CD. Claudio Abbado dirige la 9ème de Bruckner (Lucerne 2013)

bruckner-9-abbado-cd-lucerne-festival-orchestraCD. Claudio Abbado dirige la 9ème de Bruckner (Lucerne 2013). Deutsche Grammophon Ă©dite fin juin, le dernier concert public du chef d’orchestre Claudio Abbado. C’Ă©tait Ă  Lucerne le 23 aoĂ»t 2013, le chef italien dirigeait “son” orchestre suisse, dans deux pièces maĂ®tresses du rĂ©pertoire symphonique romantique : l’InachevĂ©e (8e Symphonie) de Schubert et la Symphonie n° 9 de Bruckner (elle aussi inachevĂ©e…). D’une intĂ©rioritĂ© irrĂ©elle confĂ©rant Ă  sa direction un Ă©tat de grâce inoubliable pour les spectateurs d’alors, Claudio Abbado semblait bien y faire son adieu au monde et aux hommes…. Fin juin 2014, paraĂ®t le premier volet de ce concert mĂ©morable : la 9ème Symphonie de Bruckner, ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e et transfigurĂ©e, dans son inachèvement originel (trois premiers mouvements).

La 9ème (et ultime de Bruckner) lui coĂ»ta un long dĂ©lai de gestation : plus de 7 ans…. des premières esquisses en 1887 Ă  l’achèvement du 3è mouvement (Adagio) en 1894. Entretemps, l’Ă©chec de la 8ème Symphonie lui valut une semi dĂ©pression : Bruckner ne reprit la plume qu’en avril 1891. Au terme de sa vie, le compositeur si peu estimĂ© pour son art, puisa dans les deux dernières annĂ©es de sa vie, l’Ă©nergie pour terminer sa dernière oeuvre … en vain. La pleurĂ©sie usa ses dernières ressources et le final demeura Ă  l’Ă©tat d’Ă©bauches et d’annotations diverses… un casse tĂŞte pour les musicologues et interprètes contemporains.
La 9ème comme c’est le cas de Schubert (mais pas de Beethoven qui finit son ultime opus, ni de Mahler, auteur d’une presque 10ème), la 9ème de Bruckner est donc une bouleversante inachevĂ©e. En place du dernier mouvement esquissĂ©, Bruckner invita Ă  jouer en guise d’ultime Ă©pisode, son Te Deum… tel fut le cas lors de la crĂ©ation des trois premiers mouvements en 1903, ce que depuis, beaucoup de musiciens ont fait et font toujours. D’autres Ă©cartant les versions en reconstitutions signĂ©s Nowak et Haas, prĂ©fèrent terminer le cycle symphonique de Bruckner par le 37me mouvement (Adagio), tel l’adieu d’un homme de coeur et de ferveur sincère qui n’aspirait qu’Ă  la paix de son âme : un auto requiem en quelques sorte.

