Lucia di Lammermoor Ă  Tours

Mai et juin 2014 : printemps Donizetti !TOURS, OpĂ©ra. Lucia di Lammermoor : 7,9,11 octobre 2016. Le sommet belcantiste de Donizetti de 1835 investit l’OpĂ©ra de Tours pour 3 dates incontournables. Sur un livret de Salvatore Cammarano, l’action expose la figure sacrifiĂ©e de Lucia Ashton, mariĂ©e contre son grĂ© par son frĂšre Enrico, alors que le jeune femme palpite plutĂŽt pour Edgardo, hĂ©las membre de la famille ennemie des Ashton. Ravenswood, Ashton 
 voilĂ  une nouvelle guerre dynastique qui rappelle Capulets contre Montaigus, ici et lĂ , c’est le coeur pur de deux amants sincĂšres qui est broyĂ© pour sauvegarder l’immoralisme de guerres fratricides. Ainsi Lucia Ă©pousĂ©e malgrĂ© elle par Arturo Bucklaw, sombre dans la dĂ©pression et la folie ; tue son mari non dĂ©sirĂ© et meurt dans une fabuleuse scĂšne de folie Ă©veillĂ©e au III. Comme pour Elvira des Puritains de Bellini (crĂ©Ă© aussi en 1835), toutes les divas belcantistes dignes de ce nom se confrontent tĂŽt ou tard Ă  ce rĂŽle nĂ©cessitant tendresse, intensitĂ©, incandescence incarnĂ©es par une vocalitĂ  virtuose et flexible aux phrasĂ©s filigranĂ©s. Hier, Joan Sutherland, aujourd’hui la sud africaine Pretty Yende, irradiante irrĂ©sistible par son feu juvĂ©nile et acrobatique, confirmĂ© dans un superbe cd nouvellement paru (A Journey / Pretty Yende, Ă©ditĂ© en septembre 2016, CLIC de CLASSIQUENEWS)
 chaque cantatrice colore par leur timbre spĂ©cifique et leur agilitĂ© mesurĂ©e, le profil tragique de Lucia. Pour rĂ©ussir ce Donizetti, arbitre du bon goĂ»t belcantiste – alliant raffinement, expressivitĂ©, Ă©lĂ©gance et noblesse, il faut un orchestre et des solistes de premier plan. Qu’en sera-t-il Ă  Tours en octobre 2016 ?

 

 

 

Lucia di Lammermoor Ă  l’OpĂ©ra de TOURS, OpĂ©ra sĂ©ria en trois actes
Livret de Salvatore Cammarano
Création le 26 septembre 1835 à Naples

Coproduction Opéra de Marseille & Opéra de Lausanne

Direction musicale : Benjamin Pionnier
Mise en scÚne : Frédéric Bélier-Garcia
Décors : Jacques Gabel
Costumes : Katia Duflot
LumiÚres : Roberto Venturi

Lucia : Désirée Rancatore
Edgardo : Jean-François Borras
Enrico : Jean-Luc Ballestra
Raimondo : Wojtek Smilek
Arturo : Mark van Arsdale
Alisa : Valentine Lemercier
Normanno : Enguerrand de Hys

Choeurs de l’OpĂ©ra de Tours
Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours

Vendredi 7 octobre 2016 – 20h
Dimanche 9 octobre – 15h
Mardi 11 octobre – 20h

16,50 € – 19,50 € – 33 € – 59 € – 72 €
Tarif rĂ©duit accordĂ© sur prĂ©sentation d’un justificatif valide.

 

 

ConfĂ©rence / Introduction Ă  l’opĂ©ra Lucia di Lammermoor
Samedi 1er octobre – 14h30
Grand ThĂ©Ăątre – Salle Jean Vilar
Entrée gratuite

 

 

 

Infos, rĂ©servations, prĂ©sentation sur le site de l’OpĂ©ra de Tours

Roberto Devereux en direct au cinéma

CinĂ©ma. Roberto Devereux, le 16 avril 2016, 18h55. En direct du Metropolitan Opera de New York, Roberto Devereux poursuit sa carriĂšre sur les planches, affirmant en particulier le relief des caractĂšres vocaux qui y conduisent l’action historico-tragique. L’opĂ©ra de Donizetti sur la dynastie Tudor, est crĂ©Ă© en 1837 et son format ambitieux laissait espĂ©rer pour l’auteur, une carriĂšre enfin reconnue, cĂ©lĂ©brĂ©e Ă  … Paris, alors temple europĂ©en du lyrique. Sur le plan artistique, Donizetti signe un Ă©blouissant portrait amoureux, intime de la Reine Elizabeth IĂšre. Son rĂȘve de gloire parisienne se rĂ©alisera avec les partitions Ă  venir : les Martyrs (1848), La Fille du rĂ©giment et La Favorite.

Lyre tragique et portrait d’Elizabeth

radvanovsky sondraLyrisme exacerbĂ©, force des rĂ©citatifs souvent accompagnĂ© (du vrai thĂ©Ăątre musical), tentation mĂ©lancolique (si opposĂ©e Ă  la nostalgie Ă©lĂ©gantissime d’un Bellini), voire profondeur tragique … que Verdi saura sublimer encore aprĂšs la mort de Donizetti (1848). La premiĂšre de Roberto Devereux a lieu d’abord Ă  Naples en 1837, puis est crĂ©Ă© triomphalement Ă  Paris en dĂ©cembre 1838 avec un trio de stars lyriques : Grisi, Rubini, Tamburini… Elizabeth IĂšre aime le Comte d’Essex, Roberto Devreux. Mais l’amant magnifique est fiancĂ© Ă  Sara. Croyant Ă  cette union qui alimente sa dĂ©vorante jalousie, Elizabeth signe l’acte de mort contre Essex, mais elle se ravise, se montre clĂ©mente (Vivi, ingrato ! / Vis ingrat!). Pourtant le Duc de Nottingham, Ă©poux lĂ©gitime de Sara, orchestre un complot contre Devereux et sa femme infidĂšle. En espĂ©rant un dĂ©nouement (et une histoire de bague permettant de disculper les coupables dĂ©signĂ©s), qui ne vient pas, Elizabeth, impuissante, assiste dĂ©sespĂ©rĂ©e Ă  l’exĂ©cution de son amant, et sombre dans des visions lugubres et hautement tragiques (le scepticisme tragique de Donizetti), dans une cabalette (maestoso) hallucinĂ©e (scĂšne 9, III), oĂč voyant sa mort et un bain de sang, renonce au pouvoir en faveur de Jacques Ier…

Grandiose et sombre, thĂ©Ăątre et huis clos presque trop Ă©touffant, soulignant l’impuissance de chacun (y compris la Reine, plus prisonniĂšre de sa dignitĂ© royale et politique que femme libre et amoureuse…), l’opĂ©ra en trois actes de Donizetti cible trĂšs justement la vĂ©ritĂ© des coeurs ; il en explore et rĂ©vĂšle la lyre tragique des sentiments. L’ouvrage offre un dĂ©fi pour les deux chanteuses en prĂ©sence, Ă  la fois rivales et aussi proches – Elizabeth (soprano) et Sara (mezzo). Sur les planches du Met Ă  New York, aprĂšs les Gencer et CaballĂ© – vraies divas marquantes pour un rĂŽle Ă©crasant par sa profondeur et ses trilles-, c’est la soprano Sondra Radvanovsky qui rĂ©vĂ©lera la sincĂ©ritĂ© de la Souveraine Elizabeth, femme de pouvoir et d’autoritĂ©, pourtant dĂ©truite : le chant d’un diamant noir. Face Ă  elle, le superbe mezzo de Elina Garanca incarne une Sara non moins crĂ©dible et mĂȘme grave. David McVicar signe la mise en scĂšne.  OpĂ©ra diffusĂ© en direct au cinĂ©ma, Ă  ne pas manquer, le 16 avril 2016 Ă  partir de 18h55. Dans toutes les salles de cinĂ©ma partenaires de l’opĂ©ration.

Compte-rendu, opéra. Avignon, Opéra. Maria Stuarda de Donizetti, le 27 janvier 2016. Ciofi, Deshayes, Pertusi

MARIE-STUART-francois-clouet-portrait-François_ClouetCRÉATION DE MARIE STUART A l’OPERA D’AVIGNON. De Marie Stuart, on pourrait dire que sa fin tragique lui a laissĂ© une place dans l’Histoire que son histoire ne lui aurait pas accordĂ©e. Et pourtant
 reine d’Écosse Ă  quelques jours de sa naissance, de 1542 Ă  1567, reine de France Ă  dix-sept ans de 1559 Ă  1560, considĂ©rĂ©e par les catholiques, reine lĂ©gitime d’Angleterre et d’Irlande contre sa cousine Élisabeth (1533-1603) reine « bĂątarde » car nĂ©e d’Anne Boleyn aprĂšs l’irrecevable divorce pour eux d’Henry VIII d’avec Catherine d’Aragon, et Ă©cartĂ©e de la succession par son pĂšre qui fit dĂ©capiter sa mĂšre puis par son frĂšre Édouard VI. Tout pour une grande vie de reine multiple. ÉlevĂ©e dĂšs l’ñge de six ans dans la cour de France, parĂ©e de toutes grĂąces et d’une belle culture pour une femme de son temps, Ă  la mort du jeune roi François, catholique fervente, elle rentre Ă  dix-huit ans dans son royaume d’Écosse protestant, rĂ©gi par son demi-frĂšre en son absence.

 À partir de lĂ , de moins de tĂȘte que de cƓur, malgrĂ© de bonnes intentions, elle ne fait que de mauvais choix : sans consulter personne, jetant dans la rĂ©volte son demi-frĂšre et les nobles, elle Ă©pouse, son cousin germain, catholique. Son mari la trompe et maltraite, fait assassiner son favori musicien Rizzio sous ses yeux. Un mari tueur, Ă  tuer
 Il le sera par son amant, l’aventurier Bothwell. Il organise un attentat dont on croit qu’elle a donnĂ© l’ordre ou l’accord : il Ă©trangle le roi consort et fait exploser une bombe, et le scandale, pour camoufler —mal— le meurtre. Marie le fait acquitter du crime sacrilĂšge de rĂ©gicide, confirmant les prĂ©somptions contre elle et, un mois aprĂšs l’attentat, Ă©pouse en troisiĂšmes noces l’assassin de son mari, protestant, s’aliĂ©nant, cette fois Ă  la fois les catholiques, les nobles et sa cousine Élisabeth de neuf ans son aĂźnĂ©e, la Reine Vierge, cĂ©libataire, rĂ©tive Ă  l’hymen : il est vrai que l’exemple lĂ©guĂ© par son pĂšre Henry VIII, avec ses familles recomposĂ©es, ou plutĂŽt dĂ©composĂ©es, trois enfants de trois mĂšres diffĂ©rentes, six mariages, deux divorces et deux femmes dĂ©capitĂ©es, n’incitait guĂšre Ă  donner confiance en l’institution conjugale. Élisabeth, choquĂ©e par la dĂ©sinvolture matrimoniale et ce divorce Ă  l’écossaise, Ă  la dynamite, de sa jeune cousine et rivale tranquillement dĂ©clarĂ©e pour son trĂŽne d’Angleterre, n’osant un procĂšs sur le rĂ©gicide, fera instruire une enquĂȘte sur l’assassinat du roi consort, son cousin aussi.

Création à Avignon, de Maria Stuarda de Donizetti...

À PERDRE LA TÊTE


DĂ©faite par les lords rĂ©voltĂ©s menĂ©s par son demi-frĂšre, emprisonnĂ©e —dĂ©jà— Marie s’évade  et va chercher refuge auprĂšs d’Élisabeth, la prudente anglicane : elle a les Écossais sur le dos et se jette dans les bras des Anglais. Embarrassant cadeau pour Élisabeth qui enferme de rĂ©sidence surveillĂ©e en prison de plus en plus sĂ©vĂšre son encombrante cousine, soutenue par la France et la trĂšs catholique Espagne, pour empĂȘcher, vainement, ses conspirations contre son trĂŽne et sa vie. Le dernier complot, de Babington, dans lequel on l’implique, Ă  tort ou a raison, signera son arrĂȘt de mort. On portera au crĂ©dit d’Élisabeth au moins d’avoir hĂ©sitĂ© dix-huit ans Ă  se dĂ©barrasser de l’empĂȘcheuse de rĂ©gner en rond car les Tudor ont la hache facile : son pĂšre a fait dĂ©capiter deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard, son frĂšre Edouard VI fait dĂ©capiter la gouvernante de leur demi-sƓur Marie Tudor et celle-ci, Jeanne Grey, mise sur le trĂŽne Ă  sa place. DerniĂšre de cette charmante famille, Élisabeth tranche finalement dans le vif du sujet,  royal, mais aprĂšs un procĂšs qui condamne Marie Ă  l’unanimitĂ©. À quarante-cinq ans, dont dix-neuf de captivitĂ© avec la prison Ă©cossaise, la triple reine, nĂ©e apparemment pour les plaisirs, meurt atrocement : le bourreau, ivre, s’y reprend Ă  trois fois pour la dĂ©capiter. Sans laisser une Ɠuvre politique comme reine, elle sort de l’Histoire pour entrer dans la lĂ©gende.

De la tragĂ©die Ă  l’opĂ©ra. AprĂšs une piĂšce française du XVIIe siĂšcle, c’est la lĂ©gende que cultive la tragĂ©die de Schiller que Donizetti et son librettiste ont vue dans la traduction italienne de 1830. RĂ©duisant Ă  six le nombre de personnages, contraintes dĂ©jĂ  Ă©conomiques de l’opĂ©ra baroque et romantique qui emploie tout de mĂȘme un vaste chƓur, condensant en un seul, Leicester, le personnage de Mortimer, l’amoureux et celui qui complote l’évasion de Marie.
Contrairement Ă  la piĂšce de thĂ©Ăątre qui commence aprĂšs le procĂšs alors que Marie connaĂźt dĂ©jĂ  sa condamnation, l’Ɠuvre en Ă©tire habilement l’angoissante attente jusqu’au dernier acte, en mĂ©nage le suspense aprĂšs une montĂ©e dramatique qui culmine jusqu’au paroxysme de l’affrontement entre les deux femmes ; l’opĂ©ra Ă©lude le procĂšs prĂ©alable et fait porter sur la seule reine Élisabeth la responsabilitĂ© de  la sentence finale de mort, et non pour des raisons de justice et de politique, mais plus humainement passionnelles : la jalousie. Élisabeth dispute Ă  Marie l’amour de Leicester qui a jurĂ© de la dĂ©livrer, et tente vainement de rĂ©concilier les deux femmes et d’éviter l’issue fatale, qu’il ne fait que prĂ©cipiter comme DesdĂ©mone plaidant pour Cassio et le perdant aux yeux du jaloux Othello, tout ce qu’il dit en faveur de la reine d’Écosse se retourne contre elle.

Maria Stuart de Donizetti Ă  l’OpĂ©ra d’Avignon

L’histoire sublimĂ©e par une vocalitĂ© sublime

donizetti maria stuarda marie stuart opera avignon ciofi CanavaggiaEn musique et trĂšs beau chant, ces amĂ©nagements dramatiques ont l’intĂ©rĂȘt d’opposer des personnages antithĂ©tiques, contraires (Talbot) ou dĂ©favorables (CĂ©cil) Ă  Marie, des duos parallĂšles trĂšs intenses entre les deux reines et leur commun amour Leicester, l’un avec des apartĂ©s dĂ©pitĂ©s ou rageurs d’Élisabeth qui tente et sonde les sentiments de celui qu’elle aime en secret mais aime Marie, comme AmnĂ©ris testant et dĂ©couvrant l’amour d’AĂŻda, l’autre, entre espoir et dĂ©tresse, entre Marie et Leicester, enfin, le climax, le sommet, le duo entre les deux reines oĂč Marie, tout humilitĂ© d’abord, prĂ©cipite sa chute en traitant Élisabeth de « bĂątarde ». Les ensembles s’inscrivent en toute logique et avec une grande efficacitĂ© dramatique comme tĂ©moins impuissants, intercĂ©dant en sentiments opposĂ©s entre les deux femmes. Le chƓur exprime joie, pitiĂ© du sort de Marie et, dans sa derniĂšre intervention, Ă©voque l’échafaud, l’apprĂȘt du supplice, rendant inutile leur prĂ©sence scĂ©nique.
Et, on ne devrait pas le dire trop haut en ces temps oĂč l’opĂ©ra, par force, se fait concert, le spectacle disparaissant par la pĂ©nurie, c’est l’un des intĂ©rĂȘts de cette version « concertante », « concentrante », concentrĂ©e sur la musique et les voix. Mais quelles voix, et quels artistes ! On oserait dire que tout parut plus fort, plus intense dans cet alignement des chanteurs ne diluant, pas dans une scĂšne en mouvement et un jeu spatialisĂ©, la puissance de leur expression vocale et dramatique. Et, si le mot n’était aujourd’hui aussi galvaudĂ©, on oserait dire aussi qu’ils nous offrirent une reprĂ©sentation oĂč le tragique de l’Histoire Ă©tait sublimĂ©, au vrai sens d’‘idĂ©alisé’, ‘purifié’, par la beautĂ© sublime de leur voix et de leur interprĂ©tation.
Concentration dynamique, haletante, du chef, Luciano Accocella, qui ne dĂ©laye jamais la trame orchestrale toujours un peu lĂąche de Donizetti, la resserrant par un tempo qui participe de ce drame qui court vertigineusement vers son inĂ©luctable fin, que l’on connaĂźt tout en la rĂȘvant diffĂ©rente, sachant tamiser en clair-obscur le chƓur (Aurore Marchand) jubilant du dĂ©but, passant Ă  l’ombreuse priĂšre Ă  mi-voix de la requĂȘte de pitiĂ©. Contenant l’orchestre ou le stimulant, mais toujours attentif aux chanteurs, Ă  leur souffle, au texte qu’il module silencieusement.
3 M S . Muriel Roumier jpgEn majestĂ©, Karine Deshayes, dans le personnage ingrat, ici simplifiĂ© d’Élisabeth, dĂ©ploie la gĂ©nĂ©rositĂ© de son mezzo, qui semble s’ĂȘtre Ă©toffĂ© et unifiĂ© en tissu somptueux du grave Ă  l’aigu facile, prĂȘtant la voluptĂ© du velours de la voix Ă  une virginale reine dont elle nous fait sentir, dans ce chant ardent, que toute cette glace sensuelle est prĂȘte Ă  fondre, contrainte de confondre un Ă©vasif objet d’amour qui glisse entre ses doigts. Ses regards sur Leicester disent le dĂ©pit amoureux, la jalousie, la haine de l’autre, l’humiliation de la reine, la douleur de la femme : tout le rugissement d’un fauve Ă  peine contenu par la politesse et politique de cour : la passion dĂ©vorante contrĂŽlĂ©e apparemment par les tours et dĂ©tours policĂ©s du bel canto. Face Ă  elle, face Ă  face, affrontĂ©e et mĂȘme effrontĂ©e malgrĂ© le danger, Patrizia Ciofi, sur une tessiture moins vertigineuse que nombre de ses rĂŽles habituels, un mĂ©dium corsĂ©, onctueux, assombri, fait planer des aigus rĂȘveurs dans son Ă©vocation mĂ©lancolique des jours heureux de France, donnant un sens Ă  chaque ornement, gruppetti Ă©grenĂ©s telles des images vocales, des pĂ©tales effeuillĂ©s du bonheur d’autrefois : comme Ă©trangĂšre dĂ©jĂ  Ă  elle-mĂȘme, elle dĂ©noue avec une Ă©lĂ©gance nostalgique les rubans des vocalises comme elle dĂ©lierait des liens qui l’entravent dans son ascension spirituelle vers la liberté : son adieu aux autres et un adieu Ă  soi, elle fait poĂ©sie de la rondeur et douceur de son timbre mais, ses grands yeux bleus lançant des flammes, devant les provocations insultantes de la reine d’Angleterre, ose le dĂ©chirer du cri de l’injure impardonnable qu’elle sait payer de sa vie, dĂ©faite mais non vaincue.
Entre ces deux femmes, une qui l’aime, l’autre qu’il aime,  tentant vainement de mĂ©nager et de flĂ©chir la reine triomphante, vouant Ă  la reine prisonniĂšre un amour digne Ă  la fois de la courtoisie troubadouresque et du dĂ©sir hĂ©roĂŻque sacrificiel chevaleresque, IsmaĂ«l Jordi est un Leicester juvĂ©nile, perdu, Ă©perdu, entre ces deux grands fauves politiques, et tout son visage, son corps autant que sa voix expriment son dĂ©chirement. Sa voix riche de tĂ©nor flexible, dĂ©jouant en virtuose tous les piĂšges vertigineux de la partition, traduit avec une Ă©mouvante expressivitĂ© le drame vĂ©cu par ce tĂ©moin impuissant devant le conflit passionnel Ă  en perdre la tĂȘte qui prend le pas sur la raison des deux femmes.
Michele Pertusi prĂȘte sa grande et belle voix de basse, son Ă©lĂ©gance, sa noblesse, Ă  un Talbot confident et confesseur Ă©mu mais non complaisant d’une Marie qu’il exhorte Ă  mourir chrĂ©tiennement en avouant ses fautes qu’elle ne peut cacher Ă  un dieu vengeur. À l’opposĂ©, ennemi politique de la reine d’Écosse, Cecil, est chantĂ© par le baryton Yann Toussaint qui en aiguise l’implacable Raison d’état d’une inflexible voix aux Ă©clats d’acier qui en appellent Ă  ceux de la hache. Dans le rĂŽle sacrifiĂ© de la suivante dĂ©sespĂ©rĂ©e, Anna Kennedy, qui bandera les yeux de la reine martyre, Ludivine Gombert, avec peine quelques phrases et des ensembles Ă©mouvants, fait entendreun soprano d’une puretĂ© diamantine dans la pourriture politique et passionnelle.
EmprisonnĂ©e en mai 1568 par Élisabeth qui, en rĂ©alitĂ©, se refusera toujours Ă  la rencontrer, Marie Stuart, poĂ©tesse Ă©galement, avait brodĂ© sur sa robe cette devise : « En ma Fin gĂźt mon Commencement ». La lĂ©gende, sinon l’Histoire lui donnent raison.

