Nouvelle ANNA BOLENA par Marina Rebeka

REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsBORDEAUX, Opéra. DONIZETTI : ANNA BOLENA, 5>18 nov 18. Anne Boleyn (1500-1536), seconde épouse d’Henri VIII d’Angleterre, finit sa courte ascension politique et amoureuse, décapitée pour des actes qu’elle n’avait pas commis : ainsi se réalise la cruauté et le bon vouloir du prince le plus volage de son époque, collectionneurs de jupons, trop obsédé par l’idée, l’urgence d’une descendance mâle. Cynisme de l’histoire, c’est la fille de Boleyn, Elisabeth qui règnera à la succession de son père. Devenant à l’époque de Shakespeare, la souveraine la plus impressionnante de la fin du XVIè.
Gaetano Donizetti demande au librettiste Felice Romani (partenaire de Bellini avant lui), un nouveau texte lyrique, capable de suggérer (bel canto) et d’incarner la passion tragique et funèbre de la reine assassinée. C’est avant Marie-Antoinette au XVIIIè, la figure royale digne et sacrifiée, la plus troublante dans l’histoire des Reines massacrées… martyrs de l’Histoire européenne.

La création d’Anna Bolena, en 1830 à Milan, remporte un succès important ; pourtant il faut attendre le XXè pour que l’ouvrage qui nécessite une soprano coloratoure dramatique, actrice autant que cantatrice, ne s’impose sur les planches, grâce à l’incarnation qu’en donne Maria Callas, en 1957 : immense tragédienne et grande belcantiste.

REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsAprès avoir chanté Norma au Met et Traviata à Paris, la soprano lettone Marina Rebeka effectue à Bordeaux ses débuts dans le rôle-titre. Un événement en soi attendu par le monde lyrique, et qui est déjà préfiguré dans son récent album discographique, édité par la cantatrice elle-même (elle a créé son propre label PRIMA classics) : le programme enregistré intitulé SPIRITO rend hommage à la passion des héroînes tragiques du bel canto italien, dont justement une scène d’Anna Bolena, vivante, habitée, voire hallucinée et bien sûr, hautement tragique. LIRE le compte rendu du cd SPIRITO par classiquenews.com («  CLIC » de CLASSIQUENEWS de novembre 2018)

La metteure en scène Marie-Louise Bischofberger, épouse et collaboratrice du regretté Luc Bondy réalise la nouvelle production présentée à Bordeaux.

 

 

 

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DONIZETTI : ANNA BOLENA
Nouvelle production Ă  l’OpĂ©ra de BORDEAUX
Du 5 au 18 novembre 2018
Avec Marina REBEKA dans le rĂ´le-titre
RESERVEZ ICI VOTRE PLACE
https://www.opera-bordeaux.com/opera-anna-bolena-10887

Production Opéra National de Bordeaux
Musique de Gaetano Donizetti
Livret de Felice Romani, d’après Anna Bolena d’Ippolito Pindemonte (1816), traduction de l’Henry VIII de Marie-Joseph Chénier (1791)
Opéra en 2 actes créé au Teatro Carcano à Milan le 20 décembre 1830

 

 

 

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REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsCLIC D'OR macaron 200LIRE aussi notre compte rendu complet du cd SPIRITO de MARINA REBEKA (1 cd PRIMA classics, novembre 2018)…  Extase tragique et mort inéluctable… : toutes les héroïnes incarnées par Marina Rebeka sont des âmes sacrificielles…. vouées à l’amour, à la mort. Le programme est ambitieux, enchaînant quelques unes des héroïnes les plus exigeantes vocalement : Norma évidemment la source bellinienne (lignes claires, harmonies onctueuses de la voix ciselée, enivrante et implorante, et pourtant âpre et mordante) ; Imogène dans Il Pirata, – d’une totale séduction par sa dignité et son intensité, sa sincérité et sa violence rentrée ; surtout les souveraines de Donizetti : Maria Stuarda (belle coloration tragique), Anna Bolena (que la diva chante à Bordeaux en novembre 2018, au moment où sort le présent album). Aucun doute, le cd souligne l’émergence d’une voix solide, au caractère riche qui le naisse pas indifférent. Les aigus sont aussi clairs et tranchants, comme à vif, que le medium et la couleur du timbre, large et singulière.

 

 

 

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CD, critique. SPIRITO. MARINA REBEKA, soprano.  ANNA BOLENA ( 1 cd Prima classic, juillet 2018)

REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsCD, critique. SPIRITO. MARINA REBEKA, soprano (1 cd Prima classic, juillet 2018)… Extase tragique et mort inĂ©luctable… : toutes les hĂ©roĂŻnes incarnĂ©es par Marina Rebeka sont des âmes sacrificielles…. vouĂ©es Ă  l’amour, Ă  la mort. Le programme est ambitieux, enchaĂ®nant quelques unes des hĂ©roĂŻnes les plus exigeantes vocalement : Norma Ă©videmment la source bellinienne (lignes claires, harmonies onctueuses de la voix ciselĂ©e, enivrante et implorante, et pourtant âpre et mordante) ; Imogène dans Il Pirata, – d’une totale sĂ©duction par sa dignitĂ© et son intensitĂ©, sa sincĂ©ritĂ© et sa violence rentrĂ©e ; surtout les souveraines de Donizetti : Maria Stuarda (belle coloration tragique), Anna Bolena (que la diva chante Ă  Bordeaux en novembre 2018, au moment oĂą sort le prĂ©sent album). Aucun doute, le cd souligne l’émergence d’une voix solide, au caractère riche qui le naisse pas indiffĂ©rent. Les aigus sont aussi clairs et tranchants, comme Ă  vif, que le medium et la couleur du timbre, large et singulière.