CLICK_classiquenews_dec13Abbado nous laisse ici l’un de ses ultimes accomplissements symphoniques rĂ©alisĂ©s avec l’orchestre qu’il a fondĂ© pour le festival de Lucerne. Le chef semble graver dans le marbre cette nouvelle lecture recherchant la part de l’ombre,  le surgissement de l’inĂ©luctable qui s’exprime dans le grandiose et  l’expression directe brute âpre du fatum (2 ème mouvement). Gageure rĂ©jouissante l’effet des masses sonores n’empĂŞche pas la ciselure des Ă©pisodes plus introspectifs voire intimes : les Ă©clairs plus Ă©vanescents s’appuyant sur la lĂ©gèretĂ© sautillante et ciselĂ©e des violons et des bois, contrastent idĂ©alement avec le motif d’une tragĂ©die puissante (cuivres rugissants) qui s’accomplit après les pizz des cordes. Si Giulini, autre immense BrucknĂ©rien nous fait ressentir les vertigineuses architectures, Abbado rĂ©ussit Ă©galement en sondant jusqu’au trĂ©fonds des tĂ©nèbres, la dĂ©sespĂ©rance humaine. Il parvient Ă  rĂ©soudre l’enchaĂ®nement des parties colossales des blocs pupitres affrontĂ©s sans perdre jamais la tension ni la continuitĂ© du discours formel.
Un cap est franchi avec les passages d’une sourde profondeur plus tenue encore dans le 3 ème mouvement qui en une coloration wagnĂ©rienne somptueuse pleinement assumĂ©e et manifeste – citation Ă  peine voilĂ©e du testament du maĂ®tre si vĂ©nĂ©rĂ© : Parsifal. Ils apportent les Ă©clairs mordorĂ©s d’une rĂ©vĂ©lation visiblement Ă©prouvĂ©e puis cultivĂ©e grâce au maĂ®tre de Bayreuth. Les Ă©clairages que tisse alors Abbado rĂ©ussissent Ă  transmettre l’idĂ©e d’une expĂ©rience intime qui se fond avec le prope destin du chef dont la mine physique, celle alors d’un frĂŞle aigle Ă  peine remis de sa longue maladie… la direction investie est aussi celle d’une bouleversante tragĂ©die personnelle. Ces deux lectures se mĂŞlent et dialoguent ici avec une intensitĂ©, une justesse de ton,  une sincĂ©ritĂ© prenante et ineffable, immĂ©diate et presque frontale, entre ressentiment  pudique et proclamation gorgĂ©e d’espoir triomphant,  jamais Ă©coutĂ©e chez Bruckner jusque lĂ .  Une telle profondeur de vue vĂ©cue comme une odyssĂ©e en apnĂ©, parfaitement conduite, fait entendre une rĂ©flexion critique intĂ©rieure riche et très intense qui se rapproche de… Mahler, compositeur que Claudio Abbado connaĂ®t et approche de la mĂŞme  manière : impĂ©tuositĂ© de la lutte, tensions et vertiges avant l’illumination finale, aux murmures pleins de renoncement et de sĂ©rĂ©nitĂ© enfin recouvrĂ©e.
La riche texture de l’orchestre aux effectifs wagnĂ©riens dĂ©ploie un paysage spectaculaire et investi,  humain et cosmique comme si chaque volet de la symphonie inachevĂ©e Ă©tait l’Ă©manation du Ring wagnĂ©riens.   Bruckner s’inscrit dans les pas de son prĂ©dĂ©cesseur avec une justesse Ă  la fois respectueuse et fraternelle.   Le cheminement n’est pas sans rappeler le parcours des symphonies de Mahler.  Le souffle qui s’y dĂ©ploie est celui d’un dragon puissant et serein. Sans forcer le trait dans l’opposition des pupitres cordes/cuivres que d’autres chefs s’emploie Ă  sculpter jusqu’Ă  la dĂ©monstration conflictuelle, Ababdo rĂ©alise plutĂ´t la fluiditĂ© des Ă©pisodes en creusant pour chacun, leur climat, leur profond Ă©quilibre.C’est donc pour Abbado une expĂ©rience intime, l’offrande inespĂ©rĂ©e de son Ă©blouissante sensibilitĂ© orchestrale. Respectueux du manuscrit original transmis par le Bruckner incomplet, Abbado nous gratifie ainsi des trois mouvements autographes et achevĂ©s dont l’unitĂ© et la cohĂ©rence interne n’auront jamais Ă©tĂ© aussi mieux investies. Ici le testament de Bruckner rejoint celui du chef italien. Bouleversant.  Évidemment CLIC de classiquenews.

Bruckner : 9ème Symphonie. Lucerne festiaval orchestra. Claudio Abbado, direction. 1 cd Deutsche Grammophon, enregistrement réalisé en août 2013 à Lucerne.

CD. Coffret Claudio Abbado : The complete RCA and Sony album collection (39 cd Sony classical)

