĂ©tail. Dans la « SĂ©rĂ©nade » de MĂ©phistophĂ©lĂšs, on croit entendre les rires, les railleries des instruments qui nous font soupçonner que Gounod nâignorait pas le persiflage instrumental du « Catalogue » de Leporello dans le Don Giovanni de Mozart dont son amie Pauline Viardot avait sans doute pu lui passer la partition quâelle avait achetĂ©e. En tous les cas, on sent, dans cette interprĂ©tation magistrale toute la finesse mozartienne loin des pesanteurs orchestrales Ă la mode romanticoĂŻde. La scĂšne de lâĂ©glise est angoissante avec cet orgue lointain et menaçant (FrĂ©dĂ©ric Isoletta) dont les vagues ondes semblent avancer pour engloutir Marguerite.
Les chĆurs (Emmanuel Trenque), peut-ĂȘtre dĂ©shumanisĂ©s par les masques, trouvent alors leur pleine humanitĂ© par la musique et ils sont saisissants : les reproches Ă leur hĂ©ros Valentin incapable de pardonner en mourant Ă sa sĆur sont bouleversants dâune vĂ©ritĂ© morale, humaine et religieuse, qui dĂ©passe leur apparence spectrale.
Ă certains moments de liesse populaire ou sensuelle, entre ciel et terre, trois acrobates semblent dĂ©fier la pesanteur dâici-bas.
Le baryton Philippe Ermelier qui figurait dans la production dâAvignon, confirme avec bonheur ce que jâen disais : câest un solide Wagner de taverne digne compagnon sinon dâembauche guerriĂšre, de bamboche, de dĂ©bauche de biĂšre ou vin qui hĂ©sitera moins entre les deux boissons quâil ne les alternera. OriginalitĂ© de cette mise en scĂšne, le pĂ©nible aujourdâhui rĂŽle travesti de SiĂ©bel, dĂ©volu Ă un mezzo lĂ©ger, est rendu Ă sa vĂ©ritĂ© théùtrale de jeune homme amoureux : KĂ©vin Amiel bien quâaffublĂ© dâune prothĂšse dâĂ©clopĂ© âsans doute blessure de quelque aventure militaire qui montre que la guerre est bien contre toute Ă©thique et esthĂ©tique, contre la morale, la bontĂ©, la beautĂ©. Il est jeune, touchant, voix ronde de tĂ©nor de toutes les tendresses et dĂ©licatesses du cĆur et il incarne, dans une vĂ©ritĂ© immĂ©diate et sensible, lâamour dĂ©sintĂ©ressĂ©, la comprĂ©hension, la compassion humaine et chrĂ©tienne envers la Marguerite rejetĂ©e par la communautĂ©.
ĂlĂ©ment de comĂ©die, dâopĂ©ra-bouffe, Dame Marthe, savoureuse, voluptueuse, veuve vite joyeuse, sous lâuniforme trop Ă©troit de la duĂšgne austĂšre, vite maquerelle, faisant couple, sinon accouplĂ©e au fuyant MĂ©phisto qui ne succombe pas Ă la tentation, tentĂ© sans doute par dâautres types dâamours comme semble le suggĂ©rer le pluri-sexe Walpurgis, est campĂ©e avec une vivacitĂ© aiguĂ« par la piquante mezzo Jeanne-Marie LĂ©vy.
Le baryton Ătienne Dupuis, a tout lâhĂ©roĂŻsme de Valentin, voix aussi large et gĂ©nĂ©reuse quâil le sera peu pour sa sĆur, par ailleurs trĂšs expressif, effrayant et sans compassion en maudissant Marguerite comme le fera MĂ©phisto.