3è album de la diva Marina Rebeka : “Spirito”…

BEL CANTO INCARNÉ

D’emblée, outre, la facilité à incarner un personnage et lui offrir une somptueuse étoffe émotionnelle, sans appui ni excès (belle vertus dans la mesure), s’affirme la tension héroïque du recitativo ; la maîtrise des intervalles ; le relief et la puissance saine des aigus métalliques, francs. Ils expriment le tempérament tragique, exacerbé du personnage d’Anna Bolena par exemple, dans chaque situation. Avec le choeur et un orchestre d’une rare intelligence climatique, la cantatrice incarne idéalement cette âme sacrificielle, blessée de l’ex épouse d’Henri VIII, destinée à mourir : elle meurt certes mais elle reste digne (sa fille Elisabeth règnera ensuite).
Très belle nature, puissante et expressive, racée, de la soprano capable d’un medium riche, ample, charnel, de type callasien, « Al Dolce guidami » est d’essence bellinienne, suspendue, aérienne, d’une langueur éperdue qui est énoncée avec beaucoup d’élégance comme de caractère. Sans dureté ni démonstration. Mais pudeur, élégance, tension.
Détermination, d’une héroïne tragique qui se rebiffe et affronte crânement son destin, avec un spinto plus large qui doit couvrir le choeur et l’orchestre : « Coppia iniqua » impose clairement son medium ample et presque caverneux (« cessate »). La fin de la reine décapitée surgit en sa dernière vocalità écorchée, hallucinée, blessée, impuissante mais déterminée (avec des sauts et intervales en effet, dont le dernier aigu, signe du sacrifice ultime, est bien négocié).

En français La Vestale de Spontini, impose une ligne souple et large elle aussi mais toujours claire. Prière funèbre (« Ô des infortunés ») ; puis « Toi que j’implore », sur le même registre imploratif fait valoir son medium de plus en plus élargi aux couleurs très riches ;
La diction n’est pas parfaite (les consommes et diphtongues sont lissées et les consommes souvent sont absentes), mais la ligne vocale est claire et très intense. Et l’abattage, les couleurs et les accents se ressaisissent dans les deux derniers airs (« Sur cet autel / Impitoyables dieux »…) où la chanteuse en actrice consommée, sait construire l’épaisseur de son personnage qui a l’étoffe des protagonistes de Berlioz et de Beethoven. Voilà qui laisse envisager une passionnante Didon dans Les Troyens du Français par exemple. De toute évidence ce miel expressif, ardent, solide, architecturé impose plus qu’un chant… un tempérament dramatique évident et des moyens très convaincants.

CLIC D'OR macaron 200Saluons au diapason de ce bel canto, racé et élégant, ardent et très incarné, mais sans effets débordants, la tenue de l’orchestre, à la fois vif, détaillé, remarquablement articulé, qui sait soigner la caractérisation de chaque séquence dramatique. Offrant ainsi un tapis équilibré et confortable au chant souverain de la diva si expressive.

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CD, critique. MARINA REBEKA : « SPIRITO » : airs d’opĂ©ras de Bellini, Donizetti, Spontini. Orchestra and Chorus of Teatro Massimo di Palermo, Jader Bignamini, direction (1 cd Prima classics) – parution annoncĂ©e : le 9 novembre 2018. CD Ă©lu « CLIC » de CLASSIQUENEWS, novembre 2018.

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VOIR la VIDEO Marina Rebeka Spirito
https://musique.orange.fr/videos/all/marina-rebeka-spirito-the-making-of-the-album-VID0000002GNso.html

Suivez l’actu de la soprano MARINA REBEKA sur twitter : https://twitter.com/marinarebeka

En LIRE plus sur le site de la soprano MARINA REBEKA :
https://marinarebeka.com/2018/10/05/marina-rebeka-releases-new-solo-album-spirito/

 

LIRE aussi notre prĂ©sentation d’ANNA BOLENA Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra de Bordeaux en novembre 2018 : Ă  venir

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Vienne : Anna Netrebko reprend Anna Bolena

Vienne, Opéra (Staatsoper) : Anna Netrebko chante Anna Bolena, les 10,13,17, 20 avril 2015. Depuis 2011 sur la scène du Metropolitan Opera de New York et aussi à l’Opéra de Vienne la même année, Anna Netrebko a fait sien le personnage digne et sacrifié d’Anna Bolena (Anne Boleyn), l’épouse autant adulée que finalement humiliée par Henry VIII. Bel cantiste et actrice née, voire tragédienne d’une expressivité mordante, Maria Callas assure en 1957, la résurrection d’Anna Bolena (à La Scala de Milan et dans la mise en scène de son mentor Visconti), un ouvrage qui était tombé dans l’oubli aussitôt après sa création en 1830. A sa suite, en 2011, sur les planches new yorkaises, Anna Netrebko réactive la magie Bolena et affirme une prestance aussi convaincante que celle de son aînée légendaire. Quatre années après sa prise de rôle, la reine Anna répètera-t-elle en avril 2015, son succès premier ?

donizetti anna bolena anna netrebko elina garancaSur le livret de Felice Romani, l’opĂ©ra Anna Bolena est crĂ©Ă© au Teatro Carcano Ă  Milan, en dĂ©cembre 1830. L’oeuvre, en deux actes et six tableaux, remporte un succès honorable. A Londres en 1536, l’épouse d’Henry VIII, Anna Bolena Ă©choue Ă  donner un hĂ©ritier mâle au souverain caractĂ©riel. Certaine de sa mort inĂ©luctable, Anna se laisse prendre dans le filet tendu par son Ă©poux, d’une perversitĂ© rare, prĂŞt Ă  tout pour dĂ©sormais favoriser sa nouvelle compagne, Giovanna (Jane Seymour) : il accuse la Reine Anne d’adultère, profitant de la prĂ©sence de son ancien fiancĂ© Lord Richard Percy Ă  la Cour de Londres. La machine d’Ă©tat entraĂ®ne avec elle Anna sans autre alternative que la mort par dĂ©capitation, pour la Reine et son “amant”…

 

 

Vienne, mars 2015 : Anna Netrebko reprend le rĂ´le d'Anna Bolena

 

 

Cette production (avec une distribution diffĂ©rente) est retransmise au cinĂ©ma les 21 et 28 mai 2015 dans le cadre du programme de Viva l’OpĂ©ra

 

LIRE la critique complète du DVD Anna Bolena de Donizetti avec Anna Netrebko (Anna Bolena) et Elina Garanca (Giovanna Seymour) (Vienne, 2011)

 

 