abbado claudio rca sony recordings sony classical cdCD. Coffret Claudio Abbado : The complete RCA and Sony album collection (39 cd Sony classical)  … RĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© (le 20 janvier 2014) suite Ă  un long cancer qui l’aura dĂ©truit peu Ă  peu (depuis sa première hospitalisation en 2000), sans affecter sa puissante concentration musicale toujours si palpable en concert, Claudio Abbado – nĂ© en 1933-, mĂ©ritait Ă©videmment ce coffret Ă©ditĂ© par Sony qui rĂ©Ă©dite avec quelle pertinence plusieurs lectures maĂ®tresses avec les orchestres que le chef italien aura marquĂ©, façonnĂ©, «  rencontré » au sens le plus profondĂ©ment humain du terme… Son dernier nĂ©, l’orchestre du Festival de Lucerne fondĂ© en 2003, reste composĂ© par les plus grands instrumentistes des orchestres dĂ©jĂ  professionnels : chacun souhaite partager ce sens musical intègre, philosophe, gĂ©nĂ©reux que Abbado a su instaurer dans chacune de ses sessions de travail. A la diversitĂ© des enregistrements qui nous parviennent, s’ajoute indication mĂ©morielle qui en rappelle le poids Ă  l’époque de leur publication, la rĂ©Ă©dition des pochettes originelles ; elles rĂ©inscrivent ainsi Abbado dans son jus, dans son Ă©poque. Les 39 cd rĂ©Ă©ditĂ©s par Sony (qui puise donc abondamment dans son catalogue RCA) sont absolument incontournables tant l’art du maestro se rĂ©vèle dans toute son Ă©vidente Ă©lĂ©gance sertie de profondeur et de dramatise aigu, puissant, raffinĂ©. A cela s’ajoute un charisme plutĂ´t modeste et si humble, qui fait de Claudio Abbado, un chef courtois et peu demandeur, plutĂ´t soucieux de la qualitĂ© de l’échange et du partage, vers ses musiciens, vers les publics.

Ouvrier humaniste de la musique

 

abaddo claudio cd rca sony album colelction 38 cdLes lectures rĂ©unies dans le coffret RCA et SONY regroupent surtout les meilleures bandes de l’ère berlinoise quand de 1989 Ă  2002, Abbado succède Ă  Karajan Ă  la tĂŞte du Philharmonique de Berlin. Le geste recherche l’écoute, favorise la rĂ©ponse souple et fluide du collectif traitĂ© comme un ensemble chambriste d’instrumentistes Ă©gaux, des pairs rĂ©unis par le premier d’entre eux en une cohĂ©sion fraternelle. Avec Abbado, fini le carcan despotique du Karajan de la fin, tyrannique, obsessionnel, exclusif. Avare en paroles, y compris en rĂ©pĂ©tition, Abbado favorise l’immersion collective, le contact et l’épreuve avec la musique, le dĂ©passement de l’ensemble fondĂ© sur l’interaction multiple. Moins hĂ©doniste et marmorĂ©enne que celle sculptĂ©e par Karajan, la sonoritĂ© du Berliner version Abbado gagne en rondeur, en chaleur, en moelleux : plus habitĂ©e, plus incarnĂ©e, intĂ©rieure sans dĂ©monstration ni grandeur artificielle : Abbado aura rĂ©humanisĂ© en quelque sorte toute l’esthĂ©tique du Berliner. Rajeunissant l’orchestre grâce Ă  une sĂ©rie d’engagements nouveaux, Abbado dès 1991, rĂ©oriente la politique artistique de l’Orchestre ; inventant des cycles thĂ©matiques qui organise autour du noyau musical et du choix des partitions, des Ă©vĂ©nements complĂ©mentaires transdisciplinaires avec d’autres institutions berlinoises : expositions, confĂ©rences… Ainsi naissent des programmations thĂ©matiques autour de PromĂ©thĂ©e, Hölderlin. En plus de cette curiositĂ© Ă  360° qui rĂ©tablit la musique Ă  sa place première, – motrice, fĂ©dĂ©ratrice -, Abbado marque aussi l’interprĂ©tation en intĂ©grant les dernières recherches nĂ©es de la pratique historiquement informĂ©e sur instruments anciens, sans pourtant adopter l’instrumentarium concernĂ© selon les Ĺ“uvres choisies. De fait, ses lectures avec les Berliner gagnent aussi une nouvelle finesse, une articulation renforcĂ©e qui cisèle l’expressivitĂ© du geste et de la sonoritĂ© globale, qui allège le son, fluidifie la richesse de nouvelles dynamiques. EmblĂ©matique de sa curiositĂ© d’esprit, le cycle Schumann en 1994 qui produit ici d’inoubliables Scènes de Faust, absolu incontournable servies par une distribution irrĂ©sistible (dont Karita Mattila) …