Compte-rendu, opĂ©ra. Avignon, OpĂ©ra. Maria Stuarda de Donizetti, le 27 janvier 2016 (version de concert). Maria Stuarda : Patrizia Ciofi . Elisabetta : Karine Deshayes ; Anna Kennedy : Ludivine Gombert. Leicester : IsmaĂ«l Jordi, Anna Kennedy : Ludivine Gombert ; Talbot : Michele Pertusi ; Cecil : Yann Toussaint. Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence. ChƓur de l’OpĂ©ra Grand Avignon. Direction musicale : Luciano Acocella. Direction des choeurs : Aurore Marchand. Etudes musicales : Kira Parfeevets.

Illustrations :
1. Les saluts : Gombert, Pertusi, Ciofi, Accocella, Deshayes, Jordi, Toussaint © Jean-François Canavaggia
2. Ciofi, Deshayes © Muriel Roumier

MARIA STUARDA, 1834
Drame lyrique en trois actes de Gaetano Donizetti
Livret de Giuseppe Bardari
D’aprùs la piùce de Schiller (1801)

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak
 Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi Ă  nous en cet automne dans une production signĂ©e Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux cĂŽtĂ©s du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’OpĂ©ra interprĂštent l’Ɠuvre lĂ©gĂšre avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensitĂ© de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© quelques bĂ©mols !

 

 

 

La « comédie romantique » par excellence, de retour à Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un prĂ©cĂ©dent de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la premiĂšre a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gĂšretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Ɠuvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©s par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout Ă  fait fantastique en Nemorino. Nous peinons Ă  croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement scĂ©nique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu cĂ©lĂšbre et ce suprĂȘme art de la diction qui touche les cƓurs et caresses les sens. VĂ©ritable chef de file de la production, il est rĂ©actif et complice dans les nombreux ensembles et propose une « Una Furtiva Lagrima » de rĂȘve, fortement ovationnĂ©e. A cĂŽte de ce lion sur la scĂšne, la soprano Aleksandra Kurzak rĂ©ussit Ă  faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-ĂȘtre un peu de temps pour ĂȘtre Ă  l’aise, mais finit par offrir une prestation tout Ă  fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace Ă  souhait ! Si nous sommes déçus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une piĂštre implication dans sa partition, nous apprĂ©cions à  l’inverse, les qualitĂ©s de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’OpĂ©ra sont comme c’est souvent le cas, dans une trĂšs bonne forme, et se montrent rĂ©actif et jouissifs sous la direction de JosĂ© Luis Basso. L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beautĂ© instrumentale se rĂ©vĂšlent, par ci et par lĂ , mais l’enchantement ce soir naĂźt de l’Ă©criture vocale fabuleuse plus que de l’Ă©criture instrumentale trĂšs peu sophistiquĂ©. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sincĂšres dans la texture mĂȘme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde Ă  ce naturel et Ă  cette sincĂ©ritĂ©, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l’Ɠuvre. Une dĂ©licieuse reprise que nous recommandons vivement Ă  nos lecteurs ! A l’OpĂ©ra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

Donizetti : Lucia di Lammermoor Ă  Limoges puis Reins

DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Limoges, Reims. Donizetti : Lucia di Lammermoor. 1er novembre-1er dĂ©cembre 2015. A Limoges puis Reims, le sommet lyrique tragique de Donizetti (crĂ©Ă© en 1835 au san Carlo de Naples) occupe le haut de l’affiche. Pour Donizetti (1797-1848), Lucia est une amoureuse extatique et ivre dont la fragilitĂ© Ă©motionnelle approche la folie hallucinĂ©e. Le compositeur qui fait Ă©voluer le bel canto bellinien vers un nouveau rĂ©alisme expressif annonçant bientĂŽt Verdi, signe le chef d’oeuvre de l’opĂ©ra romantique italien, quelques annĂ©es aprĂšs la rĂ©volution berliozienne (crĂ©ation de la Symphonie fantastique en 1830). Victime d’une sociĂ©tĂ© phalocratique qui dĂ©cide de son destin contre son grĂ© et son amour (pour Edgardo), la belle Lucia, parti enviable, assassine ce mari dont elle ne veut pas : Ă  peine consciente, abandonnĂ©e Ă  la dĂ©raison psychique, la diva se doit Ă  la fameuse scĂšne de reprise de conscience, oĂč meurtriĂšre malgrĂ© elle, elle retrouve une raison bien Ă©phĂ©mĂšre, aprĂšs avoir compris l’acte qu’elle vient de commettre et avant de mourir. Avec Lucia, Donizetti atteint un sommet dans le registre pathĂ©tique noir et sanglant.

 

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En 1835, Donizetti compose le sommet romantique italien

Lucia / Juliette : visages de la folie amoureuse

 

Le frĂšre de Lucia (Enrico Ashton) s’entĂȘte Ă  vouloir marier sa sƓur contre sa volontĂ© : or l’amoureuse aime Ă©perdument le beau Edgardo (malheureux hĂ©ritier du clan rival aux Ashton, les Ravenswood). C’est un peu comme dans RomĂ©o et Juliette : les deux amants ne peuvent pas se marier car ils s’aiment a contrario de la loi fratricide qui oppose les deux clans adverses dont chacun est l’enfant. L’amour ou le devoir : les sentiments ou la famille. Tout l’acte I expose la force de leur amour pur et sans calcul.

Au II, Marieur pervers et terrible manipulateur, Enrico force donc Lucia Ă  Ă©pouser le mari qu’il a choisi : Arturo Bucklaw. Revenu de France, Edgardo humilie celle qui pourtant l’aimait… En un sextuor final, concluant le II, tous les protagonistes expriment chacun, son incomprĂ©hension et sa solitude dans un climat d’inquiĂ©tude oppressant.

Au III, la rivalitĂ© entre Enrico et Edgardo redouble. Pendant sa nuit de noce, la jeune mariĂ©e tue cet Ă©poux imposĂ© avant de tomber inconsciente et morte (au terme de sa fameuse scĂšne de la folie) ; quant Ă  Edgardo, trop naĂźf, trop manipulable, se donne lui aussi la mort sur le corps de son aimĂ©e aprĂšs avoir compris qu’il avait Ă©tĂ© abusĂ© par Enrico…

Comme RomĂ©o et Juliette, Edgardo et Lucia sont deux flammes amoureuses, interdits de bonheur, victimes expiatoire d’un monde oĂč les hommes n’ont qu’une motivation, se faire la guerre et dĂ©fendre leur intĂ©rĂȘt. Une sƓur est une monnaie d’Ă©change ou le moyen de contracter alliance. La barbarie Ă©crase le cƓur des amants purs.

 

 

Limoges, Opéra
Les 1er, 3, 5 novembre 2015

Reims, Opéra
Les 27, 29 novembre puis 1er décembre 2015

Allemandi – Vesperini
Gimadieva, Lahaj, Pinkhasovitch, Vatchkov, de Hys, Casari

 

 

Illustration : robe ensanglantĂ©e, silhouette Ă©vanescente bientĂŽt abandonnĂ©e Ă  la mort, Lucia (ici la lĂ©gendaire Joan Sutherland) erre sans but aprĂšs avoir assassinĂ© l’Ă©poux qu’on lui avait imposĂ©…

L’Elixir d’amour Ă  l’AĂ©roport de Milan

arte_logo_2013DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour Ă  l’aĂ©roport de Milan. Pour l’Expo Milano 2015, La Scala s’invite Ă  l’aĂ©roport Malpensa de Milan et y reprĂ©sente devant les camĂ©ras d’Arte (et de la RAI), l’Elisir d’amore de Donizetti crĂ©Ă© en 1832 Ă  Milan mais au Teatro della Canobbiana. L’intrigue est mince mais remaniĂ©e pour les planches lyriques, par l’excellent Romani (le librettiste de Bellini, d’aprĂšs Scribe). Dans un village basque, un jeune paysan timide Nemorino en pince pour l’ardente arrogante Adina. Histoire d’amour teintĂ©e de romantisme dĂ©suet, le garçon n’ose dĂ©clarer sa flamme alors que la jeune fille n’attend que cela. Elle feint d’en aimer un autre, le sergent Belcore qu’elle compte mĂȘme Ă©pouser sans dĂ©lai… pour mieux Ă©prouver le cƓur de Nemorino. Avant le Tristan de Wagner (1865), dĂ©jĂ  ici Nemorino se fait rouler par le charlatan Dulcamara qui lui vend une bouteille de Bordeaux pour un philtre d’amour (l’Elixir) : s’il boit, il deviendra irrĂ©sistible et Adina ne pourra lui rĂ©sister. Mais au II, on prĂ©pare dĂ©jĂ  la noce d’Adina et de Belcore : pour acheter Ă  Dulcamara une autre bouteille d’Elixir (et faire boire Adina), Nemorino s’engage dans la troupe militaire de Belcore… Adina apprend cela, rachĂšte le brevet de son fiancĂ© et l’Ă©pouse, d’autant qu’entre temps, Nemorino a hĂ©ritĂ© de son oncle richissime. Ils seront jeunes, fortunĂ©s et dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbres…

donizetti-687La partition de Donizetti revisite et l’opĂ©ra bouffa napolitain (personnage de Dulcamara pour un baryton dĂ©lirant et burlesque), mais aussi le seria et l’opĂ©ra comique français par la profondeur Ă©motionnelle des protagonistes dont le lunaire et tragique Nemorino (son air Una furtiva lagrima au II exprime avec une exceptionnelle intensitĂ© lunaire, le dĂ©sespoir d’un cƓur abandonnĂ© qui se sent trahi…) ; les duos Ă©blouissent par leur parure expressive, d’un lyrisme Ă©chevelĂ©, Ă©perdu : la musique, raffinĂ©e, mĂ©lodiquement prenante dĂ©passent un simple exercice comique. Et le personnage d’Adina, comme celui de Norina dans Don Pasquale (1843), semble ressusciter les piquantes astucieuses finalement au grand cƓur, une Ă©volution des figures fĂ©minines si mordantes et palpitantes du buffa napolitain depuis Pergolesi (La Serva padrona) et Jommelli (Don Trastullo).

 

Notre avis. Alors qu’a Ă  faire une comĂ©die de Donizetti dans l’aĂ©roport de Milan ? A l’heure du tout sĂ©curitaire, depuis l’attentat dĂ©jouĂ© du Thalys, et quand le renforcement des mesures de sĂ©curitĂ© des avions est le sujet essentiel, ce dispositif filmĂ© par les camĂ©ras de tĂ©lĂ© (Arte et la Rai) frĂŽle l’ineptie surrĂ©aliste : on veut nous mettre de la lĂ©gĂšretĂ© dans un monde qui tourne sur la tĂȘte ; un nouvel effet du dĂ©ni collectif dans lequel nous vivons… D’autant que l’opĂ©ra va trĂšs bien et n’a guĂšre besoin de renouveler ses publics… non, un aĂ©roport est un lieu idĂ©al pour placer camĂ©ras et micros, faire jouer tout un orchestre et des acteurs chanteurs. Et dire que la rĂ©alisatrice de l’opĂ©ration (Grischa Asagaroff) craint des interfĂ©rences provoquant des dĂ©rĂšglements dans la tour de contrĂŽle !  Qu’a Ă  gagner l’opĂ©ra dans cette opĂ©ration technicomĂ©diatique ? L’aĂ©roport Malpensa se refait une image (Ă  l’italienne), mais tous ceux qui auraient pu dĂ©couvrir l’opĂ©ra par un autre biais que la salle du thĂ©Ăątre si Ă©litiste ou impressionnante… attendront leur tour.

Songeons Ă  l’argent investi pour cette opĂ©ration : il aurait Ă©tĂ© mieux dĂ©pensĂ© dans les multiples actions pĂ©dagogiques auprĂšs des scolaires ou d’autres publics. Artistiquement, la production affiche le tĂ©nor italien en vogue : Vittorio Grigolo en Nemrino qui donnera la rĂ©plique Ă  l’Adina de Eleonora Buratto. Cette production tient l’affiche de La Scala du 21 septembre au 17 octobre 2015 ; l’opĂ©ration Malpensa est donc une sorte de gĂ©nĂ©rale avant les soirĂ©es classiques sur la scĂšne scaligĂšne. On se souvient d’une prĂ©cĂ©dente opĂ©ration (La BohĂšme de Puccini en septembre 2009) dans la banlieue de Berne…  action autrement plus bĂ©nĂ©fique pour la dĂ©mocratisation de l’opĂ©ra et pour toucher des spectateurs certainement dĂ©concertĂ©s convaincus par cette confrontation bĂ©nĂ©fique. Les thĂ©Ăątres d’opĂ©ra Ă©tant pour une bonne part subventionnĂ©s par l’Etat et les collectivitĂ©s, il serait urgent que chaque action profitent surtout Ă  ses principaux financeurs : les contribuables et les population (d’autant que le dispositif avait Ă©tĂ© une rĂ©ussite largement relayĂ©e par classiquenews). Tout cela avait fait sens. L’Elixir Ă  l’aĂ©roport ne serait-il pas qu’une question d’opportunitĂ© marketing et de dĂ©fi technique ? Les artistes, directeurs et scĂ©nographes feraient tout pour qu’on parle d’eux.

Les amateurs de Donizetti et de cette perle lyrique de 1832 seront eux ravis par un dispositif qui renouvellera peut-ĂȘtre la lecture de l’oeuvre…. A voir sur Arte, le 17 septembre 2015, Ă  partir de 20h50.

 

 

 

 

 

Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour Ă  l’aĂ©roport de Milan.

Voir la page de La Scala L’Elixir d’amour / L’Elisir d’amore de Donizetti

 

Maria Stuarda de Donizetti

maria-stuarda-clouet-opera-de-donizetti-tce-paris-classiquenews-presentation-et-critique-de-l'opera-maria-stuardaParis, TCE. Donizetti : Maria Stuarda, 18>27 juin 2015. AprĂšs Bellini avant Verdi, Donizetti en traitant sous forme d’une trilogie opĂ©ratique la chronique des Tudor en particulier,  l’histoire d’Élisabeth 1Ăšre, affirme une rĂ©elle maĂźtrise dramatique prĂ©cisĂ©ment dans le profil psychologique des deux hĂ©roĂŻnes royales,  dessinĂ©es avec un mĂȘme souci de vraisemblance psychologique. Le compositeur qui commence sa carriĂšre Ă  Naples, ne connaĂźt le succĂšs que tardivement, justement gra^ce Ă  son triptyque tudorien : Anna Bolena ouvre le bal en 1830, puis Maria Stuarda (1835) enfin Roberto Devereux en 1837. Les 3 ouvrages relĂšvent donc de l’esthĂ©tique romantique italien, affirmant aprĂšs Rossini et au moment oĂč s’Ă©teint l’Ă©blouissant et dernier Bellini (Les Puritains, Paris, 1835), l’Ăąge d’or du bel canto. A la puretĂ© et au raffinement du style vocal, Donizetti apporte aussi ce rĂ©alisme expressif, annonciateur direct du Verdi Ă  venir.

 

 

 

Marie d’Ecosse, Elisabeth d’Angleterre
La Catholique et l’Anglicane : 2 portraits de femmes

 

Les deux reines sont finement brossĂ©es : Élisabeth souffre de la rivalitĂ© de Marie qui a failli perdre Ă  cause de la Stuart son cher Robert Dudley, comte de Leicester ; c’est sur l’insistance de celui-ci qu’elle consent Ă  la faveur d’une chasse Ă  revoir celle qui l’a fait languir : Marie l’Ă©cossaise catholique,  rĂȘve exaltĂ©e de la campagne de sa chĂšre France cependant qu’elle exprime un orgueil blessĂ© dĂ» Ă  l inflexible Reine vierge : Elisabeth, autoritĂ© anglicane plutĂŽt distante …
MalgrĂ© le contexte politique et confessionnel qui les oppose, on sent dĂšs le dĂ©but que les deux femmes sont de la mĂȘme veine : fiĂšres, dignes mais blessĂ©es …. leurs profils aiguisĂ©s,  subtilement portraiturĂ©s et dĂ©fendues par deux interprĂštes de bout en bout convaincantes laissent prĂ©sager que leur confrontation n’en laissera aucune indemne. Et de fait Donizetti dĂ©voile de façon inĂ©dite la double face de la reine Marie,  angĂ©lique et colĂ©rique,  amoureuse passionnĂ©e capable contre toute biensĂ©ance y compris pour le compositeur contre tout usage sur une cĂšne de thĂ©Ăątre de la rendre … haineuse,  insultant mĂȘme sa cousine Élisabeth : ” vile bĂątarde impure qui a profanĂ© le sol anglais “, il n’en fallait pas davantage pour que la Reine Tudor qui a du partager avec sa rivale son aimĂ© Leicester,  se dĂ©cide enfin Ă  signer la dĂ©capitation de sa cousine offensante Marie l’inflexible,  lorgueilleuse, l’ennemie politique et aussi la rivale amoureuse.

La force du livret exploite la confrontation des deux tempĂ©raments fĂ©minins (qui a aussi suscitĂ© de fameuses rivalitĂ©s rĂ©elles entre divas)… de fait les manuscrits autographes ne prĂ©cisent pas les deux tessitures respectives :  cette imprĂ©cision originelle laisse une grande libertĂ© interprĂ©tative : ce qui autorise un soprano angĂ©lique pour Marie, gĂ©nĂ©ralement prĂ©sentĂ©e comme la victime,  or la reine Élisabeth  est loin d’ĂȘtre aussi dure et froide : c’est toute la valeur de l’opĂ©ra que d’avoir brosser deux portraits de femmes. MĂȘme si la Reine anglicane s’impose par son autoritĂ©, son orgueil de femme qui peut tout avoir, Donizetti glisse des pointes subtiles de l’impuissance aussi, voire de l’inquiĂ©tude car Elisabeth sent bien qu’elle ne possĂšde pas totalement et comme elle le voudrait le cƓur de son beau Leicester… Cet amour lui Ă©chappe : voilĂ  qui la rend humaine, faillible, sensible.

On est loin des portraits compassĂ©s et lisses voire prĂ©visibles de reines dignes mais trop schĂ©matiques, soit figures sacrifiĂ©es soit vierges impassibles : avant Verdi, Donizetti fouille la psychologie de ses deux protagonistes auxquelles de façon Ă©gale,  il sait prĂ©server  les accents d’une touchante et juste sincĂ©ritĂ©. De quoi pour chacune d’elle, chanter et jouer comme au thĂ©Ăątre. RĂ©cemment l’ouvrage a permis entre autres Ă  Vienne, la confrontation de deux divas glamour parmi les plus convaincantes de l’heure : Anna Netrebko (le brune dans le rĂŽle de maria) et l’incandescente mezzo blonde Elina Garanca (dans le rĂŽle d’Elisabeth)…

 

 

 

Maria Stuarda de Donizetti au TCE, Paris
Les 18,20,23,25,27 juin 2015 Ă  19h30
5 représentations
Production déjà créée au Royal Opera Covent Garden de Londres, en juin 2014

Drame lyrique en deux actes (1835)‹Livret de Giuseppe Bardari, d’aprĂšs la tragĂ©die Ă©ponyme de Friedrich von Schiller
Daniele Callegari,  direction‹Moshe Leiser et Patrice Caurier,  mise en scùne‹‹Aleksandra Kurzak, Maria Stuarda, reine d’Ecosse‹Carmen Giannattasio, Elisabeth, reine d’Angleterre‹Francesco Demuro, Robert Dudley‹Carlo Colombara, Talbot‹Christian Helmer, Cecil‹Sophie Pondjiclis, Anna Kennedy
Orchestre de chambre de Paris‹ChƓur du ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es

Mercredi 10 juin 2015 à 18h‹
ConfĂ©rence-projection : ‹Les Borgia et les Tudor dans les drames de Victor Hugo et dans leurs adaptations Ă  l’opĂ©ra par Arnaud Laster – EntrĂ©e libre – ‹Inscription conseillĂ©e : conferences@theatrechampselysees.fr

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Marseille. opĂ©ra, le 23 dĂ©cembre 2014. Donizetti : L’Elisir d’amore. Roberto Rizzi Brignoli, direction. Arnaud Bernard, mise en scĂšne.

DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Pour les fĂȘtes de fin d’annĂ©e, l’OpĂ©ra de Marseille prĂ©sente L’elisir d’amore, ‘L’elixir d’amour ‘ de Gaetano Donizetti, les 23, 27 et 31 dĂ©cembre 2014 Ă  20 heures et les 2 et 4 janvier 2015 Ă  14h30. Ce melodramma giocoso, ‘mĂ©lodrame joyeux’ (melodramma, en italien signifie un drame, une ‘piĂšce en musique’ et c’est ainsi que Mozart appelait ses CosĂ­ fan tutte et Don Giovanni). C’est-Ă -dire que les situations y sont d’essence dramatique, cruelle, un dĂ©pit et un rejet amoureux en l’occurrence, mais traitĂ©es, sinon sur un mode exactement bouffe comme Rossini, sur un ton humoristique plutĂŽt que franchement comique.

L’Ɠuvre : crĂ©Ă© en 1832 Ă  Milan, c’est un opĂ©ra en deux actes sur un livret en italien de Felice Romani, lui-mĂȘme fidĂšlement tirĂ© de celui d’EugĂšne Scribe pour Le Philtre (1831) de Daniel-François-Esprit Auber que notre OpĂ©ra a eu la bonne idĂ©e de prĂ©senter  au prĂ©alable dans le foyer, accompagnĂ© au piano, interprĂ©tĂ© par de jeunes chanteurs. Histoire simple, simpliste d’un jeune paysan pauvre, inculte, aimant au-dessus de ses moyens, une belle et riche propriĂ©taire cultivĂ©e, indiffĂ©rente et cruelle, sadique mĂȘme. DĂ©sespĂ©rant de se faire entendre et aimer, il cherchera le secours d’un philtre d’amour offert par un charlatan, avec la pĂ©ripĂ©tie d’un sergent paradant, bellĂątre, cruellement Ă©rigĂ© en rival par la cruelle jolie femme.

Style formulaire, technique de la rapiditĂ©. Comme dans ces production d’opĂ©ras que l’on dirait aujourd’hui industrielles, Ă©crits rapidement pour satisfaire une grande demande comme au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, un peu comme les films aujourd’hui, cherchant la rentabilitĂ© avec un minimum de frais, l’Ɠuvre utilise toutes les ressources du style formulaire permettant une Ă©criture rapide, musicalement et verbalement.
On y trouve ainsi tout le rĂ©pertoire des clichĂ©s, formules, aux rimes prĂšs, qui sont le fond de l’opera buffa depuis ses dĂ©buts au XVIIIe siĂšcle, qui traversent mĂȘme les textes de da Ponte pour Mozart, jusqu’à l’obligatoire air de liste chantĂ© Ă  toute vĂ©locitĂ© qui existe bien avant le catalogue de Leporello et bien aprĂšs lui, ici dĂ©volu, naturellement, au personnage bouffe de Dulcamara au dĂ©bit vertigineux dĂ©bitant les mĂ©rites mirobolants de son  mirifique « odontalgique,  sympathique, prolifique », etc. De la mĂȘme façon, la musique utilise les recettes bien Ă©prouvĂ©es, la dĂ©coupe des airs avec cabalette aprĂšs intervention du chƓur, cadences virtuoses, ornements, passages d’agilitĂ© pour tous, codifiĂ©s depuis longtemps dans le genre, sublimĂ©s par Rossini. L’orchestration, l’instrumentation, entre aussi dans la typologie adaptĂ©e du genre adressĂ© Ă  un public qui ne cherche pas la surprise, la rupture, le renouveau, mais la reconnaissance  de situations, de types et d’épreuves lyriques obligĂ©es oĂč les chanteurs devront faire leurs preuves. La surprise viendra cependant d’un air, « Una furtiva lagrima », qui dĂ©rogeant Ă  ces codes par sa poĂ©sie Ă©lĂ©giaque et sa douceur humaine humanise l’inhumanitĂ© cruelle des types bouffes, infraction au genre qui en assure sans doute la pĂ©rennitĂ©.
Par ailleurs, la version italienne du Philtre, l’elisir, se glisse dans la typologie, les stĂ©rĂ©otypes des situation, duperies, mĂ©prises et personnages de la Commedia dell’Arte : le jeune amoureux timide, la jolie coquette, le soldat matamore et le charlatan de foire. Peu de personnages donc, aux voix codifiĂ©es, Adina, riche et belle fermiĂšre, naturellement soprano, Nemorino dont le nom mĂȘme exprime le sentiment, l’amoureux, jeune paysan pauvre, et le baryton, le trouble-fĂȘte de ces amours, le sergent Belcore, nom aussi Ă©tiquetant sa fonction de galant, le sergent ‘JolicƓur’. On trouve aussi le deus ex machina involontaire de l’action, le docteur Dulcamara,  qui veut dire ‘Doux amer’, le charlatan vendeur et doreur de pilules ou philtres d’amour magiques pour se faire aimer, une basse bouffe dans la tradition rossinienne et, enfin, inĂ©vitablement, une deuxiĂšme soprano Giannetta, jeune paysanne, faire valoir de la premiĂšre, et qui apportera une information capitale qui renverse la situation : l’hĂ©ritage du jeune homme le rend digne, socialement, de sa belle.
Donizetti, cependant, prĂȘte Ă  ses personnages, du moins au couple de jeunes premiers, une certaine densitĂ©, essentiellement Ă  l’amoureux transi, cruellement Ă©conduit par la belle, elle, dans la tradition de la Belle Dame sans merci, peut-ĂȘtre amoureuse Ă  la fin par dĂ©pit ou intĂ©rĂȘt (si elle a appris en coulisses son hĂ©ritage) : la dĂ©ception, la rivalitĂ© amoureuses, les malentendus, la rupture entre les amoureux, frĂŽlent fatalement un drame, Ă©vitĂ© de justesse, et prĂȘtent un ton doux amer Ă  l’histoire, qui finit heureusement bien. Mais on n’est pas forcĂ© d’y croire.

elisir-amore-adina-lisant-opera-marseille-donizetti-decembre-2014-janvier-2015RĂ©alisation. Le sujet portant sur des situations archĂ©typales et des sentiments gĂ©nĂ©raux, la transposition du XVIIIe aux dĂ©buts du XXe siĂšcle par la mise en  scĂšne d’Arnaud Bernard ne gĂȘne pas. Il y a une cohĂ©rence esthĂ©tique dans les costumes (William Orlandi qui signe aussi l’astucieuse scĂ©nographie) en camaĂŻeux de beige foncĂ© des gilets sur chemises et pantalons clairs, casquettes et melons pour les hommes, des touches blanc et noir, robes d’époque dĂ©jĂ  sans carcan de corset excessif pour les dames en canotiers et autres jolis bibis pour les bourgeoises dans un monde apparemment plus citadin que rural. Cela joue joliment pour des fonds de paysages bistres, ou sĂ©pia dĂ©gradĂ©s en lavis dĂ©licats, dont on comprend, grĂące Ă  des panneaux coulissants crĂ©ant divers espaces, larges ou confidentiels, avec la mise en abyme de l’appareil de Dulcamara Ă©galement photographe avisĂ© vendant sa camelote et ses clichĂ©s, que nous sommes dans une chambre photographique, par l’objectif final duquel il disparaĂźtra Ă  la fin dans un effet grossi de cinĂ©ma muet.

 

 

 

 

Paradis perdu de la Belle Époque

 

C’est le temps de l’Art Nouveau, Modern style, Jugenstil, Modernismo ou Liberty selon le pays, l’aube d’un siĂšcle oĂč tout paraĂźt encore nouveau, jeune, printanier, libre, bref, moderne, avec le progrĂšs au service de l’homme : la bicyclette pour la femme presque Ă©mancipĂ©e, sinon amazone, cycliste, l’automobile, le tĂ©lĂ©phone, la photographie dĂ©jĂ  assurĂ©e et le cinĂ©ma balbutiant, la pub industrielle dĂ©butante, bref, la Belle Époque qui ne paraĂźtra telle que rĂ©trospectivement aprĂšs l’atroce Grande Guerre Ă  venir qui va mettre toute cette science optimiste —et la faire avancer— dans l’horreur de 14-18. Certes, sans que cela soit l’objectif de cette mise en scĂšne datant de plus de dix ans, en cette annĂ©e de commĂ©moration du centenaire de la premiĂšre Guerre mondiale, cela prend une rĂ©sonance nouvelle de voir une joyeuse sociĂ©tĂ© inconsciente, au bord du gouffre, assurĂ©e d’un progrĂšs qui va vite se tourner, sans qu’elle s’en doute, contre elle.

elisir-amore-donizetti-marseille-decembre-2014-dulcamara-582InterprĂ©tation. L’idĂ©e centrale de la photographie se traduit en magnifiques compositions picturales de groupes, dans une Ă©poque oĂč, justement la photographie prĂ©tendait rivaliser avec la peinture, ou ne s’en Ă©tait pas Ă©mancipĂ©e, avec des fonds artificiels, dans des ovales de cartes postales des plus esthĂ©tiques, aux couleurs fanĂ©es nimbĂ©es de nostalgique douceur par les dĂ©licates lumiĂšres de Patrick MĂ©eĂŒs. Le nĂ©gatif du clichĂ©, c’est que, prenant la pose, naturellement longue Ă  l’époque oĂč n’existe pas l’instantanĂ©, les « arrĂȘts sur image », surexposent le jeu, imposent une rupture de l’action qui contrarie quelque peu la vive dynamique de la musique nerveuse de Donzetti, menĂ©e tambour battant par Roberto Rizzi-Brignoli Ă  la tĂȘte de l’Orchestre de l’OpĂ©ra tonifiĂ© comme par l’élixir de jouvence et d’amour, sans ralentir le tempo, faisant pĂ©tiller, crĂ©piter le feu de cette orchestration certes lĂ©gĂšre mais toujours allĂšgrement adĂ©quate au sujet.
Les chƓurs, comme toujours parfaitement prĂ©parĂ©s par Pierre Iodice, entrent harmonieusement autant dans la partie du jeu que dans la partition, en partenaires Ă©gaux des acteurs chanteurs.
Il suffit de quelques mesures pour que Jennifer Michel nous abreuve de la source fraĂźche de son timbre, en Giannetta qui ne s’en laisse pas compter. En Dulcamara, Paolo Bordogna, sans avoir forcĂ©ment la noirceur, est la basse bouffe parfaite, dĂ©ployant une Ă©blouissante agilitĂ© de camelot dans son air de propagande, premier nom de la pub, Ă©tourdissant de verbe et de verve, doublĂ© d’un acteur de premier ordre, comme tirĂ© d’une comĂ©die italienne, de la Commedia dell’ Arte, endossant avec naturel le costume d’un Paillasse mĂątinĂ© d’Arlequin par sa dextĂ©rité sidĂ©rante auquel un acteur, Alessandro Mor donne une muette rĂ©plique de compĂšre et complice. EntrĂ©e en fanfare du fanfaron effrontĂ©, le fringant Belcore et sa forfanterie : si on ne l’avait vu dans d’autres rĂŽles, on croirait qu’il est taillĂ© pour le baryton Armando Noguera qui se taille un succĂšs en endossant avec panache (de coq cocorico) l’uniforme du versicolore et matamore sergent, roulant des mĂ©caniques et les r des roulades et roucoulades frissonnantes de fiĂšvre et d’amour, Ă  l’adresse d’Adina et de toutes les femmes, joli cƓur Ă  aimer toute la terre comme un Don Juan Ă  l’échelle villageoise : irrĂ©sistible, se riant des vocalises en nous faisant rire.

 

 

 

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Adina, mutine, primesautiĂšre, dansante et virevoltante, c’est Inva Mula, qui, capable de rĂŽles bien plus lourds, dĂ©montre sa technique, sa maĂźtrise merveilleuse du bel canto, le chant ornĂ©, dans sa plus pĂ©rilleuse et voluptueuse expression : sur une Ă©chelle, Ă  bicyclette, sur le toit tanguant de l’auto, elle chante, vocalise de façon tout aussi acrobatique, avec un naturel confondant. Sa voix est si ronde, si mielleuse, si douce, qu’on a du mal Ă  croire Ă  la cruautĂ© envers Nemorino du rĂŽle, Ă  moins que la rudesse de ses paroles ne le soit davantage par la douceur innocente de la voix. Nemorino, c’est une rĂ©vĂ©lation : le jeune tĂ©nor, Paolo Fanale, campe avec vraisemblance un paysan rustaud, pataud, costaud, touchant par sa faiblesse amoureuse dans la force de ce corps, sa naĂŻvetĂ© qui le fait la dupe rĂȘvĂ©e de Dulcamara, obsĂ©dĂ© et dĂ©passĂ© par cette femme d’un autre rang, voix large et pleine, au solide mĂ©dium bronzĂ© dont on se demande mĂȘme comment il abordera la lĂ©gĂšretĂ© poignante de son fameux air. Et c’est un miracle de finesse, de douceur dĂ©chirĂ©e et d’espoir qu’il met dans « Una furtiva lagrima », qui manque de nous en arracher, par ces sons en demi-teinte, pastel, ce passage de la voix de poitrine Ă  la voix mixte, jouant, sans jeu, mais avec une Ă©mouvante vĂ©ritĂ©, avec le fausset. Par ce seul air, la bouffonnerie ambiante verse dans l’humanité : sous le rire, il y avait les larmes d’une Ăąme blessĂ©e. La salle, mais aussi ses partenaires, bouleversĂ©s, lui rendent un juste hommage.

 

 

 

L’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti (1832), Ă  l’OpĂ©ra de Marseille,
les 23, 27, 31 décembre 2014, 2, 4 janvier 2015.
Livret de Felice Romani, d’aprùs Le Philtre (1831) d’Eugùne Scribe, musique de Daniel-François-Esprit Auber.

ChƓur et Orchestre de l’OpĂ©ra de Marseille.
Direction musicale de Roberto Rizzi Brignoli ;
Mise en scĂšne d’Arnaud Bernard rĂ©alisĂ©e par Stefano Trespidi ; dĂ©cors et costumes de William Orlandi ; lumiĂšres de Patrick MĂ©eĂŒs.
Distribution :
Adina : Inva Mula ; Giannetta : Jennifer Michel ; Nemorino : Paolo Fanale ; Belcore : Armando Noguera ; Dulcamara : Paolo Bordogna ;
Assistant Dulcamara : Alessandro Mor.

Illustrations : © Christian Dresse

 

 

Vienne : Anna Netrebko reprend Anna Bolena

Vienne, OpĂ©ra (Staatsoper) : Anna Netrebko chante Anna Bolena, les 10,13,17, 20 avril 2015. Depuis 2011 sur la scĂšne du Metropolitan Opera de New York et aussi Ă  l’OpĂ©ra de Vienne la mĂȘme annĂ©e, Anna Netrebko a fait sien le personnage digne et sacrifiĂ© d’Anna Bolena (Anne Boleyn), l’épouse autant adulĂ©e que finalement humiliĂ©e par Henry VIII. Bel cantiste et actrice nĂ©e, voire tragĂ©dienne d’une expressivitĂ© mordante, Maria Callas assure en 1957, la rĂ©surrection d’Anna Bolena (Ă  La Scala de Milan et dans la mise en scĂšne de son mentor Visconti), un ouvrage qui Ă©tait tombĂ© dans l’oubli aussitĂŽt aprĂšs sa crĂ©ation en 1830. A sa suite, en 2011, sur les planches new yorkaises, Anna Netrebko rĂ©active la magie Bolena et affirme une prestance aussi convaincante que celle de son aĂźnĂ©e lĂ©gendaire. Quatre annĂ©es aprĂšs sa prise de rĂŽle, la reine Anna rĂ©pĂštera-t-elle en avril 2015, son succĂšs premier ?

donizetti anna bolena anna netrebko elina garancaSur le livret de Felice Romani, l’opĂ©ra Anna Bolena est crĂ©Ă© au Teatro Carcano Ă  Milan, en dĂ©cembre 1830. L’oeuvre, en deux actes et six tableaux, remporte un succĂšs honorable. A Londres en 1536, l’épouse d’Henry VIII, Anna Bolena Ă©choue Ă  donner un hĂ©ritier mĂąle au souverain caractĂ©riel. Certaine de sa mort inĂ©luctable, Anna se laisse prendre dans le filet tendu par son Ă©poux, d’une perversitĂ© rare, prĂȘt Ă  tout pour dĂ©sormais favoriser sa nouvelle compagne, Giovanna (Jane Seymour) : il accuse la Reine Anne d’adultĂšre, profitant de la prĂ©sence de son ancien fiancĂ© Lord Richard Percy Ă  la Cour de Londres. La machine d’Ă©tat entraĂźne avec elle Anna sans autre alternative que la mort par dĂ©capitation, pour la Reine et son “amant”…

 

 

Vienne, mars 2015 : Anna Netrebko reprend le rĂŽle d'Anna Bolena

 

 

Cette production (avec une distribution diffĂ©rente) est retransmise au cinĂ©ma les 21 et 28 mai 2015 dans le cadre du programme de Viva l’OpĂ©ra

 

LIRE la critique complĂšte du DVD Anna Bolena de Donizetti avec Anna Netrebko (Anna Bolena) et Elina Garanca (Giovanna Seymour) (Vienne, 2011)

 

 

CD, annonce. La Lucia de Diana Damrau (début février 2015 chez Erato)

2564621901CD, annonce. Diana Damrau chante Lucia di Lammermoor (2 cd Erato Ă  paraĂźtre dĂ©but fĂ©vrier 2015). Sur un fond dĂ©coratif qui cite l’Ecosse baroque de la fin du XVIIĂš, – chĂąteaux dans la brume et fontaine hantĂ©e (2Ăš tableau du I)-, le drame de Lucia prĂ©pare pour la chanteuse qui s’expose un rĂŽle particuliĂšrement Ă©prouvant, qu’elle soit amoureuse enivrĂ©e mais inquiĂšte (Ă  la fin du II pour l’échange des anneaux du serment avec son aimĂ© Edgardo), ou surtout dĂ©truite et humiliĂ©e (fin du II, par le mĂȘme Edgardo qui assiste impuissant mais haineux aux noces de sa fiancĂ©e avec un autre, Arturo). Le III est l’acte de la sublimation des passions : le sacrifice de cette soeur donnĂ©e pour sauver l’honneur et la fortune des Ashton par un frĂšre bien peu avenant (Enrico, le baryton mĂ©chant), inspire Ă  l’hĂ©roĂŻne une scĂšne entre l’horreur et l’inconscience. Lucia qui a tuĂ© ce mari rĂ©cent qu’elle n’aimait pas (Arturo, imposĂ© par son frĂšre) dĂ©ambule en une scĂšne de folie inoubliable
 (2Ăšme tableau du III), avant qu’Edgardo fou de douleur, apprenant la mort de Lucia, se suicide : les amants romantiques Ă  l’opĂ©ra n’ont jamais eu d’issue positive.

Entre la jeune femme encore fiĂšre et combattive surtout enamourĂ©e du II, puis la sacrifiĂ©e devenue criminelle et folle dans le second tableau du III, le soprano tendre et intense de Diana Damrau assure idĂ©alement les dĂ©fis du rĂŽle, l’un des plus difficiles du bel canto prĂ©verdien. En plus de la ligne bellinienne de sa scĂšne de folie, il faut aussi ajouter une dose de rĂ©alisme plus brutal et direct, propre Ă  Donizetti.