Compte rendu, opéra. Toulon, le 14 novembre 2014. Donizetti : Anna Bolena. Direction musicale : Giuliano Carella. Mise en scène : Marie-Louise Bischofberger

donizettiLa folie dans l’opéra (1) … Le premier tiers du XIX e siècle, de l’Italie à la Russie, l’Europe se penche sur la folie, dans la littérature  (Gogol Le Journal d’un fou, 1835) et le théâtre. Mais on assiste à une véritable épidémie, une contagion de la folie chez les héroïnes lyriques. A l’opéra, en effet, les folles font courir les foules, une vraie folie, littéralement.  Remarquons d’abord que nos héroïnes folles, plutôt que folles héroïnes, semblent pratiquement toutes venir du froid, du nord : Ophélie d’Hamlet de Shakespeare est danoise par le lieu de la scène mais anglaise par la langue ; Ana Bolena de Donizetti, Anne Boleyn, anglaise ; Elvira des Puritains de Bellini, est aussi anglaise, Élisabeth d’Angleterre, cela va de soi, et, dans Roberto Devereux de Donizetti de 1837, la reine, prompte à couper des têtes, perd un peu la sienne, un accès de délire, à la mode romantique et Maria Stuarda, sa rivale, est reine d’Écosse, ainsi que lady Macbeth. Lucia di Lammermoor est également écossaise. Amina, de la Somnambule de Bellini est suisse et Marguerite, tirée du Faust de Goethe, est Allemande et il y aura une version française de Berlioz, une autre de Gounod et deux autres encore, italienne dans Mefistofele de Boïto, et italo-allemande avec Busoni. Voilà donc des héroïnes romantiques des brumes du nord mais des opéras du sud dans des opéras qui montrent non comment l’esprit vient aux filles comme dirait Colette, mais comment elles le perdent, pratiquement toutes par amour.

 

A perdre la tête…

La première à ouvrir la ban est l’Imogène de Il pirata de Bellini (1827), œuvre inspirée d’une pièce française du XVIIIe siècle, mais traduite d’une pièce d’un auteur irlandais de 1816 (nous ne quittons pas le nord). Contrariée dans ses amours, mariée de force, son amant  et son mari la croient infidèle, mais l’amant ayant tué son époux est mis à mort, elle perd ses deux hommes et la raison.

La scène de folie, grande et longue scène entremêlée de chœurs avec d’abord partie lente et douce dans les grandes arabesques belliniennes, puis la cabalette avec toute une folle pyrotechnie vocale, grands écarts, notes piquées, trillées, gammes montantes, descendantes, etc,  fit grand effet et la cantatrice se paya un triomphe.

Naturellement, toutes les autres cantatrices réclament aux compositeurs un air de folie pour pouvoir y briller. Giuditta Pasta, grande vedette et vocaliste se voit vite offrir par Donizetti, confrère et rival de Bellini, le rôle d’Anna Bolena (1830), Anne Boleyn, la malheureuse épouse d’Henri VIII d’Angleterre qui, désireux de changer encore de femme après avoir divorcé de Catherine d’Aragon, entraînant le schisme d’Angleterre, la rupture avec le pape et le catholicisme. Dans la Tour de Londres, attendant son tour sur l’échafaud, Anna perd la tête avant d’être décapitée.

Le sujet : un roi en mal de mâle. Felice Romani, le librettiste, loin des outrances et invraisemblances romantiques d’un Victor Hugo jouant avec l’Histoire, tisse un livret solide, près de la vĂ©ritĂ©, oĂą l’action, le sort de la reine Anne Boleyn est pratiquement scellĂ© dès le lever du rideau, en cette an qu’on ne peut dire de grâce de 1536. Il met en valeur les rapports de la suivante Jane Seymour avec sa souveraine qu’elle trahit sans le vouloir vraiment, sĂ©duite par le volage Henri VIII, frustrĂ© d’un hĂ©ritier mâle avec ses deux Ă©pouses, la passĂ©e et la prĂ©sente pesante. Jane refuse une liaison de l’ombre, exigeant un mariage dont elle sait pourtant qu’il signe la mort de la souveraine rĂ©gnante, le roi ne pouvant s’offrir le luxe d’un autre divorce, comme l’avait exigĂ© Boleyn, qui joua aussi longuement de sa fausse virginitĂ© pour obtenir la main du roi.

L’épée et non la hache, faveur royale, tranchera dans le vif du sujet, en l’occurrence, le cou de la reine Anne. Le Roi fomente réellement un complot pour instruire un inique procès et accuser sa femme d’adultère, probablement faux pendant leur union, avéré si l’on considère le temps de ses longues et chastes « fiançailles » où la coquette Boleyn batifolait de très près avec son ancien amant, Percy, qu’elle n’hésitera pas à sacrifier pour conquérir le monarque enflammé, désireux d’enfanter un enfant mâle. L’adultère avec Percy, ne suffisant pas, on y ajoute celui avec son page musicien, Stemton, et l’inceste avec son frère Rochefort pour faire bonne mesure. On comprend que, emprisonnée dans la Tour de Londres, antichambre de la mort, la reine perde la tête avant de la perdre littéralement. Du moins dans l’opéra car il semble, historiquement, qu’Anne, comme Marie-Antoinette, repentie de son passé, se montra fort digne à l’heure de son exécution priant même le peuple de prier pour le roi… Il en avait sans doute bien besoin.

Réalisation et interprétation… On aime cette frise ou fresque de courtisans ombreux, assis sur le sol et commentant à voix basse la situation précaire de la reine, les cols blancs frôlés de lumière ; puis la guirlande des femmes déplorant plus tard son inéluctable sort et, enfin, hommes et femmes réunis, tournant le dos au passé, Anne Boleyn disgraciée, faisant ingratement des grâces au roi et à Jane Seymour qui dansent cyniquement leur joie de s’être débarrassés de l’encombrante souveraine.

donizetti-anna-bolena-toulon-hommes-frise-guerriersLa mise en scène de Marie-Louise Bischofberger, a de la sorte des effets picturaux intéressants, mais s’attache surtout régler, non sans raisons, les rapports des deux femmes, la reine en disgrâce et la favorite de l’ombre pour l’heure dans l’éclat de sa maîtresse, l’une ignorant la trame, l’autre déjà dans le drame et déchirée de scrupules et de remords : c’est la vérité de l’œuvre, on leur doit les plus beaux moments. Après les soli, les soliloques troublés des deux héroïnes, Seymour, la suivante, Anne, la reine, qui nous dévoilent leur âme et leurs remords (l’une de trahir la reine, l’autre d’avoir trahi son amour d’autrefois) et, par la beauté physique de ces chanteuses et par leur chant, par la perfection technique, on ne départage pas les deux rivales, la reine en fin de course et la reine en devenir : les deux sont souveraines dans leur art. Après ces prises de conscience douloureuse, les duos des deux cantatrices, la soprano et la mezzo, Jaho et Aldrich, rivalisant de virtuosité vocale expressive, mêlant le tissu somptueux de leur timbre, brillante soie de la soprano et velours chaud de la mezzo, à l’inverse de la robe rouge de la première et bleue nuit de la seconde.  Premier duo d’autant plus dramatique que nous en savons plus que la principale intéressée qui ignore encore qu’elle joue sa tête.