Claudio AbbadoContenu du coffret. Les oeuvres enregistrĂ©es tĂ©moignent majoritairement de la politique artistique dĂ©veloppĂ©e par Abbado Ă  Berlin dans les annĂ©es 1990 quand il dirigeait le Berliner Philharmoniker. Ses choix de rĂ©pertoire: les fondamentaux classiques tels Mozart et Beethoven ; les romantiques mĂ©connus ou peu jouĂ©s (ou leurs Ĺ“uvres oubliĂ©es) : Schumann, Mendelsohn, Dvorak,  surtout Tchaikovski dont il dĂ©fend le gĂ©nie symphonique, rĂ©habilitant dĂ©sormais nettement le statut du faiseur de ballets Ă  l’Ă©gal des grands symphonistes du romantisme tardif.

Des annĂ©es berlinoises, voici donc Abbado dĂ©fricheur et classique alliant ancien et moderne : symphonies (Linz, Haffner, Paris…) et oeuvres concertantes de Mozart, avec l’accomplissement dans la lumière et la finesse grave de la Messe en ut (1990) dont la maĂ®trise du collectif (vocal et choral) associĂ©e au dramatisme orchestral lance un pont vers l’autre massif incontestable qui demeure la 9 ème de Beethoven (Salzbourg,  avril 1996) ; ici et lĂ ,  le plateau des chanteurs s’avère extrĂŞmement convaincant.

Le coffret Sony classical n’oublie ce qui reste comme deux grands accomplissements lyriques des annĂ©es 1990 avec le Berliner : le très mĂ©connu et pourtant dĂ©lirant Viaggio a Reims de Rossini de 1992,  suivi en 1993 par Boris Godounov somptueuse et somptuaire production particulièrement complète – c’est Ă  dire en 4 actes, comprenant l’acte III polonais.

CLIC_macaron_2014Mais le coffret apporte aussi un Ă©clairage plus ancien sur la direction prĂ© berlinoise d’Abbado lorsqu’il dirigeait Ă  la fin des annĂ©es 1970 le London symphony orchestra : Concerto n°3 de Rachmaninov avec le pianiste Lazar Bermann (1977), sans omettre de trĂ©pidantes et nerveuses Ouvertures des opĂ©ras de Rossini et de Verdi  (1978) … Autre immense apport ce dès les annĂ©es 1985-1988, les symphonies de Tchaikovsky avec le Symphonique de Chicago, d’un approfondissement lĂ  encore visionnaire qui apporte Ă  l’Ă©criture du compositeur russe, son Ă©coulement organique, sa prodigieuse couleur humaine : mises en regard avec les mĂŞmes symphonies rĂ©alisĂ©es près de 10 ans plus tard avec les Berliner Philharmoniker (Symphonies 1 et 5 prĂ©cisĂ©ment), les premières rĂ©alisations avec Chicago gagnent d’autant plus de profondeur.

Une mĂŞme comparaison peut ĂŞtre d’ailleurs rĂ©alisĂ©e chez Moussorgski (avec les mĂŞmes commentaires positifs) dont Abbado  extrait des fragments passionnants de l’opĂ©ra mĂ©connu mais Ă©blouissant La Khovantchina : rĂ©alisĂ©s Ă  Londres dès 1980, puis repris lors d’un cyclique thĂ©matique Ă  Berlin en 1995/1996.

 

abbado claudioLa boĂ®te miraculeuse recèle bien d’autres joyaux encore comme le live de l’OpĂ©ra de Vienne de mars 1984 pour un Simon Boccanegra de Verdi oĂą perce et captive la gravitĂ© sombre et tragique du drame (avec un plateau somptueux : Bruson,  Ricciarelli,  Raimondi …) ; le concert de la Saint-Sylvestre 1992 oĂą sous la conduite du maestro, les oeuvres concertantes de Richard Strauss dont Burlesque pour piano (avec la complicitĂ© de sa fidèle partenaire Martha Argerich) agrĂ©mentĂ©es du final du Chevalier Ă  la rose valent bien alors le rituel plus mĂ©diatisĂ© du Konzerthaus de Vienne ; enfin l’on ne saurait mettre Ă  l’écart non plus le très beau programme Luigi Nono et Gustave Mahler qui associe Il Canto sospeso du premier aux Kindertotenlieder du second, en un geste dĂ©chirant d’intense et humble vĂ©ritĂ© (cycle thĂ©matique enregistrĂ© Ă  Berlin en 1992)… superbe coffret composant un très bel hommage au regrettĂ© Claude Abbado.