EnregistrĂ© sur le vif Ă  Munich en juillet 2013, cette nouvelle version fera date sous la baguette de Jesus LĂłpez-Cobos : aux cĂŽtĂ©s de la bouleversante Diana Damrau (si Ă©poustouflante l’an dernier dans La Traviata Ă  la Scala de Milan, dans la mise en scĂšne du provocateur rebelle Dmitri Tcherniakov), Ludovic TĂ©zier dans le rĂŽle du frĂšre froid et cynique, et de Joseph Caleja dans celui de l’amant hĂ©roĂŻque confirment la haute tenue vocale de cette nouvelle production annoncĂ©e au disque dĂ©but fĂ©vrier 2015. Critique complĂšte du double cd Lucia di Lammermoor de Donizetti par Diana Damrau dans le mag cd dvd livres de classiquenews, au moment de la sortie du coffret.

Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor. Diana Damrau (Lucia), Ludovic Tézier (Enrico Ashton), Joseph Calleja (Edgardo Di Ravenswood), David Lee (Lord Arturo Bucklaw), Nicolas Testé (Raimondo Bidebent), Marie Mclaughlin (Alisa) & Andrew Lepri Meyer (Normanno). Munchener Opernorchester. Jesus Lopez-Cobos, direction (enregistrement réalisé en juillet 2013 à Munich). 2cd Erato 2564621901.

Compte rendu, opéra. Toulon, le 14 novembre 2014. Donizetti : Anna Bolena. Direction musicale : Giuliano Carella. Mise en scÚne : Marie-Louise Bischofberger

donizettiLa folie dans l’opĂ©ra (1) 
 Le premier tiers du XIX e siĂšcle, de l’Italie Ă  la Russie, l’Europe se penche sur la folie, dans la littĂ©rature  (Gogol Le Journal d’un fou, 1835) et le thĂ©Ăątre. Mais on assiste Ă  une vĂ©ritable Ă©pidĂ©mie, une contagion de la folie chez les hĂ©roĂŻnes lyriques. A l’opĂ©ra, en effet, les folles font courir les foules, une vraie folie, littĂ©ralement.  Remarquons d’abord que nos hĂ©roĂŻnes folles, plutĂŽt que folles hĂ©roĂŻnes, semblent pratiquement toutes venir du froid, du nord : OphĂ©lie d’Hamlet de Shakespeare est danoise par le lieu de la scĂšne mais anglaise par la langue ; Ana Bolena de Donizetti, Anne Boleyn, anglaise ; Elvira des Puritains de Bellini, est aussi anglaise, Élisabeth d’Angleterre, cela va de soi, et, dans Roberto Devereux de Donizetti de 1837, la reine, prompte Ă  couper des tĂȘtes, perd un peu la sienne, un accĂšs de dĂ©lire, Ă  la mode romantique et Maria Stuarda, sa rivale, est reine d’Écosse, ainsi que lady Macbeth. Lucia di Lammermoor est Ă©galement Ă©cossaise. Amina, de la Somnambule de Bellini est suisse et Marguerite, tirĂ©e du Faust de Goethe, est Allemande et il y aura une version française de Berlioz, une autre de Gounod et deux autres encore, italienne dans Mefistofele de BoĂŻto, et italo-allemande avec Busoni. VoilĂ  donc des hĂ©roĂŻnes romantiques des brumes du nord mais des opĂ©ras du sud dans des opĂ©ras qui montrent non comment l’esprit vient aux filles comme dirait Colette, mais comment elles le perdent, pratiquement toutes par amour.

 

A perdre la tĂȘte


La premiĂšre Ă  ouvrir la ban est l’ImogĂšne de Il pirata de Bellini (1827), Ɠuvre inspirĂ©e d’une piĂšce française du XVIIIe siĂšcle, mais traduite d’une piĂšce d’un auteur irlandais de 1816 (nous ne quittons pas le nord). ContrariĂ©e dans ses amours, mariĂ©e de force, son amant  et son mari la croient infidĂšle, mais l’amant ayant tuĂ© son Ă©poux est mis Ă  mort, elle perd ses deux hommes et la raison.

La scĂšne de folie, grande et longue scĂšne entremĂȘlĂ©e de chƓurs avec d’abord partie lente et douce dans les grandes arabesques belliniennes, puis la cabalette avec toute une folle pyrotechnie vocale, grands Ă©carts, notes piquĂ©es, trillĂ©es, gammes montantes, descendantes, etc,  fit grand effet et la cantatrice se paya un triomphe.

Naturellement, toutes les autres cantatrices rĂ©clament aux compositeurs un air de folie pour pouvoir y briller. Giuditta Pasta, grande vedette et vocaliste se voit vite offrir par Donizetti, confrĂšre et rival de Bellini, le rĂŽle d’Anna Bolena (1830), Anne Boleyn, la malheureuse Ă©pouse d’Henri VIII d’Angleterre qui, dĂ©sireux de changer encore de femme aprĂšs avoir divorcĂ© de Catherine d’Aragon, entraĂźnant le schisme d’Angleterre, la rupture avec le pape et le catholicisme. Dans la Tour de Londres, attendant son tour sur l’échafaud, Anna perd la tĂȘte avant d’ĂȘtre dĂ©capitĂ©e.

Le sujet : un roi en mal de mĂąle. Felice Romani, le librettiste, loin des outrances et invraisemblances romantiques d’un Victor Hugo jouant avec l’Histoire, tisse un livret solide, prĂšs de la vĂ©ritĂ©, oĂč l’action, le sort de la reine Anne Boleyn est pratiquement scellĂ© dĂšs le lever du rideau, en cette an qu’on ne peut dire de grĂące de 1536. Il met en valeur les rapports de la suivante Jane Seymour avec sa souveraine qu’elle trahit sans le vouloir vraiment, sĂ©duite par le volage Henri VIII, frustrĂ© d’un hĂ©ritier mĂąle avec ses deux Ă©pouses, la passĂ©e et la prĂ©sente pesante. Jane refuse une liaison de l’ombre, exigeant un mariage dont elle sait pourtant qu’il signe la mort de la souveraine rĂ©gnante, le roi ne pouvant s’offrir le luxe d’un autre divorce, comme l’avait exigĂ© Boleyn, qui joua aussi longuement de sa fausse virginitĂ© pour obtenir la main du roi.

L’épĂ©e et non la hache, faveur royale, tranchera dans le vif du sujet, en l’occurrence, le cou de la reine Anne. Le Roi fomente rĂ©ellement un complot pour instruire un inique procĂšs et accuser sa femme d’adultĂšre, probablement faux pendant leur union, avĂ©rĂ© si l’on considĂšre le temps de ses longues et chastes « fiançailles » oĂč la coquette Boleyn batifolait de trĂšs prĂšs avec son ancien amant, Percy, qu’elle n’hĂ©sitera pas Ă  sacrifier pour conquĂ©rir le monarque enflammĂ©, dĂ©sireux d’enfanter un enfant mĂąle. L’adultĂšre avec Percy, ne suffisant pas, on y ajoute celui avec son page musicien, Stemton, et l’inceste avec son frĂšre Rochefort pour faire bonne mesure. On comprend que, emprisonnĂ©e dans la Tour de Londres, antichambre de la mort, la reine perde la tĂȘte avant de la perdre littĂ©ralement. Du moins dans l’opĂ©ra car il semble, historiquement, qu’Anne, comme Marie-Antoinette, repentie de son passĂ©, se montra fort digne Ă  l’heure de son exĂ©cution priant mĂȘme le peuple de prier pour le roi
 Il en avait sans doute bien besoin.

RĂ©alisation et interprĂ©tation
 On aime cette frise ou fresque de courtisans ombreux, assis sur le sol et commentant Ă  voix basse la situation prĂ©caire de la reine, les cols blancs frĂŽlĂ©s de lumiĂšre ; puis la guirlande des femmes dĂ©plorant plus tard son inĂ©luctable sort et, enfin, hommes et femmes rĂ©unis, tournant le dos au passĂ©, Anne Boleyn disgraciĂ©e, faisant ingratement des grĂąces au roi et Ă  Jane Seymour qui dansent cyniquement leur joie de s’ĂȘtre dĂ©barrassĂ©s de l’encombrante souveraine.

donizetti-anna-bolena-toulon-hommes-frise-guerriersLa mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger, a de la sorte des effets picturaux intĂ©ressants, mais s’attache surtout rĂ©gler, non sans raisons, les rapports des deux femmes, la reine en disgrĂące et la favorite de l’ombre pour l’heure dans l’éclat de sa maĂźtresse, l’une ignorant la trame, l’autre dĂ©jĂ  dans le drame et dĂ©chirĂ©e de scrupules et de remords : c’est la vĂ©ritĂ© de l’Ɠuvre, on leur doit les plus beaux moments. AprĂšs les soli, les soliloques troublĂ©s des deux hĂ©roĂŻnes, Seymour, la suivante, Anne, la reine, qui nous dĂ©voilent leur Ăąme et leurs remords (l’une de trahir la reine, l’autre d’avoir trahi son amour d’autrefois) et, par la beautĂ© physique de ces chanteuses et par leur chant, par la perfection technique, on ne dĂ©partage pas les deux rivales, la reine en fin de course et la reine en devenir : les deux sont souveraines dans leur art. AprĂšs ces prises de conscience douloureuse, les duos des deux cantatrices, la soprano et la mezzo, Jaho et Aldrich, rivalisant de virtuositĂ© vocale expressive, mĂȘlant le tissu somptueux de leur timbre, brillante soie de la soprano et velours chaud de la mezzo, Ă  l’inverse de la robe rouge de la premiĂšre et bleue nuit de la seconde.  Premier duo d’autant plus dramatique que nous en savons plus que la principale intĂ©ressĂ©e qui ignore encore qu’elle joue sa tĂȘte.

AltiĂšre, froide au dĂ©but, Ermonela Jaho, en Boleyn, semble  au dĂ©but dangereusement se hausser du col, de ce cou si mince Ă  l’épĂ©e du futur bourreau comme elle le dira elle-mĂȘme. On sent en elle la morgue de l’intrigante arrogante, aussi rugueuse avec la cour qu’elle fut rusĂ©e avec le roi : elle avait rĂ©ussi, suivante insinuante, Ă  Ă©vincer une rivale lĂ©gitime, la malheureuse reine injustement rĂ©pudiĂ©e, Catherine d’Aragon. Juste retour des choses, elle va ĂȘtre payĂ©e de la mĂȘme monnaie par sa propre suivante, mais tourmentĂ©e des scrupules qu’elle n’a apparemment pas connus dans l’ivresse de la conquĂȘte du pouvoir d’un roi Ă  la chair faible auquel elle aura tenu la dragĂ©e haute d’un abandon de sa fausse virginitĂ© (elle Ă©tait maĂźtresse de Percy) contre le mariage au prix d’un divorce forcĂ© aux consĂ©quences historiques incalculables. Le personnage figurĂ© par Jaho, drapĂ© dans les oripeaux de la royautĂ©, de la puissance, l’est autant dans la draperie et la broderie des ornements vocaux dont elle semble royalement se jouer mais va progresser en intĂ©rioritĂ© douloureuse au fur et Ă  mesure de la comprĂ©hension de sa disgrĂące, jusqu’à devenir, brisĂ©e mais non domptĂ©e, la voix toujours fraĂźche, cette jeune femme fragile qui dĂ©roule si dĂ©licatement la fine dentelle de sa voix au souvenir dĂ©lirant des jours passĂ©es heureux : elle arrache des larmes par sa douceur de victime rĂ©signĂ©e.

Cette hauteur, cette distance puis cette faiblesse de la reine mettent en valeur, justement, les remords de Jeanne Seymour, servie avec une passion convaincante par Kate Alfrich, sĂ©duisante (et on comprend le roi), mais si humaine (et on comprend la reine) partagĂ©e entre son amour pour le roi et sa fidĂ©litĂ© Ă  la souveraine qu’elle trahit, protestant hautement, avec Ă©motion, son refus de sa mort. La joyeuse danse finale avec le roi alors qu’Anne va marcher vers l’échafaud, ce qu’elle refusait, semble une contradiction avec le personnage, mais il est vrai qu’exigeant du roi le mariage, elle exigeait implicitement la mort de sa maĂźtresse.

donizetti-anna-bolena-toulon-operaBelle trouvaille, dans le quintette,  la reine tenue, tendue par la main entre son ancien amant et le roi comme une figure de proue au bord du gouffre ou un insecte dans la toile d’araignĂ©e de ces bras. Bel effet, aussi, d’une dame d’atours en noir, fraise blanche, immobile, un cierge Ă  la main, comme sortie d’une toile du Greco. Mais on peut regretter le minimalisme ou la pauvretĂ© des temps de la scĂ©nographie (DĂ©cors Erich Wonder), un vague banc dorĂ© pour trĂŽne ou piĂ©destal, un impensable miroir rond Art dĂ©co (le miroir plat et modeste en dimensions ne date que de la fin du XVIe siĂšcle) devant une vaste trouĂ©e dĂ©coupĂ©e en carton-pĂąte est un Ă©crin trop maladroitement abstrait pour le concret des sentiments que tente d’exprimer le jeu des affects. MalgrĂ© tout, les habiles lumiĂšres de Bertrand Couderc, dans ce fond, fondent les figures, crĂ©ent des cadres dramatiques et angoissants et le dĂ©cor se fermant en noirs chevrons ou lames triangulaires de haches est saisissant avec le roi au milieu, en ordonnateur des fastes sanglants de ses noces, un SimĂłn Orfila Ă  la voix de baryton basse, sombre, puissante mais un peu brute, ce qui convient Ă  la brutalitĂ© d’Henry VIII, hachant les vocalises comme il hache menu ses Ă©pouses. Face Ă  lui, IsmaĂ«l Jordi, allure et figure de jeune premier, de tĂ©nor lĂ©ger rossinien passant au lyrisme dramatique mais toujours virtuose de l’Ɠuvre, Ă©meut par la vĂ©ritĂ© qu’il met dans ce personnage d’amoureux romantique et hĂ©roĂŻque, osant le luxe de nuances en demi-teintes en voix mixte mais toujours virile. Face Ă  lui, avec des effets de symĂ©trie rĂ©ussis, sĂ©parĂ©s par les gardes, en Rochefort, Thomas Dear, dans la convention de l’opĂ©ra romantique, offre un amical et Ă©lĂ©gant contrepoint vocal de basse sombre Ă  la lumiĂšre du timbre du tĂ©nor.  L’espion et perfide Hervey est bien campĂ© par la voix affĂ»tĂ©e du tĂ©nor  Carl Ghazarossian, tandis qu’en page mal et ridiculement travesti Smeton, Svetlana Lifar, malgrĂ© ce handicap, dĂ©ploie la beautĂ© et la puissance d’un mezzo rond, chaleureux, digne d’un meilleur sort.

À la tĂȘte de son docile et ductile Orchestre de Toulon, Giuliano Carella est doublement chez lui dans cet opĂ©ra romantique et nous y mĂšne et promĂšne avec bonheur, dessinant des lignes, mĂȘme rarement complexes, estompant des chƓurs (excellemment prĂ©parĂ©s) en murmures feutrĂ©s de courtisans, faisant fleurir avec prĂ©cision des couleurs instrumentales, des timbres, sans jamais rien perdre d’une continuitĂ© musicale et d’une solidaritĂ© sans faille envers les chanteurs dans une Ɠuvre vocalement impondĂ©rable souvent oĂč toute erreur dĂ©faille et dĂ©raille l’ensemble.

Les costumes (Kaspar Glarner) de la reine et de la suivante sont trĂšs beaux et les autres, sombres, le sont aussi quand ils sont temporels, avec la belle frise de leurs fraises ou cols colorĂ©s de blancheur sans ces longs manteaux inutilement intemporels, dans l’acadĂ©misme dĂ©jĂ  cinquantenaire de la soi-disant modernisation des Ɠuvres anciennes, comme les signes naĂŻfs, lunettes modernes pour Rochefort, cigarette dĂ©sinvolte de l’espion et bourreau sadique et cynique, inexistante Ă  l’époque si le tabac, Ă©tait connu grĂące aux Espagnols. Qu’y a-t-il, d’ailleurs, Ă  moderniser une histoire si ancrĂ©e dans l’Histoire à notre Ă©poque oĂč l’on divorce chez les tĂȘtes couronnĂ©es sans ĂȘtre obligĂ© de les couper ?

 

 

 

Opéra de Toulon, le 14 novembre 2014.  Anna Bolena de Donizetti,

A l’affiche à Toulon, les 14, 16 et 18 novembre 2014

Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de Toulon

Production Opéra National de Bordeaux

Direction musicale : Giuliano Carella

Mise en scÚne :  Marie-Louise Bischofberger

Décors :  Erich Wonder

Costumes : Kaspar Glarner

LumiÚres :  Bertrand Couderc

Distribution :

Anna Bolena : Ermonela Jaho ; Giovanna Seymour : Kate Aldrich ; Smeton : Svetlana Lifar ; Enrico VIII : Simón Orfila ; Lord Riccardo Percy : Ismael Jordi ; Lord Rochefort :  Thomas Dear ; Sir Hervey : Carl Ghazarossian.

Photos : © Frédéric Stéphan.

 (1) Je reprends ici quelques Ă©lĂ©ments d’une Ă©mission de France-Culture sur La Folie dans l’opĂ©ra Ă  laquelle j’ai longuement participĂ©.

 

 

Berlin, Deutsche Oper. Pretty Yende chante Lucia di Lammermoor

une-evasion-deutsche-oper-berlin-580-570Berlin, Deutsche Oper. Donizetti : Lucia di Lammermoor :  les 1er, 6 fĂ©vrier 2015. L’annĂ©e oĂč meurt Bellini, sur le mĂ©tier des Puritains pour la scĂšne parisienne, Donizetti son challenger livre Lucia di Lammermoor crĂ©Ă© au San Carlo de Naples le 26 septembre 1835. Le compositeur gagne ainsi ses lettres de noblesse, s’affirmant avant Verdi, tel le champion du romantisme lyrique Ă  l’italienne. Walter Scott donne l’intrigue inspirĂ©e d’une histoire authentique : celle de Janet Dalrymple qui en 1668 assassine son mari pendant leur nuit de noces et le paye fort au prix de sa raison. Edgardo fait figure de bon, opposĂ© Ă  Enrico, le mĂ©chant manipulateur contre lequel doit lutter la riche hĂ©ritiĂšre Lucia. ModĂšle des hĂ©roïšnes romantiques sacrifiĂ©es, Lucia s’immole en perdant la raison dans la fameuse scĂšne de la folie, martyr et embrasement extatique Ă  l’acte III. Le rĂŽle de Lucia offre au soprano coloratoure, de style bellinien obligĂ©, une palette de sentiments nuancĂ©s et profonds, exprimĂ©s avec une rare justesse : dĂ©sir d’une jeune Ăąme juvĂ©nile, d’autant plus exacerbĂ©e face Ă  un frĂšre sadique et noir et un amant Ă©trangement distanciĂ©, absent, aimant mais si peu complice.

 

Lucia, un sommet du bel canto romantique

 

lucia-deutsche-oper-berlin-580-380-pretty-yendeLucia est encore une adolescente au dĂ©sir ardent, d’un romantisme entier et passionnel : les vocalises de sa partie s’intensifient Ă  mesure que la souffrance ou la frustration se dĂ©ploient. Elle affronte directement la brutalitĂ© d’une sociĂ©tĂ© phallocratique qui traite les femmes comme des marchandises, Ă  Ă©pouser ou Ă  renier. La figure de l’Ă©pouse sacrifiĂ©e, comme immolĂ©e par son propre frĂšre marque les esprits des contemporains de Donizetti dont Ă©videmment Flaubert : Emma Bovary, la protagoniste tragique de son roman fameux, assiste Ă  la reprĂ©sentation de Lucia en français : Emma voit alors dans Lucia, sa propre image, une prĂ©monition de son propre destin dĂ©sormais vouĂ© Ă  la mort. C’est Maria Callas la premiĂšre qui en 1955 restitue en bellinienne accomplie la force Ă©motionnelle du personnage, les aspirations de la jeune femme affrontĂ©e malgrĂ© elle et jusqu’Ă  la mort, Ă  l’esprit Ă©troit et roublard d’une sociĂ©tĂ© d’hommes hostiles…

 

 

 

2 raisons pour ne pas manquer La Lucia de Berlin

l’Ă©valuation de classiquenews.com

CLIC D'OR macaron 2001- la mise en scÚne classique promet de respecter la gradation de plus en plus pathétique et tragique du drame, en particulier la scÚne de la folie de Lucia au III

CLIC_macaron_20142- dans le rĂŽle de Lucia, la jeune soprano sud africaine Pretty Yende fait ses dĂ©buts attendus dans un grand rĂŽle romantique tendu et nuancĂ© ; de la grĂące juvĂ©nile et adolescente Ă  la folie de la femme sacrifiĂ©e et criminelle, la cantatrice, couronnĂ©e par le Grand Prix Bellini en 2010 (avant sa distinction par le prix Operalia l’annĂ©e suivante en 2011) devrait Ă©blouir l’audience par sa ligne vocale, son timbre diamantin taillĂ© pour les hĂ©roĂŻnes angĂ©liques, mais aussi son intelligence des coloratoures, non plus mĂ©caniques mais finement expressives. Classiquenews suit la carriĂšre de Pretty Yende depuis ses dĂ©buts et l’obtention de son Grand Prix au 1er Concours Bellini 2010.