Altière, froide au début, Ermonela Jaho, en Boleyn, semble  au début dangereusement se hausser du col, de ce cou si mince à l’épée du futur bourreau comme elle le dira elle-même. On sent en elle la morgue de l’intrigante arrogante, aussi rugueuse avec la cour qu’elle fut rusée avec le roi : elle avait réussi, suivante insinuante, à évincer une rivale légitime, la malheureuse reine injustement répudiée, Catherine d’Aragon. Juste retour des choses, elle va être payée de la même monnaie par sa propre suivante, mais tourmentée des scrupules qu’elle n’a apparemment pas connus dans l’ivresse de la conquête du pouvoir d’un roi à la chair faible auquel elle aura tenu la dragée haute d’un abandon de sa fausse virginité (elle était maîtresse de Percy) contre le mariage au prix d’un divorce forcé aux conséquences historiques incalculables. Le personnage figuré par Jaho, drapé dans les oripeaux de la royauté, de la puissance, l’est autant dans la draperie et la broderie des ornements vocaux dont elle semble royalement se jouer mais va progresser en intériorité douloureuse au fur et à mesure de la compréhension de sa disgrâce, jusqu’à devenir, brisée mais non domptée, la voix toujours fraîche, cette jeune femme fragile qui déroule si délicatement la fine dentelle de sa voix au souvenir délirant des jours passées heureux : elle arrache des larmes par sa douceur de victime résignée.

Cette hauteur, cette distance puis cette faiblesse de la reine mettent en valeur, justement, les remords de Jeanne Seymour, servie avec une passion convaincante par Kate Alfrich, séduisante (et on comprend le roi), mais si humaine (et on comprend la reine) partagée entre son amour pour le roi et sa fidélité à la souveraine qu’elle trahit, protestant hautement, avec émotion, son refus de sa mort. La joyeuse danse finale avec le roi alors qu’Anne va marcher vers l’échafaud, ce qu’elle refusait, semble une contradiction avec le personnage, mais il est vrai qu’exigeant du roi le mariage, elle exigeait implicitement la mort de sa maîtresse.

donizetti-anna-bolena-toulon-operaBelle trouvaille, dans le quintette,  la reine tenue, tendue par la main entre son ancien amant et le roi comme une figure de proue au bord du gouffre ou un insecte dans la toile d’araignée de ces bras. Bel effet, aussi, d’une dame d’atours en noir, fraise blanche, immobile, un cierge à la main, comme sortie d’une toile du Greco. Mais on peut regretter le minimalisme ou la pauvreté des temps de la scénographie (Décors Erich Wonder), un vague banc doré pour trône ou piédestal, un impensable miroir rond Art déco (le miroir plat et modeste en dimensions ne date que de la fin du XVIe siècle) devant une vaste trouée découpée en carton-pâte est un écrin trop maladroitement abstrait pour le concret des sentiments que tente d’exprimer le jeu des affects. Malgré tout, les habiles lumières de Bertrand Couderc, dans ce fond, fondent les figures, créent des cadres dramatiques et angoissants et le décor se fermant en noirs chevrons ou lames triangulaires de haches est saisissant avec le roi au milieu, en ordonnateur des fastes sanglants de ses noces, un Simón Orfila à la voix de baryton basse, sombre, puissante mais un peu brute, ce qui convient à la brutalité d’Henry VIII, hachant les vocalises comme il hache menu ses épouses. Face à lui, Ismaël Jordi, allure et figure de jeune premier, de ténor léger rossinien passant au lyrisme dramatique mais toujours virtuose de l’œuvre, émeut par la vérité qu’il met dans ce personnage d’amoureux romantique et héroïque, osant le luxe de nuances en demi-teintes en voix mixte mais toujours virile. Face à lui, avec des effets de symétrie réussis, séparés par les gardes, en Rochefort, Thomas Dear, dans la convention de l’opéra romantique, offre un amical et élégant contrepoint vocal de basse sombre à la lumière du timbre du ténor.  L’espion et perfide Hervey est bien campé par la voix affûtée du ténor  Carl Ghazarossian, tandis qu’en page mal et ridiculement travesti Smeton, Svetlana Lifar, malgré ce handicap, déploie la beauté et la puissance d’un mezzo rond, chaleureux, digne d’un meilleur sort.

À la tête de son docile et ductile Orchestre de Toulon, Giuliano Carella est doublement chez lui dans cet opéra romantique et nous y mène et promène avec bonheur, dessinant des lignes, même rarement complexes, estompant des chœurs (excellemment préparés) en murmures feutrés de courtisans, faisant fleurir avec précision des couleurs instrumentales, des timbres, sans jamais rien perdre d’une continuité musicale et d’une solidarité sans faille envers les chanteurs dans une œuvre vocalement impondérable souvent où toute erreur défaille et déraille l’ensemble.

Les costumes (Kaspar Glarner) de la reine et de la suivante sont très beaux et les autres, sombres, le sont aussi quand ils sont temporels, avec la belle frise de leurs fraises ou cols colorés de blancheur sans ces longs manteaux inutilement intemporels, dans l’académisme déjà cinquantenaire de la soi-disant modernisation des œuvres anciennes, comme les signes naïfs, lunettes modernes pour Rochefort, cigarette désinvolte de l’espion et bourreau sadique et cynique, inexistante à l’époque si le tabac, était connu grâce aux Espagnols. Qu’y a-t-il, d’ailleurs, à moderniser une histoire si ancrée dans l’Histoire à notre époque où l’on divorce chez les têtes couronnées sans être obligé de les couper ?