Claudio Abbado : The complete RCA and Sony album collection (39 cd Sony classical)

CD. Mozart: Concertos pour piano n°20 et 25 (Argerich, Abbado, 2013)

Mozart_concertos_piano_20-25-Argerich-Abbado-cd-Deutsche-grammophon-lucerne-2013CD. Mozart: Concertos pour piano n°20 et 25 (Argerich, Abbado, 2013). La grâce, la tendresse, le sourire de Mozart… Au festival de Lucerne 2013, les auditeurs ont eu la chance d’assister Ă  l’un des concerts mozartiens les plus Ă©mouvants grâce Ă  la complicitĂ© de deux artistes ici rĂ©unis après des duos prĂ©cĂ©dents qui ont comptĂ© : Martha Argerich, la funambule Ă©merveillĂ©e, et son compatriote le chef dĂ©cĂ©dĂ© en janvier dernier Claudio Abbado. Ils ont Ă©tonnĂ© par leur sens du jeu partagĂ© et dialoguĂ© dès les annĂ©es 1960 (voir notre photo en 1967). VoilĂ  10 ans que les deux interprètes n’avaient pas enregistrĂ© ensemble.
CLIC_macaron_20dec13Dans ce doublĂ© concertant, le n°25 s’impose par sa tendresse allusive, le fluide digitale de la pianiste qui semble retrouver la lumière et le mystère de l’enfance dans jeu perlĂ© et liquide d’une absolue simplicitĂ© (climat d’une rĂŞverie intacte dans l’andante central : l’accord flĂ»tes / piano est Ă  ce titre dĂ©chirant). Avec le 25, Mozart après Les Noces de Figaro vit une histoire d’amour avec les Praguois, qui mieux que les Viennois si conformes, lesquels ont boudĂ© les Nozze, comprennent son style bouleversant. Ici sans clarinettes, la maturitĂ© laisse respirer une puretĂ© de ton nourrie de candeur sĂ»re parfois comme toujours traversĂ©e de gravitĂ©. L’orchestre Mozart de Claudio Abbado irradie de saine vitalitĂ©, jamais dĂ©monstrative mais d’un bout Ă  l’autre comme traversĂ©e par les battements d’un seul cĹ“ur, celui d’une tendresse Ă©lĂ©gante, insigne du raffinement mozartien le plus dĂ©licatement abouti.

 

 

Magie mozartienne en complicité

 

abbado_argerich_piano_mozart_cocnertoliszt,-chopin,-prokofiev-ravel-cd-deutsche-grammophonLe 20 en rĂ© mineur a la tonalitĂ© des Ă©lans plus tragiques, saisis par des mouvements paniques Ă  laquelle Abbado transmet une Ă©nergie Ă  la fois fine et incarnĂ©e d’une absolue portĂ©e humaine. En fĂ©vrier 1785, Wolfgang laisse l’une de ses pages les plus personnelles : fondant l’hypothèse que ses Concertos sont bien tel un livre ouvert, le miroir de ses instants vĂ©cus les plus essentiels dans sa vie d’homme et de musicien. Ce tragique qui marque aussi l’ouverture de Don Giovanni s’accorde ici avec la finesse pudique propre Ă  Mozart, alors Ă©tabli Ă  Vienne comme le plus grand compositeur de son temps, adulĂ© comme tel par son père qui assiste Ă  la crĂ©ation et aussi par Haydn, totalement bouleversĂ© par le souffle dĂ©jĂ  romantique du morceau. Le couple Abbado/Argerich rĂ©alise ici un accomplissement poĂ©tique d’une Ă©loquence juste entre tendresse, aspiration, hypersensibilitĂ© (n’oublions pas que Carl Philipp Emanuel n’est pas loin : vĂ©ritable modèle pour Mozart alors). La Romance diffuse son caractère enchantĂ© tel un songe hors du temps.
Le rondo final se distingue tout autant par son feu olympien, soulignant dans la complicitĂ© de deux artistes, une joie et une intensitĂ© rarement atteinte dans un programme. L’orchestre en totale harmonie avec le piano soliste (oeuvrant comme s’il en Ă©tait une Ă©manation organique) bouillonne, crĂ©pite, s’emballe avec la transe de la première excitation, en une fièvre dansante souvent irrĂ©sistible. Programme bouleversant et après le dĂ©cès du maestro, parmi ses ultimes enregistrements, l’un de ses plus dĂ©chirants. Incontournable.