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Temps forts de la partition, acte par acte :
Ce qu’il ne faut pas manquer, les Ă©pisodes du drame les plus dĂ©cisifs…

En Ecosse, les Ashton (Enrico et sa soeur Lucia) vouent une terrible haine à leur rival, Edgardo, hériter de la famille Ravenswood.
Au I : Les deux amants. EnivrĂ©s par leur amour, Edgardo et Lucia s’abandonnent Ă  la langueur extatique (duo Sulla tomba)
Au II : Le mariage forcĂ©. C’est l’acte de la manigance, celle du frĂšre sadique Enrico et de son complice Raimondo qui forcent Lucia Ă  Ă©pouser un bon parti : Arturo Bucklaw. Les deux intrigants rĂ©alisent leur projet en faisant croire Ă  Lucia qu’Edgardo l’a trahie pour une autre. Le sextuor final est le plus impressionnant : face aux agents du complot (Enrico, Raimondo, Arturo) se dressent les amants hier unis, Ă  prĂ©sent dĂ©sunis : Edgardo jette l’anneau que lui avait remis Lucia au I.
Au III : La folie de Lucia. Alors qu’Edgardo et Enrico se sont donnĂ© rendez vous pour se battre, surgit Lucia dĂ©mente, errant dans le chĂąteau encore animĂ© par les murmures de la fĂȘte nuptiale : elle vient de tuer Arturo, sa robe maculĂ©e de sang (scĂšne de la folie : Il dolce suono…). Alors qu’il allait se battre avec Enrico, Edgardo en apprenant la mort de Lucia, se poignarde.

 

 

Lucia di Lammermoor au Deutsche Oper de Berlin :
Vendredi 6 fĂ©vrier – Berlin, 19h30‹

Ivan Repusic, direction musicale
Filippo Sanjust, mise en scĂšne

Simone Piazzola, Enrico
Pretty Yende, Lucia
Joseph Calleja, Edgardo
Matthew Newlin, Arturo
Andrew Harris, Raimondo
Ronnita Miller, Alice

Orchestre et choeur de la Deutsche Oper
Visiter le site du Deutsche Oper Berlin

A l’affiche les 1er, 6 fĂ©vrier 2015
Consulter la page Lucia di Lammermoor sur le site du Deutsche Oper Berli

 

 
 

 

Organisez votre séjour à Berlin : les 6 et 7 février 2015

Profitez de la reprĂ©sentation du vendredi 6 fĂ©vrier 2015 au Deutsche Oper pour rester Ă  Berlin, et voir le lendemain samedi 7 fĂ©vrier : Macbeth de Verdi au Staatsoper de Berlin, 18h. Daniel Barenboim, direction. Avec Placido Domingo, Macbeth. RenĂ© Pape, Banquo. Liudmyla Monastyrska, Lady Macbeth, Rollando Villazon, Macduff… Peter Mussbach, mise en scĂšne. LĂ  aussi le plateau vocal promet un grand moment musical et lyrique (Placido Domingo en Macbeth) d’autant plus convaincant sous la baguette de Barenboim et dans la mise en scĂšne de Peter Musbach (homme de thĂ©Ăątre dont le travail scĂ©nique et visuel demeure toujours passionnant).

Week end Ă  Berlin : Lucia et Macbeth, les 6 et 7 fĂ©vrier 2015. Destination voyage culturel et lyrique proposĂ© par Europera La Fugue. A partir de 250 euros par personne… toutes les infos, les modalitĂ©s de rĂ©servation sur le site www.europera.com

Anna Netrebko chante Anna Bolena sur Mezzo (2011)

BOLENA Netrebko 2landscapemezzo_logoMezzo : Donizetti : Anna Netrebko chante Anna Bolena, 1830, 4 > 21 octobre 2014. AprĂšs avoir chantĂ© Elvira des Puritains de Bellini en 2007, dans les mĂȘme conditions, -direct retransmis dans les salles des cinĂ©mas du monde entier, revoici la divine Netrebko en 2011, dans un rĂŽle taillĂ© pour elle, pour son timbre angĂ©lique et blessĂ©e d’hĂ©roĂŻne tragique sacrifiĂ©e : Anna Bolena. Un personnage finement portraiturĂ© qui balance entre trouble amoureux (pour Percy son ancien amant
), inquiĂ©tude angoissĂ©, langueur douloureuse et finalement folie
 au point de tomber morte
 dans la Tour de Londres, avant que l’on vienne la chercher pour ĂȘtre exĂ©cutĂ©e avec ses soit disants amants : Percy, et le musicien Mark Smeaton
 Premier des volets du feuilleton lyrique dĂ©diĂ© par Donizetti Ă  la chronique des Tudor, Anna Bolena offre Ă  la cantatrice dans le rĂŽle titre, un personnage Ă  la blessure tragique, racinienne, et aussi dans l’étoffe des deux tessitures prĂ©cisĂ©es par le compositeur, une trĂšs belle confrontation de femmes, entre Anna (soprano) et sa rivale, la nouvelle favorite en titre qu’Henri VIII veut Ă©pouser, Giovanna (Jeanne Seymour, mezzo) : mais ici, subtilitĂ© de la conception donizettienne, l’affrontement n’a pas lieu car Giovanna est Ă©blouie et touchĂ©e par le sort de la Reine Anna dont elle ne veut pas que la condamnation lui soit imputĂ©e. Deux portraits de femmes aimantes donc, qui des deux cĂŽtĂ©s confirment le gĂ©nie psychologique, plutĂŽt fin et nuancĂ© d’un Donizetti que l’on ne connaĂźt toujours pas Ă  sa juste valeur dramatique.

AnnaBolena1112.32Les chemins et la mĂ©canique de l’amour sont traĂźtres et retors. Pour Ă©pouser Giovanna, Henri VIII doit prendre au piĂšge la Reine Anna, souveraine en titre, en rĂ©vĂ©lant ses amours adultĂ©rines : de fait, il favorise le rapprochement de Percy (un ancien soupirant d’Anna avant qu’elle ne soit couronnĂ©e) et le jeune musicien manipulable Mark Smeaton
 les 3 seront surpris en Ă©panchement et effusion partagĂ©e, dont Smeaton qui ayant volĂ© le portrait de la Reine par passion secrĂšte, se retrouve dĂ©noncĂ© par son propre acte
 Si Anna rĂ©siste, – Donizetti lui rĂ©serve de superbes scĂšnes dont la plus touchante dans la prison qui prĂ©cĂšde l’annonce de son exĂ©cution, Giovanna tente toujours d’inflĂ©chir la cruautĂ© barbare du Roi, lequel frappe par sa brutalitĂ© virile de lion inflexible. Dans la rĂ©alitĂ©, Anne Boleyn sera dĂ©capitĂ©e dans la Tour de Londres pour adultĂšre en 1536, premiĂšre dĂ©capitation publique de l’histoire britannique.

img_vignette_ficheprogramme_OPE_13044Notre avis. Evidemment, la production diffusĂ©e par Mezzo en octobre 2014 ne bĂ©nĂ©ficie pas du casting royal de l’OpĂ©ra de Vienne avec l’incomparable et trĂšs attractive ElÄ«na Garanča dans le rĂŽle de Giovanna la nouvelle favorite (dvd Deutsche Grammophon, un titre mĂ©morable de ce fait oĂč La Garanča est affrontĂ©e Ă  la mĂȘme Anna Netrebko) : deux tempĂ©raments fĂ©minins s’imposent ici, tissĂ©s dans le plus noble bel canto, tout au moins sur le plan de l’expressivitĂ© car souvent avouons que comme pour son Elvira, Anna Netrebko manque parfois d’une prĂ©cision claire dans l’architecture des vocalises. Sa coloratoura manque de dĂ©tail et de stabilitĂ©, mais l’expressivitĂ© et la couleur du timbre convient idĂ©alement au portrait de la Reine suspectĂ©e, bafouĂ©e, piĂ©gĂ©e, et finalement dĂ©truite par la perversitĂ© de son Ă©poux Enrico, l’infĂąme Henry VIII. Peu Ă  peu, Anna sombre dans le dĂ©sordre mental : c’est une martyr amoureuse sacrifiĂ©e, un rĂŽle parfait que le romantisme aime dĂ©voiler, exalter, sublimer d’acte en acte jusqu’à la folie finale. De toute Ă©vidence, la prĂ©sence vocale et la plastique cinĂ©matographique de la diva font des atouts toujours aussi irrĂ©sistibles : offrant d’Anna Bolena, un portrait trĂšs attachant. A ses cĂŽtĂ©s tous les rĂŽles sont dĂ©fendus avec style et panache dans les costumes somptueux de McVicar : Henry VIII est brutal et despotique ; Giovanna, presque aussi dĂ©chirĂ©e qu’Anna et Riccardo Percy l’aimĂ© d’Anna est particuliĂšrement ardent, enflammĂ© (on comprend qu’Anna se laisse peu Ă  peu succomber au charme de leur amour passé ). Donizetti a vĂ©cu une rĂ©surrection tardive : ce n’est qu’en 1957 sur la scĂšne de le Scala de Milan que la distribution rĂ©unissant Maria Callas et Giulietta Simionato dans les rĂŽles de Anna et de Giovanna (mise en scĂšne de Visconti) contribua Ă  rĂ©vĂ©ler les beautĂ©s de l’ouvrage tragique.

 

 

 

Donizetti : Anna Bolena, 1830 sur Mezzo.

Anna Netrebko (Anna Bolena)
Ekaterina Gubanova (Giovanna Seymour)
Ildar Abdrazakov (Enrico VIII)
Stephen Costello (Riccardo Percy)
Tamara Mumford (Mark Smeaton)
Keith Miller (Lord Rochefort)
Eduardo Valdes (Sir Hervey)

The Metropolitan Opera House Orchestra, Marco Armiliato (direction)

David McVicar (mise en scĂšne)
Robert Jones (décors)
Jenny Tiramani (costumes)
Paule Constable (lumiĂšres)
Andrew George (chorégraphie)

Enregistré au Metropolitan Opera House, New York, en 2011
Réalisé par Gary Halvorson

 

 

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Grille des diffusions sur Mezzo Live HD :

 
04 / 10 – 09h00
05 / 10 – 20h30
06 / 10 – 17h00
07 / 10 – 00h00
07 / 10 – 13h45
18 / 10 – 09h00
19 / 10 – 20h30
20 / 10 – 17h00
21 / 10 – 00h00
21 / 10 – 13h0

Compte rendu, opĂ©ra. Saint CĂ©rĂ©. Halle des sports, le 8 aoĂ»t 2014. Donizetti : Lucia di Lammermoor. Burcu Uyar, Lucia; Gabriele Nani, Enrico; Svetislav Stojanovic, Edgardo 
.. Orchestre et choeur OpĂ©ra ÉclatĂ©, Gaspard BrĂ©court, direction. Olivier Desbordes, mise en scĂšne; Ruth Gross, dĂ©cors et costumes; Patrice Gouron, lumiĂšres.

Mai et juin 2014 : printemps Donizetti !Parmi les dizaines d’opĂ©ra (- plus de soixante-dix en tout-) que Gaetano Donizetti (1797-1848) a composĂ©, Lucia di Lammermoor est l’un des plus cĂ©lĂšbres. Pour son livret, Salvatore Cammarano (NDLR : l’auteur du livret du TrouvĂšre de Verdi en 1857) s’est inspirĂ© du livre de l’Ă©crivain Ă©cossais Walter Scott, lequel s’Ă©tait inspirĂ© d’un fait divers rĂ©el remontant du XVIIĂšme siĂšcle. A cause du mauvais temps annoncĂ©, la seconde reprĂ©sentation de Lucia di Lammermoor s’est dĂ©roulĂ©e Ă  la Halle des sports de Saint-CĂ©rĂ©. Olivier Desbordes reprend le chef d’oeuvre de Donizetti dans une nouvelle production co-produite avec le Centre Lyrique de Clermont-Auvergne. Pour l’occasion une distribution et un chef d’orchestre jeunes ont Ă©tĂ© rĂ©unis pour donner vie aux personnages et Ă  la musique du drame Donizettien.

Lucia de fureur et de sang, entre deux coups de tonnerre

Concernant la mise en scĂšne, Olivier Desbordes place Lucia dans une Écosse intemporelle : ce qui s’avĂ©rerait ĂȘtre une excellente idĂ©e si les costumes fĂ©minins de Ruth Gross n’Ă©taient aussi vilains, tristes, dĂ©finitivement inesthĂ©tiques. Quel dommage en effet que les choristes et Alisa ne soient perçues que comme des paysannes et non comme des jeunes nobles; quant Ă  la pauvre Lucia, qui est dĂ©jĂ  une victime, exceptĂ©e la robe de mariĂ©e, elle est affublĂ©e d’ensembles assez ternes. Le module central sert Ă  la fois de fontaine (dans laquelle Lucia devenue folle finira par rejoindre le fantĂŽme qui l’effrayait tant), de forĂȘt puis de salle de rĂ©ception. Ce sont les trĂšs belles lumiĂšres de Patrice Gouron qui font passer la grande tristesse des costumes.

UYAR soprano Burcu UyarLe plateau vocal rĂ©uni est dans l’ensemble assez jeune, grandement dominĂ© par la soprano franco-turque Burcu Uyar. La voix, certes claire, mais large et chaleureuse de la jeune femme colle parfaitement au rĂŽle de Lucia; bonne comĂ©dienne, la cantatrice rend bien les sentiments d’une jeune fille sacrifiĂ©e sur l’autel de la politique ; elle souligne l’écrasante domination des hommes sur leurs filles ou leurs soeurs. Et d’ailleurs Olivier Desbordes a une excellente idĂ©e en faisant aller et venir Lucia sur une charrette telle la victime expiatoire de l’ambition dĂ©mesurĂ©e et inhumaine d’Enrico. Gabriele Nani qui chante Enrico est retors et mĂ©chant Ă  souhait prenant le dessus, accablant sa pauvre soeur avec d’autant moins de scrupules qu’il est obnubilĂ© par son avenir politique sans se prĂ©occuper d’autre chose. Un seul regret, que son entrĂ©e pendant la folie de Lucia ait Ă©tĂ© coupĂ©e : Olivier Desbordes ayant souhaitĂ© que Lucia reste seule dans son dĂ©lire mortel. Face Ă  Burcu Uyar et Gabriele Nani, le jeune tĂ©nor serbe Svetislav Stojanovic campe un bel Edgardo; la voix est chaleureuse et souple mais, est-ce dĂ» au stress, parfois peu sĂ»re dans les aigus notamment. Si Christophe Laccassagne assume crĂąnement le rĂŽle de Raimondo sur un plan strictement scĂ©nique, la voix du baryton français est solide mais nous semble cependant un peu lĂ©gĂšre pour la tessiture du personnage. Il est le seul dont on ne sache pas vraiment qui de Lucia ou d’Enrico, il soutient vraiment tant il va de l’un Ă  l’autre sans rĂ©ellement se dĂ©voiler complĂštement. Saluons la belle Alisa d’Hermine Huguenel, le Normano aussi retors que son maĂźtre, de Laurent Galabru (parent Ă©loignĂ© du comĂ©dien Michel Galabru) et le solide Arturo d’Éric Vignaud. A noter que l’orage qui se dĂ©chainait dehors, accompagnĂ© d’Ă©clairs et de coups de tonnerre rĂ©guliers accompagnait particuliĂšrement bien la lente descente aux enfers de Lucia mĂȘme si nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© ĂȘtre au chĂąteau de Castelnau plutĂŽt qu’Ă  l’intĂ©rieur de la salle du repli. Dans la fosse, l’orchestre, en effectif rĂ©duit, est tenu avec Ă©nergie par le jeune chef Gaspard BrĂ©court; attentif Ă  ce qui se passe sur le plateau, BrĂ©court pilote parfaitement ses musiciens et ne couvre jamais les chanteurs. Ayant retenu les leçons de l’Ă©dition 2014 au cours de laquelle une partie des musiciens avaient failli se retrouver engloutis par des rideaux, les responsables avaient pris soin de mettre une sĂ©paration nette entre lesdits rideaux et l’orchestre. Souhaitons une belle carriĂšre Ă  ce jeune chef prometteur.

C’est une belle production de Lucia di Lammermoor que nous prĂ©sente Olivier Desbordes; production qui aurait pu ĂȘtre superbe si la costumiĂšre avait pris autant soin des femmes que des hommes en donnant aux premiĂšres des costumes dignes de ce nom. Fort heureusement le plateau vocal et l’orchestre dĂ©fendent la partition avec panache, voire excellemment : la Lucia de Burcu Uyar demeure l’argument le plus convaincant du spectacle de Saint-CĂ©rĂ© 2014.

Saint CĂ©rĂ©. Halle des sports, le 8 aoĂ»t 2014. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor opĂ©ra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano d’aprĂšs l’oeuvre Ă©ponyme de Walter Scott. Burcu Uyar, Lucia; Gabriele Nani, Enrico; Svetislav Stojanovic, Edgardo; Christophe Lacassagne, Raimondo; Éric Vignau, Arturo; Laurent Galabru, Normano; Hermine Huguenel, Alisa; Orchestre et choeur OpĂ©ra ÉclatĂ©, Gaspard BrĂ©court, direction. Olivier Desbordes, mise en scĂšne; Ruth Gross, dĂ©cors et costumes; Patrice Gouron, lumiĂšres.

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux, le 27 mai 2014. Donizetti : Anna Bolena. Elza van der Heever, Keri Alkema, Sasha Cooke… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Leonardo Vordoni, direction. Marie-Louise Bischofberger, mise en scĂšne.

annabolena0Bordeaux, OpĂ©ra. Touchante Anna Bolena… Fin de saison lyrique belcantiste Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger. La distribution rĂ©unit de jeunes chanteurs, plutĂŽt investis, dont en premiĂšre place la soprano Elza van der Heever dans le rĂŽle-titre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est Ă  son tour dirigĂ© par le chef italien invitĂ© Leonardo Vordoni. Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose Anna Bolena en 1830, Ă  l’Ăąge de 33 ans. L’opĂ©ra seria sur le livret de Felice Romani inspirĂ© de l’histoire d’Anne Boleyn, Reine d’Angleterre, sinspire en rĂ©alitĂ© en fait de deux piĂšces de thĂ©Ăątre : l’Anna Bolena de Pepoli et l’Enrico VIII de Marie-Joseph de ChĂ©nier (dans une traduction italienne d’Ippolito Pindemonte). Comme souvent dans les opĂ©ras belcanto, le texte n’est que prĂ©texte pour les envolĂ©es lyriques.

 

BeautĂ© touchante d’un destin tragique 

L’histoire est celle d’Anne Boleyn, deuxiĂšme femme du Roi d’Angleterre Henri VIII, auparavant favorite du Roi. C’est grĂące Ă  leur mariage, aprĂšs l’annulation du prĂ©cĂ©dent avec Catherine d’Aragon, que le Royaume Uni rĂ©alise le schisme de l’Église d’Angleterre avec le Vatican. Sa fortune durera peu, puisqu’elle est condamnĂ©e Ă  la guillotine et remplacĂ©e par l’une de ces dames de compagnie, Jeanne Seymour. Le succĂšs glorieux de l’oeuvre dans toute l’Europe fait de Donizetti une vĂ©ritable cĂ©lĂ©britĂ©, il s’agĂźt en effet de son premier opĂ©ra de maturitĂ©, qui, tout en Ă©tant moins personnel que Lucia di Lamermoor, demeure une tragĂ©die lyrique flamboyante. La performance des interprĂštes s’inscrit ainsi parfaitement dans la nature de l’ouvrage. Ils ont tous un bel investissement qui est remarquable dĂšs le dĂ©but de la prĂ©sentation. Le trio des femmes est extraordinaire.