 

 

 

Opéra de Toulon, le 14 novembre 2014.  Anna Bolena de Donizetti,

A l’affiche à Toulon, les 14, 16 et 18 novembre 2014

Orchestre et chœur de l’Opéra de Toulon

Production Opéra National de Bordeaux

Direction musicale : Giuliano Carella

Mise en scène :  Marie-Louise Bischofberger

Décors :  Erich Wonder

Costumes : Kaspar Glarner

Lumières :  Bertrand Couderc

Distribution :

Anna Bolena : Ermonela Jaho ; Giovanna Seymour : Kate Aldrich ; Smeton : Svetlana Lifar ; Enrico VIII : Simón Orfila ; Lord Riccardo Percy : Ismael Jordi ; Lord Rochefort :  Thomas Dear ; Sir Hervey : Carl Ghazarossian.

Photos : © Frédéric Stéphan.

 (1) Je reprends ici quelques éléments d’une émission de France-Culture sur La Folie dans l’opéra à laquelle j’ai longuement participé.

 

 

Anna Netrebko chante Anna Bolena sur Mezzo (2011)

BOLENA Netrebko 2landscapemezzo_logoMezzo : Donizetti : Anna Netrebko chante Anna Bolena, 1830, 4 > 21 octobre 2014. Après avoir chanté Elvira des Puritains de Bellini en 2007, dans les même conditions, -direct retransmis dans les salles des cinémas du monde entier, revoici la divine Netrebko en 2011, dans un rôle taillé pour elle, pour son timbre angélique et blessée d’héroïne tragique sacrifiée : Anna Bolena. Un personnage finement portraituré qui balance entre trouble amoureux (pour Percy son ancien amant…), inquiétude angoissé, langueur douloureuse et finalement folie… au point de tomber morte… dans la Tour de Londres, avant que l’on vienne la chercher pour être exécutée avec ses soit disants amants : Percy, et le musicien Mark Smeaton… Premier des volets du feuilleton lyrique dédié par Donizetti à la chronique des Tudor, Anna Bolena offre à la cantatrice dans le rôle titre, un personnage à la blessure tragique, racinienne, et aussi dans l’étoffe des deux tessitures précisées par le compositeur, une très belle confrontation de femmes, entre Anna (soprano) et sa rivale, la nouvelle favorite en titre qu’Henri VIII veut épouser, Giovanna (Jeanne Seymour, mezzo) : mais ici, subtilité de la conception donizettienne, l’affrontement n’a pas lieu car Giovanna est éblouie et touchée par le sort de la Reine Anna dont elle ne veut pas que la condamnation lui soit imputée. Deux portraits de femmes aimantes donc, qui des deux côtés confirment le génie psychologique, plutôt fin et nuancé d’un Donizetti que l’on ne connaît toujours pas à sa juste valeur dramatique.

AnnaBolena1112.32Les chemins et la mĂ©canique de l’amour sont traĂ®tres et retors. Pour Ă©pouser Giovanna, Henri VIII doit prendre au piège la Reine Anna, souveraine en titre, en rĂ©vĂ©lant ses amours adultĂ©rines : de fait, il favorise le rapprochement de Percy (un ancien soupirant d’Anna avant qu’elle ne soit couronnĂ©e) et le jeune musicien manipulable Mark Smeaton… les 3 seront surpris en Ă©panchement et effusion partagĂ©e, dont Smeaton qui ayant volĂ© le portrait de la Reine par passion secrète, se retrouve dĂ©noncĂ© par son propre acte… Si Anna rĂ©siste, – Donizetti lui rĂ©serve de superbes scènes dont la plus touchante dans la prison qui prĂ©cède l’annonce de son exĂ©cution, Giovanna tente toujours d’inflĂ©chir la cruautĂ© barbare du Roi, lequel frappe par sa brutalitĂ© virile de lion inflexible. Dans la rĂ©alitĂ©, Anne Boleyn sera dĂ©capitĂ©e dans la Tour de Londres pour adultère en 1536, première dĂ©capitation publique de l’histoire britannique.

img_vignette_ficheprogramme_OPE_13044Notre avis. Evidemment, la production diffusĂ©e par Mezzo en octobre 2014 ne bĂ©nĂ©ficie pas du casting royal de l’OpĂ©ra de Vienne avec l’incomparable et très attractive ElÄ«na GaranÄŤa dans le rĂ´le de Giovanna la nouvelle favorite (dvd Deutsche Grammophon, un titre mĂ©morable de ce fait oĂą La GaranÄŤa est affrontĂ©e Ă  la mĂŞme Anna Netrebko) : deux tempĂ©raments fĂ©minins s’imposent ici, tissĂ©s dans le plus noble bel canto, tout au moins sur le plan de l’expressivitĂ© car souvent avouons que comme pour son Elvira, Anna Netrebko manque parfois d’une prĂ©cision claire dans l’architecture des vocalises. Sa coloratoura manque de dĂ©tail et de stabilitĂ©, mais l’expressivitĂ© et la couleur du timbre convient idĂ©alement au portrait de la Reine suspectĂ©e, bafouĂ©e, piĂ©gĂ©e, et finalement dĂ©truite par la perversitĂ© de son Ă©poux Enrico, l’infâme Henry VIII. Peu Ă  peu, Anna sombre dans le dĂ©sordre mental : c’est une martyr amoureuse sacrifiĂ©e, un rĂ´le parfait que le romantisme aime dĂ©voiler, exalter, sublimer d’acte en acte jusqu’à la folie finale. De toute Ă©vidence, la prĂ©sence vocale et la plastique cinĂ©matographique de la diva font des atouts toujours aussi irrĂ©sistibles : offrant d’Anna Bolena, un portrait très attachant. A ses cĂ´tĂ©s tous les rĂ´les sont dĂ©fendus avec style et panache dans les costumes somptueux de McVicar : Henry VIII est brutal et despotique ; Giovanna, presque aussi dĂ©chirĂ©e qu’Anna et Riccardo Percy l’aimĂ© d’Anna est particulièrement ardent, enflammĂ© (on comprend qu’Anna se laisse peu Ă  peu succomber au charme de leur amour passé…). Donizetti a vĂ©cu une rĂ©surrection tardive : ce n’est qu’en 1957 sur la scène de le Scala de Milan que la distribution rĂ©unissant Maria Callas et Giulietta Simionato dans les rĂ´les de Anna et de Giovanna (mise en scène de Visconti) contribua Ă  rĂ©vĂ©ler les beautĂ©s de l’ouvrage tragique.

