Reportage vidéo : La 3ème génération de musiciens au Festival de Saintes 2015

logoSaintes_A3_noirReportage vidĂ©o : La 3ème gĂ©nĂ©ration de musiciens au Festival de Saintes 2015. En juillet 2015, le Festival de Saintes cultive aux cĂ´tĂ©s des tĂŞtes d’affiches et des vedettes cĂ©lĂ©brĂ©es, la diversitĂ© dĂ©fricheuse des jeunes tempĂ©raments. Cette annĂ©e, les 12 et 13 juillet 2015, CLASSIQUENEWS s’intĂ©resse Ă  trois interprètes qui portent l’Ă©lan enthousiaste de cette 3ème gĂ©nĂ©ration de musiciens qui incarnent aussi la vitalitĂ© du festival estival. Entretien avec Stephan Maciejewski, Directeur artistique et Odile Pradem-Faure, Directrice gĂ©nĂ©rale mais aussi les musiciens concernĂ©s… tels Lionel Meunier (Vox Luminis), Adam Laloum (pianiste) et RaphaĂ«l SĂ©vère (clarinette), HĂ©loĂŻse Gaillard (crĂ©atrice de l’ensemble Amarillis). © studio CLASSIQUENEWS.TV – RĂ©alisation : Philippe-Alexandre Pham

CD, compte rendu critique. Dauvergne : Les Troqueurs. La Double coquette (version GĂ©rard Pesson, 2014) 1cd NoMadMusic, 2011

cd amarillis dauvergne pesson troqueurs double coquette cd critique compte rendu classiquenews juin 2015 Dauvergne_Pesson_aCD, compte rendu critique. Dauvergne : Les Troqueurs. La Double coquette (version GĂ©rard Pesson, 2014) 1cd NoMadMusic, 2011. Le vrai sujet des Troqueurs (1753) est l’Ă©change par les fiancĂ©s de leurs promises respectives comme si les dulcinĂ©es pouvaient ĂŞtre gĂ©rĂ©es comme des marchandises. Pas sur cependant que les renversements de serments soient si bĂ©nĂ©fiques que cela : Lubin qu’un contrat engage Ă  Margot prĂ©fère Fanchon elle-mĂŞme promise Ă  Lucas ; aussi quand ce dernier se plaint très vite de Fanchon, Lubin propose l’Ă©change qui convient Ă  son compère. Ainsi le troc peut-il se rĂ©aliser. Ici en version chambriste, Les Troqueurs s’affirment tel un dĂ©licieux divertissement rustique et Ă©lĂ©gant dans lequel Dauvergne continuateur de Rameau sur le plan de l’inventivitĂ© comme de la vivacitĂ©, se pique d’italianisme car l’heure est aux Bouffons ultramontains : en pleine Querelle des Bouffons oĂą les parisiens reçoivent le choc du dĂ©lire comique alla napolitana, Dauvergne trouvant le ton parfait entre loufoque et subtilitĂ© dans le droit chemin du Pergolese de La Serva  Padrona.

HĂ©las malgrĂ© une prise de son qui soigne le théâtre, et la proximitĂ© avec instruments et chanteurs, nous sommes loin de la vivacitĂ© trouble et ambivalente d’un William Christie vrai dĂ©couvreur de l’oeuvre et pionnier Ă  l’intuition si dĂ©lectable (de surcroĂ®t avec un orchestre plus Ă©toffĂ© non moins caractĂ©risĂ©).  Ici le dĂ©faut vient surtout d’un collectif instrumental qui ennuie Ă  force de lisser tout les accents d’une partition qui en compte  beaucoup. Les musiciens composent un continuo aigre,  terne, surtout, manque de vrai sens des nuances, d’une tension uniforme. William  Christie avait autrement compris le dĂ©lire  et la puissance politique et sociĂ©tale d’une partition profondĂ©ment sĂ©ditieuse.
La dĂ©ception vient aussi des chanteurs surtout des femmes : JaĂ«l Azzeratti n’articule pas assez et sa conception s’alourdit d’une vision schĂ©matique finalement caricaturale du personnage de Margot, quand elle devrait incarner le feu de l’intelligence pĂ©tillante, celle qui trompe celui qui croyait maĂ®triser, donannt une sĂ©vère leçon Ă  son premier fiancĂ© Lubin. Restent les deux barytons : Ă©quilibrant le jeu et le chant dans une projection intelligible, Alain Buet convainc en Lubin tandis que le Lucas de BenoĂ®t Arnould ne forçant jamais sa nature a l’idĂ©ale prestance d’un lettrĂ© distinguĂ© qui s’encanaille sans dĂ©raper dans un rĂ´le de garçon rustique : on l’imagine bien dans les fameuses pièces populeuses chantĂ©es et mises en scène au théâtre de Trianon  par Marie-Antoinette et ses proches. Les deux chanteurs restent intelligibles, ce qui est une qualitĂ© primordiale ici.