Elza van der Heever dans le rĂŽle-titre fait penser et fait songer Ă  … Giuditta Pasta (cantatrice crĂ©atrice du rĂŽle), par sa prestance sur scĂšne, par la force dramatique de ces gestes, par l’humanitĂ© imposante et altiĂšre qu’elle dĂ©gage. C’est une Anna Bolena troublĂ©e, belle, appassionata, sincĂšre. Elle dĂ©ploie ses talents vocaux et thĂ©Ăątraux d’une façon captivante. Son duo avec Giovanna Seymour au deuxiĂšme acte : « Dal moi cor punita io sono » est un sommet dramatique et musical. La rivale Seymour est interprĂ©tĂ©e par Keri Alkema, soprano au chant plaisant et souvent dramatique. Sa complicitĂ© avec van der Heever est Ă©vidente, elle est d’ailleurs beaucoup plus touchante et mĂ©morable dans ses Ă©changes avec Anna Bolena qu’avec le Roi Enrico VIII. Avant d’aborder la performance des hommes, moins heureuse, remarquons Ă©galement la fabuleuse prestation de la mezzo-soprano Sasha Cooke dans le rĂŽle travesti de Smeaton, page et musicien de la Reine : belle agilitĂ© vocale tout Ă  fait belcantiste et timbre corsĂ© trĂšs sĂ©duisant. Sa prestation est un mĂ©lange de mĂ©lancolie et de bravoure, sans prĂ©tention : excellente.

Nous sommes plus partagĂ©s face aux solistes masculins. Le tĂ©nor Bruce Sledge dans le rĂŽle de Percy fait de son mieux avec sa partie, d’une difficultĂ© redoutable. Il reste pourtant affectĂ© par une mise en scĂšne plutĂŽt superficielle et ne dĂ©passe pas vraiment les difficultĂ©s du rĂŽle. Matthew Rose dans le rĂŽle du Roi Enrico VIII, rĂ©ussit, lui, Ă  captiver la salle. Certes, la musique est flatteuse pour sa voix sans ĂȘtre particuliĂšrement sophistiquĂ©e ni difficile, mais c’est surtout au niveau dramatique oĂč il excelle. Sa caractĂ©risation du monarque a quelque chose de grossier, de rustique ; sa mĂ©chancetĂ© ne laisse pas le public insensible.

Sur le plan artistique, les crĂ©ations de l’Atelier de costumes de l’OpĂ©ra de Bordeaux sont ravissantes. Les habits sont d’inspiration historique et les matĂ©riaux paraissent trĂšs riches rehaussĂ©s par la noblesse des interprĂštes qui les portent. L’opĂ©ra Ă©tant axĂ© sur les destins de ses personnages fĂ©minins, nous trouvons la mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger entiĂšrement pertinente mais avec une grande rĂ©serve. Elle arrive Ă  faire d’Enrico VIII un enragĂ© crĂ©dible, et d’Anna Bolena, l’incarnation de la classe et de la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle. Son travail est beau et efficace, mais paraĂźt peu profond et manquant de caractĂšre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est, quant Ă  lui, en grande forme. Le chef Leonardo Vordoni offre une ouverture pleine de pompe et d’hĂ©roĂŻsme. La partition est souvent martiale, parfois monotone. Si la direction aurait pu gagner en dynamisme, nous avons aimĂ© cependant les nombreux effets spĂ©ciaux de la baguette de Vordoni, avec le frĂ©missement des cordes, la candeur pĂ©tillante des bois, la sonoritĂ© idyllique de la harpe. Remarquons Ă©galement la performance du ChƓur de l’OpĂ©ra, trĂšs sollicitĂ©, dirigĂ© avec intelligence par Alexander Martin.

Ouvrage extraordinaire Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux ! Il s’agĂźt aussi presque d’un avant-goĂ»t des moments forts de la saison prochaine, qui se terminera aussi avec un bijoux du belcanto italien romantique, la Norma de Bellini, avec Elza van der Heever Ă©galement dans le rĂŽle-titre. Vous pouvez encore voir Anna Bolena de Donizetti Ă  l’affiche les 2, 5 et 8 juin 2014.

Illustration : Elsa van den Heever, Anna Bolena à Bordeaux en 2014 © Frédéric Desmesure

 

Donizetti : Anna Bolena Ă  Bordeaux

donizettiDonizetti: Anna Bolena Ă  Bordeaux (27mai>8juin 2014). heureux hasard du calendrier lyrique de mai et juin. Contemporain de Bellini, sous-estimĂ© en comparaison Ă  Rossini auquel il succĂšde et Ă  Verdi qu’il prĂ©figure, Donizetti incarne cependant un style redoutablement efficace, comme en tĂ©moigne ses deux ouvrages inspirĂ©s de l’histoire des Tudor (Anna Bolena, 1830 et Maria Stuarda, 1834). Les deux opĂ©ras, cĂ©lĂšbres parce qu’ils osent confronter chacun deux portraits de femmes hĂ©roĂŻques et pathĂ©tiques (Anna Bolena, Giovanna Seymour – Maria Stuarda, Elisabetta), se rĂ©vĂšlent convaincants par la violence des situations comme le profil psychologique qu’ils convoquent sur la scĂšne. LiĂšge accueille Maria Stuarda et Bordeaux, Anna Bolena.

NommĂ© directeur musical des thĂ©Ăątre royaux de Naples, Gaetano Donizetti profite avant l’avĂšnement irrĂ©pressible de Verdi, de l’absence de Rossini en Italie (au profit de la France). Anna Bolena est son premier grand succĂšs en 1830 au Teatro Carcano avec le concours des vedettes du chant, Giuditta Pasta et Giovanni Battista Rubini. Son inspiration ne semble plus connaĂźtre de limites, produisant ouvrages sur ouvrages avec une frĂ©nĂ©sie diabolique, malgrĂ© ses ennuis de santĂ© liĂ©s Ă  la syphilis contractĂ©e peu auparavant
 Suivent de nouveaux jalons de sa carriĂšre lyrique dont surtout dans la veine comique pathĂ©tique, L’Elixir d’amorce (Milan, 1832 : le premier joyau annonçant dix annĂ©es avant l’autre sommet qui demeure Don Pasquale de 1843 pour le ThĂ©Ăątre-Italien de Paris), puis Lucrezia Borgia (sur le livre de Felice Romani, l’ex librettiste de Bellini)
 Comme un nouvel avatar de ce drame gothique anglais qu’il semble aimer illustrer, Donizetti compose aprĂšs Anna Bolena, Maria Stuarda crĂ©Ă© Ă  Naples en 1834. Marino Faliero triomphe ensuite en 1835 sur la scĂšne parisienne, la mĂȘme annĂ©e oĂč il produit aussi Lucia di Lammermoor, alors que son confrĂšre Bellini meurt aprĂšs avoir livrĂ© I Puritani. Donizetti souffre toujours d’une Ă©valuation suspecte sur son Ɠuvre : moins poĂšte que Bellini, moins virtuose et dĂ©lirant que Rossini, moins dramatique et efficace que Verdi
 l’artisan inspirĂ© synthĂ©tise en vĂ©ritĂ© toutes ses tendances de l’art lyrique, proposant de puissant portraits lyriques Ă  ses interprĂštes. Car il ne manque ni de finesse psychologique ni de sens thĂ©Ăątral propice aux situations prenantes.

 

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Donizetti : Anna Bolena
Opéra de Bordeaux
Du 27 mai au 8 juin 2014

boleyn_anne_tour_londres-anne-boleyn-portraitOpera seria, (tragĂ©die lyrique en deux actes-), Anna Bolena profite de la coupe dramatique trĂšs efficace du librettiste Felice Romani (habituel complice de Bellini). Giuditta Pasta crĂ©e le rĂŽle immense lyrique et dramatique d’Anna Bolena (soprano dramatique ample), en particulier exigeant pendant la scĂšne de la folie (Al dolce guidami castel natio) au III (dans la tour de Londres oĂč est retenue prisonniĂšre l’ancienne idole royale suspectĂ©e de tromper le Roi avec son ancien amant Percy), une intensitĂ© vocale et dramatique Ă©gale. C’est le sommet de l’opĂ©ra et pour la diva requise, l’obligation de se dĂ©passer comme tragĂ©dienne, pour convaincre. L’opĂ©ra tient aussi sa force voire sa violence de l’opposition des deux femmes, Anna Bolena et Giovanna Seymour (Jane Seymour), la nouvelle favorite d’Henry VIII. En 1957, Ă  la Scala de Milan, Maria Callas et Giuletta Simionato, soprano et mezzo dramatique, dĂ©fendait la rivalitĂ© des deux favorites d’Henry avec une flamme inĂ©dite. Plus proche de nous (OpĂ©ra de Vienne, avril 2011), le duo Elina Garanca et Anna Netrebko ont vaillamment incarnĂ© l’une et l’autre hĂ©roĂŻnes (Giovanna, Anna) avec le mĂȘme aplomb vocal, la mĂȘme force dramatique (DVD Deutsche Grammophon).

Donizetti : Anna Bolena Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux. Nouvelle production
Opera seria en 2 actes de Donizetti ; livret de Felice Romani.
Créé à Milan, au teatro Carcano, le 26 décembre 1830

A Bordeaux, le rÎle-titre est interprété par Elza van den Heever, récemment applaudie à Bordeaux dans Ariane à Naxos (le Compositeur) et Alcina (rÎle-titre).
Direction musicale, Leonardo Vordoni
Mise en scĂšne, Marie-Louise Bischofberger

Enrico VIII, Matthew Rose
Anna Bolena, Elza van den Heever
Giovanna Seymour, Keri Alkema
Lord Rochefort, Patrick Bolleire
Lord Riccardo Percy, David Lomeli (les 27, 30 mai et 5 et 8 juin), Bruce Sledge (2 juin)
Smeton, Sasha Cooke
Sir Hervey, Christophe Berry
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
ChƓur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux

Bordeaux, Opéra
Les 27, 30 mai, puis 2,5 et 8 juin 2014

 

Donizetti : Maria Stuarda Ă  l’OpĂ©ra royal de Wallonie, LiĂšge (16>24mai)

donizettiDonizetti : Maria Stuarda Ă  LiĂšge (16>24mai 2014). Contemporain de Bellini, sous-estimĂ© en comparaison Ă  Rossini auquel il succĂšde et Ă  Verdi qu’il prĂ©figure, Donizetti incarne cependant un style redoutablement efficace, comme en tĂ©moigne ses deux ouvrages inspirĂ©s de l’histoire des Tudor (Anna Bolena, 1830 et Maria Stuarda, 1834). Les deux opĂ©ras, cĂ©lĂšbres parce qu’ils osent confronter chacun deux portraits de femmes hĂ©roĂŻques et pathĂ©tiques (Anna Bolena, Giovanna Seymour – Maria Stuarda, Elisabetta), se rĂ©vĂšlent convaincants par la violence des situations comme le profil psychologique qu’ils convoquent sur la scĂšne. LiĂšge accueille Maria Stuarda et Bordeaux, Anna Bolena.

NommĂ© directeur musical des thĂ©Ăątre royaux de Naples, Gaetano Donizetti profite avant l’avĂšnement irrĂ©pressible de Verdi, de l’absence de Rossini en Italie (au profit de la France). Anna Bolena est son premier grand succĂšs en 1830 au Teatro Carcano avec le concours des vedettes du chant, Giuditta Pasta et Giovanni Battista Rubini. Son inspiration ne semble plus connaĂźtre de limites, produisant ouvrages sur ouvrages avec une frĂ©nĂ©sie diabolique, malgrĂ© ses ennuis de santĂ© liĂ©s Ă  la syphilis contractĂ©e peu auparavant
 Suivent de nouveaux jalons de sa carriĂšre lyrique dont surtout dans la veine comique pathĂ©tique, L’Elixir d’amorce (Milan, 1832 : le premier joyau annonçant dix annĂ©es avant l’autre sommet qui demeure Don Pasquale de 1843 pour le ThĂ©Ăątre-Italien de Paris), puis Lucrezia Borgia (sur le livre de Felice Romani, l’ex librettiste de Bellini)
 Comme un nouvel avatar de ce drame gothique anglais qu’il semble aimer illustrer, Donizetti compose aprĂšs Anna Bolena, Maria Stuarda crĂ©Ă© Ă  Naples en 1834. Marino Faliero triomphe ensuite en 1835 sur la scĂšne parisienne, la mĂȘme annĂ©e oĂč il produit aussi Lucia di Lammermoor, alors que son confrĂšre Bellini meurt aprĂšs avoir livrĂ© I Puritani. Donizetti souffre toujours d’une Ă©valuation suspecte sur son Ɠuvre : moins poĂšte que Bellini, moins virtuose et dĂ©lirant que Rossini, moins dramatique et efficace que Verdi
 l’artisan inspirĂ© synthĂ©tise en vĂ©ritĂ© toutes ses tendances de l’art lyrique, proposant de puissant portraits lyriques Ă  ses interprĂštes. Car il ne manque ni de finesse psychologique ni de sens thĂ©Ăątral propice aux situations prenantes.

 

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Donizetti : Maria Stuarda
Opéra royal de Wallonie, LiÚge
Du 16 au 24 mai 2014

Depuis plusieurs annĂ©es, Maria Stuarda, reine d’Ecosse, est prisonniĂšre et assignĂ©e Ă  rĂ©sidence au chĂąteau de Fortheringhay par sa cousine Elisabetta, la reine d’Angleterre. Celle-ci doit Ă©pouser le roi de France, mais elle aime en secret le comte de Leicester qui aime en secret… Maria Stuarda. Entre les deux femmes, le conflit politique se double d’un conflit amoureux : un affrontement spectaculaire et dramatique entre la reine souveraine et la reine dĂ©chue; autour d’elles, les intrigues de la cour, les complots, la cruautĂ©. Maria Stuarda finira dĂ©capitĂ©e


MARIE-STUART-francois-clouet-portrait-François_ClouetMaria Stuarda, la tragĂ©die de 1834, qui met en scĂšne les reines ennemies Marie Stuart et Elisabeth Ire, est l’oeuvre la plus connue de la trilogie de Donizetti sur les reines de l’époque Tudor (avec Anna Bolena et Roberto Devereux). DĂ©jĂ  Anna Bolena, ouvrage plus ancien, crĂ©Ă© en 1830, opposait deux femmes rivales (soprano et mezzo : Anna et Giovanna soit Anne Boleyn et Jane Seymour). Dans l’ouvrage de Donizetti, les deux femmes ne s’affrontent pas tant pour le pouvoir que pour l’amour d’un homme, le comte de Leicester. Leur altercation culmine au II.
Parmi les moments les plus poignants figurent le dialogue entre les deux reines Ă  l’acte II, le duo entre Maria et Talbot Ă  l’acte III, l’air dĂ©chirant de Maria avant son exĂ©cution (alors que Donizetti imagine un Ă©vanouissement fatal pour Anna Bolena). L’opĂ©ra fut interdit par le roi de Naples Ă  cause d’une dispute qui Ă©clata lors des rĂ©pĂ©titions entre les prime donne qui incarnaient les reines d’Ecosse et d’Angleterre. L’une traita l’autre de “vile bĂątarde”, conformĂ©ment au texte mais avec tellement de conviction, qu’il fallut les sĂ©parer de force

Outre l’anecdote, l’opĂ©ra qui rĂ©pond Ă  une commande du San Carlo de Naples fut crĂ©Ă© dans une version tronquĂ©e. C’est la Scala de Milan qui en 1835 accueillit Maria Stuarda avec Maria Malibran dans le rĂŽle-titre, laquelle en mĂ©forme chanta trĂšs mal. Qu’importe, la confrontation entre les deux reines opposĂ©es au II redouble d’impact et de surenchĂšre dramatique, dont Verdi se souviendra. Le dramatisme de Donizetti atteint lĂ  un paroxysme particuliĂšrement rĂ©ussi par ce qu’il dĂ©voile non deux types politiques, mais deux Ăąmes bataillant, Ă©chevelĂ©es, portĂ©es par une passion Ă©gale pour le mĂȘme homme (Roberto : Robert de Leicester). En traitant Elisabeth de « bĂątarde », Maria Stuarda signe son arrĂȘt de mort.

Direction musicale: Aldo Sisillo
Mise en scĂšne et costumes: Francesco Esposito
Chef des chƓurs: Marcel Seminara
Orchestre & ChƓurs: OpĂ©ra Royal de Wallonie-LiĂšge

Maria Stuarda: Martine Reyners*
Elisabetta: Elisa Barbero*
Roberto comte de Leicester: Pietro Picone
Talbot: Pierre Gathier
Cecil: Ivan Thirion
Anna Kennedy: Laura Balidemaj

* pour la premiĂšre fois Ă  l’OpĂ©ra royal de Wallonie, LiĂšge

5 dates événements
Les 16, 18, 20, 22, 24 mai 2014, Ă  15h ou 20h

 

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théùtre du Capitole, le 6 février 2014. Donizetti : La Favorite. Vincent Boussard, mise en scÚne; Ludovic Tézier
 Antonello Allemandi, direction.

D59P3788_3pGaetano Donizetti a, comme tout compositeur d’opĂ©ra du XIX Ăšme siĂšcle, obtenu des commandes Ă  Paris, ville centrale de l’opĂ©ra romantique. La Favorite a d’ abord Ă©tĂ© commandĂ©e pour le ThĂ©Ăątre de la Renaissance et le titre en Ă©tait l’ange de Nisida, mais a finalement Ă©tĂ© crĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Paris. De ce fait le compositeur ambitieux a souscrit aux exigences de cette institution. Il a rajoutĂ© un premier acte -qui n’est pas de sa meilleure plume- ; a rĂ©Ă©crit la partie de LĂ©onore pour la trĂšs cĂ©lĂšbre contralto  Rosine Stoltz.  L’opĂ©ra a connu un succĂšs public entretenu ensuite par sa proximitĂ© avec le style d’HalĂ©vy et de Meyerbeer. Ce grand rĂŽle de mezzo a aussi beaucoup fait pour la diffusion de l’ouvrage.

Le Capitole, pour cette nouvelle production a choisi la version française originale. Il a dĂ» engager une distribution internationale pas toujours Ă  l’aise avec le français. Sophie Koch initialement prĂ©vue s’est dĂ©sengagĂ©e et c’est l’amĂ©ricaine Kate Aldrich qui relĂšve le dĂ©fi avec des moyens trĂšs diffĂ©rents. Sa LĂ©onore est Ă©nergique et engagĂ©e. ScĂ©niquement elle manque de tendresse dans les duos amoureux et vocalement elle ne dose pas trĂšs bien une voix de poitrine, certes sonore, mais manquant d’élĂ©gance. Les aigus sont tendus et passent en force. Son français est un peu vague. Fernand, rĂŽle Ă©crit pour Adolphe Nourrit, styliste impeccable,  est dĂ©fendu avec audace par Yijie Shi, tĂ©nor nĂ© Ă  ShanghaĂŻ. Certes la voix est claire et la puissance ne lui est pas impossible. Mais cette Ă©mission si en avant tend vers le mĂ©tal le plus agressif sur un timbre banal. Elle a ainsi pu  froisser des oreilles dĂ©licates. Il tire le rĂŽle de cet ambitieux vers une sorte de vaillance gĂ©nĂ©rale et gomme le bel canto et la tendresse qu’il contient. ScĂ©niquement l’acteur est efficace. Il faut remercier le tĂ©nor chinois pour son implication dans la langue française mais ce n’est pas limiter son mĂ©rite que de dire qu’il n’y est pas trĂšs Ă  l’aise. Le couple vedette manque donc un peu du poli belcantiste structurel de la partition  de Donizetti et bascule plutĂŽt vers le grand opĂ©ra pompier.

SuccÚs toulousain pour La  Favorite

C’est donc Ludovic TĂ©zier qui leur vole la vedette, et haut la main. Il est charismatique  en roi de Castille, tendre en amoureux comblĂ©, puissant dans la violence de la rage de la jalousie. Il  gagne en noblesse dans le choix final du pardon ambigu. L’acteur est parfait dans ce rĂŽle de puissant qui veut se contrĂŽler et en devient un peu distant. Vocalement le moelleux de la voix et la beautĂ© du timbre font merveille, les lignes de chants sont ciselĂ©es, les trilles prĂ©cisĂ©ment rĂ©alisĂ©es. Le style belcantiste est prĂ©sent avec de belles nuances et des colorations variĂ©es de la voix. Du grand art!  Le grand rĂŽle de basse est un peu emphatique mais Giovanni Furlanetto l’humanise et chante Ă  merveille tout du long. Marie-BĂ©nĂ©dicte Souquet est une Ines sensible et Ă©mouvante avec une voix de soprano passant trĂšs facilement dans les ensembles. Cette prĂ©sence forte est une qualitĂ© qu’elle partage avec Alain Gabriel en Don Gaspar.