 

 

 

Donizetti : Anna Bolena, 1830 sur Mezzo.

Anna Netrebko (Anna Bolena)
Ekaterina Gubanova (Giovanna Seymour)
Ildar Abdrazakov (Enrico VIII)
Stephen Costello (Riccardo Percy)
Tamara Mumford (Mark Smeaton)
Keith Miller (Lord Rochefort)
Eduardo Valdes (Sir Hervey)

The Metropolitan Opera House Orchestra, Marco Armiliato (direction)

David McVicar (mise en scène)
Robert Jones (décors)
Jenny Tiramani (costumes)
Paule Constable (lumières)
Andrew George (chorégraphie)

Enregistré au Metropolitan Opera House, New York, en 2011
Réalisé par Gary Halvorson

 

 

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Grille des diffusions sur Mezzo Live HD :

 
04 / 10 – 09h00
05 / 10 – 20h30
06 / 10 – 17h00
07 / 10 – 00h00
07 / 10 – 13h45
18 / 10 – 09h00
19 / 10 – 20h30
20 / 10 – 17h00
21 / 10 – 00h00
21 / 10 – 13h0

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux, le 27 mai 2014. Donizetti : Anna Bolena. Elza van der Heever, Keri Alkema, Sasha Cooke… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Leonardo Vordoni, direction. Marie-Louise Bischofberger, mise en scène.

annabolena0Bordeaux, OpĂ©ra. Touchante Anna Bolena… Fin de saison lyrique belcantiste Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en scène de Marie-Louise Bischofberger. La distribution rĂ©unit de jeunes chanteurs, plutĂ´t investis, dont en première place la soprano Elza van der Heever dans le rĂ´le-titre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est Ă  son tour dirigĂ© par le chef italien invitĂ© Leonardo Vordoni. Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose Anna Bolena en 1830, Ă  l’âge de 33 ans. L’opĂ©ra seria sur le livret de Felice Romani inspirĂ© de l’histoire d’Anne Boleyn, Reine d’Angleterre, sinspire en rĂ©alitĂ© en fait de deux pièces de théâtre : l’Anna Bolena de Pepoli et l’Enrico VIII de Marie-Joseph de ChĂ©nier (dans une traduction italienne d’Ippolito Pindemonte). Comme souvent dans les opĂ©ras belcanto, le texte n’est que prĂ©texte pour les envolĂ©es lyriques.

 

BeautĂ© touchante d’un destin tragique 

L’histoire est celle d’Anne Boleyn, deuxième femme du Roi d’Angleterre Henri VIII, auparavant favorite du Roi. C’est grâce Ă  leur mariage, après l’annulation du prĂ©cĂ©dent avec Catherine d’Aragon, que le Royaume Uni rĂ©alise le schisme de l’Église d’Angleterre avec le Vatican. Sa fortune durera peu, puisqu’elle est condamnĂ©e Ă  la guillotine et remplacĂ©e par l’une de ces dames de compagnie, Jeanne Seymour. Le succès glorieux de l’oeuvre dans toute l’Europe fait de Donizetti une vĂ©ritable cĂ©lĂ©britĂ©, il s’agĂ®t en effet de son premier opĂ©ra de maturitĂ©, qui, tout en Ă©tant moins personnel que Lucia di Lamermoor, demeure une tragĂ©die lyrique flamboyante. La performance des interprètes s’inscrit ainsi parfaitement dans la nature de l’ouvrage. Ils ont tous un bel investissement qui est remarquable dès le dĂ©but de la prĂ©sentation. Le trio des femmes est extraordinaire.

Elza van der Heever dans le rĂ´le-titre fait penser et fait songer Ă  … Giuditta Pasta (cantatrice crĂ©atrice du rĂ´le), par sa prestance sur scène, par la force dramatique de ces gestes, par l’humanitĂ© imposante et altière qu’elle dĂ©gage. C’est une Anna Bolena troublĂ©e, belle, appassionata, sincère. Elle dĂ©ploie ses talents vocaux et théâtraux d’une façon captivante. Son duo avec Giovanna Seymour au deuxième acte : « Dal moi cor punita io sono » est un sommet dramatique et musical. La rivale Seymour est interprĂ©tĂ©e par Keri Alkema, soprano au chant plaisant et souvent dramatique. Sa complicitĂ© avec van der Heever est Ă©vidente, elle est d’ailleurs beaucoup plus touchante et mĂ©morable dans ses Ă©changes avec Anna Bolena qu’avec le Roi Enrico VIII. Avant d’aborder la performance des hommes, moins heureuse, remarquons Ă©galement la fabuleuse prestation de la mezzo-soprano Sasha Cooke dans le rĂ´le travesti de Smeaton, page et musicien de la Reine : belle agilitĂ© vocale tout Ă  fait belcantiste et timbre corsĂ© très sĂ©duisant. Sa prestation est un mĂ©lange de mĂ©lancolie et de bravoure, sans prĂ©tention : excellente.

Nous sommes plus partagĂ©s face aux solistes masculins. Le tĂ©nor Bruce Sledge dans le rĂ´le de Percy fait de son mieux avec sa partie, d’une difficultĂ© redoutable. Il reste pourtant affectĂ© par une mise en scène plutĂ´t superficielle et ne dĂ©passe pas vraiment les difficultĂ©s du rĂ´le. Matthew Rose dans le rĂ´le du Roi Enrico VIII, rĂ©ussit, lui, Ă  captiver la salle. Certes, la musique est flatteuse pour sa voix sans ĂŞtre particulièrement sophistiquĂ©e ni difficile, mais c’est surtout au niveau dramatique oĂą il excelle. Sa caractĂ©risation du monarque a quelque chose de grossier, de rustique ; sa mĂ©chancetĂ© ne laisse pas le public insensible.