CD. Mozart: Concertos pour piano n°20 et 25. Martha Argerich, piano. Orchestra Mozart. Claudio Abbado, direction. enregistrement réalisé en mars 2013, Festival de Lucerne. 1 cd Deutsche Grammophon 028947 91033 6.

Claudio Abbado est mort

Claudio Abbado, chef milanais d’origine sarde, nĂ© le 26 juin 1933 s’est Ă©teint ce jour Ă  Bologne (Nord de l’Italie), Ă  l’âge de  80 ans. De la gĂ©nĂ©ration des Carlos Kleiber ou Seiji Ozawa, Claudio Abbado a dirigĂ© les plus grands orchestres du monde, pilotant La Scala de Milan (1968-1986), se dĂ©diant Ă  la fin de sa carrière au sein d’orchestres nouvellement constituĂ©s (la plupart Ă  son initiative), dans le cadre de festivals qu’il a pilotĂ© Ă©galement, Ă  l’interprĂ©tation profonde et intime des oeuvres, favorisant aussi la professionnalisation de la jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens.  FormĂ© Ă  Vienne, il est rĂ©vĂ©lĂ© Ă  Salzbourg en 1965 dans la Symphonie n°2 ” RĂ©surrection ” de Gustav Mahler Ă  l’invitation de Karajan. Dès lors, ce choriste qui a observĂ© la direction de Walter et de Böhm, n’a de cesse d’Ă©tudier les oeuvres choisies avec un acharnement exemplaire, prolongeant l’Ă©toffe des plus grands tel Carlos Kleiber dont chaque lecture est l’accomplissement d’heures de travail pour la comprĂ©hension la plus juste des partitions.
Ses choix sont minutieux, ouverts Ă  la modernitĂ© et Ă  la crĂ©ation (ardent dĂ©fenseur comme le pianiste Maurizio Pollini des Ĺ“uvres de Luigi Nono). Mahler et Mozart restent ses compositeurs fĂ©tiches : il a laissĂ© la quasi intĂ©grale du premier, au cd comme au dvd, frappant les spectateurs par la concentration et le recueillement quasi mystiques qu’il savait atteindre et nourrir avec ses orchestres.

 

 

 

Claudio Abbado est mort

Le chef d’orchestre Claudio Abbado est mort aujourd’hui lundi 20 janvier 2014 Ă  Bologne.

 

 

 