La mise  en scĂšne est sage. Conscient de la grande faiblesse du livret, Vincent Boussard  ne cherche pas Ă  y supplĂ©er.  Les costumes de Christian Lacroix Ă©taient trĂšs attendus. Ils sont merveilleux de couleurs et la beautĂ© des Ă©toffes ravit l’Ɠil. Les aspects dĂ©calĂ©s des costumes (manque de fini), d’ asymĂ©trie systĂ©matique et de manche de tee shirt,   sont comme un clin d’Ɠil Ă  la faiblesse de l’opĂ©ra lui-mĂȘme.  Les lumiĂšres de Guido Levi  animent admirablement un dĂ©cor trĂšs simple et modulable de Vincent Lemaire. Dans la fosse, l’Orchestre du Capitole brille de mille feux. La direction engagĂ©e d’Antonello Allemandi est trĂšs thĂ©Ăątrale,  insufflant une belle Ă©nergie aux musiciens, choristes et solistes, tout particuliĂšrement dans les grands ensembles avec choeurs. L’émotion du final de l’opĂ©ra, la plus belle musique de l’ouvrage, lui doit bien plus que les chanteurs solistes. Les choeurs sont vocalement  prĂ©sents avec efficacitĂ© et grandeur,  tout en Ă©tant beaux  Ă  voir.

La partition Ă©crite pour sĂ©duire le public français a Ă©tĂ© bien dĂ©fendue Ă  Toulouse. D’autres partitions plus subtiles de Donizetti sur des meilleurs livrets sont attendues, le Capitole en a les moyens.

Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 6 fĂ©vrier 2014. Gaetano Donizetti ( 1797-1848) : La Favorite, OpĂ©ra en quatre actes, version originale française sur un livret d’Alphonse Royer et Gustave VaĂ«z crĂ©Ă©e le 2 dĂ©cembre 1840 Ă  l’AcadĂ©mie royale de musique, salle Le Peletier ; nouvelle production. Vincent Boussard : Mise en scĂšne; Vincent Lemaire : DĂ©cors; Christian Lacroix : Costumes; Guido Levi : LumiĂšres. Avec : Kate Aldrich, LĂ©onor de Guzman; Yijie Shi , Fernand; Ludovic TĂ©zier, Alphonse XI, roi de Castille; Giovanni Furlanetto, Balthazar; Alain Gabriel, Don Gaspar; Marie-BĂ©nĂ©dicte Souquet,  InĂšs; ChƓur du Capitole , Alfonso Caiani,  direction ; Orchestre national du Capitole; Antonello Allemandi : direction.

Illustration : © P. Nin 2014

Hubert Stoecklin

Compte rendu, opéra. Marseille. Opéra, le 31 janvier 2014. Donizetti : Lucia di Lammermoor. Alain Guingal, direction. Frédéric Bélier-García, mise en scÚne.

A la Folie
 À l’occasion de cette reprise de la production d’avril 2007 de l’OpĂ©ra de Marseille, je reprends ici, en complĂ©ment culturel, contextuel, Ă  la suite de la critique sur le spectacle, mes notes sur « La folie dans l’opĂ©ra»  dans l’émission ancienne de France-Culture, Les Chemins de la musique de GĂ©rard Gromer, en partie utilisĂ©es pour mon Ă©mission de  Radio Dialogue, « Le blog-note de Benito », les lundis 12h45 et 18h45, le samedi, 19 heures (Marseille : 89.9 FM ; Aix-Étang de Berre : 101.9).

 Hommes et femmes en folie
lucia_marseille_garcia_opera_donizetti    Je rappelle simplement que, dans l’opĂ©ra, la folie semble d’abord masculine : l’Orlando furioso de l’Arioste, mis en musique par Lully, HĂŠndel, Vivaldi, Haydn, et des dizaines d’autres compositeurs, est aussi le modĂšle de l’hĂ©roĂŻsme dĂ©chu. XerxĂšs, Serse, de Cavalli ou HĂŠndel, et de tant d’autres sur le livret de MĂ©tastase, est un gĂ©nĂ©ral et roi des Perses fou qui chante son amour Ă  un platane dans le cĂ©lĂšbre « Largo ». Mais il faut attendre la fin du XVIIIe siĂšcle et Mesmer, le cĂ©lĂšbre magnĂ©tiseur, puis SĂ©gur au dĂ©but du XIXe, pour attirer l’attention sur le somnambulisme fĂ©minin, rĂ©fĂ©rĂ© Ă  la folie et provoquĂ© par la musique, l’harmonica en l’occurrence. (Voir plus bas).
La folie fĂ©minine est donc un thĂšme Ă  la mode lorsque Walter Scott publie en 1819 son roman, The bride of Lammermoor , qui fait le tour de l’Europe, inspirĂ© d’un fait rĂ©el, histoire Ă©cossaise de deux familles ennemies et de deux amoureux, autres RomĂ©o et Juliette du nord, sĂ©parĂ©s par un injuste mariage qui finit mal puisque Lucy, lors de sa nuit de noces, poignarde le mari qu’on lui a imposĂ© et sombre dans la folie. Les grandes cantatrices, qui remplacent dĂ©sormais les castrats dans la plus folle virtuositĂ©, requiĂšrent des compositeurs des scĂšnes de folie qui justifient les acrobaties vocales les plus dĂ©raisonnables, libĂ©rĂ©es des airs Ă  coupe traditionnelle mesurĂ©e. Bref, sur scĂšne, la femme perd la raison qu’on lui dĂ©nie souvent encore Ă  la ville : Ă  la fin du XIX e siĂšcle, des savants, des phrĂ©nologues, concluent encore sĂ©rieusement que le moindre poids du cerveau de la femme explique son infĂ©rioritĂ© naturelle Ă  l’homme.
Peut-ĂȘtre n’est-il pas indiffĂ©rent de rappeler que, juste avant sa mort, Donizetti fut enfermĂ© dans un asile d’aliĂ©nĂ©s Ă  Ivry


La réalisation
AprĂšs ses superbes Verlaine Paul et Don Giovanni ici mĂȘme, avec presque la mĂȘme Ă©quipe (Jacques Gabel pour les dĂ©cors, Katia Duflot pour les costumes mais aujourd’hui Robert Venturi pour les lumiĂšres) FrĂ©dĂ©ric BĂ©lier-Garcia reprend, affinĂ©e, raffinĂ©e encore sa mise en scĂšne exemplaire d’intelligence, de profondeur, de subtilitĂ© et de sensibilitĂ© : ensemble et dĂ©tail y font sens, sans chercher le sensationnel, avec un naturel sans naturalisme comme je disais alors.
Une scĂ©nographie unique justifiĂ©e par l’histoire et la symbolique des noms : Ă©voquĂ©e sinon visible, mais sensible, la tour en ruine de Wolferag (‘loup loqueteux’) d’Edgardo, ruinĂ©, est le prĂ©sent et sans doute le futur de ceux qui l’ont ruinĂ© et se sont emparĂ©s du chĂąteau de Ravenswood (‘ bois des corbeaux’) des charognards, Ă  leur tour menacĂ©s de ruine : deux faces d’un mĂȘme lieu ou milieu social, façade encore debout pour le second, incarnĂ© par Enrico, nĂ©cessitĂ© de maintenir le rang, de redorer le blason, quitte Ă  sacrifier la sƓur, Lucia, Juliette amoureuse de l’ennemi ancestral, le trait d’union humain et lumineux entre les lieux et les hommes, victime du complot des mĂąles. Toujours semblable mais variant selon les lieux divers du drame, la scĂ©nographie symĂ©trique des ennemis dit la symĂ©trie des destins, la vanitĂ© des luttes civiles, des duels, car tout retourne au mĂȘme : Ă  la ruine, Ă  la mort.
L’espace global, apparemment ouvert, pĂšse sur toute l’Ɠuvre comme un paysage mental de l’enfermement, intĂ©rieur d’une indĂ©cise conscience, d’un esprit fragile sinon dĂ©jĂ  malade, assiĂ©gĂ© par l’ombre et les fantasmagories. Une nocturne et vague forĂȘt de branchages enchevĂȘtrĂ©s, brouillĂ©s, gribouillĂ©s sur un sombre horizon qui ferme plus qu’il n’ouvre, qui opprime et oppresse et se teint de rouge d’un sang qui va couler. Vague horloge dĂ©traquĂ©e ou lune patraque. On songe aux encres fantomatiques de Victor Hugo, Ă  quelque cauchemar de FĂŒssli, cohĂ©rence esthĂ©tique avec l’univers romantique fantastique de W. Scott, Ă©poque rĂ©fĂ©rĂ©e par les costumes de Duflot, mais aussi, par ces lumiĂšres signifiantes, Ă  Caravage, Ă  Rembrandt, peintres de la lumiĂšre et de l’ombre. RĂšgne du « clair-obscur », au vrai sens du mot, mĂ©lange de clair et d’obscur, de l’ombre, de la pĂ©nombre, de l’angoisse de l’indĂ©finition ; un vague rayon diagonal, presque vertical, arrache du noir des groupes plastiques d’hommes sur des lignes diagonales et horizontales, flots confluents de corbeaux morbides, prĂȘts au combat Ă  mort. Des ombres deviendront immenses, menaçantes. Seule lumiĂšre pour Lucia, astre lumineux de cette nuit, une Ă©charpe rouge, le sang de la fontaine, prĂ©monition du meurtre final de l’époux imposĂ© : une passerelle, balcon sur le vide amoureux ou le gouffre oĂč plonge la folie. Un Ă©trange nuage flotte parfois vaporeusement sur un fond incertain. Des signes remarquables marquent la dĂ©cadence : meubles sous des housses, dĂ©jĂ  des fantĂŽmes pour l’encan des enchĂšres, un lustre immense, au sol, dĂ©chu, enveloppĂ©, se lĂšvera comme une lune de rĂȘve pour les noces de cauchemar.
Les costumes, sombres comme l’histoire, sanglent les hommes de certitudes meurtriĂšres, adoucissent les femmes de voiles et de teintes plus tendres ; le manteau clair de Lucia est un sillage de puretĂ© qui prolonge son innocence.

L’interprĂ©tation
À la tĂȘte de l’Orchestre de l’OpĂ©ra en pleine forme, Alain Guingal l’est moins ; de la musique, on ne sent pas la fiĂšvre, mais lui en souffre : sa battue est celle d’un homme abattu, qui s’est battu vaillamment contre la grippe pour sauver la reprĂ©sentation mais qui s’abat Ă  bout de force lors de la seconde, hospitalisĂ© en urgence. Pierre Iodice, chef et homme de c(h)Ɠur relĂšve le dĂ©fi et la baguette et conduira les deux suivantes, il saura, nous dira-t-on, dans l’urgence et l’improvisation, Ă©laguer les langueurs romantiques et ciseler le drame. Le chƓur, qu’il a, comme toujours, excellemment prĂ©parĂ©, chante, bouge, joue, armĂ©e de l’ombre inexpiable ou attendrie, jamais monolithique bloc, et offre de beaux effets plastiques de masses, de groupes divers, existe individuellement.
Marc Larcher, lumineux tĂ©nor, est un beau Normanno, Ă  la fois servile et presque rĂ©voltĂ© de l’autoritarisme et de la violence d’Enrico,  beau contraste, sombre et brutal baryton de bronze noir, incarnĂ© par Marc Barrard avec une force de chef de clan despotique qui rĂšgne sur ses hommes plus par la terreur que par le cƓur : couple d’opposĂ©s, composĂ© par la complicitĂ© mais fragile. Le pasteur, qui participe aussi Ă  la conjuration des hommes contre Lucia, c’est encore Wojtek Smilek, timbre d’ombre, d’outre-tombe, grandiose et inquiĂ©tant homme prĂ©tendu de Dieu. Le rĂŽle bref et ingrat d’Arturo, l’époux assassinĂ© est tenu avec un charme avantageux par Stanislas de Barbeyrac. Dans le rĂŽle du romantique  et suicidaire Edgardo, Giuseppe Gipali a quelque accents hĂ©roĂŻques bien qu’affligĂ© d’une trachĂ©ite, mais ne perd pas son habitude de ne jamais regarder ses partenaires et d’aller d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre de la scĂšne pour chercher le soutien d’un pilier porteur.
Avec Ă©lĂ©gance et allure, Lucie Roche incarne une Alisa tendre et amicale de sa belle voix de mezzo sombre. PrĂ©vue pour la seconde distribution, remplaçant la Cubano-amĂ©ricaine Eglise GutiĂ©rrez souffrante aussi, la jeune TchĂšque Zuzana MarkovĂĄ sera une rĂ©vĂ©lation : belle, grande, d’une minceur diaphane de mannequin peut-ĂȘtre anorexique comme dira BĂ©lier-GarcĂ­a qui saura lui en faire un atout pour ce rĂŽle, elle a donc dĂ©jĂ , malgrĂ© un magnifique sourire, une allure Ă©thĂ©rĂ©e, ĂȘtre d’un autre monde, entre deux mondes, presque spectrale Ă  la fin, rendant plausible sa fragilitĂ© physique et psychique. La voix, bien assise sur un mĂ©dium solide, grimpe et voltige sur les aigus Ă©panouis avec une aisance admirable, vocalises perlĂ©es, gammes descendantes, glissandi comme dans une dĂ©faillance de l’ñme et du corps : un ĂȘtre de chair meurtri plus que meurtriĂšre. La technique, irrĂ©prochable, se cache pour laisser place Ă  un personnage dont les plus folles acrobaties vocales servent le son et le sens. Elle entre d’un coup dans le grand et rare catalogue des Lucia d’exception.

Gaetano Donizetti
Lucia de Lammermoor
Direction musicale : Alain Guingal.
Mise en scĂšne : FrĂ©dĂ©ric BĂ©lier-GarcĂ­a ; dĂ©cors : Jacques Gabel ; costumes : Katia Duflot‹ ; lumiĂšres : Roberto Venturi.
Distribution :
Lucia : Zuzana MarkovĂĄ (31 janvier, 2, 4, 6 fĂ©vrier), Burçu Uyar (1, 5 fĂ©vrier) ; ‹Alisa : Lucie Roche ; Enrico : Marc Barrard (31 janvier, 2, 4, 6 fĂ©vrier)‹,  Gezim Myshketa (1, 5 fĂ©vrier)‹ ; Edgardo : Giuseppe Gipali (31 janvier, 2, 4, 6 fĂ©vrier)‹, Arnold Rutkovski (1, 5 fĂ©vrier)‹ ; Raimondo : Wojtek SMILEK (31 janvier, 2, 4, 6 fĂ©vrier)‹, Nicolas TestĂ© (1, 5 fĂ©vrier)‹ Arturo : Stanislas de Barbeyrac ; ‹Normanno : Marc Larcher.

NOTES SUR LA FOLIE DANS LA CULTURE, L’OPÉRA

La folie, des civilisations l’ont cĂ©lĂ©brĂ©e, d’autres marginalisĂ©e ; d’autres ont aussi tentĂ© de la soigner, souvent par la musique comme David calmant SaĂŒl de sa cithare. Dans l’AntiquitĂ©, le fou Ă©tait assimilĂ© parfois au voyant. Il passait parfois pour l’éducateur des hommes par une sagesse inversĂ©e. Quant Ă  la folle, c’était souvent une devineresse, une pythie, une prophĂ©tesse grĂące Ă  ses transes ; au Moyen Âge, le fol passait pour l’envoyĂ© de Dieu ou du Diable : on Ă©tait suspendu Ă  sa bouche mais il dĂ©bouchait souvent sur le bĂ»cher quand c’était une femme, une sorciĂšre Ă©videmment.

RENAISSANCE
La Renaissance, avec le retour du rationalisme antique, va s’intĂ©resser Ă  la folie. Un texte qui va lancer une mode en littĂ©rature, en peinture : Das Narrenschiff (1494) de Sebastian Brant, un Strasbourgeois, poĂšte humaniste et poĂšte satirique (1457-1521) qui embarque dans sa fameuse nef des fous, roman en vers, toutes sortes de personnages reprĂ©sentants les vices humains : Ă  chacun sa folie. Albrecht DĂŒrer illustre cet ouvrage qui va courir l’Europe, et faire des Ă©mules. Ainsi, La Nef des folles, de Josse Bade qui lui, embarque les Vierges folles et les vierges sages de la parabole biblique. Avec gravures, desseins, peintures consĂ©quentes de grands peintres tels Holbein, Bosch (Le jardin des dĂ©lices avec le fou coiffĂ© d’un entonnoir qui aura de l’avenir).
On croyait que la folie Ă©tait une maladie due Ă  une pierre que l’on pouvait extraire, ce qui explique le tableau l’Extraction de la pierre de folie de Bruegel le Vieux. Thomas More, auteur de la cĂ©lĂšbre Utopie (1516) inspire Ă  son ami Érasme de Rotterdam, grand humaniste, son Éloge de la Folie (1511) qui aura une grande influence dans la RĂ©forme.
En 1516, la mĂȘme annĂ©e que l’Utopie, l’Arioste, Ludovico Ariosto, publie son poĂšme Ă©pique Orlando Furioso, ‘Roland furieux’, fou furieux : Eh oui, le preux chevalier, le paladin Roland, comme une faible femme, perd le « sens froid » comme l’on Ă©crivit longtemps, le « sang froid », devient l’insensĂ©, fou par amour pour AngĂ©lique, qui ne l’est guĂšre, qui aime MĂ©dor. Il sera une source inĂ©puisable de livrets de l’époque baroque.

ÉPOQUE BAROQUE
C’est le XVIIe siĂšcle dĂ©jĂ  bourgeois, « raisonnable », Ă  vocation rationaliste qui, faisant de la folie le contraire de la raison, la dĂ©crĂ©tant dĂ©raison, en gĂ©nĂ©ralise l’enferment dans des hospices, des asiles que l’on visite, faute de pouvoir les rentabiliser. La folie devient spectacle, qui se danse, se peint, se chante, s’écrit : Folies d’Espagne (au nom espagnol mal compris, qui n’a rien Ă  voir avec  « folie » !), Nef des Fous. Don Quichotte, dont une Ă©poque aveugle Ă  sa gĂ©nĂ©rositĂ© humaniste ne voit pas la grandeur, est le fou qui fait rire plus que rĂȘver l’Europe.
Car les XVIIe et XVIIIe siĂšcles mettent en scĂšne la folie, mais gĂ©nĂ©ralement des hommes. La scĂšne, exceptĂ©e OphĂ©lie, offre des galeries d’hommes fous, le Roi Lear de Shakespeare, Oreste chez Racine, Don Quichotte et tous ces nombreux Roland, Orlando tirĂ©s de l’Orlando furioso, mis en musique et en voix.
À cette Ă©poque, moitiĂ© et fin du SiĂšcle des LumiĂšres mais qui a plus d’ombres que de lumiĂšre, on s’intĂ©resse Ă  l’occultisme, aux psychologies Ă©tranges. En 1784, PuysĂ©gur publie un ouvrage sur le somnambulisme, assimilĂ© Ă  la folie, traitĂ© par le magnĂ©tisme de Messmer. En France, deux ans aprĂšs, Nicolas Dalayrac donne le ton avec sa Nina, ou la folle par amour, en 1786, comĂ©die mĂȘlĂ©e de quelques airs, en un acte, qui devient, sous la plume italienne de Giovanni Paisiello un vĂ©ritable opĂ©ra, Nina, ossia la pazza per amore, en 1789, l’annĂ©e de la RĂ©volution qui  va faire, sinon tourner, valser les tĂȘtes.
On le voit, le prĂ©-romantisme vers la fin du XVIIIe siĂšcle, semble faire de la folie l’apanage des femmes. Dont la folie triomphera sur scĂšne au XIXe.

XIXe SIÈCLE
Folie des femmes
A l’opĂ©ra, en effet, les folles font courir les foules, une vraie folie, littĂ©ralement. Mais Ă  voir les dates, 1835 (Journal d’un fou de Gogol) et 1827, la premiĂšre folle Ă  l’opĂ©ra (Il pirata de Bellini), le premier tiers du XIXe siĂšcle, de l’Italie Ă  la Russie, se penche sur la folie, dans la littĂ©rature, le thĂ©Ăątre et l’opĂ©ra. Mais, dans l’opĂ©ra,  on assiste Ă  une vĂ©ritable Ă©pidĂ©mie, une contagion de la folie chez les hĂ©roĂŻnes lyriques.