Celui-ci, câest Nicolas Courjal (photo ci dessus): il mĂšne le bal, et danse, se dandine mĂȘme au son de ce transistor dont il tente, par la magie rĂ©volutionnaire de lâappareil, de tenter le vieux Faust dont les Ă©lucubrations de toute une vie nâauront pas suffi Ă crĂ©er ou imaginer cette merveille, ce miracle technologique. Il est un sacrĂ© diable facĂ©tieux, espiĂšgle, qui Ă©pingle les ridicules de certains, diablement sĂ»r de lui, sauf des faiblesses Ă la Croix, jouant des mains et des doigts comme on aspergerait les dĂ©vots dâune eau bĂ©nite, maudite plutĂŽt, infernale. La tessiture est tendue, surtout dans le « Veau dâor » mais il sâen tire avec aisance, retrouvant des creux de graves infernaux Ă sa mesure. En moine blanc, dans la remarquable scĂšne de lâĂ©glise contre Marguerite, plus de plaisanterie : câest le DĂ©mon dans une atroce volontĂ© de destruction de la frĂȘle jeune femme.
Celle-ci est incarnĂ©e par Nicole Car : elle a une saine vitalitĂ©, un sourire rayonnant, un regard solaire, quâon imagine mal en gĂ©nĂ©ral pour la fragile hĂ©roĂŻne romantique des froideurs nordiques mĂȘmes rĂ©chauffĂ©es par un Diable mutin. Ses exclamations de joie « Ah, je ris⊠», elle ne les donne pas en fines notes piquĂ©es de la glotte, toujours dangereuses pour lâorgane, mais dâune voix large moins de jeune fille que de femme prĂȘte, sinon Ă croquer les diamants, Ă dĂ©vorer la vie quâelle dĂ©couvre avec enthousiasme. Cette soliditĂ© prend un sens tragique dans la scĂšne grandiose de lâĂ©glise oĂč elle affronte le dĂ©mon dans lâombre, opposant la force de sa foi Ă la puissance infernale et sa priĂšre qui clĂŽt lâĂ©pisode est dĂ©jĂ la victoire qui annonce celle de son hymne final : « Anges pures, anges radieux⊠»
Marguerite accouche
Autre signe de lâhumanisme rĂ©aliste de Nadine Duffaut, on voit Marguerite enceinte, ce qui est dissimulĂ© toujours, Ă peine dit par de plus pudiques que pieuses allusions : mais câest la rĂ©alitĂ© de son drame. Des spectateurs se sont offusquĂ©s de la voir accoucher, aidĂ©e par la compassionnelle Marthe, aprĂšs la malĂ©diction du frĂšre. Mais cet enfant quâelle noiera, qui lui vaudra sa condamnation Ă mort, occultĂ©e ici celle de sa mĂšre, semble ĂȘtre parti avec lâeau du bain de la pudibonderie qui, pour oraison funĂšbre, ne lui concĂšde quâune rapide phrase de Faust, alors que câest le cĆur de la banale et triviale tragĂ©die de la fille sĂ©duite et abandonnĂ©e.
Deux Faust
Lâun des problĂšmes du théùtre, câest sans doute la prĂ©sentation dâun personnage Ă deux Ăąges de sa vie, doublĂ© ici par la difficultĂ© que la mĂ©tamorphose se fait Ă vue. Loin de grimer et de dĂ©grimer ostensiblement le vieil hĂ©ros prĂȘt Ă se faire une injection mortelle de drogue et piquĂ© sans doute Ă lâĂ©lixir de vie par MĂ©phisto de ce mĂȘme sang de la signature du pacte infernal, Nadine Duffaut a optĂ© pour deux Faust, le vieux,câest Jean-Pierre Furlan, dont la voix toujours juvĂ©nile anticipe sur sa nouvelle jeunesse infernale. Il est Ă©mouvant dans ses regrets et adieu Ă la vie, Faust encore sans faute, qui restera sur scĂšne en tĂ©moin accablĂ© de son pacte fautif sous le regard dâun Christ douloureux, sous lâombre portĂ©e de la croix, poids de son pĂ©chĂ©, Ă©ternel stigmate de sa damnation, ou rĂ©demption par ce regard qui semble le hanter dans ce théùtre des ombres du monde. Câest sĂ»rement lâune des rĂ©ussites de cette audacieuse mise en scĂšne : ce regard rĂ©trospectif Ă la fin de la vie, Ă lâheure cruellement lucide des bilans. Et soudain, sans solution de continuitĂ©, câest le jeune Faust qui surgit, insolent et insultant de jeunesse moins physique que vocale, encore quâun peu empĂȘtrĂ© dans sa corpulence mal fagotĂ©e dans un blouson de teenager dâun joyeux luron avide de rattraper le temps perdu, Ă corps perdu. Dans ce sens, on comprend, en contrepoint physique maillĂ©e, Ă©maillĂ©e de ces acrobates du plus bel effet graphique, perchĂ©s sur la croix du prie-Dieu devenu lit de dĂ©bauche multi-libertine pour un heureux Faust repu plus quâen repos.