ABADDO_Claudio_Abbado__6__Credit_Kasskara__highA l’OpĂ©ra, travaillant avec de grands metteurs en scène (Ponnelle), Abbado apprĂ©cie Rossini (Le Barbier de SĂ©ville avec Berganza) et Verdi (Simon Boccanegra ou Don Carlos chantĂ© en français) : toujours son Ă©lĂ©gance et son Ă©loquence, soucieuse des Ă©quilibres, des dynamiques et des timbres servent essentiellement la clartĂ© et la tension dramatique comme de plus en plus avec le temps, le sens humaniste des sujets et des situations. C’est dans le sillon de  ce chambrisme serti de nouvelles couleurs qu’il devient directeur du Philharmonique de Berlin Ă  la succession de Karajan en 1989. PĂ©riode fĂ©conde pour l’artiste phare du label Deutsche Grammophon.RĂ©cemment,  Claudio Abbado qui se sortait d’un cancer (comme l’atteste son physique marquĂ© lors du Requiem de Verdi retransmis Ă  la tĂ©lĂ©vision en 2000), a crĂ©Ă© l’orchestre du Festival de Lucerne en 2003, oĂą les meilleurs solistes des Philharmoniques de Berlin et de Vienne, et du Concertgebauw d’Amsterdam cĂ´toient les jeunes instrumentistes du Mahler Chamber Orchestra (autre phalange qu’il a fondĂ© en 1985, lui-mĂŞme successeur de l’Orchestre des Jeunes de la communautĂ© europĂ©enne crĂ©Ă© dès 1978)).
A Lucerne, Claudio Abbado poursuit son exploration familière des Symphonies de Mahler, cycle qu’il dirige comme s’il s’agissait de son propre testament musical.
Monstre de travail, d’une finesse rare et d’une authentique humilitĂ©, Claudio Abbado laisse un hĂ©ritage discographique et audiovisuel d’une richesse mĂ©sestimĂ©e, meilleur outil pour comprendre Ă  prĂ©sent sa gestuelle racĂ©e, faussement modeste. D’une pudeur qui se rĂ©vèle pendant le concert, Abbado demeure un modèle incontestĂ©. A l’Ă©poque des instruments d’Ă©poque, sa direction (sur instruments modernes le plus souvent), aĂ©rienne, transparente, intuitive offre le modèle d’une conception musicienne oĂą le goĂ»t+, serviteur de la musique, s’impose devant toute autre considĂ©ration. EngagĂ© (nommĂ© sĂ©nateur Ă  vie en Italie), Claudio Abbado affirmait il y a quelques semaines : ” la musique aide Ă  mieux vivre ensemble “. Un dernier message auquel on ne peut que souscrire. 

 

Claudio Abbado au disque :
Parmi nos coups de coeur : Le Barbier de SĂ©ville de Rossini prĂ©cĂ©demment citĂ© (DG) ; le rĂ©cital  (Sehnsucht) de Jonas Kaufmann chez Decca pour son Wagner immensĂ©ment humain (air de Siegmund de La Walkyrie) ; Don Carlos de Verdi : un Verdi Ă©blouissant lĂ  encore de tendresse sincère, de lumineuse finesse Ă  l’orchestre… (Decca).

Chez Deutsche Grammophon, sort le 17 fĂ©vrier un nouvel album Mozart : 2 Concertos pour piano de Mozart avec une complice de longue date, la pianiste Martha Argerich (n°20 et 25). Avec l’Orchestre Mozart.

 

 

 

Illustration : Portrait de Claudio Abbado (1933-2014) © Kasskara pour Deutche Grammophon

 

 

Concert des 80 ans de Claudio Abbado (Parme)

abbado_mahlerArte, le 23 juin 2013, 19h. Happy Birthday Claudio Abbado !    … Les 80 ans de Claudio Abbado. Claudio Abbado, l’un des chefs d’orchestre les plus prestigieux de notre temps, fĂŞte ses 80 ans le 26 juin prochain. Le maestro dirige lui-mĂŞme le concert anniversaire qui aura lieu au dĂ©but du mois Ă  Parme.

Ancien théâtre des ducs de Parme, le Teatro Farnese est célèbre pour sa magnifique structure en bois. Il compte parmi les merveilles baroques d’Italie. Après d’importants travaux de rénovation soutenus par Claudio Abbado, la salle prestigieuse a rouvert ses portes en 2011.

Lors de la soirĂ©e de gala, Claudio Abbado dirige son cĂ©lèbre Orchestra Mozart, phalange qu’il a crĂ©Ă©e en 2004 Ă  Bologne. Deux solistes d’exception viennent congratuler le chef italien : deux pianistes femmes au tempĂ©rament aussi intense que diffĂ©rent… Martha Argerich et Maria JoĂŁo Pires.
Avec une telle affiche, c’est évidemment le Concerto n°10 pour deux pianos en mi bémol majeur de Mozart qui promet d’être le clou de la soirée. Toujours sous la baguette de Claudio Abbado, la soirée se poursuit avec la Symphonie n°33 en si bémol majeur du même compositeur, ainsi que deux pièces orchestrales de Beethoven, l’Ouverture Léonore III et l’Ouverture de Coriolan.

Direction musicale : Claudio Abbado
Martha Argerich, piano
Maria JoĂŁo Pires, piano
Orchestra Mozart