 

 

En réagençant La Double coquette de Dauvergne, Gérard Pesson revivifie la verve parodique politiquement incorrecte donc artistiquement délectable de Dauvergne

Pesson / Dauvergne, le mariage irrésistible

 

Dans La Double Coquette d’après Favart (autre perle française de 1753), Pesson rĂ©Ă©crit les enchaĂ®nements dramatiques reconstruisant le fil original de la musique de Dauvergne dont il fait ainsi des joyaux rĂ©agencĂ©s dans un continuum contemporain passant de ses propres humeurs aux contrastes baroques. L’ovni  qui en dĂ©coule baroque/contemporain, produisant une distanciation critique parodique de la partition baroque des plus rĂ©jouissantes : le choc des deux mondes fait jaillir des Ă©tincelles et les rebonds qui naissent de cette confrontation permanente entre les conceptions théâtrales et les imaginaires sont particulièrement dĂ©lectables ; mais hĂ©las le sens et la comprĂ©hension sont diminuĂ©s par l’intelligibilitĂ© de la soprano Isabelle Poulenard (Florise dès le Prologue) dont on perd près de 60% des mots!  Un comble pour une chanteuse française dĂ©fendant dans sa langue d’origine un  drame si intense aux climats instrumentaux nuancĂ©s et tĂ©nus, ou le texte est primordial. Manque de prĂ©paration pour cette sĂ©quence d’ouverture qui est un vrai dĂ©lire Ă  la fois panique et tragique qui plonge dans le coeur de celle qui est trahie et entend se venger.

Pourtant dans ce contexte d’une Ă©poque Ă  l’autre entre deux temps d’Ă©criture,  l’engagement des instrumentistes accuse un meilleur sens agogique avec des respirations justes, dans une prise de son moins artificielle et une pulsion moins mĂ©canique.
D’ailleurs les choses s’arrangent nettement pour Florise / Isabelle Poulenard dans l’action proprement dite : l’entreprise de sĂ©duction de la nouvelle promise de son fiancĂ© Damon se pique d’une ingĂ©niositĂ© irrĂ©sistible (justesse profonde de “Flatteuse espĂ©rance”), et dès lors dĂ©clamation en progrès. C’est un tourbillon, manège prĂŞt Ă  s’emballer qui emporte les personnages oĂą l’Ă©criture de Pesson joue de citations connues (“un jour mon prince viendra”, Carmen de Bizet et mĂŞme Rameau quand il s’agit d’Ă©voquer l’harmonie, c’est le basson de Castor et Pollux qui se profile incidemment…) ; elle dĂ©cortique la machine amoureuse du XVIIIè, cible dans l’arĂŞte vive des instruments souvent rugissants ou rĂ©pĂ©titifs, l’essence du marivaudage cynique propre Ă  l’Ă©poque des Lumières : bientĂ´t le Cosi de Mozart paraĂ®tra et Dauvergne dans la vision recomposĂ©e de Pesson, prĂ©figure ce labyrinthe des coeurs trahis ou manipulĂ©s, oĂą le jeu des sĂ©ductions fait souffrir et blesse ; au final Florise est une âme qui a Ă©tĂ© trahie : elle veut faire souffrir celle et celui qui en sont les responsables car en amour, un rien peut bouleverser.
Voyez cette femme Ă©coeurĂ©e qui change de genre portant la moustache parvient Ă  sĂ©duire et troubler la nouvelle fiancĂ©e de son promis Damon, mais aussi ce dernier lui-mĂŞme piquĂ© par le trouble de son ancienne fiancĂ©e au charme imprĂ©vu, redoublĂ©. Du reste, le texte prendrait-il position après la polĂ©mique brĂ»lante qui a sĂ©vi dans les classes Ă  propos du “genre” ? Ici, le dĂ©sir ne se soucie pas de la question des sexes car il faut libĂ©rer les corps : … ” Une moustache qui se dĂ©tache et vos dĂ©sirs changent de genre / L’identitĂ© n’est qu’un dĂ©cor, il faut affranchir les corps / On est bien bĂŞte si l’on s’arrĂŞte Ă  cet air qui nous donne un genre / Il nous (leur) fallait plus qu’un amant pour effacer tous nos (leurs) tourments / Qui se laisse part out charmer connaĂ®t mieux le bonheur d’aimer “…

Pour dĂ©fendre un texte facĂ©tieux et sĂ©ditieux donc, MaĂŻlys de Villoutreys et Robert Getchell aux cĂ´tĂ©s d’Isabelle Poulenard de plus en plus juste et troublante, piaffent et caquettent, de Dauvergne Ă  Pesson, en subtiles abattages, jouant du double sens de chaque tirade, de fausses sĂ©ductions en vrais aveux. On attend presque tout du Dauvergne d’origine, comme revivifiĂ© par les ajouts d’un Pesson qui aime Ă  dĂ©faire pour mieux souligner la verve dĂ©rangeante du sujet. La surprise de cette assemblage Dauvergne / Pesson fonctionne, respectant la dĂ©licatesse du babillage amoureux et l’esprit mordant de la farce parodique. La partition de Pesson est Ă  l’affiche de plusieurs salles et festivals cet Ă©tĂ© : Ă  ne pas manquer. Cette Double Coquette plus convaincante que les Troqueurs, mĂ©rite absolument d’ĂŞtre Ă©coutĂ©e.
On reste en revanche rĂ©servĂ©s sur la lecture d’Amarillis, le soutien des instruments y paraĂ®t rien que routinier et bien peu subtil.

 

 

Dauvergne : Les Troqueurs (1753). Pesson d’après Dauvergne (2014) : La Double Coquette. Amarillis. 1 cd NoMadMusic – EnregistrĂ© Ă  Versailles en octobre 2011.