HĂ©roĂŻnes venues du froid
Nos hĂ©roĂŻnes folles, plutĂŽt que folles hĂ©roĂŻnes, semblent pratiquement toutes venir du froid, du nord : OphĂ©lie d’Hamlet de Shakespeare est danoise par le lieu de la scĂšne mais anglaise par la langue ; Ana Bolena de Donizetti, Anne Boleyn, anglaise ; Elvira des Puritains de Bellini, est aussi anglaise, Élisabeth d’Angleterre, cela va de soi, et Maria Stuarda est reine d’Écosse, ainsi que lady Macbeth. Lucie de Lammermoor est Ă©galement Ă©cossaise ; Amina, de la Sonnambula de Bellini est suisse et Marguerite, tirĂ©e du Faust de Goethe, est Allemande et il y aura une version française de Berlioz, une autre de Gounod et deux autres encore, italienne dans Mefistofele de BoĂŻto, et italo-allemande avec Busoni. VoilĂ  donc des hĂ©roĂŻnes romantiques des brumes du nord mais  dans des opĂ©ras du sud qui montrent non comment l’esprit vient aux filles comme dirait Colette, mais comment elles le perdent, pratiquement toutes par amour.
La premiĂšre Ă  ouvrir la ban est donc l’ImogĂšne d’Il pirata de Bellini (1827), Ɠuvre inspirĂ©e d’une piĂšce française du XVIIIe siĂšcle, mais traduite d’une piĂšce d’un auteur irlandais de 1816 (nous ne quittons pas le nord qu’elles perdent). La scĂšne de folie, grande et longue scĂšne entremĂȘlĂ©e de chƓurs avec d’abord partie lente et douce dans les grands arabesques belliniens, puis la cabalette avec toute une folle pyrotechnie vocale, grands Ă©carts, notes piquĂ©es, trillĂ©es, gammes montantes, descendantes, etc,  fit grand effet et la cantatrice se paya un triomphe. Naturellement, toutes les autres cantatrices rĂ©clament aux compositeurs un air de folie pour pouvoir y briller. Giuditta Pasta, grande vedette et vocaliste se voit vite offrir par Donizetti, confrĂšre et rival de Bellini, le rĂŽle d’Anna Bolena, Anne Boleyn, la malheureuse Ă©pouse d’Henri VIII d’Angleterre qui, dĂ©sireux de changer encore de femme aprĂšs avoir divorcĂ© de Catherine d’Aragon, entraĂźnant le schisme d’Angleterre, la rupture avec le pape et le catholicisme, la condamne pour un adultĂšre non prouvĂ©. Anna perd la tĂȘte avant d’ĂȘtre dĂ©capitĂ©e.
Nous sommes en 1830. On vient de dĂ©couvrir le somnambulisme provoquĂ©, notamment chez les filles, associĂ© Ă  la folie. Et Bellini rĂ©plique en 1831 en donnant aussi Ă  la Pasta La sonnambula, la somnambule, rĂŽle oĂč triomphera aussi la Malibran, mezzo capable de chanter aussi les soprani. Amina, affligĂ©e de somnambulisme, le matin de ses noces, est retrouvĂ©e dans la chambre non de son fiancĂ©, mais d’un comte. Conte Ă  dormir debout, mais on imagine le rĂ©sultat : folie. Ces opĂ©ras courent l’Europe.
1834 : Donizetti compose Maria Stuarda, hĂ©roĂŻne qui perd aussi la raison avant de donner son cou Ă  la hache d’Élisabeth d’Angleterre. Janvier 1835, Ă  Paris : Bellini encore, qui mourra en septembre de la mĂȘme annĂ©e Ă  34 ans, donne cette fois-ci Ă  Giulia Grisi, qui voulait aussi son opĂ©ra et sa folie, I puritani, Les Puritains. La mĂȘme annĂ©e 1835, mais en septembre, trois jours aprĂšs la mort de Bellini, Ă  Naples, Donizetti donne le modĂšle indĂ©passable de l’air de la folie avec Lucia de Lammermoor, tirĂ© d’un roman historique de Walter Scott (1819), basĂ© sur un fait divers rĂ©el de 1668 oĂč, mariĂ©e de force, une femme tue son marie le soir des noces.
On pourrait encore parler de l’Azucena du Trovatore de Verdi, de Dinorah (1859) de Meyerbeer, en français, de la douce OphĂ©lie de l’Hamlet d’Ambroise Thomas (1868), de la Kundry de Parsifal de Wagner.

   Folie lyrique des hommes
Certes, on trouvera plus tard dans le siĂšcle quelques fous dans l’opĂ©ra. En 1869, Modeste Moussorgski dote son Boris Godounov d’une belle scĂšne d’hallucinations rĂ©demptrice pour le tsar, mais l’autre fou de l’Ɠuvre, l’Innocent, est en fait une sorte de prophĂšte qui annonce et dĂ©plore les malheurs de la Russie. La mĂȘme annĂ©e, en littĂ©rature, son compatriote DostoĂŻevski publie L’Idiot, histoire du prince Mychkine qui finira Ă  l’asile, mais c’est une belle figure christique qui tente de sauver la pĂ©cheresse Nastassia Filippovna.
Nous trouvons encore Parsifal, hĂ©ros de Wagner dans l’opĂ©ra du mĂȘme nom (1882), le Perceval des lĂ©gendes de la Table Ronde, du Moyen-Âge. Mais le hĂ©ros de ce « festival scĂ©nique sacrĂ© », est celui qui va retrouver le saint Graal, la coupe d’or dont la lĂ©gende dit qu’elle contint le sang du Christ : on ne peut trouver mieux comme preux et vertueux chevalier, tout de mĂȘme confrontĂ© Ă  Kundry, sorte ce Madeleine pĂ©cheresse et contrite, plus folle que ce « chaste fol » de Parsifal comme on l’appelle.
Bref, au siĂšcle du positivisme, les hommes fous portĂ©s Ă  la scĂšne, mĂȘme le Woyzeck de BĂŒchner (1837) dont Alban Berg tirera son Wozzeck mais en 1925, victime de manipulations scientifiques, mĂȘme dans leur folie, ont une grandeur, une mission presque religieuse et sacrificielle que l’on ne concĂšde pas Ă  la femme. En effet, celles-ci, si elles sont folles ou le deviennent, c’est pour une cause bien lĂ©gĂšre : par amour contrariĂ©, déçu. Donc, Ă  chacun, homme ou femme une folie Ă  sa mesure, Ă  sa dĂ©mesure, dans une hiĂ©rarchie de valeurs qui confine la femme Ă  l’échelle la plus basse.
Le XIXe siĂšcle a beau avoir l’exemple d’hommes fous ou sombrant dans la folie, souvent pour cause de syphilis, GĂ©rard de Nerval le poĂšte, Schumann le musicien, Maupassant l’écrivain, Nietzsche le philosophe, Van Gogh le peintre, c’est la folie de la femme, sans doute plus dĂ©corative si elle est moins noble, qui fait les beaux jours de l’opĂ©ra. Et l’on oublie la gĂ©niale sculptrice Camille Claudel, scandaleuse pour ses amours tumultueuses avec Auguste Rodin que son frĂšre, si pieux, Paul Claudel, poĂšte et dramaturge, n’hĂ©sitera pas Ă  faire interner  en 1913, grande oubliĂ©e de l’histoire artistique.
Mais il est vrai aussi qu’à la mĂȘme Ă©poque, de grands savants pĂšsent, mesurent le cerveau de la femme, moins gros et lourd que celui des hommes, pour en conclure que c’est la cause de l’absence des femmes dans l’ordre de la science et de la crĂ©ation. Dont la sociĂ©tĂ© des hommes les avaient exclues


Illustration : © Christian Dresse 2014

Donizetti : Anna Bolena Ă  Bordeaux

Bordeaux_anna-bolenaOpĂ©ra. Bordeaux : Anna Bolena de Donizetti, du 27 mai au 8 juin 2014   ...  Femme tragique. Si l’on connaĂźt, parmi l’abondante production de Donizetti, Lucia di Lammermoor, L’Elixir d’amour, Don Pasquale, figurent aussi Ă  son catalogue des opĂ©ras tout aussi passionnants, tragiques, intenses, psychologiques. Evoquant l’un des destins fĂ©minins les plus singuliers de l’Histoire, Anna Bolena est un incontestable chef-d’oeuvre. S’il excelle dans la veine comique et lĂ©gĂšre, – voyez son Don Pasquele aussi fin et subtile qu’une comĂ©die rossinienne-, Donizetti s’impose Ă  Paris dans la veine tragique. Certes il s’agit de faire Ă©voluer le bel canto de Bellini (d’ailleurs le livret de Anna Bolena est signĂ© du poĂšte librettiste favori de Bellini : Felice Romani), ainsi Donizetti traite l’intelligence du texte avec un rĂ©alisme et une franchise de ton et de style qui prĂ©vĂ©riste, se rapproche de Verdi… Anna Bolena marque en 1830, la maturitĂ© du compositeur qui grĂące Ă  lui, connaĂźt une renommĂ©e europĂ©enne… Les français connaissent toujours mal une partition ardente et fiĂ©vreuse, Ă  l’issue tragique qui inaugure sa trilogie anglaise qui se poursuit avec Maria Stuarda puis Roberto Devereux (lire ci-aprĂšs). A Bordeaux, en mai et juin 2014, le rĂŽle-titre est interprĂ©tĂ© par  Elza van den Heever, rĂ©cemment applaudie Ă  Bordeaux dans Ariane Ă  Naxos (le Compositeur) et Alcina (rĂŽle-titre).

Opéra de Bordeaux
Donizetti : Anna Bolena
Du 27 mai au 8 juin 2014
5 dates, les 27, 30 mai puis 2, 5 et 8 juin 2014

 

nouvelle production
Opera seria en 2 actes de Donizetti ; livret de Felice Romani.
Créé à Milan, au teatro Carcano, le 26 décembre 1830

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Leonardo Vordoni, direction
Marie-Louise Bischofberger, mise en scĂšne

 

Gaetano Donizetti. Avec Bellini et avant Verdi, Gaetano Donizetti (1797-1848) incarne l’essor du bel canto italien romantique. Avec Bellini, Donizetti impose Ă  la scĂšne lyrique le systĂšme dĂ©sormais emblĂ©matique du romantisme triomphant, de la cavatine-cabalette, tremplin vocal qui met en avant les qualitĂ©s interprĂ©tatives des grands solistes… Le compositeur qui meurt fou lui-mĂȘme, dĂ©voile une disposition nouvelle Ă  l’expression ultime et radicale des passions humaines.

donizettiPassion radicale oĂč la folie guette… SubtilitĂ© et finesse dans la caractĂ©risation des personnages, conception dramatique de l’orchestre, ce autant dans la veine seria, semi seria ou comique, Donizetti sait captiver son audience grĂące au raffinement mĂ©lodique confiĂ© Ă  l’orchestre, l’Ă©criture virtuose rĂ©servĂ©e aux chanteurs, l’Ă©quilibre des tableaux capable d’exprimer sans temps morts ni faiblesses, une intrigue scĂ©nique…
ScĂšne de folie ou de dĂ©mence dĂ©vorante, scĂšne de somnambulisme oĂč la raison s’Ă©gare et sombre… de Lucia di Lammermoor Ă  La Sonnambula, Donizetti ne finit pas de nous captiver par cette hantise de la perte des facultĂ©s vitales. La musique et le chant rĂ©alisent avec une intensitĂ© irrĂ©sistible une faille inĂ©dite qui dĂ©vore les protagonistes. Sa trilogie “anglaise” Ă©laborĂ©e autour d’Elisabeth IĂšre et d’Henry VIII: Anna Bolena (1830), Maria Stuarda (1834, d’aprĂšs Schiller qui offre Ă  la scĂšne lyrique l’une des confrontations de reines parmi les plus virulentes de l’histoire lyrique) et Roberto Devereux (1837), surtout Lucia di Lammermoor (1835, qui offre Ă  toutes les cantatrices dignes de ce nom, un personnage d’amoureuse sacrifiĂ©e sombrant dans la folie et le crime… ), mais aussi ses buffa d’une dĂ©licieuse Ă©motivitĂ© tels que L’Elisir d’Amor et son chef-d’oeuvre de la fin, Don Pasquale (partition dans laquelle Donizetti sait Ă©mouvoir sans caricature en brossant le portrait d’un vieux libidineux finalement pathĂ©tique et Ă©mouvant par sa dĂ©risoire et impuissante sincĂ©ritĂ©) … autant d’ouvrages qui imposent le gĂ©nie de Donizetti comme l’un des plus grands compositeurs italiens romantiques. D’ailleurs, Strauss quand il regarde du cĂŽtĂ© de la comĂ©die italienne, c’est ouvertement le climat et la trame dramatique de Don Pasquale qu’il revisite pour sa comĂ©die Ă©crite avec Zweig, La Femme silencieuse …
Donizetti, entre Bellini et Verdi demeure mĂ©sestimĂ©. Secondaire aprĂšs le premier, pas toujours constant et pertinent comparĂ© au second… On l’a trouvĂ© Ă  torts, passionnel rugueux voire dramaturge vulgaire aux accents appuyĂ©s sans mesure ni dĂ©licatesse (plutĂŽt propre Ă  Bellini). C’est oubliĂ© que sous les tĂ©nĂšbres d’une inspiration volontiers portĂ©e vers la folie se cache un vrai tempĂ©rament soucieux du sentiment et de la vĂ©ritĂ© Ă©motionnelle. Or les chefs et les interprĂštes confondent comme souvent pathos (et maniĂ©risme) et expressivitĂ©.

 

 

RADIO. Donizetti:La Favorite. Le 23 février 2013,19h30

RADIO. Donizetti:La Favorite. Le 23 février 2013,19h30

France Musique diffuse une nouvelle production de La Favorite de Donizetti

Gaetano Donizetti

La Favorite, 1840

CrĂ©Ă©e pour Paris (donc conçue en français) en dĂ©cembre 1840, avec la lĂ©gendaire Rosine Stoltz dans le rĂŽle clĂ© de LĂ©onor de Guzman, La Favorite de Donizetti est un ouvrage, noble, sĂ©rieux, tragique et historique (l’action se dĂ©roule en Castille au XIVĂš siĂšcle sur l’üle de LĂ©on et Ă  SĂ©ville), et demeure l’aboutissement de la carriĂšre de Donizzetti Ă  Paris. AprĂšs Rossini et Bellini, et comme Verdi, Gaetano entend inscrire son nom en lettres d’or sur le boulevard parisien, tout aurĂ©olĂ© d’une gloire non usurpĂ©e depuis ses prĂ©cĂ©dents triomphes dont surtout La Fille du rĂ©giment, dans la veine plutĂŽt comique et lĂ©gĂšre. Mais l’incarnation de Rosine Stoltz dans le rĂŽle de LĂ©onor fut si marquant que beaucoup de peintres, photographes (dont Nadar) et illustrateurs de l’époque (en couverture le duo LĂ©onor et Fernand par LĂ©paulle) firent le portrait de l’interprĂšte inspirĂ©e.

Aborder le grand opéra français

stoltz_favorite_donizettiAprĂšs Les martyrs (en italien) Donizetti aborde et rĂ©ussit le grand opĂ©ra français. C’est pour l’auteur de La Favorite une acceptation mieux assumĂ©e de sa part sombre et mĂ©lancolique
 A partir des sources historiques espagnoles, Donizetti rĂ©Ă©crit le profil des personnages clĂ©s, – ceux de l’histoire amoureuse du jeune Alphonse XI avec Leonor de Guzman-, afin de nourrir et sublimer son propre drame romantique au point de ciseler en particulier leurs accents pathĂ©tique et tragiques
 De toute Ă©vidence, le gĂ©nie du musicien vient d’un traitement fluide et naturel du genre historique: il a su crĂ©er des figures humaines et individuelles d’une intense vĂ©ritĂ© ; il est en cela trĂšs proche de Verdi. A Paris, Donizetti est prĂȘt Ă  affronter toutes les difficultĂ©s et obstacles pour monter dans le sein des sein, la “grande boutique ” dont a parlĂ© Verdi, son opĂ©ra
 L’unitĂ© et la cohĂ©rence de l’ouvrage tiennent pour leur part au fait que les librettistes de La Favorite, Royer et VaĂ«z au travail, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© du concours d’EugĂšne Scribe soi-mĂȘme
 Le succĂšs Ă  l’opĂ©ra s’écrit aussi grĂące aux chanteurs, ainsi le quatuor vocal de la crĂ©ation est portĂ© par l’étoile lyrique, Rosine Stoltz dans le rĂŽle de l’hĂ©roĂŻne romantique, vĂ©ritable perle et torche vocale capable de susciter l’enthousiasme du public
 et en particulier celle de Berlioz qui dans Les Grotesques de la Musique, ne cache pas son admiration pour la finesse et l’expressivitĂ© de l’interprĂšte.

Lire aussi le numĂ©ro spĂ©cial La Favorite de Donizetti publiĂ© par L’Avant ScĂšne OpĂ©ra n°271 (novembre 2012)

Diffusion France Musique le 23 février 2013, 19h30
Donizetti: La Favorite, nouvelle production
Paris, TCE, Théùtre des Champs Elysées
Valérie NÚgre, mise en scÚne
Paolo Arrivabeni, direction
Orchestre National de France
Avec Alice Coote, Celso Albelo, Ludovic Tézier, Carlo Colombara, Loïc Félix, Judith Gauthier
nouvelle production présentée à
Paris, TCE, en février 2013

Illustration: Rosine Stoltz, diva romantique adulée de son vivant


Donizetti: La Favorite,1840

OPERA. Donizetti:La Favorite. Paris,TCE,7-19 février 2013

Gaetano Donizetti

La Favorite, 1840

CrĂ©Ă©e pour Paris (donc conçue en français) en dĂ©cembre 1840, avec la lĂ©gendaire Rosine Stoltz dans le rĂŽle clĂ© de LĂ©onor de Guzman, La Favorite de Donizetti est un ouvrage, noble, sĂ©rieux, tragique et historique (l’action se dĂ©roule en Castille au XIVĂš siĂšcle sur l’Ăźle de LĂ©on et Ă  SĂ©ville), et demeure l’aboutissement de la carriĂšre de Donizzetti Ă  Paris. AprĂšs Rossini et Bellini, et comme Verdi, Gaetano entend inscrire son nom en lettres d’or sur le boulevard parisien, tout aurĂ©olĂ© d’une gloire non usurpĂ©e depuis ses prĂ©cĂ©dents triomphes dont surtout La Fille du rĂ©giment, dans la veine plutĂŽt comique et lĂ©gĂšre. Mais l’incarnation de Rosine Stoltz dans le rĂŽle de LĂ©onor fut si marquant que beaucoup de peintres, photographes (dont Nadar) et illustrateurs de l’Ă©poque (en couverture le duo LĂ©onor et Fernand par LĂ©paulle) firent le portrait de l’interprĂšte inspirĂ©e.

Aborder le grand opéra français

stoltz_favorite_donizettiAprĂšs Les martyrs (en italien) Donizetti aborde et rĂ©ussit le grand opĂ©ra français. C’est pour l’auteur de La Favorite une acceptation mieux assumĂ©e de sa part sombre et mĂ©lancolique… A partir des sources historiques espagnoles, Donizetti rĂ©Ă©crit le profil des personnages clĂ©s, – ceux de l’histoire amoureuse du jeune Alphonse XI avec Leonor de Guzman-, afin de nourrir et sublimer son propre drame romantique au point de ciseler en particulier leurs accents pathĂ©tique et tragiques… De toute Ă©vidence, le gĂ©nie du musicien vient d’un traitement fluide et naturel du genre historique: il a su crĂ©er des figures humaines et individuelles d’une intense vĂ©ritĂ© ; il est en cela trĂšs proche de Verdi. A Paris, Donizetti est prĂȘt Ă  affronter toutes les difficultĂ©s et obstacles pour monter dans le sein des sein, la “grande boutique ” dont a parlĂ© Verdi, son opĂ©ra… L’unitĂ© et la cohĂ©rence de l’ouvrage tiennent pour leur part au fait que les librettistes de La Favorite, Royer et VaĂ«z au travail, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© du concours d’EugĂšne Scribe soi-mĂȘme… Le succĂšs Ă  l’opĂ©ra s’Ă©crit aussi grĂące aux chanteurs, ainsi le quatuor vocal de la crĂ©ation est portĂ© par l’Ă©toile lyrique, Rosine Stoltz dans le rĂŽle de l’hĂ©roĂŻne romantique, vĂ©ritable perle et torche vocale capable de susciter l’enthousiasme du public… et en particulier celle de Berlioz qui dans Les Grotesques de la Musique, ne cache pas son admiration pour la finesse et l’expressivitĂ© de l’interprĂšte.

Lire aussi le numĂ©ro spĂ©cial La Favorite de Donizetti publiĂ© par L’Avant ScĂšne OpĂ©ra n°271 (novembre 2012)

Donizetti: La Favorite, nouvelle production
Paris, TCE, Théùtre des Champs Elysées
Valérie NÚgre, mise en scÚne
Paolo Arrivabeni, direction
Orchestre National de France
Avec Alice Coote, Celso Albelo, Ludovic TĂ©zier, Carlo Colombara, LoĂŻc FĂ©lix, Judith Gauthier…6 reprĂ©sentations parisiennes
Paris, TCE, les 7,9,12,14,17,19 février 2013
Diffusion France Musique le 23 février 2013, 19h30
Illustration: Rosine Stoltz, diva romantique adulĂ©e de son vivant…