Sur le plan artistique, les crĂ©ations de l’Atelier de costumes de l’OpĂ©ra de Bordeaux sont ravissantes. Les habits sont d’inspiration historique et les matĂ©riaux paraissent très riches rehaussĂ©s par la noblesse des interprètes qui les portent. L’opĂ©ra Ă©tant axĂ© sur les destins de ses personnages fĂ©minins, nous trouvons la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger entièrement pertinente mais avec une grande rĂ©serve. Elle arrive Ă  faire d’Enrico VIII un enragĂ© crĂ©dible, et d’Anna Bolena, l’incarnation de la classe et de la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle. Son travail est beau et efficace, mais paraĂ®t peu profond et manquant de caractère. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est, quant Ă  lui, en grande forme. Le chef Leonardo Vordoni offre une ouverture pleine de pompe et d’hĂ©roĂŻsme. La partition est souvent martiale, parfois monotone. Si la direction aurait pu gagner en dynamisme, nous avons aimĂ© cependant les nombreux effets spĂ©ciaux de la baguette de Vordoni, avec le frĂ©missement des cordes, la candeur pĂ©tillante des bois, la sonoritĂ© idyllique de la harpe. Remarquons Ă©galement la performance du ChĹ“ur de l’OpĂ©ra, très sollicitĂ©, dirigĂ© avec intelligence par Alexander Martin.

Ouvrage extraordinaire Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux ! Il s’agĂ®t aussi presque d’un avant-goĂ»t des moments forts de la saison prochaine, qui se terminera aussi avec un bijoux du belcanto italien romantique, la Norma de Bellini, avec Elza van der Heever Ă©galement dans le rĂ´le-titre. Vous pouvez encore voir Anna Bolena de Donizetti Ă  l’affiche les 2, 5 et 8 juin 2014.

Illustration : Elsa van den Heever, Anna Bolena à Bordeaux en 2014 © Frédéric Desmesure

 

Donizetti : Anna Bolena Ă  Bordeaux

donizettiDonizetti: Anna Bolena Ă  Bordeaux (27mai>8juin 2014). heureux hasard du calendrier lyrique de mai et juin. Contemporain de Bellini, sous-estimĂ© en comparaison Ă  Rossini auquel il succède et Ă  Verdi qu’il prĂ©figure, Donizetti incarne cependant un style redoutablement efficace, comme en tĂ©moigne ses deux ouvrages inspirĂ©s de l’histoire des Tudor (Anna Bolena, 1830 et Maria Stuarda, 1834). Les deux opĂ©ras, cĂ©lèbres parce qu’ils osent confronter chacun deux portraits de femmes hĂ©roĂŻques et pathĂ©tiques (Anna Bolena, Giovanna Seymour – Maria Stuarda, Elisabetta), se rĂ©vèlent convaincants par la violence des situations comme le profil psychologique qu’ils convoquent sur la scène. Liège accueille Maria Stuarda et Bordeaux, Anna Bolena.

Nommé directeur musical des théâtre royaux de Naples, Gaetano Donizetti profite avant l’avènement irrépressible de Verdi, de l’absence de Rossini en Italie (au profit de la France). Anna Bolena est son premier grand succès en 1830 au Teatro Carcano avec le concours des vedettes du chant, Giuditta Pasta et Giovanni Battista Rubini. Son inspiration ne semble plus connaître de limites, produisant ouvrages sur ouvrages avec une frénésie diabolique, malgré ses ennuis de santé liés à la syphilis contractée peu auparavant… Suivent de nouveaux jalons de sa carrière lyrique dont surtout dans la veine comique pathétique, L’Elixir d’amorce (Milan, 1832 : le premier joyau annonçant dix années avant l’autre sommet qui demeure Don Pasquale de 1843 pour le Théâtre-Italien de Paris), puis Lucrezia Borgia (sur le livre de Felice Romani, l’ex librettiste de Bellini)… Comme un nouvel avatar de ce drame gothique anglais qu’il semble aimer illustrer, Donizetti compose après Anna Bolena, Maria Stuarda créé à Naples en 1834. Marino Faliero triomphe ensuite en 1835 sur la scène parisienne, la même année où il produit aussi Lucia di Lammermoor, alors que son confrère Bellini meurt après avoir livré I Puritani. Donizetti souffre toujours d’une évaluation suspecte sur son œuvre : moins poète que Bellini, moins virtuose et délirant que Rossini, moins dramatique et efficace que Verdi… l’artisan inspiré synthétise en vérité toutes ses tendances de l’art lyrique, proposant de puissant portraits lyriques à ses interprètes. Car il ne manque ni de finesse psychologique ni de sens théâtral propice aux situations prenantes.

 

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Donizetti : Anna Bolena
Opéra de Bordeaux
Du 27 mai au 8 juin 2014

boleyn_anne_tour_londres-anne-boleyn-portraitOpera seria, (tragédie lyrique en deux actes-), Anna Bolena profite de la coupe dramatique très efficace du librettiste Felice Romani (habituel complice de Bellini). Giuditta Pasta crée le rôle immense lyrique et dramatique d’Anna Bolena (soprano dramatique ample), en particulier exigeant pendant la scène de la folie (Al dolce guidami castel natio) au III (dans la tour de Londres où est retenue prisonnière l’ancienne idole royale suspectée de tromper le Roi avec son ancien amant Percy), une intensité vocale et dramatique égale. C’est le sommet de l’opéra et pour la diva requise, l’obligation de se dépasser comme tragédienne, pour convaincre. L’opéra tient aussi sa force voire sa violence de l’opposition des deux femmes, Anna Bolena et Giovanna Seymour (Jane Seymour), la nouvelle favorite d’Henry VIII. En 1957, à la Scala de Milan, Maria Callas et Giuletta Simionato, soprano et mezzo dramatique, défendait la rivalité des deux favorites d’Henry avec une flamme inédite. Plus proche de nous (Opéra de Vienne, avril 2011), le duo Elina Garanca et Anna Netrebko ont vaillamment incarné l’une et l’autre héroïnes (Giovanna, Anna) avec le même aplomb vocal, la même force dramatique (DVD Deutsche Grammophon).