La voix de Jean-François Borras est ronde, onctueuse, souple, dâune Ă©gale qualitĂ© dans tous ses registres, suavement triomphante dans lâaigu dĂšs lâeffet mĂ©phistophĂ©lique non mĂ©phitique mais bĂ©nĂ©fique de MĂ©phisto. Et voilĂ notre vieillard savant, oublieux des grands mystĂšres du monde qui faisaient sa sublime ambition, qui chante, tout guilleret, un couplet digne dâun Ă©picurien et contemporain bourgeois dâOffenbach, BrĂ©silien ou Baron, qui borne, ou au contraire chante une insatiable ambition trĂšs Second Empire, « sâen fourrer jusque-là », avide de plaisirs terrestres et non plus spirituels ou intellectuels :
Ă moi, les plaisirs,
Les jeunes maĂźtresses,
Ă moi leurs caresses [âŠ]
Et la folle orgie
Du cĆur et des sens.
Un Faust bourgeois plus physique que métaphysique.
[1] Jâai adaptĂ© cette piĂšce sous le titre de Faust vainqueur ou le procĂšs de Dieu Ă la demande du metteur en scĂšne AdĂĄn Sandoval.
[2] Sur les divers Faust, je renvoie Ă mon livre Figurations de lâinfini. LâĂąge baroque europĂ©en, Prix de la prose et de lâessai 2000, le Seuil, 1999, « De Dieu le PĂšre au PĂšre-Dieu », « La fin des thaumaturges », p.389-399.
[3] Berlioz ne devait pas ignorer la piĂšce de CalderĂłn, si admirĂ© par Wagner qui dit, dans une lettre Ă Liszt, quâil le lit pour maintenir lâinspiration de son Tristan. En tous les cas, lâinvocation Ă la nature de son Faust est trĂšs proche de la tirade lyrique de Cyprien dĂ©couvrant sa puissance diabolique dans Le Magicien prodigieux. Cf mon livre, Figurations de lâinfini, op. cit. , p. 398.
________________________________________________________________________________________________
Faust de Gounod Ă lâOpĂ©ra de Marseille
Coproduction Opéra Grand Avignon / Opéra de Marseille / Opéra de Massy / Opéra Théùtre Metz Métropole / Opéra de Nice / Opéra de Reims
A lâaffiche les 10, 13, 16, 19, 21 fĂ©vrier 2019
Direction musicale: Lawrence FOSTER
Mise en scĂšne: Nadine DUFFAUT
Décors: Emmanuelle FAVRE
Costumes: Gérard AUDIER
LumiĂšres: Philippe GROSPERRIN
Marguerite: Nicole CAR
Marthe: Jeanne-Marie LEVY
Faust: Jean-François BORRAS
Vieux Faust: Jean-Pierre FURLAN
MéphistophélÚs: Nicolas COURJAL
Valentin: Ătienne DUPUIS
Wagner: Philippe ERMELIER
Siebel: Kévin AMIEL
Orchestre et ChĆur de lâOpĂ©ra de Marseille
Photos : Christian Dresse
Les deux Faust ;
Méphisto ;
Combat e Marguerite contre le Démon.