Sogno Barocco. Anne Sofie Von Otter1 cd Naïve

Sogno Barocco. Anne Sofie von Otter, mezzo (Alarcon, 2012).
Autour de la voix défraîchie (aux aigus plafonnés et souvent tirés en particulier en début de programme) de la mezzo suédoise Anne Sofie von Otter, les artistes de ce récital entièrement dévolu aux langueurs baroques, extases blessés, surtout lamenti crépusculaires, s’engagent non une certaine maestrià dans l’illustration des passions du premier baroque: ce Seicento miraculeux traversé de fulgurances émotionnelles inédites; le romantisme n’a pas l’exclusive de l’embrasement du sentiment: tout est né déjà au XVIIè, Seicento inégalé et originel qui fait de l’Italie, le berceau fondateur de l’opéra émotionnel et sincère. Monteverdi, Provenzale, Cavalli surtout (le meilleur disciple et continuateur de l’éloquence et de la finesse montéverdienne), Rossi jalonnent donc un programme composé presque exclusivement de déplorations et de lamentos.


Lamentis baroques du Seicento

Tendance de notre époque, l’heure est à la nostalgie inconsolable et même l’extase amoureuse du dernier duo Poppea et Nerone (oeuvre collégiale de Ferrari et de Cavalli dans l’atelier de Monteverdi?) s’alanguit d’épanchements blessés…
En invitée et partenaire de Von Otter, la soprano Sandrine Piau semble elle aussi à la peine: articulation surappliquée, laborieuse voire maniérée du texte italien. Où est ce naturel, cet abandon élégiaque du verbe (sprezzatura) dont le rythme naturel structure toute la langue musicale et vocale…? Les duos de l’Incoronazione sont les moins réussis, trop d’appuis, trop d’affectation dans l’expression des affects. Dommage.
Cependant, au coeur du récital Von Otter, les couleurs affigées du Lamento que Rossi réserve à la ” Regina di suezia “: la langue est intelligible mais la gestion dramatique des nuances qui doivent orchestrer l’une des scènes les plus poignantes du théâtre baroque demeure perfectible; la reine Marie Eleonore de Brandebourg apprend par un messager la mort de son époux Gustave Adolphe II de Suède… la palette des couleurs, des nuances dans l’exploration expressive du texte manque de simplicité, de respiration… et les aigus tirés n’arrangent pas une prestance tendue, à la voix de plus en plus nasalisée.

Heureusement le Provenzale (” Squarciato appena havea… “: De ses rayons dorées, l’aurore étincelante…), perle méconnue aussi digne qu’indécente (dans ses citations de chansons populaires napolitaines), malgré des défaillances dans l’agilité, captive par ses passages entre plébéien âpre et gravité princière: Provenzale sur le même thème de la déploration de la reine de Suède semble y signer une parodie admirablement écrite d’après Rossi (une vraie révélation). Ce passage fluide superbement contrasté, du mode délirant parodique au tragique éploré (à la mesure de l’esprit instable et hystérique de la Reine suédoise), fait toute la saveur de ce long récitatif arioso réellement captivant. Anne Sofie Von Otter qui l’a longuement testé en concert, défend avec plus de naturel expressif le tissu grinçant et suave du morceau.

Belle expression dans La Calisto, sans et avec Piau; même si cette dernière ne possédant pas l’aisance de la langue italienne, pêche par une articulation et une intonation souvent maniérées là encore, qui feraient passer la syntaxe cavallienne pour sophistiquée quant elle devrait plutôt s’écouler comme une parole libre, languissante, suave.

Les instrumentistes de la Cappella Mediterranea se distinguent nettement par leurs couleurs exquises, filigranées et millimétrés avec l’élégance et l’intériorité requises.
Plus aboutis et moins contraints, comme plus riches en nuances expressives, le lamento de Doriclea et l’air de déploration de Pénélope du Retour d’Ulysse monteverdien (1639) réaffirme la diseuse Otter, plus maîtresse de sa technique, plus naturelle, plus juste en une langue moins contournée et plus immédiate. Accomplissant un récit chantant, intérieur, aux milles vertiges silencieux et souterrains, entre aria et récitatif, véritable récitar cantando coloré de sensualité toute vénitienne, Anne Sofie Von Otter dans ces deux derniers épisodes où la langue est tout, confirme sa passion légitime et son inspiration de haute tenue pour le baroque italien primitif, celui libre et si inventif du plein Seicento.
Si le début est décevant, la présence de Sandrine Piau, peu convaincante dans ce répertoire, Anne Sofie Von Otter relève nettement le niveau en fin de récital. Enfin s’inscrit en lettres d’or, le titre de l’album et sa promesse poétique: “Sogno barocco”, un songe baroque… ouf.

Sogno Barocco, Un Songe baroque. Anne Sofie Von Otter, mezzo. Sandrine Piau, soprano. Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction.
Enregistré en Suède en janvier 2012. 1 cd Naïve V 5286.

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