Donizetti : Anna Bolena à l’Opéra de Bordeaux. Nouvelle production
Opera seria en 2 actes de Donizetti ; livret de Felice Romani.
Créé à Milan, au teatro Carcano, le 26 décembre 1830

A Bordeaux, le rôle-titre est interprété par Elza van den Heever, récemment applaudie à Bordeaux dans Ariane à Naxos (le Compositeur) et Alcina (rôle-titre).
Direction musicale, Leonardo Vordoni
Mise en scène, Marie-Louise Bischofberger

Enrico VIII, Matthew Rose
Anna Bolena, Elza van den Heever
Giovanna Seymour, Keri Alkema
Lord Rochefort, Patrick Bolleire
Lord Riccardo Percy, David Lomeli (les 27, 30 mai et 5 et 8 juin), Bruce Sledge (2 juin)
Smeton, Sasha Cooke
Sir Hervey, Christophe Berry
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux

Bordeaux, Opéra
Les 27, 30 mai, puis 2,5 et 8 juin 2014

 

Donizetti : Anna Bolena Ă  Bordeaux

Bordeaux_anna-bolenaOpĂ©ra. Bordeaux : Anna Bolena de Donizetti, du 27 mai au 8 juin 2014   ...  Femme tragique. Si l’on connaĂ®t, parmi l’abondante production de Donizetti, Lucia di Lammermoor, L’Elixir d’amour, Don Pasquale, figurent aussi Ă  son catalogue des opĂ©ras tout aussi passionnants, tragiques, intenses, psychologiques. Evoquant l’un des destins fĂ©minins les plus singuliers de l’Histoire, Anna Bolena est un incontestable chef-d’oeuvre. S’il excelle dans la veine comique et lĂ©gère, – voyez son Don Pasquele aussi fin et subtile qu’une comĂ©die rossinienne-, Donizetti s’impose Ă  Paris dans la veine tragique. Certes il s’agit de faire Ă©voluer le bel canto de Bellini (d’ailleurs le livret de Anna Bolena est signĂ© du poète librettiste favori de Bellini : Felice Romani), ainsi Donizetti traite l’intelligence du texte avec un rĂ©alisme et une franchise de ton et de style qui prĂ©vĂ©riste, se rapproche de Verdi… Anna Bolena marque en 1830, la maturitĂ© du compositeur qui grâce Ă  lui, connaĂ®t une renommĂ©e europĂ©enne… Les français connaissent toujours mal une partition ardente et fiĂ©vreuse, Ă  l’issue tragique qui inaugure sa trilogie anglaise qui se poursuit avec Maria Stuarda puis Roberto Devereux (lire ci-après). A Bordeaux, en mai et juin 2014, le rĂ´le-titre est interprĂ©tĂ© par  Elza van den Heever, rĂ©cemment applaudie Ă  Bordeaux dans Ariane Ă  Naxos (le Compositeur) et Alcina (rĂ´le-titre).

Opéra de Bordeaux
Donizetti : Anna Bolena
Du 27 mai au 8 juin 2014
5 dates, les 27, 30 mai puis 2, 5 et 8 juin 2014

 

nouvelle production
Opera seria en 2 actes de Donizetti ; livret de Felice Romani.
Créé à Milan, au teatro Carcano, le 26 décembre 1830

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Leonardo Vordoni, direction
Marie-Louise Bischofberger, mise en scène

 

Gaetano Donizetti. Avec Bellini et avant Verdi, Gaetano Donizetti (1797-1848) incarne l’essor du bel canto italien romantique. Avec Bellini, Donizetti impose Ă  la scène lyrique le système dĂ©sormais emblĂ©matique du romantisme triomphant, de la cavatine-cabalette, tremplin vocal qui met en avant les qualitĂ©s interprĂ©tatives des grands solistes… Le compositeur qui meurt fou lui-mĂŞme, dĂ©voile une disposition nouvelle Ă  l’expression ultime et radicale des passions humaines.

donizettiPassion radicale oĂą la folie guette… SubtilitĂ© et finesse dans la caractĂ©risation des personnages, conception dramatique de l’orchestre, ce autant dans la veine seria, semi seria ou comique, Donizetti sait captiver son audience grâce au raffinement mĂ©lodique confiĂ© Ă  l’orchestre, l’Ă©criture virtuose rĂ©servĂ©e aux chanteurs, l’Ă©quilibre des tableaux capable d’exprimer sans temps morts ni faiblesses, une intrigue scĂ©nique…
Scène de folie ou de dĂ©mence dĂ©vorante, scène de somnambulisme oĂą la raison s’Ă©gare et sombre… de Lucia di Lammermoor Ă  La Sonnambula, Donizetti ne finit pas de nous captiver par cette hantise de la perte des facultĂ©s vitales. La musique et le chant rĂ©alisent avec une intensitĂ© irrĂ©sistible une faille inĂ©dite qui dĂ©vore les protagonistes. Sa trilogie “anglaise” Ă©laborĂ©e autour d’Elisabeth Ière et d’Henry VIII: Anna Bolena (1830), Maria Stuarda (1834, d’après Schiller qui offre Ă  la scène lyrique l’une des confrontations de reines parmi les plus virulentes de l’histoire lyrique) et Roberto Devereux (1837), surtout Lucia di Lammermoor (1835, qui offre Ă  toutes les cantatrices dignes de ce nom, un personnage d’amoureuse sacrifiĂ©e sombrant dans la folie et le crime… ), mais aussi ses buffa d’une dĂ©licieuse Ă©motivitĂ© tels que L’Elisir d’Amor et son chef-d’oeuvre de la fin, Don Pasquale (partition dans laquelle Donizetti sait Ă©mouvoir sans caricature en brossant le portrait d’un vieux libidineux finalement pathĂ©tique et Ă©mouvant par sa dĂ©risoire et impuissante sincĂ©ritĂ©) … autant d’ouvrages qui imposent le gĂ©nie de Donizetti comme l’un des plus grands compositeurs italiens romantiques. D’ailleurs, Strauss quand il regarde du cĂ´tĂ© de la comĂ©die italienne, c’est ouvertement le climat et la trame dramatique de Don Pasquale qu’il revisite pour sa comĂ©die Ă©crite avec Zweig, La Femme silencieuse …
Donizetti, entre Bellini et Verdi demeure mĂ©sestimĂ©. Secondaire après le premier, pas toujours constant et pertinent comparĂ© au second… On l’a trouvĂ© Ă  torts, passionnel rugueux voire dramaturge vulgaire aux accents appuyĂ©s sans mesure ni dĂ©licatesse (plutĂ´t propre Ă  Bellini). C’est oubliĂ© que sous les tĂ©nèbres d’une inspiration volontiers portĂ©e vers la folie se cache un vrai tempĂ©rament soucieux du sentiment et de la vĂ©ritĂ© Ă©motionnelle. Or les chefs et les interprètes confondent comme souvent pathos (et maniĂ©risme) et expressivitĂ©.